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Aux origines de l’antitravail. Chapitre 5 :

La révolte des OS américains au tournant des années 1970

publié le mardi 20 juin 2006

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Ce texte est extrait de la bro­chure Aux ori­gi­nes de l’anti­tra­vail

Chapitre 5

LA RÉVOLTE DES OS AMÉRICAINS

AU TOURNANT DES ANNÉES 1970

Nous fai­sons main­te­nant un grand saut par-dessus tout le cycle d’expan­sion et d’appro­fon­dis­se­ment du for­disme après la deuxième guerre, en Amérique et en Europe, pour arri­ver direc­te­ment à la pér­iode de crise de la fin des années 1960. Cela ne signi­fie pas que ce dével­op­pement se soit fait sans conflits.

Un indice du pla­fon­ne­ment de la hausse

de la pro­duc­ti­vité, la courbe des acci­dents du tra­vail

Dans une étude sur les conflits sociaux en rela­tions avec la conjonc­ture éco­no­mique [1], Michael J. Kapsa publie la courbe ci-des­sous. Elle décrit le taux d’acci­dents du tra­vail aux Etats-Unis sur une pér­iode de soixante ans.

Pour la pér­iode qui nous concerne, la courbe montre net­te­ment que le point bas des acci­dents du tra­vail est atteint au tour­nant des années 1960. Elle remonte ensuite régul­ièrement, avec une brus­que accé­lé­ration à la fin des années 1970. Kapsa donne le com­men­taire sui­vant : " Les efforts des patrons pour accroître l’effi­ca­cité et l’inten­sité du tra­vail expli­quent la ten­dance longue à l’aug­men­ta­tion du taux des acci­dents du tra­vail dans les années 1960 et 70... [La courbe] atteint son point le plus bas depuis 1926 au début des années 1960, lors­que l’accord capi­tal-tra­vail était plei­ne­ment en place et confirmé. Cet accord a com­mencé à se déliter à la fin des années 1960, lors­que les patrons com­mencèrent à pres­su­rer les ouvriers dans les ate­liers [2]. "

Kapsa fait bien la rela­tion entre l’atta­que patro­nale sur les ryth­mes et les condi­tions de tra­vail et le retour­ne­ment de la conjonc­ture. Selon lui, l’offen­sive des patrons est à rap­por­ter au fait que, avec des salai­res hauts et un chômage bas, les ouvriers devin­rent plus reven­di­ca­tifs, en même temps que l’absenté­isme aug­men­tait. Cela entraîna une baisse des pro­fits et obli­gea les patrons à aug­men­ter les caden­ces. L’expli­ca­tion s’arrête à mi-chemin : sans être fausse, elle n’expli­que pas que les patrons n’aient pas d’autres moyens d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité que d’aug­men­ter les caden­ces. Le retour­ne­ment des années 1968 s’est mani­festé dans tous les pays indus­tria­lisés, et dans tous il a été accom­pa­gné d’une explo­sion de grèves sau­va­ges et d’actes mul­ti­ples d’indis­ci­pline ouvrière. En France, en Angleterre, etc., il en est allé de même, et les salai­res n’étaient pas aussi élevés qu’aux Etats-Unis, ainsi qu’on verra plus loin. La hausse des salai­res et l’indis­ci­pline dans les usines ne sont qu’une partie de l’expli­ca­tion de la baisse du taux de profit. Il fau­drait aussi tenir compte de la surac­cu­mu­la­tion du capi­tal et de l’engor­ge­ment des mar­chés.

En réalité la courbe de la hausse des acci­dents du tra­vail est une des façons de lire, du point de vue du prolé­tariat, le pla­fon­ne­ment de l’accu­mu­la­tion du capi­tal dans la for­mule cano­ni­que du com­pro­mis for­diste. En tout cas pour ce qui concerne le tra­vail à la chaîne, les années 1960 sont le moment où le capi­tal a fait le plein des énormes gains de pro­duc­ti­vité qu’il a pu obte­nir en appli­quant systé­ma­tiq­uement l’orga­ni­sa­tion scien­ti­fi­que du tra­vail. A partir de ce point, l’immo­bi­li­sa­tion de masses nou­vel­les de capi­tal fixe devient un moyen trop onéreux d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité. Le gain ne peut s’obte­nir qu’en accé­lérant la chaîne et en fai­sant des éco­nomies sur l’hygiène, la sécurité, le confort, etc. Le ralen­tis­se­ment de la hausse de la pro­duc­ti­vité expli­que l’aggra­va­tion des condi­tions de tra­vail qu’elle cher­che à com­pen­ser. Et cette aggra­va­tion expli­que la rév­olte et l’indis­ci­pline ouvrières.

Pour impo­ser les condi­tions du tra­vail à la chaîne, il a tou­jours fallu un patro­nat de combat. Le five dol­lars day de Ford (1914) n’avait rien d’un cadeau. Cette offre a amené à la porte de ses usines une masse considé­rables de can­di­dats et Ford n’avait qu’à choi­sir les plus doci­les, les mieux intégrés dans leur quar­tier, les moins buveurs, etc. Il dis­po­sait pour cela de socio­lo­gues et d’espions sala­riés, qui allaient obser­ver les ouvriers dans leurs quar­tiers et leurs foyers. Cinquante ans plus tard, les chaînes amé­ric­aines sont le lieu d’une intense consom­ma­tion d’alcool et de dro­gues, le res­pect des règ­lements intérieurs y est mini­mal et les contre­maîtres sont contraints à la com­plai­sance pour que la chaîne conti­nue à avan­cer sans trop d’à-coups. Et le DRH de Ford se plaint : " Les tra­vailleurs ne veu­lent pas s’accom­mo­der des condi­tions de l’usine, ils ne sont pas motivés par la sécurité de l’emploi ou par les primes en argent. Un grand nombre de ceux que nous embau­chons trouve la vie en usine si désag­réable qu’ils par­tent après une brève expéri­ence... Il y a un refus crois­sant, sur­tout parmi les jeunes, de la stricte dis­ci­pline auto­ri­taire de l’ate­lier...  [3]. " Cela rap­pelle les propos de Taylor à la fin du XIXe siècle !

A la fin des années 1960, tout indi­que que les condi­tions du tra­vail à la chaîne, considérées comme insup­por­ta­bles depuis tou­jours, ont donc empiré en raison de la contrainte où est le capi­tal d’aug­men­ter l’inten­sité du tra­vail par impos­si­bi­lité de faire un nou­veau saut qua­li­ta­tif dans l’orga­ni­sa­tion du tra­vail [4]. Comme on peut s’y atten­dre, cette aggra­va­tion des condi­tions de tra­vail s’accom­pa­gne d’une aug­men­ta­tion des grèves.

Remontée de la conflic­tua­lité à partir des années 1960

Le gra­phi­que de la page 40 donne la courbe du nombre de grèves aux Etats-Unis pen­dant tout le XXe siècle. Kapsa y voit trois som­mets de la conflic­tua­lité : la pre­mière guerre mon­diale, la deuxième guerre mon­diale et la guerre du Vietnam. C’est une autre façon de dire que les pér­iodes où les conflits sont nom­breux sont celles de plein emploi. En ce qui nous concerne ici, on admet­tra que cette sta­tis­ti­que représ­ente un ther­momètre vala­ble de la tempé­ra­ture sociale. On observe que celle-ci recom­mence à monter à partir du milieu des années 1960, pour attein­dre un maxi­mum absolu dans la pre­mière moitié des années 1970. Les com­men­ta­teurs ont très vite observé que la reprise de la conflic­tua­lité des années 1960 se fai­sait sous la forme de grèves sau­va­ges. On entend par là des grèves non impulsées par le syn­di­cat, et par­fois non auto­risées par lui en rai­sons de clau­ses anti­grèves dans les accords plu­rian­nuels signés avec les patrons. Selon cette défi­nition, 33 % des grèves sont sau­va­ges en 1968, et 40 % en 1972. Et les grèves non sau­va­ges sont sou­vent orga­nisées par le syn­di­cat dans le seul but de repren­dre en main un conflit, de faire bais­ser la pres­sion et de faire accep­ter le contrat mis au point avec les patrons. En 1964, 8,7 % des contrats ont été rejetés par les tra­vailleurs. Le chif­fre passe à 10 % en 1965, 11 % en 1966, 14 % en 1967.

Dans le cas de l’indus­trie auto­mo­bile amé­ric­aine, les accords en ques­tion ont un défaut nota­ble : les ques­tion de caden­ces, de condi­tions de tra­vail, d’hygiène et de sécurité n’y sont pas abordées, ou seu­le­ment de façon for­melle. D’où le fait que, même lorsqu’ils sont généreux en matière de salaire direct et indi­rect, ils sont par­fois très cri­ti­qués par la base [5]. Chez General Motors, il y a ainsi des grèves aus­sitôt après la signa­ture des accords tri-annuels de 1955, 1958, 1961 [6]. Commentant les négoc­iations pour l’accord de 1964, le maga­zine amé­ricain Fortune écrit que " la mono­to­nie du tra­vail à la chaîne est à nou­veau agitée comme un gros pro­blème des négoc­iations ". Selon Martin Glaberman, " des grèves sau­va­ges éclatèrent pour reje­ter la poli­ti­que de hausse du salaire indi­rect contre aug­men­ta­tion des caden­ces [7] ". En fait, toute l’his­toire des contrats col­lec­tifs de l’auto­mo­bile est par­semée de grèves sau­va­ges explo­sant juste après la signa­ture du contrat par les bureau­cra­tes. Dans ces contrats, les clau­ses pou­vant frei­ner les caden­ces sont soi­gneu­se­ment tenues à l’écart. D’un bout à l’autre, les syn­di­cats font tout pour éviter les reven­di­ca­tions autres que sala­ria­les, qui devront donc être prises en charge par les gau­chis­tes. Mais nous ver­rons plus loin que leurs ten­ta­ti­ves res­te­ront embryon­nai­res.

On en est tou­jours au même point en 1970. Le syn­di­cat signe des accords ne pre­nant pas en compte les pro­blèmes les plus impor­tants des tra­vailleurs, à savoir les ryth­mes et condi­tions de tra­vail. Cet automne-là cepen­dant, chez General Motors, l’UAW (United Automobile Workers) appelle à la grève avant la conclu­sion du contrat, et la ques­tion des condi­tions de tra­vail fait partie des reven­di­ca­tions avancées. Le Wall Street Journal approuve, le syn­di­cat a raison de pro­po­ser cette " sou­pape de sécurité à la frus­tra­tion d’ouvriers aigris face à ce qu’ils considèrent comme des condi­tions de tra­vail intolé­rables ". Il a raison de faire une grève longue, pour " faire bais­ser les atten­tes des ouvriers ". Et le WSJ se féli­cite que, dans les direc­tions du per­son­nel, " nom­breux sont ceux qui com­pren­nent le besoin de ces grèves pour calmer les ten­sions intra-syn­di­ca­les. Ils com­pren­nent que les lea­ders syn­di­caux ont besoin de telles grèves pour que les contrats soient rati­fiés et qu’ils soient réélus [8] ". La grève com­mence donc et, dès les pre­mières négoc­iations, tout ce qui concerne les condi­tions de tra­vail est retiré de l’ordre du jour. Ce n’était qu’un argu­ment pas­sa­ger pour faire voter la grève, qui est en fait conçue ici par patrons et syn­di­cats comme des congés non payés néc­ess­aires pour recons­ti­tuer la force de tra­vail, y com­pris au niveau mental et psy­chi­que. Enfin, peut-être pas tout à fait non payés, puis­que GM prête 23 mil­lions de dol­lars par mois à l’UAW pen­dant le mou­ve­ment - qui dure soixante-sept jours.

Les grèves sau­va­ges ne sont de loin pas limitées à l’auto­mo­bile. John Zerzan cite le cas des Postes où, malgré l’oppo­si­tion du syn­di­cat, malgré une loi fédé­rale anti­grève pour le sec­teur public, un arrêt de tra­vail affecte 200 villes en mars 1970. A New York, l’effi­gie du pré­sident du syn­di­cat est pendue dans une mani­fes­ta­tion, indi­quant suf­fi­sam­ment que les syn­di­cats sont deve­nus une annexe de la direc­tion du per­son­nel. Il faut la Garde natio­nale pour mettre fin à la grève. En mars 1970, le syn­di­cat des team­sters (trans­ports rou­tiers) signe un accord. Pendant tout le prin­temps qui suit, 100 000 team­sters font grève contre cet accord. A Cleveland (Ohio), les axes prin­ci­paux de la ville sont blo­qués pen­dant trente jours.

Lordstown 1972

En 1971-1972 a lieu le fameux conflit de l’usine General Motors de Lordstown (Ohio). Ce conflit exem­plaire a été exploité aussi bien par les ven­deurs de conseils en mana­ge­ment que par les révo­luti­onn­aires de l’époque. En France, la bro­chure du groupe 4 mil­lions de jeunes tra­vailleurs, Lordstown 72 ou les Déboires de la General Motors [9] a beau­coup contri­bué à la vul­ga­ri­sa­tion du thème de l’anti­tra­vail. Ce texte est cepen­dant rela­ti­ve­ment peu docu­menté sur le conflit de Lordstown, et une partie des infor­ma­tions qu’il donne sur la pra­ti­que concrète de l’anti­tra­vail est prise dans un autre texte (Contre-plan­ning dans l’ate­lier) qui concerne une autre entre­prise, située à Detroit (Michigan). On se sert sur­tout dans ce qui suit de l’arti­cle publié ini­tia­le­ment dans la revue bri­tan­ni­que Solidarity [10].

Construite en 1966, Lordstown est une usine ultra­mo­derne, dép­assant toutes les autres en pro­duc­ti­vité et implantée dans une région écartée de l’Ohio, loin des grands cen­tres indus­triels de l’auto­mo­bile. Grâce à une meilleure concep­tion, à toutes sortes d’outils élect­riques ou pneu­ma­ti­ques ou à d’autres auto­ma­tis­mes, la plus grande part du tra­vail de manu­ten­tion lourde, du tra­vail phy­si­que pénible, a été éliminée. Même les par­kings ont été dis­posés de telle façon que les ouvriers n’ont plus à mar­cher trop long­temps pour attein­dre leur voi­ture [11]. Mais la chaîne de mon­tage a été conçue pour que le cycle de tra­vail de chaque ouvrier soit de qua­rante secondes, contre envi­ron une minute dans les usines plus clas­si­ques. Certains ingénieurs ont vite cri­ti­qué cette concep­tion, disant que si le tra­vail y était en effet plus simple et plus facile, il y per­dait aussi sa der­nière trace de qua­li­fi­ca­tion. A Lordstown, il n’y a pas de pro­blèmes de salai­res. Ceux-ci sont bons, et aug­men­tent régul­ièrement.

Solidarity donne la com­pa­rai­son sui­vante avec les salai­res de l’auto­mo­bile en Grande-Bretagne :

Profession Salaire horaire salaire horaire
à Lordstown conversion chez Vauxhall (G-B)
$/heure= £/heure £/heure
Portier 4,22 1,74 0,80
OS 4,62 1,90 0,905
Maintenance et contrôle 4,72 1,95 0,93
Dingmen 4,99 2,06 0,93
Tuyauteurs 5,65 2,33 0,97-1,02
Soudeurs confirmés 5,81 2,40 0,97-1,02

Le recru­te­ment à Lordstown est plus jeune et plus éduqué que la moyenne des OS des autres usines de mon­tage. A partir de 1970, l’usine doit fabri­quer la Vega, notam­ment. Il s’agit d’un modèle de petite voi­ture des­tiné à contrer la concur­rence europé­enne et japo­naise. Conçue dans les ser­vi­ces cen­traux de la GM, la fabri­ca­tion en est confiée à Chevrolet, l’une des filia­les de GM. Dès le départ, les choses se prés­entent mal à Lordstown. Car les ingénieurs Chevrolet, qui ont été exclus de la concep­tion de la voi­ture au profit des bureaux d’étude cen­traux, trou­vent la voi­ture mal conçue. Le moteur de la Vega, en par­ti­cu­lier, leur fait carrément honte. Aussi peut-on sup­po­ser que la direc­tion locale de Lordstown ne voit pas forcément d’un mau­vais œil la grève de deux mois et demi qui a lieu après que seu­le­ment 24 000 Vega sont sor­ties des chaînes. Même si le rythme de 101,6 voi­tu­res à l’heure n’a pas été réalisé comme prévu, cela veut dire que la nou­velle chaîne n’a guère eu le temps de se roder avant que la grève éclate.

En octo­bre 1971, GM essaie de repren­dre les choses en main et regroupe toutes ses chaînes de mon­tage dans une même divi­sion, la General Motors Assembly Division. GMAD rompt les accords locaux et s’efforce d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité. A Lordstown, 800 ouvriers sur 8 000 sont licen­ciés, mais la vitesse de la chaîne est inchangée. C’est à partir de ce moment que la qua­lité de la pro­duc­tion se détér­iore rapi­de­ment. La hausse des caden­ces reste rela­tive, cepen­dant. Martin Glaberman [12] signale que le dou­bling up est pra­ti­qué à Lordstown : deux ouvriers consé­cut­ifs sur la chaîne font suc­ces­si­ve­ment le tra­vail l’un de l’autre en plus du leur, de sorte que chacun peut pren­dre des pauses sup­plém­ent­aires. Comme l’expli­que très clai­re­ment Ben Hamper [13], qui le pra­ti­qua abon­dam­ment dans l’usine de Flint où il a tra­vaillé huit ans à partir de 1978, le dou­bling up n’est conce­va­ble qu’avec l’accord tacite du contre­maître. Et il sup­pose que les temps indi­vi­duel sont suf­fi­sam­ment larges. Cela ne veut pas dire que les caden­ces de Lordstown ne sont pas for­te­ment dégradées par rap­port à la moyenne de l’époque. Cela veut seu­le­ment dire qu’il y a encore une rés­erve de pro­duc­ti­vité.

Selon un entre­tien avec un groupe d’ouvriers de Lordstown publié par le New York Times (29 sep­tem­bre 1973), le dou­bling up est une inven­tion réc­ente dont la hiér­archie syn­di­cale ne sait pas trop quoi faire. Quant à la direc­tion, elle sanc­tionne cette pra­ti­que par des mises à pied. Elle accuse le dou­bling up de faire faire bais­ser la qua­lité. Or les ouvriers rét­orquent que c’est exac­te­ment le contraire ; ne serait-ce que pour pou­voir la mener en toute tran­quillité, il fait partie de leur com­bine d’exé­cuter un tra­vail par­fait. Et ils prés­entent le dou­bling up comme la réinv­ention à la base de l’enri­chis­se­ment des tâches et de la res­pon­sa­bi­li­sa­tion des équipes. Cette ver­sion des faits est très angé­lique par rap­port aux récits de Ben Hamper, qui dou­blait avec un collègue sans faire la moin­dre équipe : l’un quit­tait l’usine quatre heures plus tôt et l’autre arri­vait quatre heures plus tard. Glaberman et Faber confir­ment la bana­li­sa­tion de cette pra­ti­que à cette époque  [14].

Face à la pres­sion de la direc­tion pour aug­men­ter la pro­duc­ti­vité, les tra­vailleurs décident de conti­nuer à tra­vailler à leur ancien rythme. Le syn­di­cat n’y est pour rien. Le res­pon­sa­ble local déc­lare, un peu effrayé, que " ces types sont deve­nus des tigres. Ils ont des tripes. On ne les voyait jamais aux réunions syn­di­ca­les, et main­te­nant on les retrouve à la can­tine en train de scan­der "Solidarité !" [15] ". La direc­tion réagit en réd­uisant les paies en cas de ralen­tis­se­ment de la pro­duc­tion, et les contre­maîtres se font plus sévères, avec des mises à pied en cas d’indis­ci­pline.

La rés­ist­ance à la hausse des caden­ces se tra­duit aussi par la hausse de l’absenté­isme. Le bon niveau des salai­res le favo­rise de toute façon. A la ques­tion " com­ment se fait-il que vous ne tra­vaillez que quatre jours par semaine ? ", un ouvrier répond qu’il ne gagne pas assez en trois jours. L’absenté­isme atteint 20 % du per­son­nel cer­tains jours d’été et, dans de tels cas, la direc­tion bouche les trous avec tous les balayeurs, chauf­feurs et autres per­son­nels sur les­quels elle peut mettre la main. La qua­lité des voi­tu­res en souf­fre, bien entendu, sans qu’il soit néc­ess­aire de parler de sabo­tage. Les cas de sabo­tage sont avérés, cepen­dant. Mais il y a plu­sieurs aspects à la chose. D’un côté, la nég­lig­ence plus ou moins volon­taire est due au manque de temps pour exé­cuter les tâches assi­gnées à chaque poste : il manque un boulon, une voi­ture sur 10 ou sur 20 prés­ente un défaut mineur.

D’un autre côté, cette nég­lig­ence devient plus délibérée, et équivaut à du sabo­tage lors­que, selon les mots d’un direc­teur, " un bloc moteur passe devant 40 ouvriers sans qu’un seul fasse son tra­vail ". Et il y a sabo­tage délibéré lors­que la car­ros­se­rie arrive rayée en bout de ligne, ou lors­que les sièges sont lacérés de coups de cutter. A Lordstown, il y a tous les cas, les ouvriers ne par­ve­nant pas à suivre les nou­vel­les caden­ces et/ou pro­tes­tant contre l’aug­men­ta­tion des caden­ces de façon plus ou moins col­lec­tive. Il y a en bout de chaîne un par­king de 2 000 places pour les voi­tu­res deman­dant des retou­ches ou des répa­rations. Il arrive fréqu­emment qu’il soit plein et que la direc­tion doive arrêter la chaîne et ren­voyer les ouvriers sans solde. La direc­tion estima les pertes sur la pro­duc­tion à 45 mil­lions de dol­lars.

Enfin, il semble que la direc­tion de Lordstown ait choisi de beau­coup parler des pro­blèmes de sabo­ta­ges dans les médias, pro­ba­ble­ment pour se défa­usser, vis-à-vis de sa propre direc­tion géné­rale, de son inca­pa­cité à gérer l’établ­is­sement.

Quoi qu’il en soit, le syn­di­cat, qui croule sous les plain­tes déposées par les tra­vailleurs, orga­nise un vote pour ou contre l’arrêt du tra­vail. Le 1er février 1972, 85 % des ouvriers votent à 97 % en faveur de la grève, qui com­mence le 2 mars. Elle dure vingt-deux jours. De bout en bout, elle est par­fai­te­ment contrôlée par le syn­di­cat et s’achève par un accord en vertu duquel 540 ouvriers sont réemb­auchés, tandis que 800 mises à pied (sur 1 200) sont sus­pen­dues, les tra­vailleurs concernés étant payés pour les heures per­dues. Une clause d’" ancien­neté inversée " donne aux plus âgés l’option de se faire licen­cier à la place des der­niers arrivés dans les phases de ralen­tis­se­ment de l’acti­vité. Ils gar­dent alors 95 % de leur salaire de base.

La grève prend fin sans que les condi­tions de tra­vail aient changé d’un iota. C’est ce que montre l’entre­tien déjà cité du New York Times où, en sep­tem­bre 1973, les tra­vailleurs réc­lament à la hiér­archie syn­di­cale de lancer une grève sur cette ques­tion. En vain.

D’autres usines de mon­tage de GMAD connaîtront des grèves durant l’année 1972. A l’usine de Norwood (Ohio), la grève dure cent soixante-qua­torze jours, et est sou­te­nue par la haute hiér­archie du syn­di­cat (niveau dit International), pro­ba­ble­ment en accord avec la direc­tion géné­rale. Le but est double : écouler les stocks et briser le syn­di­cat local, qui s’est montré indis­ci­pliné en orga­ni­sant une grève de deux mois après la signa­ture de l’accord de 1970. A l’inverse, lors la grève de l’usine Fisher Body de Mansfield (Ohio), le pré­sident de l’UAW ordonne et obtient que le tra­vail reprenne en moins d’une semaine. Cette usine fabri­que des pièces néc­ess­aires à un grand nombre d’autres chaînes.

L’année 1973 chez Chrysler

Il y a 22 usines de Chrysler à Detroit. En 1972, la firme lance une cam­pa­gne de hausse de la pro­duc­ti­vité. Dans une des usines du groupe, indi­quent Peter Linebaugh et Bruno Ramirez dans leur arti­cle " Crisis in the Auto Sector " [16], les caden­ces sont aug­mentées de 7 %, ce qui se tra­duit par une perte de 4 secondes par tra­vailleur par job. En fin d’année, des licen­cie­ments dis­ci­pli­nai­res ont lieu après diver­ses actions de rés­ist­ance de la part des tra­vailleurs, ce qui entraîne une grève sau­vage de quatre jours sur la chaîne des moteurs en début d’année 1973. La sec­tion syn­di­cale locale et les bureau­cra­tes inter­na­tio­naux de l’UAW s’allient à un cadre raciste dénommé Thomas Woolsey, réputé pour son acti­visme dans la cam­pa­gne de pro­duc­ti­vité, et font cesser la grève au bout de quatre jours. Le même Woolsey est envoyé quel­ques semai­nes plus tard pour faire repren­dre le tra­vail à la deuxième équipe d’une autre chaîne. Puis il est envoyé sur une ligne de sou­dage de l’usine de Jefferson Avenue. Le 24 juillet, deux sou­deurs de cette ligne s’enfer­ment dans une cage où se trouve l’inter­rup­teur prin­ci­pal ali­men­tant la chaîne de sou­dage. 5 000 tra­vailleurs sont arrêtés. Ceux du dép­ar­tement concerné for­ment un cordon pour protéger les deux sou­deurs d’une opé­ration de force par la maît­rise. Les deux sou­deurs deman­dent le renvoi de Woolsey. Il ne faut que quel­ques heures à Chrysler pour céder. La direc­tion de Ford pro­teste aus­sitôt, approuvée par le syn­di­cat qui déc­lare qu’il " n’y a plus de borne si l’on cède à ce type de chan­tage ". Quelque temps plus tard, l’UAW annonce qu’il choi­sit Chrysler comme cible pour 1973. Il s’agit autant de repren­dre les tra­vailleurs en main que de punir la direc­tion d’avoir réglé le pro­blème des deux sou­deurs sans son inter­ven­tion.

L’usine de Lynch Road (spéc­ialisée dans la forge) tourne à cette époque-là sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La main­te­nance est réd­uite au mini­mum : fils non isolés, fuites d’huile fai­sant des fla­ques sur le sol, grues déf­ectu­euses lâchant leur charge. Les acci­dents se mul­ti­plient. Les plain­tes des tra­vailleurs aussi, mais le syn­di­cat ne les trans­met pas. Le 7 août, l’équipe de nuit refuse de pren­dre le tra­vail. 1 500 tra­vailleurs mena­cent d’en arrêter 40 000. La grève dure six jours, et il faut de nou­veau toute l’énergie du syn­di­cat, plus la jus­tice fédé­rale, pour faire repren­dre le tra­vail.

Dans l’usine de Mack Avenue aussi, le tra­vail est poussé à la limite et la cam­pa­gne de pro­duc­ti­vité a pro­vo­qué une série de luttes. Fin 1972, un tra­vailleur a été décapité par une tôle. Un comité de sécurité non offi­ciel est alors formé par les tra­vailleurs. Il y a de quoi faire, les toits fuient, les élé­vateurs n’ont pas de bons freins. Les fuites d’air com­primé, non réparées, font un bruit assour­dis­sant. Des tas de fer­railles s’entas­sent dans les allées. Le 7 juin 1973, une presse mal entre­te­nue coupe deux doigts à une ouvrière. La deuxième équipe se met en grève. Le 10 août, les ouvriers mani­fes­tent devant les locaux de leur syn­di­cat pour qu’il fasse quel­que chose. Le 14 août, un ouvrier arrête le tra­vail sur une ligne de sou­dure et bloque une partie de l’usine. Après une bagarre avec les gardes puis avec la police, le dép­ar­tement est évacué et Chrysler annonce la fer­me­ture de toute l’usine, bien que le blo­cage ne concerne que 10 % de la force de tra­vail. Aussitôt, les ouvriers occu­pent le dép­ar­tement des châssis. Ils en sont chassés par la police.

Afin de réaff­irmer son auto­rité, l’UAW orga­nise un groupe de 1 000 fidèles (appelés ges­tapo klan­ners par les ouvriers) pour aller, aux portes des 22 usines du groupe, ter­ro­ri­ser les piquets et les mili­tants en grève. Ils déploient le même acti­visme que celui dont les syn­di­cats ont fait preuve devant les usines de 1936-1937 - à l’époque pour faire admet­tre les syn­di­cats par les patrons.

Et ça conti­nue en 1974

Parmi les très nom­breu­ses grèves qui ont lieu cette année dans le sec­teur de l’auto­mo­bile, Peter Linebaugh et Bruno Ramirez don­nent quel­ques détails sur les sui­van­tes :

- Chrysler’s Dodge Trucks, Warren (Michigan - 6 000 ouvriers) : à la fin de l’année 1973, le syn­di­cat a eu de la peine à faire rati­fier par les tra­vailleurs l’accord trian­nuel signé avec la direc­tion géné­rale. Un pre­mier vote négatif a été suivi d’une réunion convo­quée dans une école où les bureau­cra­tes dis­tri­buent des copies de l’accord et de ses clau­ses loca­les. La salle scande " NON " à pleine voix et il faut que le pré­sident de la sec­tion locale pro­pose une grève pen­dant les vacan­ces de Noël, impli­quant la perte de la prime de vacan­ces, pour que l’accord soit accepté. Le 31 mai 1974, 100 tra­vailleurs d’un ate­lier de mét­all­urgie se met­tent simul­tanément en mala­die pour pro­tes­ter contre l’aggra­va­tion des condi­tions de tra­vail. Le lundi 10 juin, la direc­tion licen­cie quatre d’entre eux, dont le chief ste­ward, sorte de délégué d’ate­lier, selon un arti­cle publié dans Black and Red (76) [17]. Aussitôt, l’équipe du soir se met en grève.

Cette équipe a été formée réc­emment, et com­porte beau­coup de jeunes vétérans du Vietnam - ils ont appris l’indis­ci­pline mili­taire ! Malgré les ordres de reprise donnés par l’UAW, l’équipe de jour enchaîne la grève quand elle arrive le len­de­main matin. La grève dure quatre jours, mais ce n’est que le troi­sième jour que les grév­istes pen­sent à for­mu­ler un cahier de reven­di­ca­tions. Elles por­tent sur les condi­tions de tra­vail et les heures sup­plém­ent­aires obli­ga­toi­res. Les auteurs de l’arti­cle de Black and Red font grand cas de l’acti­vité de grève et du fait que les ouvriers ont pres­que oublié de définir leurs reven­di­ca­tions. Mais ils avouent que les AG qui mènent la grève ne réun­issent que 500 per­son­nes. Les AG sont ouver­tes à des mili­tants maoïstes extérieurs, y com­pris ceux qui vien­nent d’être licen­ciés. Ceux-ci ont des posi­tions sec­tai­res et auto­ri­tai­res qui déto­urnent les tra­vailleurs de la par­ti­ci­pa­tion aux AG. Par ailleurs, tout en les dénonçant, Black and Red montre aussi que les manœuvres et calom­nies du syn­di­cat pro­dui­sent sans trop de peine leur effet de divi­sion. Les bureau­cra­tes appel­lent même la police pour faire évacuer la salle de réunion du syn­di­cat, dont les grév­istes veu­lent se servir pour une AG. Finalement, la direc­tion fait venir la police et la jus­tice. Un juge en robe, debout sur la ridelle d’un pick-up appar­te­nant à Chrysler, ordonne à la police de procéder aux arres­ta­tions néc­ess­aires pour rétablir la " liberté du tra­vail ". De cet épi­sode, on retien­dra en par­ti­cu­lier que plus de 5 000 tra­vailleurs ont fait la grève chez eux.

- GMAD, Saint Louis (Missouri) : au début des années 1970, la restruc­tu­ra­tion de plu­sieurs usines de mon­tage dans la General Motors Assembly Division s’est accom­pa­gnée d’une nette dég­ra­dation des condi­tions de tra­vail. A Saint Louis, le niveau de la pro­duc­tion est main­tenu après que la main-d’œuvre est passée de 9 200 à 8 200 tra­vailleurs. En avril 1974, la direc­tion tente une aug­men­ta­tion de 25 % de la vitesse de la chaîne. Quelques jours plus tard, la deuxième équipe se met en congé de mala­die [18]. En juin, la sec­tion locale de l’UAW lance une grève. La direc­tion du syn­di­cat refuse de la sou­te­nir et la laisse pour­rir pen­dant de lon­gues semai­nes, en espérant qu’un échec dis­ci­pli­nera la sec­tion locale. Le 6 sep­tem­bre, le tra­vail reprend après que des bureau­cra­tes de niveau inter­na­tio­nal ont signé un accord qui n’apporte rien. Selon Linebaugh et Ramirez, l’un deux sort son pis­to­let et menace le diri­geant local - dont on sup­pose qu’il dés­appr­ouve l’accord. Le 17 octo­bre, les ouvriers de la fini­tion refu­sent de tra­vailler, pour une ques­tion de paie. En vingt minu­tes, la direc­tion cède, mais le diri­geant syn­di­cal local est licen­cié. Dans les mois qui sui­vent, le sabo­tage et la " nég­lig­ence " coûtent 1,2 mil­lion de dol­lars au patron. Finalement, le renvoi du leader syn­di­cal est converti en mise à pied tem­po­raire. Autrement dit, la direc­tion de GMAD est contrainte de désavouer la direc­tion de l’UAW malgré les efforts qu’elle a fait pour casser la rés­ist­ance des tra­vailleurs en leur fai­sant perdre une longue grève.

L’intég­ration des syn­di­cats et l’anti­tra­vail anti­gau­chiste

Nous avons vu, dans ce qui pré­cède, quel­ques exem­ples de l’intég­ration des syn­di­cats à la machine admi­nis­tra­tive de l’exploi­ta­tion. Il n’est pas utile d’accu­mu­ler les exem­ples d’une col­lu­sion bien connue entre l’admi­nis­tra­tion des usines et la hiér­archie syn­di­cale. Il est peut-être plus intér­essant de mon­trer que l’incu­rie syn­di­cale a bien entendu pro­vo­qué des voca­tions gau­chis­tes de se sub­sti­tuer aux " traîtres ", bien qu’avec un succès très rela­tif. Revenons à la grève de Dodge Trucks. Steve Smith, le délégué maoïste licen­cié avec trois autres tra­vailleurs, n’a pas plus prévu la grève que les autres tra­vailleurs, et il court ensuite après le mou­ve­ment, de l’extérieur, pour tenter de le mener. Il a été placé dans sa posi­tion de petit bureau­crate par les grands bureau­cra­tes après s’être fait élire, à la sur­prise de tout le monde, comme l’un des représ­entants de l’usine à un congrès syn­di­cal. Pensant qu’ils le contrôleront mieux en l’ayant dans leur orga­ni­sa­tion, les lea­ders syn­di­caux l’ont nommé quel­que temps plus tôt chief ste­ward de la deuxième équipe de l’ate­lier de mét­all­urgie. Smith lui-même a reconnu par la suite qu’il s’était fait avoir ce jour-là. Une fois la reprise du tra­vail confirmée, le syn­di­cat annonce un vote pour ou contre une grève offi­cielle. Sur des pan­neaux lumi­neux à l’entrée de l’usine, la direc­tion de l’entre­prise elle-même rap­pelle aux ouvriers qu’ils doi­vent voter, et la grève est votée à plus de 2 000 contre 377. Mais, à ma connais­sance, elle n’a pro­ba­ble­ment jamais eu lieu, car la décision " démoc­ra­tique " du vote s’est perdue dans les méandres de sa confir­ma­tion rég­lem­ent­aire par l’admi­nis­tra­tion syn­di­cale.

Niggermation est un terme du Revolutionnary Union Movement (RUM) pour désigner les pro­grès de la pro­duc­ti­vité dans l’indus­trie auto­mo­bile grâce à la prét­endue auto­ma­tion. Ce ne sont pas de nou­vel­les machi­nes qui per­met­tent d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité, mais le rem­pla­ce­ment de 2 ou 3 ouvriers blancs par un noir (nigger). L’expres­sion cor­res­pond à une double réalité.

D’une part, et nous en avons déjà parlé, la crois­sance de la pro­duc­ti­vité passe prin­ci­pa­le­ment par l’accé­lé­ration des caden­ces, avec une intro­duc­tion très par­tielle de l’auto­ma­tion ayant plus pour fonc­tion de figer la chaîne dans un rythme élevé que d’expul­ser une masse impor­tante de main-d’œuvre [19].

D’autre part, la cri­ti­que de cette évo­lution se fait en dehors du syn­di­cat offi­ciel (l’UAW). Elle est portée par un mou­ve­ment qu’on appel­lera gau­chiste pour cette raison. Une de ses com­po­san­tes est le RUM, qui est une nébul­euse de différ­entes orga­ni­sa­tions selon les lieux et les entre­pri­ses. Il semble que les RUM sont sur­tout com­posés de maoïstes cher­chant à impo­ser la lutte de clas­ses à l’UAW, autant en par­ti­ci­pant aux orga­nis­mes de base de l’UAW dans les usines qu’en mili­tant à l’extérieur du syn­di­cat. Comme la pro­por­tion de Noirs est élevée sur les chaînes, et comme le racisme de la maît­rise et, sou­vent, du syn­di­cat, est patent, ces grou­pes para-syn­di­caux adop­tent sou­vent une ligne natio­na­liste noire. On le cons­tate à propos de l’Eldon Avenue Revolutionnary Movement (Elrum) formé à l’usine Chrysler d’Eldon Avenue à Detroit [20]. Elrum est un grou­pe­ment exclu­si­ve­ment noir, qui trouve à propos de cri­ti­quer le syn­di­cat en trai­tant de pros­ti­tuées les secrét­aires blan­ches du pré­sident noir de la sec­tion locale de l’UAW. Et les mili­tants d’Elrum refu­sent de donner leurs tracts aux Blancs.

En 1970, dans l’usine Chrysler d’Eldon Avenue, se forme un ras­sem­ble­ment d’Elrum, de Wildcat, et du Safety Committee. Wildcat [21] était un grou­pe­ment extérieur à l’usine, d’obédi­ence maoïste ou trots­kiste. Le Safety Committee était un regrou­pe­ment de ste­wards qui s’étaient fait licen­cier après une grève sau­vage, de mili­tants d’Elrum et de quel­ques autres per­son­nes. Leur but est de réunir de la docu­men­ta­tion pour dén­oncer la vio­la­tion des règles de sécurité dans l’entre­prise. Ces trois grou­pes se relayent à la porte de l’usine pour y entre­te­nir une agi­ta­tion per­ma­nente. Le 26 mai 1970, un cariste est tué dans un acci­dent dû au mau­vais entre­tien du cha­riot. Le Safety Committee et les tra­vailleurs noirs lan­cent aus­sitôt une grève sau­vage, qui dure deux jours et coûte leur emploi à la plu­part des meneurs.

Il y a aussi le cas de l’United Black Brothers, qui regroupe des mili­tants noirs de l’usine Ford de Mahwah (New Jersey). Cette orga­ni­sa­tion annonce qu’elle accueille les tra­vailleurs de toutes races, mais affirme que " les tra­vailleurs noirs sont les plus exploités, et sont donc à l’avant-garde du mou­ve­ment pour les droits humains et la dignité. Ils ont gagné leur place à l’avant-garde avec la sueur et le sang de leur corps [22] ". D’autres orga­ni­sa­tions du même type, comme la League of Revolutionnary Black Workers [23] sont sur des bases sen­si­ble­ment plus sec­tai­res. C’est un signe de la fai­blesse de leur recru­te­ment dans l’usine même, qui illus­tre bien le fait que, dans cette confi­gu­ra­tion spé­ci­fique des années 1970, il n’y a pas de relève orga­ni­sa­tion­nelle face à l’insuf­fi­sance du syn­di­ca­lisme offi­ciel.

Face à la bureau­cra­tie syn­di­cale, si bien huilée, les gau­chis­tes n’ont aucune chance de mettre à profit dura­ble­ment la contes­ta­tion réelle des bureau­cra­tes par la base. A Dodge comme ailleurs, cette contes­ta­tion com­porte un élément essen­tiel qui condamne les gau­chis­tes à l’échec : d’une part les tra­vailleurs sont rela­ti­ve­ment bien payés, et d’autre part ils n’ont aucune envie de réf­ormer leur usine. Face à la dég­ra­dation des condi­tions de tra­vail et à la hausse des caden­ces, leur exaspé­ration est réelle. Mais elle s’exprime plus par le sabo­tage et l’absenté­isme que par la par­ti­ci­pa­tion aux comités d’hygiène et de sécurité. Aussi la machine syn­di­cale va-t-elle reje­ter ou pha­go­cy­ter sans peine les can­di­dats " radi­caux " à la réf­orme du syn­di­cat. Quelques années plus tard, on n’en parle plus (voir plus loin).

Contre-plan­ning dans l’ate­lier (1968)

Les lénin­istes ne sont pas les seuls à vou­loir revêtir la rév­olte des tra­vailleurs contre leurs condi­tions de tra­vail des habits de la révo­lution d’une autre époque. Dans Counter-plan­ning on the shop-floor (Contre-plan­ning dans l’ate­lier), un texte qui a cir­culé en français  [24], des conseillis­tes ont aussi tenté de faire croire que le sabo­tage s’ins­cri­vait dans un mou­ve­ment vers les conseils. Il s’agit d’une ten­ta­tive vio­lem­ment idéo­lo­gique de faire dire à un mou­ve­ment ce qu’il ne dit nul­le­ment. L’auteur, Bill Watson, affirme qu’il a passé l’année 1968 dans une usine auto­mo­bile de la région de Detroit, mais ne dit pas laquelle. Essayons d’extraire les faits qu’il cite de l’ana­lyse qu’il en fait sur le mode conseilliste.

La com­pa­gnie met au point en toute hâte un moteur V6, qui est de mau­vaise qua­lité. Le dép­ar­tement qui teste les moteurs se plaint de la mau­vaise qua­lité et fait des pro­po­si­tions pour l’amél­iorer. Elles sont ignorées par la direc­tion. " A partir de là, les actions fini­rent par s’élever au niveau de la contre-pla­ni­fi­ca­tion de la pro­duc­tion du moteur. " Les actions de qui ? Finirent ... mais après quel­les autres actions ? Bill Watson n’en dit rien. Mais il affirme que le cas de ce moteur intér­esse toute l’usine et que l’opi­nion géné­rale parmi les tra­vailleurs est que " cer­tai­nes modi­fi­ca­tions straté­giques pour­raient être faites dans le mon­tage et que les tra­vailleurs ont des sug­ges­tions qui pour­raient être uti­lisées ". En vain, bien sûr, de sorte que ce qui, dans un pre­mier temps, fai­sait rire, met main­te­nant les tra­vailleurs en colère : " Les actes de sabo­tage orga­nisé com­mencèrent dans différents endroits de l’usine. "

Sabotage ? Des pièces sont mal assem­blées ou carrément oubliées. Des sou­du­res ne sont pas faites. " Les seg­ments ne sont pas mis aux pis­tons, de sorte qu’il y a une perte de com­pres­sion ; les bou­gies n’ont pas la bonne taille ; des bou­lons ne sont pas serrés ; ou les bou­gies sont bran­chées dans le mau­vais ordre de sorte que le moteur est déséq­ui­libré à l’ins­pec­tion. Les moteurs rejetés s’accu­mu­lent. " Jusque-là, rien d’extra­or­di­naire dans le climat de cette époque. Ce qui est plus extra­or­di­naire, c’est de croire que ce sabo­tage pro­vient d’une aigreur des tra­vailleurs, méc­ontents de n’être pas écoutés sur les meilleu­res façon d’amél­iorer la pro­duc­tion.

Sabotage orga­nisé ? Il s’agit de " divers accords passés entre l’ins­pec­tion et plu­sieurs sec­teurs de la chaîne... cer­tains vou­lant se venger, d’autre juste se marrer, d’autres étant dét­erminés ". Plus loin, Watson parle d’" accords tem­po­rai­res entre l’ins­pec­tion et l’assem­blage, entre l’assem­blage et la fini­tion, avec à chaque fois un sabo­tage orga­nisé ". Mais non seu­le­ment on ne sait pas en quoi consiste cette orga­ni­sa­tion précisément, mais on ne sait pas non plus pour­quoi les tra­vailleurs mènent cette lutte orga­nisée. Certains tra­vailleurs veu­lent se venger. De qui, de quoi ? D’autres sont dét­erminés. A quoi ? Pourquoi ?

Quoi qu’il en soit, ça dure plu­sieurs semai­nes, et la ten­sion monte entre le per­son­nel et la maît­rise. Deux phra­ses plus loin, " ces conflits se pro­lon­gent pen­dant des mois à divers niveaux d’inten­sité ". Mais on appro­che de la pér­iode de chan­ge­ment de modèle, qui impli­que qu’une grande partie des OS ne tra­vaillent pas pen­dant que la chaîne et les équi­pements sont préparés pour les nou­veaux modèles. Juste avant ce change-over, les tra­vailleurs com­men­cent à " lutter contre les V8 " (à les sabo­ter ?). Pourquoi cette lutte contre les V8 ? Là aussi, parce qu’ils sont de mau­vaise qua­lité, la direc­tion vou­lant monter les der­niers moteurs ancien modèle avec les pièces des moteurs rejetés au cours des mois pré­cédents. Les contrôleurs rejet­tent ces moteurs de mau­vaise qua­lité, et la direc­tion envoie des cadres pour les obli­ger à les accep­ter. Les tra­vailleurs qui tes­tent les moteurs pren­nent alors des contacts avec les autres seg­ments de la chaîne pen­dant les pauses et les repas. " La pla­ni­fi­ca­tion qui eut lieu durant ces innom­bra­bles ren­contres mena fina­le­ment à ce que toute l’usine sabote le V8. " Les contrôleurs s’enga­gent à reje­ter " quel­que chose comme trois moteurs sur quatre ou cinq ". Belle pré­cision dans la pla­ni­fi­ca­tion ! Mais les moteurs au rebut s’accu­mu­lent, et fina­le­ment la chaîne doit s’arrêter pen­dant dix heures. Les OS sont ren­voyés à la maison, tandis que les contrôleurs sont convo­qués à la direc­tion, où le chef essaie d’expli­quer, mais sans pou­voir le dire fran­che­ment, qu’il faut accep­ter les mau­vais moteurs.

Bill Watson parle ensuite d’un sabo­tage orga­nisé pour gagner des pauses. Un groupe de 50 tra­vailleurs ou plus se rép­artit des plages horai­res de vingt minu­tes durant les­quel­les chacun s’arrange pour faire un sabo­tage qui arrête la chaîne. " A ce qu’on dit, de tels grou­pes se sont réunis dans d’autres sec­teurs de l’usine. " Le but véri­table est, selon Watson, de reconquérir son temps et de cesser de repor­ter la satis­fac­tion de ses désirs à " après le tra­vail ". Et ça donne un concours de jet de tige de piston. C’est ici qu’inter­vient le pas­sage qui est repris in extenso dans le texte de 4 Millions de jeunes tra­vailleurs sur Lordstown : les contrôleurs en fin de ligne ont demandé aux OS mon­tant les moteurs de ne pas serrer cer­tains bou­lons sur cer­tains moteurs. Lorsqu’un tel moteur arrive au test, la pièce mal atta­chée fait un bruit caractér­is­tique. Aussitôt le contrôleur prévient tout le monde de se mettre à l’abri, et dès que tout le monde est caché der­rière une pile de cais­ses ou un établi, le contrôleur lance le moteur en mon­tant le régime jusqu’à ce que la tige crève le carter et soit pro­jetée dans l’ate­lier aux applau­dis­se­ments des collègues. Cela aurait duré des semai­nes, avec plus de 150 moteurs crevés.

Sabotage contre-pla­ni­fi­ca­teur ? On pense plutôt à un chahut qui est arrivé une ou deux fois et dont le récit répété a ampli­fié les appa­ren­ces. Il y a plu­sieurs ques­tions sans rép­onses dans ce texte. Outre celles qu’on a déjà signalées, le der­nier épi­sode pose la ques­tion de savoir com­ment le concours de piston a pu durer des semai­nes sans que la maît­rise ne se mani­feste. Ou alors elle y est asso­ciée. On sait en effet que les contre­maîtres sont obligés de fermer les yeux sur toutes sortes d’irré­gu­larités, sim­ple­ment pour que la chaîne conti­nue de mar­cher. Mais Bill Watson n’a pas l’air de voir le pro­blème. Il dit cepen­dant qu’" il y a pla­ni­fi­ca­tion et contre-pla­ni­fi­ca­tion parce qu’il y a une évid­ente situa­tion de double pou­voir " dans l’usine. Disons sim­ple­ment que l’indis­ci­pline atteint un degré extrême.

L’expres­sion de " double pou­voir " n’est pas inno­cente. Bill Watson veut faire com­pren­dre que le sabo­tage est pres­que la for­ma­tion d’un soviet, et que " si le sabo­tage... a déjà existé [dans l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier], celui d’aujourd’hui est unique en ce qu’il vient après le syn­di­ca­lisme de masse et est une rép­onse claire à l’obso­les­cence de cette forme sociale. La création d’une nou­velle forme d’orga­ni­sa­tion par les tra­vailleurs est le rés­ultat des ten­ta­ti­ves faites ici et là pour pren­dre le contrôle de divers aspects de la pro­duc­tion. Les acti­vités et rela­tions que je rap­porte ici don­nent un aperçu sur la nou­velle forme sociale qu’on va voir s’épanouir et, peut-être, des conseils de tra­vailleurs amé­ricains ".

On a consa­cré beau­coup de place au Contre-plan­ning dans l’ate­lier parce que ce texte est exem­plaire de l’époque dite de l’anti­tra­vail. Peu importe qu’il invo­que les conseils alors que d’autres ana­ly­ses d’évé­nements ana­lo­gues concluent sur la néc­essité du parti ou d’un syn­di­ca­lisme renou­velé. Dans tous les cas, ces ten­ta­ti­ves de faire entrer des pra­ti­ques nou­vel­les des tra­vailleurs dans le moule d’idéo­logies préex­ist­antes n’ont guère eu de suite. On peut aussi remar­quer que la lutte des tra­vailleurs dans ces acti­vités " anti­tra­vail " a trouvé sa force dans le plein emploi, et que cela éch­appait aussi bien aux tra­vailleurs qu’à la plu­part des com­men­ta­teurs de l’époque.

Les années 1960 et le début des années 1970 ont donc fait assis­ter à une vague mas­sive d’indis­ci­pline des tra­vailleurs à la chaîne. Là où le for­disme avait pour raison d’être d’enle­ver toute marge de liberté aux tra­vailleurs, de les contrain­dre dans leurs mou­ve­ments et leurs ryth­mes, on déc­ouvre un ensem­ble de com­por­te­ments qui par­vien­nent à repous­ser ces contrain­tes avec une effi­ca­cité suf­fi­sante pour obli­ger le capi­tal à cher­cher une solu­tion " post-for­diste " (on va voir com­ment). Ce qui est caractér­is­tique de cette époque, c’est donc que les contrai­tes pro­pres au for­disme, qui avaient été " achetées " par le five dol­lars day, les conven­tions col­lec­ti­ves, des salai­res élevés... ne sont main­te­nant plus négoc­iables. Les tra­vailleurs n’ont d’autre objec­tif de gagner leur (rela­ti­ve­ment bon) salaire, ce qui impli­que de tenir le coup et c’est tout. L’alcool et la drogue, le dou­bling up et l’absenté­isme, les nég­lig­ences, déf­ou­lements et sabo­tage de toutes sortes renou­vel­lent ainsi le " refus du tra­vail " - au sens de paresse natu­relle de l’ouvrier - dans un sens " anti­tra­vail " qui indi­que l’impasse où se trouve le com­pro­mis for­diste : les tra­vailleurs ne peu­vent tenir qu’en limi­tant au maxi­mum leur impli­ca­tion dans la valo­ri­sa­tion du capi­tal, tandis que le capi­tal ne peut obte­nir l’indis­pen­sa­ble aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité qu’en pres­su­rant tou­jours plus le tra­vailleur.

Le tour­nant de 1975

Michael J. Kapsa [25] iden­ti­fie l’année 1975 comme celle où la vague de pro­tes­ta­tion des OS amé­ricains s’inverse et com­mence à refluer. D’un côté, les patrons ces­sent d’inves­tir dans les usines exis­tan­tes. Le capi­tal " fait grève et fuit ". " La mobi­lité du capi­tal, qu’elle soit effec­tive ou sim­ple­ment menacée, devint un ins­tru­ment pour modi­fier les fon­da­tions de la rela­tion capi­tal-tra­vail ", que cette mobi­lité soit sim­ple­ment rég­io­nale (nou­vel­les usines dans le Sud rural) ou carrément inter­na­tio­nale. A Lordstown, les tra­vailleurs se sont assa­gis : en mars 1975, les condi­tions de tra­vail sont tou­jours les mêmes et le rythme de 100 voi­tu­res par heure est main­te­nant bien tenu. Dans un entre­tien au New York Times du 19 mars 1975, les tra­vailleurs font part de leur espoir de voir la direc­tion mettre en œuvre le job enrich­ment. Mais ils savent bien que c’est peu pro­ba­ble, car la direc­tion a fait venir des experts de chez Volvo, qui ont conclu que la mét­hode suéd­oise n’était pas appli­ca­ble à un rythme de 100 voi­tu­res à l’heure. L’usine de Flint où tra­vaille Ben Hamper sera fermée au milieu des années 1980 et relo­ca­lisée dans le sud, ce qui détr­uira tous les réseaux infor­mels établis au cours des années de dou­bling up et autres com­bi­nes. Ben Hamper lui-même était, avant cela, devenu fou sous l’effet appa­rent de la drogue, de l’alcool et du tra­vail de nuit.

Citant le direc­teur du per­son­nel de Ford (" l’ouvrier d’usine des années 1970 renâclera de plus en plus "), la bro­chure de 4 Millions de jeunes tra­vailleurs affirme que les jeunes ouvriers qui pro­tes­tent ne s’assa­gi­ront pas en vieillis­sant. C’est pour­tant ce qui a fini par se passer, sous l’effet du chômage bien plus que de l’âge. On va en trou­ver une illus­tra­tion claire avec l’his­toire de l’usine Mirafiori de la Fiat, de la fin des années 1960 au début des années 1980.

Les autres cha­pi­tres de Aux ori­gi­nes de l’anti­tra­vail :

Chapitre 1 : L’intro­duc­tion de l’OST

Chapitre 2 : Le dével­op­pement de l’OST en France

Chapitre 3 : Echec du tay­lo­risme ?

Chapitre 4 : Le dével­op­pement du for­disme en France entre les deux guer­res

Chapitre 6 : Fiat ou la déf­aite de l’anti­tra­vail

Conclusion. Les luttes anti­tra­vail des OS moder­nes ont été brisées...

Notes

[1] Michael J. Kapsa, Labor Strife and the Economy in the 1970, Garland Publishing, New York 1998, p. 47.

[2] Ibid.

[3] Cité par Ken Weller : « The Lordstown Struggle and the real crisis in production », in Solidarity, Londres 1973 - disponible sur http://www.geocities.com .

[4] La recomposition du travail a beaucoup été invoquée comme dépassement de cette limite. Elle n’a jamais dépassé le niveau de l’expérimentation (restreinte) et du discours idéologique (abondant). En réalité, les limites du fordisme telles qu’on les a observées à la fin des années 1970 ne seront dépassées que par une combinaison de robotisation partielle et d’intensification supplémentaire du travail. Le premier aspect a été favorisé par la baisse du coût des investissements en électronique et informatique. Le second par le développement du chômage. Voir plus loin l’exemple de Fiat.

[5] En tout cas dans l’automobile, il existe une procédure de traitement des plaintes (« grievances ») au niveau de l’atelier. Les syndicats y jouent statutairement le rôle d’intermédiaires avec la direction. Dans les années 1970, ce système ne fonctionne visiblement plus, les plaintes non traitées s’accumulent par milliers, parce qu’elles sont trop nombreuses et parce que les syndicats les bloquent (voir plus bas).

[6] John Zerzan, Organized Labor versus « the revolt against work », Telos, automne 1974. Disponible sur www.geocities.com/Cordobakaf/zerzan.html. Traduction dans Rupture dans la Théorie de la Révolution, Senonevero ed. Paris 2003 ( sur ce livre voir Echanges n° 110 (automne 2004).

[7] Cité par John Zerzan, ibid.

[8] Cité par John Zerzan, ibid.

[9] Réédité dans Rupture dans la théorie de la révolution, éd. Senonevero,. Paris, 2003.

[10] Ken Weller, « The Lordstown Struggle... article cité. En ce qui concerne Contre-planning..., voir plus loin.

[11] New York Times, 23 janvier 1972.

[12] Martin Glaberman, « False Promises, a review », in Liberation, février 1974.

[13] Ben Hamper, Rivet Head, Tales from the Assembly Line, Fourth Estate, Londres, 1992.

[14] Martin Glaberman et Seymour Faber, « Travailler pour la paie, les racines de la révolte », in Echanges, n° 113.

[15] New York Times, 23 janvier 1972.

[16] D’après Peter Linebaugh et Bruno Ramirez, « Crisis in the Auto Sector », in Zerowork n°1, décembre 1975.

[17] C’est un gauchiste, appartenant au mouvement des Revolutionary Unions. Il s’agit d’un courant maoïste cherchant à radicaliser les syndicats en y participant (d’après Black and Red, « Wildcat, Dodge Truck 1974 », trouvable sur http://geocities.com/cordobakaf/dod....

[18] Zerowork, p. 79.

[19] « Même quand il y avait des modifications techniques, elles consistaient en l’automation d’un segment seulement de la chaîne, de sorte que les travailleurs des autres segments avaient plus de peine à tenir les cadences... Beaucoup de nouvelles machines ne présentaient pas d’avance technologique, mais n’étaient que des mises à jour de modèles des années 1920 et 1930 » : Dan Geogakas et Marvin Surkin, Niggermation in Auto. Company Policy and the Rise of the Black Caucuses. Disponible sur http://www.geocities.com/cordobakaf...

[20] D’après Dan Geogakas et Marvin Surkin, op. cit.

[21] En anglais, « wildcat strike » veut dire grève sauvage.

[22] « Wildcat at Ford’s Mahwah », in Solidarity, vol. 6, n°1, septembre 1969.

[23] Dont les composants étaient Elrum, ainsi que Dodge Revolutionary Union Movement, FRUM (Ford) CRUM (Chrysler) etc.

[24] Bill Watson, « Counter-planning on the shop-floor », in Radical America, mai-juin 1971. Traduit en français dans ICO n° 115-116, 1972. Il ne m’a pas été possible de préciser les origines de ce texte, rédigé probablement par un étudiant de passage aux Etats-Unis. C’est regrettable, car les informations qu’il donne restent invérifiables. On ne sait pas de quelle usine il s’agit et il est donc impossible de trouver d’autres sources sur ce qui s’est passé, à ce moment et dans les années suivantes. Ce texte circule sur Internet sans être critiqué, ni d’un point de vue historique ni d’un point de vue théorique. On va voir que ce serait pourtant justifié. La critique qui en a été faite à l’époque par le groupe français Négation a été publiée dans ICO n°  118, juin 1972. Le texte et sa critique d’alors sont disponibles dans Rupture..., op. cit. et sur http://www.geocities.com/Cordobakaf....

[25] Michael J. Kapsa, op. cit. p. 32sq.

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