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« Si les CRS entrent dans l’usine, on détruit le stock ! »

vendredi 9 janvier 2004, par admin

71 jours d’occupation de la filature Mossley à Hellemmes (Nord.

[Cet article est paru dans les revues Courant Alternatif et Echanges. Il est également disponible en langue allemande]

22 juin, les 123 salariés de la filature Mossley occupent leur usine : ils viennent d’apprendre qu’ils sont licenciés le jour même. Dès 11 h du matin, le comité d’entreprise annonce que leur sort est dorénavant entre les mains du tribunal de commerce. 14h30, c’est la liquidation judiciaire. 15h00, l’occupation commence. En réponse, la direction envoie des chiens et des gardiens. 2H00 du matin, les vigiles quittent les lieux, prévoyant leur retour pour 5h00. Dès qu’ils ont le dos tourné, les ouvriers cadenassent toutes les issues et conservent avec eux le stock de 700 tonnes de fil d’une valeur estimée à trois millions d’Euro. Ils menacent d’y mettre le feu. Délégué syndical CGT, Daniel Steyaert explique : « Si les CRS entrent dans l’usine, on détruit le stock dans les minutes qui suivent. A Cellatex, ils promettaient de verser de l’acide dans le fleuve, et ils ont eu un plan social exemplaire. Alors voilà, nous, on fait comme ça » (Libération, 27 juillet 2001).

Quand les bobines tournaient

La filature d’Hellemmes existe depuis 1894. Son capital est passé de mains en main, jusqu’à être acheté en 1991 par le groupe Mossley, qui apartient à un holding de 36 societés, Laffitte Participations et Gestion, dont la famille Meillassoux détient 95 % des actions. Le PDG en est Dominique Meillassoux, également président de Fédération française de l’industrie cotonnière et vice-président de l’Union des industries textiles, dont le président est Guillaume Sarkozy, le frère de Nicolas Sarkozy. Le chiffre d’affaire du holding Laffitte Participations et Gestion n’est pas négligeable, puisqu’il a été multiplié par sept depuis 1998, pour arriver 5 336 000 francs en 2000. Quant aux actions du groupe Mossley-badin, elles sont passées de 9,50 à 15,35 euros le 31 octobre 2000[1].

La direction a laissé au tribunal le soin de l’annoncer. Motif officiel, le licenciement économique suite au retrait du principal client de la filature, le groupe Damart (64 % du chiffre d’affaire). Retrait réel ou arrangement négocié ? Tout prête à croire qu’il s’agit d’une délocalisation déguisée, puisque le groupe Mossley vient de s’implanter en Turquie et en Afrique du sud, où les salaires des employés du textile sont nettement inférieurs, alors que la technicité des ouvriers est comparable. La décision de fermer l’usine était sans doute prise de longue date.

Avant le rachat par Meillassoux en 1991, la filature employait près de 800 personnes. Une première vague de 32 personnes a été licenciée en 1992, puis, la direction a licencié tous les six mois un petit groupe de moins de dix personnes, manière d’éviter de payer les plans sociaux. Les départs en retraite n’ont pas été remplacés. Aujourd’hui, la moyenne d’âge est de 48 ans. La plupart des salariées de la filature Mossley travaillent là depuis vingt ou trente ans. Certaines n’ont jamais connu d’autre usine. Deux-tiers des salariées sont des femmes, mais la maîtrise est à 95 % masculine. Les tâches sont mixtes, à quelques exceptions comme le cardage, réputé plus dur physiquement.

« On savait réparer nous mêmes nos machines », raconte une fileuse. Dans la bouche des Mossley, c’est un thème qui revient souvent. « Nous, on connaissait notre boulot, pas eux. Même les contremaîtres, il fallait leur expliquer. Quand ils ont acheté les nouvelles machines, on leur a dit qu’ils allaient se planter. Mais ils se foutent de notre avis » explique un bobineur. « Quand le patron passait, je lui disais : tenez, occupez-vous de cette machine pendant que je vais voir ce qui ne va pas sur les autres. Il restait planté là, puis il trouvait un truc pour s’enfuir », poursuit une ouvrière. Pour rompre avec la monotonie, les ouvriers ont proposé la rotation régulière des postes. Refus formel de la direction. Deux visions s’affrontent ; une societé germe sous l’autre.

La détérioration de la qualité des produits constitue un autre sujet de préoccupation, rendue responsable de la fermeture. « Avant, on faisait de la qualité. Mais à la fin, on faisait de la merde. Le fil cassait tout le temps. Les clients râlaient, renvoyaient les bobines. Mais le patron s’en foutait. Il faisait changer l’étiquette sur les cartons et il renvoyait la marchandise. Tout ce qui l’intéressait, c’est la quantité ». La mauvaise qualité, c’est une atteinte au savoir-faire revendiqué par les ouvrières. Et surtout, c’est une contrainte supplémentaire. Le fil est fragile, il faut donc intervenir plus souvent : « Avant, on avait parfois vingt minutes de tranquille ; maintenant, on est tout le temps en train de courir ». Avec les risques engendrés par la fatigue ou les racourcis dangereux. Même avec les machines actuelles, les accidents sont fréquents : brulûres, cheveux arrachés, doigts sectionnés.

L’apprentissage de la lutte

Dès le départ, les délégués du personnel ont admis que la fermeture de l’usine était définitive, même si l’espoir de la voir rouvrir au terme de la lutte n’a pas disparu chez tous les ouvriers. Les revendications portent donc sur le plan social qui sera proposé. Le liquidateur judiciaire propose une prime de licenciement de 2 700 Euros par personne, et la direction accepte de financer 21 reclassements. Les salariés exigent 45 000 Euros par personne et le reclassement de l’ensemble des personnels. Au demeurant, les transferts vers d’autres usines du groupe sont très hypothiques, puisque selon leurs ouvriers, celles-ci tournent déjà au ralenti. C’est donc des revendications de simple survie qui sont au centre de la lutte.

Les Mossley se sont montrés déterminés dans leurs méthodes de lutte. Outre l’occupation qui dure depuis plus de deux mois, les actions ont vite progressé en variété, en efficacité et en visibilité médiatique. Le commando du 18 juillet à l’usine du Sartel, à Lomme (près de Lille), a particulièrement frappé les esprits. Dans la nuit, deux camionnettes et une quinzaines de personnes cagoulées attaquent cette usine appartennant au groupe Mossley. Ils emmènent une partie du stock, pour une valeur de plus de 9000 Euros, et vont le brûler dans leur propre filature. Cagoules noires, mobilité, groupe d’affinité, destruction de marchandise… Le 27 août, partis en bus le matin même, 50 ouvriers arrivent au siège social du groupe Mossley à Rouen et dévastent les locaux, avec le soutien tacite des employés. Le directeur annonce ausitôt la reprise des négociations pour le 31 août. La mobilité, c’est-à-dire le refus de rester prisonniers de l’usine occupée, est l’une des clefs de la tactique des Mossley.

Pourtant, il a fallu tout apprendre. Si la référence à Cellatex circule, il faut tout de même penser que la plupart des ouvrières n’en avaient pas entendu parler avant l’occupation. Il y avait déjà eu des mouvements chez Mossley. Les débrayages de quelques heures s’étaient multipliés depuis quelques années, en réponse aux vexations patronales. La dernière grêve importante remonte à 1992. Mais rien ne préparait à une lutte de cette ampleur, rien sinon le désespoir de la fermeture brutale, de l’absence d’avenir. Des quatre syndicats présents dans l’usine, deux semblent s’être effacés : FO et CFDT. Le délégué CFTC, qui se sent mal soutenu par sa centrale, menace de déchirer sa carte. Les autres délégués l’en dissuadent, de manière à préserver « l’unité syndicale ». C’est la CGT qui mène le jeu. La centrale a apporté un soutien matériel et organisationnel. Sur place, les délégués du personnel ont encadrent la lutte.

Les actions sont décidées sur place, en comité restreint et annoncées au dernier moment. Les salariés se rassemblent dans la cour de l’usine le matin pour apprendre l’objectif de la journée. Ce mode d’organisation fondé sur la discrétion est imposé par la sourde répression policière. En effet, lors des premières interventions, les Mossley se sont heurtés à une police visiblement bien informée de leurs moindres faits et gestes. Lors de la première négociation avec la direction, deux mois après le début de l’ocupation, les CRS ont escorté les ouvriers à l’écart de la préfecture, dans un batiment permettant une sortie séparée des représentants du patronat, par crainte d’une séquestration. En modifiant leur mode de décision, les Mossley ont retrouvé la marge de manœuvre nécessaire à la réalisation d’actions médiatiques, bien couvertes au niveau local.

L’usine est occupée 24H sur 24, avec une importante équipe de garde de nuit pour éviter l’invasion policière. De nombreuses ouvrières viennent chaque jour du Pas-de-Calais, à 50 Km de là, en voiture puisque le bus gratuit n’existe plus. Un ouvrier explique : « Quand on travaille, on fait ses huit heures. Avec l’occupation, je suis là seize heures par jour. On est épuisés ». La mobilisation est donc réelle, intense, mais usante. Il ya des moments de stress intense, quand un bâtiment annexe, contenant des déchets textiles commercialisables prend subitement feu, sans explication à ce jour ; ou, plus grave, quand le concierge de l’usine, mutilé du travail, menace de se lancer du haut d’une tour. Après une heure de discussion, il renonce. Le désespoir collectif seul permet de résister au déspespoir individuel.

Au-delà des actions ponctuelles, la force principale des Mossley, c’est l’engagement qu’ils ont pris de brûler le stock en cas d’attaque policière. Un engagement sérieux, partagé et qui n’a rien d’une parole en l’air. Ils l’ont montré à plusieurs reprise, en brûlant des balles de fil à diverses occasions. Autour du stock, le patronat tergiverse, cherche à le récupérer puis paraît y renoncer. Reste l’enjeu des machines, évoqué par certaines. L’expérience des fermetures d’usines dans la région montre que celles-ci sont expédiées à l’étranger dès la fermeture, dans une usine délocalisée. Ces machines, performantes, âgées de moins de dix ans et en bon état, pourraient bientôt équiper une filature turque ou sud-africaine pour les plus grands profits de la famille Meillassoux.

Le plan social

L’action commando du 27 août contre le siège social de l’entreprise aporté ses fruits, en obligeant le patronnat à reprendre les négociations. A partir de cette date, les choses s’enchaînent rapidement. Le 31 août, délégués et patrons se rencontrent pour mettre au point un plan social ; après 10H de réunion, les patrons l’emportent à l’usure. Le 3 août à 14H, après une explication et un débat, les Mossley se prononcent, à bulletin secret, en faveur de la signature du plan social. 94 salariés sont présents (76,4% de l’effectif) lors du vote. 74 ont voté Oui au plan social (78,7%) contre 19 Non (20,2%) et une abstention (1,1%). Même en rapportant au nombre total des salariés, les Oui sont nettement majoritaires (60,2 % du total). La CGT était favorable à la signature…

Que contient ce plan social ? 12200 Euros d’indemnités de licenciement par personne, en plus des indemniés légales (soit 2750 Euros pour 30 ans de carrière) ; jusqu’à 25 reclassements et départs en préretraite ; le financement du plan social à hauteur de 1350 Euros par personne ; un an d’aide médicale et psychologique ; le retrait des poursuite judiciaires à l’encontre de deux salariés menacés de cinq ans de prison (en échange du retrait des poursuites à l’encontre du groupe Mossley initiées par les ouvriers). On est loin des revendications initiales, mais par comparaison, au même niveau de ce qu’avaient obtenu les Cellatex l’an dernier. La principale nouveauté, c’est l’aide psychologique, volet inédit dans un plan social. Le constat est assez simple : un licenciement massif amène son lot de drames, de divorces, de dépressions, de suicides. La psychologue permet à l’état de limiter tous ces frais sociaux, tout en étendant son réseau de psycho-flicage.

Après 71 jours de lutte menée tambour battant, comment expliquer ce vote ? L’annonce du plan social, à l’issue des négociations, n’a pas soulevé un tonnerre d’applaudissements, pas plus que les résultats du vote. Les personnes les plus mobilisées, sur l’initiative desquelles la lutte a largement reposé, sont épuisées. Les tensions liées à la fatigue se font jour ; certaines personnes prennent des tranquilisants ; les problèmes de couples apparaissent pour celles et ceux qui passent plus de temps à la filature qu’à la maison. Aujourd’hui, la meilleure poursuite de la lutte des Mossley, c’est la généralisation de leur méthodes de lutte. Le capitalisme global ne doit pas seulement être combattu là où il se décide, mais aussi et peut-être surtout là où il se fait, partout où il agit réellement, partout où il brise des existences.

Nicolas

[1] L’Humanité, 7 Août 2001