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Caricatures de Mahomet : la liberté d’expression n’est pas un « point de détail » ! (deuxième partie)

samedi 18 février 2006, par Yves

(Suite de la première partie de l’article.)

Q. : Mais tu viens de l’admettre, certaines caricatures propagent des stéréotypes. Ils assimilent l’islam au terrorisme. Tous les terroristes ne sont pas islamiques !

R. : Tu as raison. Il y a des terroristes religieux juifs comme le dingue qui a assassiné le Premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, en 1995. Il existe aussi des terroristes chrétiens, comme ceux qui posent des bombes dans les cliniques d’avortement aux Etats-Unis. Il y a des éléments de fanatisme religieux chez les chrétiens libanais, les Serbes, et chez les protestants et les catholiques en Irlande du Nord, sans compter les Tigres Tamouls (qui ne sont pas musulmans) et leurs attentats-suicides.
Néanmoins, le terrorisme à base religieuse dans le monde actuel est surtout lié à l’islamisme. Si l’auteur d’un livre pour enfants au Danemark n’a trouvé aucun dessinateur qui ait le courage de signer les dessins illustrant son ouvrage, c’est parce que celui-ci portait sur Mahomet. Aucun autre personnage central dans aucune religion au monde ne suscite une telle crainte.

Essayons de comparer le catholicisme républicain irlandais avec l’islam politique. Les catholiques républicains irlandais ont une certaine prédisposition au martyre mais pas au suicide dans des assassinats de masse. Là où un terroriste islamiste peut penser que le suicide et le meurtre de masse lui permettront d’accéder à un harem au Paradis, un catholique, quel que soit son désir de martyre, sait que l’Eglise condamne le suicide individuel, pour ne pas parler du suicide accompagné d’un assassinat collectif, et que de tels actes le mèneraient droit en enfer pour l’éternité.
Je ne veux pas dire que l’Eglise catholique est « moins pire » que l’islam. L’histoire montre que le culte de la mort s’est manifesté dans le christianisme avant les républicains irlandais. Les papes encourageaient les croisés du Moyen Age à « reprendre la terre sainte » aux musulmans en leur promettant que, s’ils mouraient au combat, ils iraient droit au Ciel. Parmi les fascistes catholiques durant la Guerre d’Espagne, il y avait aussi un culte de la mort semblable à celui des croisades (...).
Les doctrines et les traditions de l’islam politique, au pouvoir en Iran depuis 1979, mais aussi dans l’opposition dans d’autres pays, sont particulièrement favorables au terrorisme et à l’idée d’une « guerre sainte » contre le monde moderne des « infidèles ». Dans sa doctrine du martyre, l’islam politique incite continuellement les croyants à gagner leur entrée au Paradis en commettant des actes de guerre contre les non-croyants, y compris le suicide combiné à des meurtres de masse.

Bien sûr, ce sont des conditions politiques et sociales qui déclenchent cette propension au suicide et mobilisent des individus pour donner à cet acte une signification sanguinaire. Mais cette propension est activée. C’est une force politique et sociale. Après avoir été pendant longtemps une force limitée à quelques pays musulmans, l’islam politique est maintenant une force au niveau international.
Sans la violence de l’islam politique et les menaces qu’il brandit, peut-être davantage de bourgeois libéraux insisteraient-ils sur le fait que les droits démocratiques des citoyens ne peuvent être soumis aux règles d’une religion qu’ils n’acceptent pas.

Q. : Ne crois-tu pas que les révolutionnaires devraient minimiser cet aspect des choses, sinon les sentiments anti-islamistes risquent de s’étendre à tous les musulmans.

R. : Nous ne pouvons aider à défendre les musulmans contre les persécutions racistes dont ils sont victimes en avançant des idées fausses ou en mentant. Pas plus que nous ne pourrons aider les réformateurs musulmans et les musulmans partisans de la laïcité avec de tels procédés. (...) Pour que la gauche recouvre un peu de lucidité politique, elle doit commencer par (...) refuser de suivre la « gauche invertébrée » et les révolutionnaires-pro-charia dans leur tentative de faire passer la soumission à la réaction islamiste pour une politique juste, progressiste égalitaire et antiraciste.

Q. : Mais les caricatures ne disent pas la vérité, elles la déforment. (...) Nous devrions contrôler notre expression et faire preuve de plus de sensibilité.

R. : Nous devrions nous montrer plus sensibles et tendres quand nous exprimons notre position sur les obscénités de l’islam politique ? Quelle blague ! Nous ne pouvons pas nous montrer « sensibles » par respect pour des gens qui refusent de dénoncer les attentats-suicides commis au nom de l’islam, ou qui les encouragent, les applaudissent et recrutent des candidats au meutre. (...) Si les islamistes gagnent dans l’affaire des caricatures, cela encouragera les bigots chrétiens à exiger qu’on se soumette à leur volonté, et ils obtiendront ainsi ce qu’ils n’ont pas réussi à obtenir depuis des années.
En Grande-Bretagne, ce n’est qu’au terme d’un processus long, lent et hésitant que nous avons conquis la liberté de nous moquer du christiannisme. En 1977, le rédacteur en chef de Gay News s’est vu infliger une peine de prison avec sursis et une lourde amende (ainsi qu’une seconde amende pour le journal lui-même) pour avoir publié « un écrit blasphématoire contre la religion chrétienne, c’est-à-dire un poème obscène et une illustration diffamatoire pour la vie du Christ et sa crucifixion ». Les appels devant la Chambre des Lords et la Cour européenne des droits de l’homme n’ont pas réussi à annuler la décision de justice.

Au début de la polémique, Gay News avait affirmé dans un éditorial : « Au cas où les lecteurs de notre publication éprouveraient des doutes, “blesser les sentiments d’autrui” n’est pas un délit. » Ce journal découvrit que ce délit existait bien et protégeait les sentiments des bigots chrétiens.
Si les islamistes réussissent à ce que l’on adopte une loi interdisant de « blesser les sentiments » des musulmans - ou de blesser les sentiments que les islamistes leur prêtent ou qu’ils les incitent à éprouver -, alors les chrétiens ne tarderont pas exiger que leurs « sentiments » bénéficient de nouveau de la même protection.

Q. : Tu ne peux quand même pas nier qu’il existe du racisme contre les musulmans en Grande-Bretagne et en Europe ! Des racistes peuvent très bien soutenir ta position contre l’islam politique et avancer de « bonnes raisons » [pour dissimuler leurs positions] : ils prétendront défendre la « liberté d’expression », par exemple.

R. : (...) Nous devons faire face à une réalité complexe. Parmi les individus et les communautés victimes du racisme, les éléments qui font le plus de scandale en ce moment sont fréquemment (mais pas toujours, bien sûr) aussi ceux qui s’opposent, sur un ton agressif et suffisant, à de nombreuses libertés démocratiques bourgeoises qu’il a fallu des décennies voire des siècles pour obtenir : dans le cas présent, la liberté pour les non-croyants de ne pas être obligés d’obéir aux règles et aux limites imposées par une religion à ses adeptes.

Les communautés musulmanes en Grande-Bretagne et en Europe occidentale sont la cible des racistes et de toutes sortes de bigots, y compris chrétiens. Mais ces responsables (dont de nombreux « modérés ») représentent également une puissante force favorable à la réaction et à la régression sociales. Les forces chrétiennes les plus bigotes, qui ont été autrefois intimidées et maîtrisées, se rangent aujourd’hui derrière ces dirigeants musulmans : elles veulent que les revendications des musulmans en matière de protection et de privilèges pour leurs croyances s’étendent à toutes les religions. « Nous sommes concernées, nous aussi ! », s’exclament-elles.
De nombreux signes de cette tendance sont apparus récemment et ils font partie des phénomènes alarmants qui se sont déclarés dans la société britannique. Nous assistons peut-être à la naissance d’une opposition militante et organisée des chrétiens contre l’avortement, mobilisation qui est extrêmement puissante aux Etats-Unis (..).
Si nous ne nous organisons pas pour défendre la liberté de critiquer les religions, si nous ne nous opposons pas aux forces de la réaction religieuse et sociale, qu’elles soient musulmanes, chrétiennes ou autres, ces forces croîtront et passeront peut-être, comme aux Etats-Unis, à des actes terroristes à petite échelle contre les cliniques d’avortement, le personnel médical et tout propos ou écrit qui « insulte » ou « outrage » les plus fondamentalistes des croyants.

De plus, les communautés musulmanes (à cause de leurs dirigeants actuels) sont une source d’antisémitisme virulent qui se dissimule derrière l’ « antisionisme ». L’impact de cet antisémitisme est puissant et empoisonne les milieux « de gauche » et les pseudo-révolutionnaires. Les conséquences d’une telle situation sont inquiétantes pour l’avenir.

Q. : (...) Nous devons défendre les communautés musulmanes, nous opposer aux caricatures et aux stéréotypes racistes, sinon nous tomberons nous-mêmes dans le racisme.

R. :. (..) Nous défendons bien sûr les victimes du racisme, nous combattons toutes les formes de bigoterie et dénonçons les manœuvres pour transformer les victimes du racisme en boucs émissaires. Mais nous défendons aussi toutes les libertés que nous et nos prédécesseurs - les démocrates conséquents, les laïques, le mouvement ouvrier et les révolutionnaires - ont conquises pour les citoyens qui vivent dans les sociétés bourgeoises-libérales actuelles. C’est dans ce cadre que nous combattons le racisme et la bigoterie. Il est impossible de combattre le racisme de façon progressiste, pour favoriser l’intégration et libérer l’humanité, dans un autre cadre que celui-là.
Nous sommes des démocrates et des laïques conséquents. (...) Si nous ne luttons pas contre les privilèges réservés à toutes les religions et contre les écoles religieuses, nous ne sommes ni des laïques conséquents, ni des démocrates authentiques - et encore moins des révolutionnaires sérieux.

La liberté, la démocratie et la laïcité sont indivisibles. L’idée que « l’antiracisme » transcenderait, oblitérerait, toutes nos autres valeurs ne peut conduire qu’au suicide politique. En pratique, ce n’est rien d’autre que l’idée dominante selon laquelle il faut être « modéré en toutes choses », conception qu’apprécie tellement la « gauche invertébrée ». Elle s’exprime aussi chez les pseudo-révolutionnaires qui savent uniquement ce CONTRE quoi ils luttent (l’impérialisme, le capitalisme, le racisme, etc.) mais ont éliminé de leur vision du monde tout ce POUR quoi ils combattent.
Les révolutionnaires doivent défendre les droits légitimes de ceux qui sont, ou peuvent être, les victimes du racisme. Mais ils doivent aussi s’opposer fermement à ces mêmes personnes si, et quand, de leur propre initiative, ou en alliance avec les courants réactionnaires traditionnels, elles s’attaquent à nos libertés durement conquises.(...)
Pa rapport aux communautés musulmanes (jeunes, « hérétiques », femmes opprimées et mécontentes), notre travail est de montrer à leurs éléments les plus conscients pourquoi l’unité de la classe ouvrière est essentielle, pourquoi ils doivent s’éloigner de l’islam politique et finalement aussi de l’islam tout court. Nous ne pouvons sacrifier notre identité politique en tentant de la dissoudre, au nom de l’antiracisme et de l’« anti-impérialisme », dans l’identité politique des bigots réactionnaires et des obscurantistes actifs au sein des communautés musulmanes.

Nous ne nous soucions pas seulement de « défendre » ces communautés contre les racistes. Nous souhaitons introduire une différenciation politique, au sein de ces communautés, entre les éléments qui regardent vers l’avant et les autres ; entre les jeunes progressistes et les éléments plus âgés qui stagnent dans la superstition ; entre la classe ouvrière et la petite-bourgeoisie ; entre les jeunes femmes et tous ceux qui veulent les obliger à accepter une inégalité et une oppression séculaires au sein de leurs communautés et de leurs familles.

Nous pourrions adopter le discours islamique dominant pour mieux « avoir l’oreille » de certains ouvriers musulmans, mais ce serait renoncer à une partie importante de ce que nous avons à leur dire en tant que démocrates, révolutionnaires conséquents et défenseurs des intérêts de la classe ouvrière. Cela n’aboutirait qu’à notre suicide politique et ne nous rapporterait rien.
Dans les années 50, certaines personnes de gauche, poussées par leur hostilité au stalinisme, en vinrent à soutenir la répression maccarthyste. Les révolutionnaires les appelèrent alors « la gauche de l’Etat policier ». Aujourd’hui, par exemple, lorsque le SWP salue la victoire du Hamas lors des dernières élections en Palestine, nous avons affaire à des « socialisets-pro-charia qui, poussés par leur opposition « anti-impérialiste » au capitalisme avancé, s’adaptent à l’islamisme, ce courant autoritaire, d’esprit moyennâgeux et cléricofasciste.

Notre voulons que les prolétaires musulmans rejoignent le mouvement ouvrier, qu’ils s’unissent au reste de la classe ouvrière. Nous souhaitons les gagner à nos idées laïques et socialistes, les détacher des bigots islamiques qui exercent aujourd’hui une influence dominante et qu’ils se débarrassent de leurs schémas de pensée réactionnaires. Sinon notre antiracisme ne se résumera qu’à un libéralisme mou.
Pour mener à bien notre tâche, nous devons préserver et affirmer avec force notre propre identité - y compris nos idées laïques militantes.

Q. : Mais ne nous ne sommes pas de vulgaires laicards. C’est seulement dans la lutte que les jeunes musulmans s’émanciperont et rejetteront leurs idées religieuses.

R. : (...) Il est exact que, en dernière instance, les masses devront s’émanciper elles-mêmes. Mais cette vérité ne doit pas nous servir d’excuse pour :
- ne pas éduquer les petites minorités qui peuvent et doivent être organisées avant que nous puissions toucher les masses. Sans la formation de ces minorités conscientes, soit l’émancipation de tous ne se produira pas, soit elle sera beaucoup plus lente ;
- nous adapter, comme des caméléons réactionnaires, à l’identité musulmane ou à l’islam politique ;
- ni refuser lâchement d’opposer notre identité politique à l’identité communautaro-religieuse dominante.

Q. : N’es-tu pas en train de remplacer l’antiracisme et l’anti-impérialisme par la laïcité et l’hostilité à la religion - et spécialement à l’islam ? Tes préoccupations antireligieuses ne sont-elles pas déjà anachroniques pour la plupart des Occidentaux ? La religion est en train de périciliter. La Grande-Bretagne est engagée dans un processus de sécularisation irréversible.

R. :(...) La religion est à l’offensive. En Grande-Bretagne, les différentes institutions religieuses sont engagées dans ce que les Américains appellent un « échange de faveurs » (log rolling), stratégie qui consiste à soutenir systématiquement les mesures répressives prônées par les autres religions contre ceux qui les critiquent ou les « offensent ».

Le progrès n’est pas inévitable et un retour en arrière est parfaitement possible. Il serait irresponsable de le nier. Par exemple, durant les dernières décennies, les pays du Proche et du Moyen Orient ont régressé d’un nationalisme sécularisateur au chauvinisme islamique. Nous ne savons pas combien de temps il faudra pour que les communautés musulmanes d’Europe se dissolvent et s’intègrent en Occident. Cela peut prendre des générations. Les tendances à long terme en Grande-Bretagne et en Europe conduisent peut-être au déclin des vieilles religions. Mais même à l’intérieur d’une telle tendance, il peut y avoir une renaissance religieuse limitée, partielle - et on y assiste déjà.
En tout cas, un certain fatalisme suffisant ne doit pas nous paralyser. Nous sommes une force active qui travaille à façonner l’avenir, ici et maintenant, et nous devons affirmer haut et fort notre identité laïque et antireligieuse.

Q. : Décidément, tu n’es qu’un vulgaire laïcard.

R. : Le mouvement marxiste a défendu la liberté de culte. Par exemple, les sociaux-démocrates allemands ont défendu l’Eglise catholique allemande contre la persécution durant le Kulturkampf du chancelier Bismarck. Mais les marxistes combinaient le soutien à la liberté de culte avec la « liberté de propagande pour l’athéisme ».

Qui aurait dit, il y a seize ans, quand ont éclaté les manifestations contre Salman Rushdie, qu’au début du XXIe siècle nous devrions défendre la liberté de propagande pour l’athéisme contre les récentes attaques menées par le gouvernement Blair ?
Nous sommes laïques et athées. Nous défendons ces idées chaque fois qu’un problème posé par la société nous en donne l’occasion. Et elles sont plus actuelles en Grande-Bretagne aujourd’hui qu’elles ne l’ont été depuis des décennies.
La gauche britannique, au sens le plus large donc y compris les « libéraux », souffre de plusieurs faiblesses congénitales. L’une d’elles est que, depuis des siècles, nous ne luttons plus contre une religion répressive. Nous n’avons donc pas bénéficié d’une expérience comparable à l’expérience beaucoup plus récente de pays catholiques comme la France, où la laïcité est encore profondément enracinée dans la gauche.
En Grande-Bretagne, il est vrai que les juifs n’ont pu bénéficier de tous les droits civiques qu’en 1855 ; quant aux catholiques, ils ont dû attendre 1881. Mais il y avait très peu de juifs dans ce pays et, avant l’immigration de masse irlandaise, pas beaucoup de catholiques, à part dans cette colonie intérieure qu’était l’Irlande, où l’oppression nationale et l’oppression religieuse d’une « nation d’ilotes » avaient fusionné.
Bien que l’Eglise officielle d’Anglette ait été une force puissante dans la société britannique, y compris au début du XXe siècle, le « compromis » entre la science et la religion conclu à la fin du XVIIe siècle (grosso modo : Dieu est la « cause première », mais toutes les « causes secondaires » qu’il a déclenchées doivent être explorées et expliquées de façon empirique et scientifique) a permis d’instaurer une liberté de pensée considérable..

Comparativement à d’autres pays, nous avons donc bénéficié de conditions plus faciles, en tout cas au cours des dernières décennies. Les alliances politiques suicidaires de l’extrême gauche avec les groupes islamistes montrent à quel point il est urgent de dresser un bilan et d’entreprendre une réorientation politique radicale.

Q. : Mais il ne s’agit pas seulement de religion. Tu l’as admis au moins en partie : la religion exprime, de façon masquée, un ressentiment politique et social.

R. : Oui, mais ce masque, non seulement nous ne le mettons pas, mais nous ne le greffons pas sur le visage comme tant de groupes pseudo-révolutionnaires aujourd’hui. Et vis-à-vis de ces gens-là, nous ne pouvons ni nous montrer complaisants ni nous adapter à eux.
La question de l’unité de la classe ouvrière est centrale dans cette affaire. En dehors de toutes les autres considérations, pour la gauche et l’extrême gauche - au-delà de la nécessité de défendre des communautés contre les attaques physiques des racistes et des fascistes non islamiques - assumer l’identité religieuse d’une communauté déterminée revient à nous empêcher de jouer notre rôle dans la classe ouvrière en général : celui de défenseurs, promoteurs et organisateurs de l’unité des travailleurs.
Ceux qui proposent non seulement d’assurer la « défense » physique des musulmans mais aussi de « défendre » les idées, les doctrines, les règles et les traditions de l’islam mènent la gauche à un suicide politique, intellectuel et moral.

L’unité de la classe ouvrière ne peut se construire autour de l’adaptation au communautarisme islamique, pas plus que nous ne pouvons nous adapter au communautarisme protestant ou catholique en Irlande du Nord. Une telle attitude excluerait toutes les autres composantes de la classe ouvrière - pas seulement les ouvriers bigots et racistes non islamiques, mais aussi les ouvriers conscients, et les musulmans partisans de la laïcité. Le mouvement ouvrier ne peut qu’être hostile aux tendances régressives des militants islamistes.

Q. : Il sera difficile de convaincre de cette position plus qu’une minorité de musulmans - et au départ, ils ne constitueront peut-être qu’une infime minorité.

R. : Oui, mais ce sera moins difficile que de convaincre le mouvement ouvrier britannique, ou tout autre mouvement ouvrier construit sur des bases laïques et non religieuses, de respecter l’islam politique et l’islam communautariste.
Notre rôle est de prôner l’unité de la classe ouvrière en traitant la religion - toutes les religions, bien sûr - comme une question privée vis-à-vis de la société, de l’Etat et du mouvement ouvrierr. Dans ce cadre, nous défendons les communautés musulmanes contre la bigoterie et le racisme, et nous invitons tout le mouvement ouvrier à faire de même. Si l’on adoptait la position prônée par la coalition Respect et le SWP, si le mouvement ouvrier s’identifiait avec les communautés musulmanes comme le prônent ces organisations (...), nous aboutirons, toutes proportions gardées, à une situation ressemblant au communautarisme d’Irlande du Nord qui a laminé le mouvement ouvrier pendant des générations et continue à y faire des ravages.

L’Etat britannique, avec son Premier ministre cryptocatholique et sa promotion à courte vue et irresponsable des « écoles de la foi » promeut déjà la ségrégation entre les enfants et façonne un tel communautarisme. Avec leur folie politique et leur irresponsabilité habituelles, la gauche et l’extrême gauche kitsch agissent dans la même direction. (...)

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Quelques brèves remarques de Ni patrie ni frontières
sur les motivations des commandos-suicides islamiques

A notre avis Sean Matgamma commet au moins trois erreurs importantes d’analyse dans ce texte.

1) L’islam est tout aussi hostile au suicide et aux attentats suicides que le christianisme. D’ailleurs, à ma connaissance, une seule grande religion ne condamne pas le suicide : le bouddhisme.

2) Les attentats ne sont pas considérés par leurs auteurs comme des « suicides » mais à la fois comme des actes de résistance nationale et un « témoignage » (shahid) pour défendre les valeurs sacrées musulmanes et la terre d’Islam. Les questions nationales et religieuses sont totalement imbriquées l’une dans l’autre dans l’islam politique, et même dans l’islam tout court, mais il serait trop long d’expliquer pourquoi ici. On peut et on doit condamner politiquement et moralement de tels actes, car ils ne font pas avancer d’un iota la cause du socialisme ni même la libération des peuples, mais il faut commencer par ne pas les réduire à la pathologie mentale. La démarche de Sean Matgamma consiste à partir d’une seule explication au terrorisme islamique sans tenir compte des autres explications avancées par ses partisans (je dirais plutôt ses victimes, en l’occurrence), et en sous-estimant délibérément les dimensions nationales et sociales de ces attentats, même s’il les mentionne une fois.

3) Le thème des vierges qui attendent le guerrier au Paradis est sujet à des interprétations variées, comme tous les mythes religieux. Plusieurs livres et articles ont été consacrées aux shadid et shadida au Cachemire, en Irak, en Turquie, en Egypte, en Tchétchénie et en Palestine. Il en ressort des motivations diverses mais bien plus altruistes que cette vision orgiaque du Paradis si souvent évoquée par les médias et par Sean Matgamma : en effet, les candidats au « martyre » évoquent l’intervention bénéfique de Dieu pour leurs proches restés sur terre. Même si une telle vision relève pour nous, athées, de la superstition, il nous faut reconnaître qu’elle est très éloignée des fantasmes partouzards et du thème éculé du harem, qui reviennent depuis des siècles dans la littérature occidentale sur l’islam.

De plus, la bienveillance (irréelle à nos yeux d’athées) d’Allah se double de celle, bien réelle, des organisations terroristes islamiques (et de l’Etat irakien sous Saddam Hussein, sans compter d’autres Etats plus discrets) qui aident les familles de « martyrs », soutien économique non négligeable pour des familles souvent plongées dans la misère.

Enfin, l’explication du « harem de vierges » ne rend absolument pas compte des motivations des femmes qui participent à des attentats suicides et dont la participation est de plus en importante. En Palestine, par exemple, elles ont généralement un bon niveau d’études mais aucune perspective d’émancipation sociale ou familiale. Aussi bizarre et absurde que cela puisse paraître, leur acte a une dimension « égalitaire » (déformée, comme disent les trotskystes !) face à une religion machiste, puisqu’elles réclament un statut égal à celui des martyrs hommes.
En réduisant (mais heureusement pas toujours) l’islam aux interprétations les plus totalitaires de l’islam politique (il existe un islam politique « constitutionnaliste », par exemple en Turquie), et en assimilant systématiquement et en bloc l’islam politique à un phénomène historiquement daté comme le fascisme, Sean Matgamma opère dans cet article comme ceux qui jugent le marxisme à l’aune des discours et du génocide de Pol-Pot. Cela peut être utile et efficace dans une conversation polémique dans la rue, mais cela ne fait guère avancer la compréhension d’un phénomène aussi nouveau et politiquement nocif que l’islam politique. Il nous semble que l’auteur, emporté par la défense d’une cause juste, manque singulièrement de nuance dans cet article pourtant fort utile en ces temps d’islamophilie. Espérons que Sean Matgamma et l’AWL approfondiront son analyse dans d’autres textes. (Ni patrie ni frontières.)