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A PROPOS DES TACTIQUES DE LA RESISTANCE IRAKIENNE

dimanche 27 février 2005, par Yves

Guerres sales et solidarité critique

Les deux articles ci-dessous, le premier écrit en français, le second traduit de l’anglais, sont extraits du bulletin Avanti publié par l’un des courants de la LCR (la traduction du second a été légèrement améliorée par nos soins et les deux articles sont accompagnés de notes critiques). Le « mérite » de ces deux textes est que leurs auteurs essaient de répondre à certaines objections contre le soutien à la prétendue « Résistance » irakienne. Quant à la validité des « arguments » avancés, c’est une autre affaire…

Les Partis communiste-ouvrier d’Irak et d’Iran ont dressé depuis longtemps le bilan de ce prétendu « soutien inconditionnel mais critique » au nationalisme qui aboutit toujours à mettre en place des dictatures contre la classe ouvrière comme en témoignent les textes de Toma Hamid et Shamal Ali du Parti communiste-ouvrier d’Irak ainsi que l’article de Nicolas Dessaux publié à la fin de ce numéro. (Ni patrie ni frontières)

Avanti

APRÈS LES ÉLECTIONS
EN IRAK

Depuis le soir du 30 janvier, Bush et tous les autres dirigeants impérialistes, de même que la grande majorité des médias, annoncent sur tous les tons que la participation aux élections organisées sous le contrôle des troupes d’occupation aurait constitué un succès aussi grand qu’imprévu de leur politique soi-disant pour « la paix et la démocratie ». Quoique l’on ne sache toujours rien de leur résultat (à supposer que ce qu’annonceront les fantoches du gouvernement de Bagdad puisse bénéficier d’une quelconque crédibilité), et que par ailleurs les chiffres donnés sur le taux de participation soient extrêmement variables (d’abord 60 %, ensuite 50 %... pourrait-ce être moins ?)…

A ce propos, un camarade britannique vient justement de nous passer par Internet un texte formidable, plein de mémoire et d’enseignements (1). Il s’agit d’un article du New York Times du 9 avril 1967 qui était titré : « Les Etats-Unis encouragés par le vote vietnamien. Des officiels font état d’une participation de 83 % malgré la terreur vietcong. » Cet article commence ainsi : « Des représentants officiels des Etats-Unis ont été surpris et réconfortés aujourd’hui par l’ampleur de la participation aux élections présidentielles au Sud-Vietnam, malgré la campagne terroriste du Vietcong pour ruiner le vote. Selon les rapports de Saigon, 83 % des 5,85 millions d’électeurs inscrits ont participé au vote hier. Beaucoup d’entre eux ont pris le risque des représailles dont menaçait le Vietcong. » Etca .
Le 30 avril 1973, le dit « Vietcong » et les troupes du Nord-Vietnam entraient dans Saigon, alors que les chefs du régime fantoche tentaient de s’enfuir, avec les derniers soldats et officiels US, en embarquant dans les hélicoptères à destination des porte-avions qui les ramèneraient aux Etats-Unis...

Les élections frauduleuses en Irak sont en tout cas l’occasion de réitérer notre pleine et entière solidarité avec la résistance irakienne. Mais soutien inconditionnel à la lutte (pas de conditions pour soutenir ceux qui combattent pour la libération nationale contre l’impérialisme !) ne veut cependant pas dire soutien politique envers les directions, organisations ou courants qui en sont partie prenante. Si les marxistes révolutionnaires soutiennent inconditionnellement les peuples en lutte indépendamment de la nature de leurs directions, ils gardent toujours leur propre politique indépendante, donc leur droit de critique et de combat politique indépendant pour le socialisme.
C’est dans cet esprit de soutien - inconditionnel mais néanmoins critique - à la résistance irakienne et à ses actions armées que nous traduisons ici l’excellent article de Piers Mostyn, paru dans le dernier numéro du mensuel britannique Socialist Resistance . Ce texte explique « comment répondre » à la « préoccupation » d’ « opposants à la guerre en Irak », « choqués par les actions de certains groupes armés de résistance - en particulier l’enlèvement et la décapitation de civils. » Les sous-titres sont de la rédaction d’Avanti !
Avanti

Note de Ni patrie ni frontières

1.Plutôt que de s’intéresser aux péripéties électorales irakiennes, il est dommage que les camarades d’Avanti ne soulignent pas les différences essentielles entre la guerre du Vietnam (qui mobilisa des centaines de milliers de conscrits) et celle d’Irak (fondée sur l’intervention d’une armée de professionnels volontaires pour faire la guerre), ainsi que le niveau des enjeux : d’un côté, faire pièce à l’impérialisme soviétique et à ses alliés locaux vietnamiens, de l’autre contrôler une source d’énergie vitale pour l’économie capitaliste (et pas simplement pour les Etats-Unis) et tenter d’implanter une « démocratie exemplaire » au Moyen-Orient, aussi utopique que soit ce projet. Visiblement l’impérialisme américain a, au moins sur le plan militaire, tiré quelques leçons de son enlisement au Viêtnam, même si sa nouvelle stratégie ne paraît pas guère payante pour le moment. Mais, à court terme, une stratégie du chaos (ce que les camarades du PCOI appellent le « scénario noir ») aboutissant à la partition de l’Irak selon des lignes ethnico-confessionnelles sert assez bien les intérêts de l’impérialisme mondial, surtout si les zones pétrolières sont demain sous le contrôle des grandes puissances (Ni patrie ni frontières).

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Piers Mostyn

Guerres sales
et solidarité critique

Toutes les guerres sont sales. La proportion de civils tués durant les guerres a augmenté au cours du siècle dernier. La Première Guerre mondiale, avec toute sa sauvagerie, avait entraîné une forte proportion de morts militaires. Avec la Deuxième Guerre mondiale, le plateau de la balance a très largement basculé du côté des morts civiles - même avant que l’on ne prenne en compte l’Holocauste. Avec le Vietnam, cette évolution est devenue encore plus nette.
Cela provient de la stratégie militaire des Etats impérialistes, qui utilisent les nouvelles technologies pour semer la terreur parmi les populations civiles des pays ennemis et minimiser leurs propres pertes militaires. La victoire d’une série de luttes anticoloniales, en particulier au Vietnam, n’a pas seulement rendu impératif l’emploi de ce type de méthodes, mais leur application a été de plus en plus sous-traitée à des mandataires, que ce soit des groupes terroristes (Al Qaeda est née comme sous-traitante des Etats-Unis) ou bien des dictatures barbares soutenues par la finance et les armes occidentales (de l’Arabie Saoudite à l’Indonésie, du Chili au Congo).
Cela ne signifie pas que « parce qu’ils le font, on peut faire pareil ». Nous ne pouvons pas d’un côté affirmer que la société est confrontée à l’alternative socialisme ou barbarie, et de l’autre emboîter le pas aux barbares. Mais il n’est pas moins important de se rappeler qui est réellement en train de massacrer des civils par centaines de milliers.

Des arguments impropres

Il faut également insister sur le fait que ce qui se produit aujourd’hui en Irak est une guerre. On a tellement abusé du mot « terrorisme » que ce concept est devenu un instrument essentiel de diversion dans les discussions sur ce problème.
Certains se sont laissés entraîner dans une suite illogique de raisonnements que l’on peut résumer ainsi :

1) Les actions terroristes individuelles sont erronées parce qu’elles se substituent et se transforment en obstacles aux actions de la classe ouvrière.

2) Toutes les actions armées dans lesquelles des civils sont tués sont du terrorisme.

3) Toutes ces actions doivent être condamnées comme actions terroristes.

Ces arguments pourraient avoir une certaine pertinence en « temps de paix ». Mais ils ne sont pas applicables à la guerre. Lorsque de grandes villes sont écrasées sous les bombes, que leurs populations sont massacrées par centaines et par milliers et qu’on les déplace de force en plus grand nombre encore, l’utilisation des armes et des explosifs devient une question complètement différente.

Dans de telles conditions, aucun groupe de résistance ne peut se payer le luxe de tout planifier selon un schéma déterminé par des gens confortablement assis dans des fauteuils à Londres. Ces groupes n’ont pas d’autre choix (2) que d’employer les moyens à leur disposition pour rendre l’occupation la plus difficile possible, physiquement et politiquement. Au sein d’une population qui se trouve depuis des années privée toute tradition de libre organisation politique et marquée par les privations, certains des moyens utilisés reflètent ces faiblesses et même le désespoir.
Confrontée à la superpuissance (3) qui est hégémonique sur cette planète et dispose de moyens lui assurant a priori la victoire militaire sur le plan de la guerre conventionnelle, n’importe quelle résistance choisira une politique de guerre d’usure contre les occupants plutôt que celle d’une offensive à court terme qui les mènerait à une défaite certaine.

L’absence d’une stratégie très cohérente et à long terme ne suffit pas, à elle seule, à délégitimer les actions de résistance. Le nier signifierait demander aux Irakiens de modeler leur opposition de telle façon que toute résistance réelle deviendrait impossible.

Lors de la récente attaque contre Falloudja, on a vu un responsable militaire américain dénigrer les insurgés parce qu’ils utilisaient la ville comme champ de bataille au lieu d’engager un combat « clair et ouvert » dans le désert, et affirmer qu’ils étaient des lâches parce qu’ils craignaient les pertes qui en résulteraient.
Mais pourquoi donc les résistants devraient-ils choisir un terrain ou des moyens qui seraient plus favorables à leurs ennemis et qui rendraient leur combat plus difficile ?
Il ne s’agit pas de dire que « la fin justifie les moyens ». Même la morale bourgeoise et la théorie du droit reconnaissent, non seulement le droit à l’autodéfense, mais aussi que ce qui est « raisonnable » dans ce contexte ne peut être jugé « à froid » à partir d’une position purement théorique mais doit tenir compte des situations difficiles auxquelles font face les individus et les groupes humains.
Les seules personnes en désaccord avec cette conception sont les pacifistes. Leurs arguments sont totalement différents, même s’il est important d’y répondre.

Désinformation

Quel que soit le sujet, il est difficile de faire confiance aux informations que nous recevons. Les grands médias s’appuient sur des journalistes qui soit sont « embarqués » avec les armées d’occupation, soit voient leurs investigations restreintes à une zone limitée autour de Bagdad. Ils reflètent rarement le point de vue des Irakiens du peuple.

De plus, la désinformation constitue un outil systématique et de premier plan entre les mains des occupants, que les médias ne dénoncent pas ni ne mettent en question. Il en résulte que le scepticisme vis-à-vis de ce que racontent et déforment quotidiennement les médias est essentiel.
Ces médias créent une image absolument fausse de ceux qui tuent et terrorisent véritablement la population irakienne. Même le ministre fantoche de la Santé a dû reconnaître que la majorité des morts civiles intervenues entre mars et octobre 2004 était due aux forces d’occupation. Mais ce n’est pas ce que l’on dit à la télévision.

De même certaines actions armées sont rarement analysées d’un point de vue critique, notamment celles menées par des groupes qui ne font pas partie de la résistance. Comme nous l’avons souligné, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont une longue tradition d’implication terroriste. Ils n’’hésitent pas à utiliser et financer des agents provocateurs ou d’autre type pour déstabiliser l’opposition. Par ailleurs, les bouleversements sociaux fondamentaux provoqués par la destruction systématique des infrastructures sociales par les occupants, aboutissent aussi à ce que des gangs criminels et des éléments antisociaux puissent agir sans frein.

L’enlèvement et la décapitation de l’Irakienne d’origine irlandaise Margaret Hassan ont soulevé cet automne une grande émotion. On a avancé l’hypothèse qu’il s’agirait d’une action d’un groupe de la résistance. Mais aucun groupe connu n’en a endossé la responsabilité. Même Abou Moussab al-Zarqaoui a dénoncé cet acte, en affirmant qu’il l’aurait libérée si elle lui avait été remise (4).
Margaret Hassan était opposée à la guerre ainsi qu’aux sanctions destructrices qui l’avaient précédée, et elle bénéficiait d’un soutien de masse. Il est difficile de croire qu’un quelconque groupe de la résistance puisse considérer qu’un tel acte lui soit profitable. Le fait est qu’il a joué en faveur des occupants, qui l’ont utilisé à fond. Cela devrait fournir une indication sur qui en sont les responsables.

Soutien inconditionnel mais critique
Il serait cependant erroné de passer d’une hypothèse et d’un raisonnement fondés sur de fortes probabilités à une position affirmant que de telles atrocités ne peuvent être que commises que par les forces d’occupation. Pour quiconque conserve un esprit critique, il est évident que quelques groupes minoritaires de la résistance sont engagés dans de telles actions. Certains mettent témérairement en danger voire même ciblent délibérément les civils avec leurs bombes. Au-delà des caractérisations précises, et même si ces méthodes ne sont employées que par une minorité du mouvement de résistance, qu’elles soient le fruit d’une stratégie délibérée ou du désespoir, nous devons dire que ces méthodes sont erronées.

De très nombreux Irakiens peuvent être - et ont déjà été - convaincus de participer à des actions de masse, malgré les difficultés. Il y a eu des grèves dans des secteurs clés (5) et des manifestations de masse contre l’occupation. Les actions favorisant une telle dynamique sont toujours préférables à celles qui leur font obstacle. Même s’il ne s’agit pas d’affirmer de façon simpliste que ces tactiques constitueraient « la » solution.

La résistance physique, quels qu’en soient les moyens, aura beaucoup plus de chances de succès si est elle est fondée sur un soutien et une participation de masse. C’est une question élémentaire dans la théorie de la guerre de guérilla (6).

Il existe également une relation symbiotique avec la capacité à construire à l’échelle internationale un mouvement militant de masse d’opposition à la guerre et de soutien à la résistance.
Attaquer les pouvoirs coloniaux pour leur mépris cruel et leur mise en cause délibérée de la vie des civils devient plus difficile si l’on voit quelques groupes minoritaires de la résistance faire la même chose, même si c’est à une échelle beaucoup plus réduite. Où tracer une limite et comment cette dynamique œuvre précisément sur le terrain sont des questions dont les seuls à pouvoir décider (7) sont ceux qui se trouvent directement engagés dans la lutte. Cela requiert en effet une connaissance précise de la situation politique et militaire en Irak.
C’est aux Irakiens eux-mêmes qu’il revient de décider des meilleurs moyens à utiliser dans la voie de leur libération, même s’ils pourront commettre des erreurs en cherchant à y parvenir. Dans le même temps, nous qui intervenons dans les pays impérialistes ne devrions pas affirmer que tout soutien doit être acritique ou que toute critique pourrait être utilisée pour affaiblir la solidarité. A l’inverse, nous appelons à un soutien inconditionnel mais critique.
Piers Mostyn

(Socialist Resistance n° 21, janvier 2005)

Notes de Ni patrie ni frontières

2. Rappelons à ce camarade que les militants du PCOI défendent une tout autre orientation sur le terrain et s’opposent à la fois aux troupes de la Coalition, aux baasistes reconvertis en « résistants et aux islamistes. L’argument des « fauteuils londoniens » n’est donc que poudre aux yeux destinée à cacher une capitulation politique. (Ni patrie ni frontières)

3. On remarquera que le rédacteur de l’article a inventé un néologisme germanobritannique « Uberpower », faisant référence à la formule favorite des nationalistes allemands puis des nazis « Deutschland über alles ». Cette trouvaille linguistique en dit long sur les limites politiques de l’anti-impérialisme à sens unique : elle reprend la vieille théorie de l’« ennemi principal » chère aux maoïstes chauvins des années 60, elle ne se démarque pas clairement du nationalisme britannique et flatte l’inconscient « antiboches » hérité de la Seconde Guerre mondiale, mais en plus elle rapproche le gouvernement américain actuel du nazisme par une attaque quasi subliminale. (Ni patrie ni frontières)

4. Une des techniques les plus répandues parmi les terroristes consiste à nier toute implication dans un certain nombre de leurs actions. Pressé d’attribuer ce meurtre à un service secret occidental, l’auteur ne se rend même pas compte qu’il accorde ainsi du crédit aux propos d’un ennemi de classe comme Zarkaoui (Ni patrie ni frontières).

5. Pour ceux qui veulent s’informer sur les actions des islamistes contre le mouvement ouvrier irakien renaissant, le lecteur se reportera avec profit aux informations publiées sur le site du Comité solidarité Irak. Piers Mostyn salue hypocritement les luttes des travailleurs sans informer ses lecteurs du fait que les « résistants » qu’il admire tant tuent des syndicalistes (accusés de collaboration quand ils sont membres du PC irakien membre de la coalition au pouvoir ou d’athéisme ou de communisme quand ils appartiennent au PCOI), et enlèvent des ouvriers étrangers contre rançon quand ils ne les liquident pas tout simplement, selon une tactique appliquée avec un certain succès par le GIA en Algérie (Ni patrie ni frontières).

6. Après son coup de chapeau purement formel aux « actions de masse » l’auteur de l’article nous dévoile ce qui l’intéresse vraiment : la « guerre de guérilla », c’est-à-dire la construction d’un nouvel appareil d’Etat nationaliste et anti-ouvrier (Ni patrie ni frontières).

7. Il est assez évident que seuls les militants engagés sur le terrain peuvent prendre des décisions solidement fondées. Mais le fond de la question n’est pas là : avec des « résistants » qui font la chasse aux communistes, aux ouvriers étrangers et aux femmes éprises de leurs droits, on ne discute pas comme avec des camarades dans l’erreur. Les trotskystes de la Quatrième Internationale (à laquelle appartient la LCR) ont malheureusement une longue tradition de soutien « inconditionnel mais critique » aux staliniens et aux nationalistes « de gauche » de tous pays. Et ce qui compte le plus dans cette expression ce n’est pas le mot « critique » mais le mot « inconditionnel », comme l’expérience l’a montré depuis plus de soixante ans.
Cela les a amenés à laisser leurs propres camarades vietnamiens, cubains, chinois, algériens, etc., pourrir en prison ou être liquidés d’une balle dans la nuque, et surtout à embellir l’exploitation des travailleurs de ces pays par des régimes de capitalisme d’Etat en se servant de phrases ronflantes ou en déployant toute une casuistique à la sauce jésuite. (Ni patrie ni frontières).