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La situation des classes laborieuses au Japon (6)

publié le samedi 27 août 2011

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Les grèves pendant la première guerre mondiale. Les conflits du travail de 1914 à 1916. Un tournant : 1917-1978. Les émeutes du riz

Paru dans Echanges n°115 (hiver 2005-2006)

Les condi­tions favo­ra­bles du com­merce extérieur et la prospérité de l’indus­trie manu­fac­tu­rière entraî­nèrent des ren­trées d’argent pour les employeurs. Dans le même temps, en favo­ri­sant l’essor indus­triel du pays, la guerre a entraîné la création d’une classe ouvrière plus nom­breuse (1) mais aussi une demande de main-d’œuvre que le pays ne pou­vait satis­faire. Le Japon épr­ouva alors des pro­blèmes du marché du tra­vail inconnus avant-guerre. Par suite de ce déséq­ui­libre entre l’offre et la demande de main-d’œuvre, les employeurs ont dû aug­men­ter les salai­res et recou­rir à une force de tra­vail extéri­eure, prin­ci­pa­le­ment venue de Corée ; ils ont dû aussi sup­pléer à la rareté des hommes par les machi­nes (2).

L’intro­duc­tion de la machine dans les entre­pri­ses va ren­for­cer l’orga­ni­sa­tion du temps pour les sans-métiers (sur­tout des femmes et des enfants) et conférer une cer­taine indép­end­ance aux ouvriers qua­li­fiés qui uti­li­sent leur maît­rise d’une tech­ni­que pour contrer cette dic­ta­ture du temps. Partout, les opé­rateurs de machi­nes ont ten­dance à tra­vailler à leur propre rythme (pér­iodes inten­si­ves de tra­vail sui­vies de pér­iodes d’inac­ti­vité) afin de se ménager des répits et sortir de l’usine après avoir gagné assez pour satis­faire leurs besoins. Les reven­di­ca­tions ouvrières por­tent uni­ver­sel­le­ment, en dehors des pér­iodes révo­luti­onn­aires, sur les salai­res et le temps de tra­vail. Au Japon, à ces reven­di­ca­tions s’en sont par­fois ajoutées d’autres qui per­met­tent de dis­tin­guer som­mai­re­ment trois pér­iodes de l’évo­lution des luttes ouvrières de 1868 à 1945 : 1) des luttes pour une reconnais­sance sociale des tra­vailleurs (fin du xixe siècle) ; 2) des luttes sim­ple­ment menées pour une amél­io­ration des salai­res et des condi­tions de tra­vail (1905-1918) ; et 3) des luttes pour le droit syn­di­cal (à partir de 1919).

Le pre­mier point a été dis­cuté dans mon troi­sième arti­cle (3), où j’avais aussi abordé les luttes qui avaient accom­pa­gné et suivi la guerre russo-japo­naise (4) rele­vant de la deuxième pér­iode ; je veux ici com­pléter cette ana­lyse par une étude des grèves pen­dant la pre­mière guerre mon­diale qui en couvre la fin. Le troi­sième point fera l’objet du pro­chain arti­cle.

Les causes du méc­ont­en­tement ouvrier pen­dant la guerre

On accuse géné­ra­lement la pro­pa­gande socia­liste d’être la cause de l’agi­ta­tion ouvrière. Mais celui qui voudra en voir les causes réelles les cher­chera plutôt au sein même du dével­op­pement éco­no­mique et intel­lec­tuel de la classe ouvrière.

Dans un marché du tra­vail où les tra­vailleurs étaient très mobi­les, pas­sant faci­le­ment d’un patron à l’autre et où la demande excédait l’offre de main-d’œuvre, les entre­pri­ses accordèrent, dans les années 1914-1918, de meilleurs salai­res en fonc­tion de la qua­li­fi­ca­tion de l’ouvrier, volon­tai­re­ment ou non, et ten­taient de rete­nir les ouvriers les plus qua­li­fiés grâce à une meilleure paie. Encouragés par les besoins en main-d’œuvre des indus­triels, les ouvriers, hommes et femmes, évitaient du mieux pos­si­ble le tra­vail dur et sale qui reve­nait sou­vent à ceux réc­emment venus des cam­pa­gnes du Japon ou de ses colo­nies (Taiwan et, prin­ci­pa­le­ment, la Corée) ; ce qui expli­que sans doute, pour une part, que les mines, cen­tres de nom­breux conflits avant guerre, sem­blent avoir été rela­ti­ve­ment épargnées par les grèves pen­dant la guerre.

Si entre 1914 et 1918, les salai­res aug­mentèrent énormément com­parés à autre­fois, de nou­veaux besoins (par exem­ple, le riz rem­place rapi­de­ment le mil comme base ali­men­taire chez les ouvriers des villes mais aussi dans les cam­pa­gnes), et la hausse des prix à partir de novem­bre 1915 (5), font chuter le pou­voir d’achat des ouvriers et des pay­sans pau­vres. Yamasaki Kakujirô cite ainsi une recher­che faite en mai 1916 sur les différents postes de dép­ense d’un budget ouvrier moyen (6), où l’on voit que l’ali­men­ta­tion représ­ente une charge comp­tant pour près de la moitié du salaire :

Budget ouvrier moyen

Alimentation et bois­son 41,42 %

Loyer 17,56 %

Fioul 6,14 %

Habillement 7,50 %

Divers 27,38 %

100,00 %

Les grèves seront donc, pen­dant la guerre, prin­ci­pa­le­ment dirigées contre la cherté de la vie. Et à partir de 1916, après l’envolée du dével­op­pement indus­triel (7), les reven­di­ca­tions sala­ria­les entraî­neront de nom­breux arrêts de tra­vail qui tou­che­ront gran­des et peti­tes entre­pri­ses engagées dans la pro­duc­tion de guerre : chan­tiers navals et indus­tries tex­tile, de l’arme­ment et chi­mi­que.

Les conflits du tra­vail de 1914 à 1916

Félicien Challaye écrivait, dans Le Mouvement ouvrier au Japon : « D’après des sta­tis­ti­ques offi­ciel­les, alors qu’en 1914 il y avait eu 50 grèves, englo­bant 7 904 ouvriers, en 1918 il y en a eu 417, englo­bant 66 457 tra­vailleurs (8). » Chiffres confirmés par la Kindai Nihon sôgô nenpyô (Chronologie géné­rale du Japon moderne) (9).

J’ai relevé deux de ces grèves de cette année 1914 (10) pour illus­trer mon propos. La pre­mière a eu lieu entre juin et juillet, avant la déc­la­ration de guerre : le 1er juin, les fila­tu­res, confrontées à une sur­pro­duc­tion, décidaient de réd­uire les heures de tra­vail de 50 % ; le 20, 2 800 ouvriers des usines Tôkyô mosu­rin (Mousselines de Tôkyô) entraient en grève pour pro­tes­ter contre les réd­uctions de salaire ; le 28, 242 ouvriers orga­ni­saient le syn­di­cat Kôyûkai (Amicale ouvrière). Le 14 juillet, 12 diri­geants de ce syn­di­cat étaient licen­ciés ; la grève repre­nait alors mais se ter­mi­nait par l’arres­ta­tion du pré­sident de l’Amicale, pour vio­la­tion de la loi de police sur la sécurité publi­que (Chian kei­satsu hô) (11). La seconde a eu lieu entre le 17 et le 20 octo­bre, quand 240 ouvriers d’une usine de chaus­su­res pour la marine ont cessé le tra­vail pour une hausse des salai­res. Dans le même temps, d’autres conflits, n’impli­quant pas que des tra­vailleurs, tou­chaient cer­tai­nes villes. Ainsi, le 6 sep­tem­bre, une mani­fes­ta­tion pour reven­di­quer une baisse du tarif des tram­ways à Nagoya (centre du Japon) finis­sait en émeute ; durant trois jours, les insurgés occupèrent la ville et mirent à sac les postes de police. En 1915, le nombre de conflits s’élevait à 64, aux­quels avaient par­ti­cipé 7 852 tra­vailleurs. On voit que si le nombre de grèves recensées a aug­menté, le nombre des grév­istes, lui, a dimi­nué ; ce qui s’expli­que par l’iso­le­ment dans lequel se main­te­naient la plu­part des grèves. Quoique plu­sieurs ate­liers ou usines d’une même grande entre­prise puis­sent se trou­ver en grève en même temps, elles n’impli­quaient géné­ra­lement pas l’ensem­ble des tra­vailleurs du groupe ; ou bien res­taient confinées à de peti­tes entre­pri­ses.

C’est à partir de 1916 seu­le­ment que les sta­tis­ti­ques offi­ciel­les enre­gis­trent un saut quan­ti­ta­tif du nombre de grèves, qui atteint pres­que le total de ceux des deux années pré­céd­entes : 8 413 tra­vailleurs ont par­ti­cipé à 108 conflits du tra­vail. Là encore, et cer­tai­ne­ment pour des rai­sons iden­ti­ques à celles men­tionnées plus haut, le nombre de grév­istes a peu aug­menté malgré ce quasi dou­ble­ment des conflits. Cette année-là, ce sont sur­tout les chan­tiers navals, les indus­tries sidér­ur­giques et les com­pa­gnies mari­ti­mes qui connu­rent les plus gran­des grèves. Toutes ces indus­tries étaient étr­oi­tement liées à cause de leur impor­tance dans le com­merce extérieur (12) et cepen­dant aucun conflit ne fut orga­nisé au niveau natio­nal ni, qua­si­ment, d’une seule entre­prise. L’action de Hamada Kunitarô, membre de la Yokohama kaiin shibu (sec­tion des marins de Yokohama de la Yûaikai) qui, le 10 avril 1916, adresse une pétition signée par 6 000 mate­lots réc­lamant une aug­men­ta­tion de salai­res aux Nihon yûsen (Messageries mari­ti­mes du Japon) et Ôsaka shôsen (Marine mar­chande d’Ôsaka) demeure une excep­tion ; les marins obtien­dront 20 % d’aug­men­ta­tion, mais il ne semble pas que, malgré son succès, cette action ait eu des rép­erc­ussions dans d’autres orga­ni­sa­tions de tra­vailleurs. Elle marque, tou­te­fois, la rés­urg­ence des syn­di­cats dans le mou­ve­ment ouvrier.

Le 2 avril, une pre­mière fédé­ration rég­io­nale de la Yûaikai (13) est orga­nisée à Iwaki (préf­ec­ture de Fukushima), suivie jusqu’en mai 1917 par d’autres qui se cons­ti­tue­ront à Yokohama, Tôkyô, Kôbe et Ôsaka. L’année 1916 verra aussi, le 15 août, envi­ron 1 200 dockers de Yokohama entrer en grève pour pro­tes­ter contre le licen­ce­ment d’un membre de la Yûaikai ; le len­de­main le pré­sident de l’asso­cia­tion, Suzuki Bunji, inter­vien­dra pour faire cesser la grève. Un tour­nant dans les conflits du tra­vail : 1917-1918 Au cours de l’année 1917, le gou­ver­ne­ment comp­ta­bi­li­sera 398 conflits du tra­vail aux­quels ont par­ti­cipé 57 309 tra­vailleurs. Cette année voit appa­raître une inter­ven­tion crois­sante des syn­di­cats dans les luttes ouvrières. Le 14 jan­vier, quel­que 630 ouvriers des Forges d’Ikegai (Ikegai tekkôsho) reven­di­quent 20 % d’aug­men­ta­tion de salai­res et lan­cent une grève. La Yûaikai sert d’intermédi­aire, et ils obtien­nent 10 % d’aug­men­ta­tion le 17 jan­vier. Le 4 février, 380 ouvriers envi­ron de la Société du caou­tchouc Mitatsuchi (Mitatsuchi gomu gaisha), réc­lament 30 % d’aug­men­ta­tion de salai­res ; après l’inter­ven­tion de Suzuki Bunji, pré­sident de la Yûaikai, ils obtien­nent 10 % d’aug­men­ta­tion et repren­nent le tra­vail le 7 février. Le 29 juillet, 400 ouvriers de la Compagnie de tis­sage et de fila­ture de gaze Fuji gasu bô de l’usine d’Oshiage (Tôkyô) réc­lament une aug­men­ta­tion de salai­res et entrent en grève ; là encore, Suzuki Bunji intercède et ils obtien­nent 10 % d’aug­men­ta­tion en guise de prime de guerre.

Les syn­di­cats ne sont, bien sûr, pas tou­jours une garan­tie de succès. Le 14 mars, par exem­ple, les ouvriers de Nihon seikôsho (Aciéries du Japon) à Muroran (Hokkaidô, nord du Japon) deman­dent 20 % d’aug­men­ta­tion de salai­res qui sont refusés par le patro­nat le 15. Ils se met­tent en grève mais les meneurs sont arrêtés par la police et l’annexe de la Yûaikai à Muroran dis­pa­raît.

En outre, cer­tains conflits conti­nuent à éch­apper aux syn­di­cats : le 18 juin, envi­ron 10 000 ouvriers du Chantier naval Mitsubishi de Nagasaki (Nagasaki Mitsubishi zôsenjo) font grève pour une aug­men­ta­tion de salai­res ; le conflit se ter­mine le 28 juin sur on ne sait quel rés­ultat. Le 21 juillet, 6 000 ouvriers des Forges d’Ôsaka (Ôsaka tekkôsho) qui tra­vaillent dans l’usine d’Innoshima (préf­ec­ture de Hiroshima) se met­tent en grève pour deman­der 30 % d’aug­men­ta­tion de salai­res ; les meneurs sont arrêtés par la police et les ouvriers n’obtien­nent rien. Le 14 novem­bre, le chan­tier naval d’Asano (Asano zôsenjo) à Tsurumi est agité par une émeute de 6 000 ouvriers méc­ontents de la dis­tri­bu­tion des primes.

L’année 1918 connaîtra le plus grand nombre de conflits ouvriers de toute la guerre : 417 conflits du tra­vail aux­quels par­ti­ci­pent 66 457 tra­vai­leurs. Certains impli­quent un grand nombre de tra­vailleurs : le 21 février, par exem­ple, 6 562 dockers d’Uraga (préf­ec­ture de Kanagawa) se met­tent en grève pour réc­lamer une aug­men­ta­tion de salaire de 30 % ; la police doit s’en mêler le 23 février. D’autres voient resur­gir les mineurs : le 24 mai, envi­ron 1 500 mineurs des mines de char­bon de Nakatsuru (Nakatsuru tankô) (préf­ec­ture de Fukuoka) font grève parce que le patro­nat n’a pas aug­menté leurs salai­res comme promis, on ne sait avec quel rés­ultat ; et le 4 sep­tem­bre, l’armée inter­vient pour mater une rév­olte dirigée contre les contrôleurs dans les mines de char­bon de Miike appar­te­nant à la famille Mitsui.

Ces années 1917 et 1918 voient aussi entrer la contes­ta­tion dans les cam­pa­gnes : en 1917, les sta­tis­ti­ques offi­ciel­les dén­ombrent 85 conflits entre pro­priét­aires ter­riens et métayers (kosa­ku­nin), et en 1918, 256. J’ai dit, dans mon pre­mier arti­cle, com­ment après l’abo­li­tion, en 1872, de l’ordon­nance de 1643 qui inter­di­sait l’achat et la vente des terres agri­co­les (den­pata eitai baibai kinshi rei) les cam­pa­gnes étaient tombées aux mains de grands pro­priét­aires sou­met­tant les pay­sans au méta­yage (14) La situa­tion n’avait cessé de s’aggra­ver depuis : les métayers devaient donner la majeure partie de leurs réc­oltes à des pro­priét­aires absents (15) qui vivaient dans les villes et n’avaient, par conséquent, aucun lien avec leurs pay­sans, d’où la nais­sance de rév­oltes. Les sta­tis­ti­ques ne disent rien, cepen­dant, des autres clas­ses tra­vailleu­ses rura­les. Pourtant, la plus impor­tante agi­ta­tion sociale de la guerre allait jus­te­ment venir de la cam­pa­gne, quoiqu’elle ne concernât pas des métayers.

Les émeutes du riz (kome sôdô)

Le marché intérieur du Japon s’était considé­rab­lement développé pen­dant la pre­mière guerre mon­diale en conséqu­ence de la forte crois­sance de son com­merce extérieur. L’élé­vation du pou­voir d’achat fut la même dans les villes et dans les cam­pa­gnes ; et le marché connut une forte acti­vité, en par­ti­cu­lier pour le riz (qui prend la place du mil), et les mar­chan­di­ses en soie et en coton (16) L’aug­men­ta­tion de la popu­la­tion et l’expan­sion de la consom­ma­tion de riz accrois­sent la demande de cette cér­éale ; et, malgré une hausse de la pro­duc­tion, le pays doit impor­ter du riz de l’étr­anger ou de ses colo­nies. Voici un tableau (17) qui com­pare la pro­duc­tion et la consom­ma­tion de riz entre elles. Je répète que ces sta­tis­ti­ques n’ont pas valeur d’argu­ment (18) , la sta­tis­ti­que étant loin d’être une science exacte. Ce tableau est sim­ple­ment là pour per­met­tre au lec­teur d’embras­ser sous forme ramassée l’évo­lution de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion de riz entre 1913 et 1918. Selon Félicien Challaye, le Japon expor­tait par ailleurs son propre riz pour en impor­ter de moin­dre qua­lité, donc moins cher pour les cais­ses de l’Etat (19). Cause de spé­cu­lation. Tout au long de la guerre, le gou­ver­ne­ment tenta de contrôler le marché du riz ; dès jan­vier 1915, il pro­mul­guait un res­crit impérial par lequel il se don­nait le pou­voir d’ache­ter du riz sur le marché libre afin de réguler son prix.

Mais l’offre insuf­fi­sante de mar­chan­di­ses, due aux dif­fi­cultés d’appro­vi­sion­ne­ment et à la spé­cu­lation, fit que les prix des pro­duits de pre­mière néc­essité aug­mentèrent rapi­de­ment. En sep­tem­bre 1917, le gou­ver­ne­ment édictait une ordon­nance contre les acca­pa­reurs (Bôri tori­shi­mari rei) ; et dans le même temps, les auto­rités muni­ci­pa­les et préf­ec­to­rales s’employèrent à protéger les consom­ma­teurs en met­tant en place des mar­chés publics où elles ven­daient ces pro­duits de pre­mière néc­essité. Leur établ­is­sement se fit d’abord dans les gran­des villes, telles qu’Ôsaka, Tôkyô, Kôbe, Yokohama et Nagoya, à la suite de la hausse anor­male du prix du riz en 1918 ; ils furent ensuite étendus à tout le pays. Le pre­mier vit le jour à Ôsaka en avril 1918 (20).

Le 26 jan­vier 1918, le ministère de l’Agriculture et du Commerce avait aver­tit les mar­chands de ne pas sto­cker le riz et de ne pas aug­men­ter son prix. L’hiver 1917-1918, exep­tion­nel­le­ment rude, avait ravagé de nom­breux vil­la­ges du nord et de la région côtière de la mer du Japon ; et au prin­temps, la grippe espa­gnole arri­vait qui sera res­pon­sa­ble de plus de 150 000 morts. La mor­ta­lité des enfants de moins d’un an avait aug­menté ; en 1918, elle attei­gnait 18,9 % des nou­veaux-nés en moyenne, soit 335 910 enfants en bas âge. Les préf­ec­tures les plus tou­chées étaient Ôsaka et Toyama avec 25,2 % de décès (21).

Dans les cam­pa­gnes, les sim­ples pay­sans n’avaient pas béné­ficié de la hausse des prix des pro­duits agri­co­les. Les nou­veaux riches (nari­kin), à la for­tune osten­ta­toire, ajou­taient au res­sen­ti­ment des tra­vailleurs. Or, plus que les ouvriers des villes, le peuple des cam­pa­gnes se trou­vait pres­que tou­jours hors d’état de rés­ister à l’oppres­sion autre­ment que par la vio­lence.

C’est ainsi que le 23 juillet, quel­ques dizai­nes des femmes de pêcheurs de la ville d’Uozu (préf­ec­ture de Toyama [22], une des prin­ci­pa­les régions pro­duc­tri­ces de riz, située au nord-ouest de Tôkyô en bor­dure de la mer du Japon, et frappée en 1918 par la forte mor­ta­lité infan­tile que nous avons notée plus haut) se ras­sem­blent pour empêcher le trans­port du riz hors du port. Ce sera le début des émeutes du riz.

Alors que le 29 juillet le prix du riz aug­mente subi­te­ment (23) et que, le 31, les mar­chés de Tôkyô et de Nagoya sus­pen­dent les tran­sac­tions de riz, les rév­oltes pren­nent de l’ampleur. Le 3 août, les soulè­vements s’étendent aux villes voi­si­nes d’Uozu puis au Japon tout entier. Le 10, des émeutes éclatent à Nagoya et Kyôto. Et les 13 et 14 août, la plu­part des gran­des villes sont tou­chées. Le 13, le gou­ver­ne­ment décide alors d’ache­ter envi­ron 10 mil­lions de yen de riz, et le 14, le minis­tre de l’Intérieur Mizuno Rentarô (1868-1959) inter­dit la publi­ca­tion d’arti­cles sur les évé­nements ; le 16 août, enfin, le gou­ver­ne­ment de Terauchi Masatake (1852-1919), qui allait tomber en conséqu­ence des émeutes du riz, publiait une Ordonnance de réq­ui­sition des cér­éales (Kokurui shûyô rei) qui don­nait le pou­voir au gou­ver­ne­ment de réq­ui­siti­onner, dans des cas extrêmes, les sur­plus de riz en vue de réguler sa dis­tri­bu­tion dans les gran­des villes.

Les émeutes ont duré jusqu’au 17 sep­tem­bre et affecté 17 gran­des villes, 134 villes moyen­nes et 139 vil­la­ges qui ont connu des trou­bles plus ou moins impor­tants. Des dizai­nes de mil­liers de gens furent arrêtés et 7 708 per­son­nes pas­se­ront en procès (24). Ces rév­oltes se sont étendues à pres­que tout le pays dans un iso­le­ment que le par­tage social de la misère qui les avait fait naître n’a pas suffi à rompre. Elles mon­trent que le Japon, resté à l’écart du conflit mon­dial, entrait dans une pér­iode d’évo­lution sociale com­pa­ra­ble à celle des pays d’Europe et des Etats-Unis que la deuxième guerre mon­diale achè­vera.

(à suivre)

J.-P. V.


La situa­tion de la classe labo­rieuse au Japon dans Echanges :
- I. Introduction. La bureau­cra­tie. Les employeurs. Les tra­vailleurs n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
- II. La guerre sino-japo­naise (1894-1895). L’entre-deux guer­res (1896-1904). La guerre russo-japo­naise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gou­ver­ne­ment n° 108, prin­temps 2004, p. 35.
- III. Avant 1914 : La com­po­si­tion de la classe ouvrière. La dis­ci­pline du tra­vail et l’ensei­gne­ment. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syn­di­cats n° 109, été 2004, p. 25.
- IV. Les ori­gi­nes du socia­lisme japo­nais : Le socia­lisme sans prolé­tariat. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les japo­nai­ses, le bushidó. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les étrangères. Marxisme contre anar­chisme n° 110, automne 2004, p. 25.
- IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914 n° 112, prin­temps 2005, p. 18.
- V. Bouleversements éco­no­miques et sociaux pen­dant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le com­merce. L’indus­trie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon n° 114, automne 2005, p. 32.
- VI. Les grèves pen­dant la pre­mière guerre mon­diale. Les conflits du tra­vail de 1914 à 1916. Un tour­nant : 1917-1918. Les émeutes du riz . n° 115, hiver 2005-2006, p. 41
- VII. La dépr­ession de 1920-1923. Le grand trem­ble­ment de terre du Kantô. La crise ban­caire de 1927. La crise de 1929 n° 117, été 2006, p. 39.
- VIII. Entre pre­mière et deuxième guer­res mon­dia­les. Le tay­lo­risme. Les zai­batsu. La lutte des clas­ses. Les Coréens n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.
- IX. Les ori­gi­nes réf­orm­istes du syn­di­ca­lisme ouvrier. Parlementarisme et syn­di­ca­lisme. Les conflits entre syn­di­cats pren­nent le pas sur la lutte de clas­ses. La guerre contre la classe ouvrière n° 121, été 2007, p. 21.
- X. Les tra­vailleurs des cam­pa­gnes. Les Coréens. Les bura­ku­min. Patronat et fonc­tion­nai­res. Les yakuza n°124, prin­temps 2008, p. 23.]
- XI. Les partis de gou­ver­ne­ment. Les socia­lis­tes. Les anar­chis­tes. Le bol­che­visme.. - Osugi Sakae. - Kawakami Hajime. - Katayama Sen.
- XII, 1. Qu’est-ce que la litté­ra­ture prolé­tari­enne ? Les écrivains prolé­tariens japo­nais. Les Semeurs. Revues et orga­ni­sa­tions.
- XII, 2. Le roman prolé­tarien


NOTES

(1) Voir le tableau dans Echanges n° 114, p. 39.

(2) Sur la main-d’œuvre coré­enne, voir Echanges n° 114, p. 40 et, sur la méca­ni­sation crois­sante de l’indus­trie japo­naise pen­dant la pre­mière guerre mon­diale, voir ibid., p. 38.

(3) Voir Echanges n° 109, p. 31-32,

(4) Voir ibid., p. 32-33.

(5) Voir Yamasaki Kakujirô, dans Kakujiro Yamasaki et Gotaro Ogawa (Yamasaki Kakujirô et Ogawa Gôtarô), The Effect of the World War Upon the Commerce and Industry of Japan (Les Effets de la guerre mon­diale sur le com­merce et l’indus­trie du Japon), Yale University Press, 1929, p. 79.

(6) Ibid., p. 98.

(7) Voir Echanges n° 114, p. 35.

(8) Félicien Challaye, Le Mouvement ouvrier au Japon, Librairie du Parti socia­liste et de l’Humanité, 1921, note 1, p. 80.

(9) Kindai Nihon sôgô nenpyô (Chronologie géné­rale du Japon moderne), Iwanami shoten, 2001, (1re éd. : 1968).

(10) Tous les chif­fres et exem­ples donnés pour 1914-1918 sont empruntés à la Kindai Nihon sôgô nenpyô, op. cit.

(12) Voir Echanges n° 114, p. 36.

(13) Voir Echanges n° 109, p. 36.

(14) Voir Echanges n° 107, p. 45.

(15) Fuzai jinu­shi (Le Propriétaire ter­rien absent) est le titre d’un roman de Kobayashi Takiji (1903-1933), écrivain prolé­tarien membre du Parti com­mu­niste japo­nais, publié en novem­bre 1929 dans la revue Chûô kôron. Le der­nier cha­pi­tre qui man­quait dans cette édition fut publié dans le numéro de déc­embre d’Akahata (Le Drapeau rouge). Bien que ce roman relate des évé­nements qui se déroulèrent sur l’île de Hokkaidô en 1926, il four­nit une bonne image de la situa­tion des métayers dans les cam­pa­gnes japo­nai­ses à l’époque qui nous occupe. Ce roman, comme son plus célèbre Kani kôsen (le titre signi­fie « bateau-usine de trans­for­ma­tion du crabe » ; il est sou­vent tra­duit par Le Bateau-usine), n’ont jamais été tra­duits en français à ma connais­sance ; il en existe cepen­dant des tra­duc­tions anglai­ses.

(16) Voir Yamasaki Kakujirô, dans Kakujiro Yamasaki et Gotaro Ogawa, op. cit., p. 48/49.

(17) Jean Lequiller, Le Japon, éd. Sirey, 1966, p. 235. L’auteur sou­li­gne que, pour les années, « le chif­fre donné est celui de la réc­olte de l’année pré­céd­ente, afin de mettre en regard la quan­tité dis­po­ni­ble et les besoins. Par exem­ple la pro­duc­tion de l’année “1913” représ­ente en fait la réc­olte de 1912 (note 3). »

(18) Voir Echanges n° 109, p. 25-26.

(19) Voir Félicien Challaye, op. cit., p. 16.

(20) Voir Yamasaki Kakujirô, dans Kakujiro Yamasaki et Gotaro Ogawa, op. cit., p. 52-64.

(21) Chiffres cités dans la Kindai Nihon sôgô nenpyô, op. cit.

(22) La préf­ec­ture de Toyama avait déjà connu des émeutes du riz en 1912 ; voir Echanges n° 112, p. 25.

(23) Soeda Tomomichi, Enka no Meiji Taishô shi (Histoire des enka aux ères Meiji et Taishô ; les enka sont des chan­sons popu­lai­res nées au moment du Jiyû minken undô, le Mouvement pour la liberté et les droits du peuple, 1873-1885), Iwanami shoten, 1965. Soeda Tomomichi rap­porte, p. 186, qu’en 1917, le prix moyen du marché pour 1 koku de riz (180 litres) coûte à Ôsaka 16 yen 65 sen ; au début 1918, il monte à 23 yen 78 sen, pour attein­dre 41 yen 5 sen en juillet. Au détail, 1 shô (1,8 litre) coûte 50 sen, et les peti­tes gens ne peu­vent plus manger de riz.

(24) Chiffres cités dans la Kindai Nihon sôgô nenpyô, op. cit.

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