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Mythes et réalités de la résistance irakienne

dimanche 27 février 2005, par Yves

Nicolas Dessaux

La résistance irakienne suscite de nombreuses interrogations. La prise en otages des deux journalistes Christian Chesnot et Gorges Malbrunot a suscité une certaine émotion dans l’opinion publique en France. Mais la complexité du conflit et des acteurs impliqués laisse le plus souvent une impression d’impuissance, qui joue pour beaucoup dans l’inaptitude du mouvement contre l’occupation à se développer. Dans les pays qui ont envoyé des armées, ce mouvement prend appui sur la revendication, simple et évidente, du retour des troupes. Ailleurs, il butte sur la difficulté à analyser le conflit et à trouver une approche adaptée. L’attitude de la résistance irakienne y joue un rôle important. Ce qu’on appelle « résistance » est composé de plus de quatre-vingts groupes ou appellations différentes, recouvrant des réalités matérielles et politiques variées. Il ne semble exister ni de commandement unifié, ni de véritable programme, en dehors du refus de l’occupation coalisée. A plusieurs reprises, des appels à l’unification ont été lancés, sans grand succès. Pour comprendre cet échec, il faut analyser les composantes de cette résistance et la façon dont elle s’est formée.

La persistance du baasisme
Il est évident que la rapidité avec laquelle la guérilla urbaine a débuté dans les grandes villes irakiennes, de même que l’importance des moyens militaires utilisés, n’est pas anodine. Quand on songe qu’Ernesto Che Guevarra suggère, dans ses écrits militaires (1), de commencer la lutte armée avec une vingtaine d’individus et à peu près autant d’armes de poing, tout en évoquant la longue période de préparation nécessaire, il est évident que dès l’entrée en Irak des troupes coalisées, la résistance était opérationnelle. On parle de 6 millions d’armes, mises en circulation par le régime baasiste de Saddam Hussein avant sa chute - pour une population de 25 400 000 personnes - pour mettre en place des « milices populaires ». Autrement dit, certain d’être incapable de vaincre l’armée américaine et ses alliés, le pouvoir a préparé le passage à la guérilla, seul terrain sur lequel il est en mesure de gagner. L’encadrement d’une partie des groupes résistants serait assuré par l’ancienne Garde républicaine, troupe d’élite de l’armée baasiste, officiellement démobilisée, soit 25000 hommes et femmes - rappelons que la démobilisation de l’armée irakienne a mis 400 000 personnes au chômage. Ce sont les seuls régiments qui inquiétaient réellement l’armée américaine, qui tenait les milices populaires et l’armée régulière pour militairement négligeables.

Une autre fraction de l’ancienne armée, les Feyadeen Saddam (« ceux qui sont prêt à mourir pour Saddam ») ont frappé l’imagination en raison de leurs costumes de ninjas (2). Estimés entre 20 000 et 60 000 avant l’occupation, ils ont été formés en 1994 sous l’impulsion de Uday, le fils aîné de Saddam, pour servir de contrepoids à son frère cadet Qusay, lequel contrôlait notamment la Garde républicaine. Entraînées à la dissimulation et au combat urbain, ces unités d’élite forment également un terrain favorable au développement de la guérilla. Les deux frères ont été tués par un assaut américain le 2 juillet 2003 à Mossoul. Même si leur mort a sans doute porté un coup dur à cette fraction de la résistance, elle ne l’a pas arrêtée. Il semble notamment qu’à Damas, l’autre capitale du baasisme - quoique rivale de l’Irak, la Syrie est toujours dirigée par le Parti de la renaissance socialiste arabe ou Baas - s’activent de nombreux officiers démobilisés qui ont reconstitué leur réseau, tandis qu’en Irak même l’ancien parti au pouvoir se reconstitue progressivement.
Pour comprendre cette persistance du parti Baas, il faut partir de l’emprise qu’il a exercée sur la société irakienne pendant plus de quarante ans et de son insertion dans l’économie irakienne. Authentique organisation totalitaire, le Baas s’est développé à tous les niveaux de la société comme un appareil de contrôle idéologique et politique, un encadrement total de la société, flicage et mouchardage étant organisés par le Parti au pouvoir dans les quartiers comme dans les entreprises, tandis que l’ensemble de l’administration et de l’économie était sous contrôle des membres du Parti. Il a donc développé un appareil tentaculaire, présent à tous les niveaux de la société, avec environ un million de membres, soit un habitant sur vingt-cinq. Si l’adhésion contrainte au Parti, sous peine de vexations ou d’emprisonnement, était monnaie courante, c’est que celle-ci permettait de renforcer le contrôle social. Un tel système génère toute une couche sociale qui, à des degrés divers profite de la position de pouvoir que confère l’appartenance à l’appareil du Parti, à la fois protection et source de revenus complémentaires par la corruption (3).

En outre, à cette organisation politique vient s’ajouter une fonction publique omniprésente - l’économie étant pour l’essentiel étatisée - et une armée dont l’importance allait croissant, avec l’un des budgets militaires les plus élevés du monde dès la guerre Iran-Irak. Celui-ci était alimenté par la rente pétrolière (4), manne supposée intarissable pour l’un des premiers producteurs du monde, qui lui permet de pourvoir à la survie de cette couche sociale bureaucratique et militaire, sans se soucier trop de son efficacité réelle. Autrement dit, l’effondrement du pouvoir Baas, c’est aussi celui de toute une couche sociale qui n’a pas d’autre choix que de rechercher à tout prix son retour au pouvoir, que ce soit par la lutte armée ou par l’intégration au nouveau régime.
Or, l’administration américaine a opéré un curieux retournement à l’approche du retour à la « souveraineté » de l’Irak. Quelques mois auparavant, elle prônait la débaasisation. Déjà, la vague de grèves ouvrières de l’hiver 2003 avait pour objectifs, outre la hausse des salaires, de s’opposer violemment au maintien des directeurs d’usine liés au parti Baas, soupçonnés de corruption et de prévarication. Mais la nécessité, pour les Etats-Unis, de mettre rapidement sur pied l’économie et de reprendre contrôle de la société, les a poussés à remettre en selle de nombreux dignitaires baasistes, dont le nouveau Premier ministre Ilyad Alawi, dissident baasiste et affidé notoire de la CIA, en est le symbole même. L’arrestation de Saddam Hussein lâché par les baasistes eux-mêmes, qui semble n’avoir jamais réussi à jouer un rôle de rassembleur de la Résistance, l’absence de programme social clair, le ralliement d’une partie d’entre eux à l’administration américaine et les difficultés à financer les opérations militaires, ont favorisé l’émergence d’un pôle dominant dans la résistance, l’Islam politique.

L’émergence de l’Islam politique

Contrairement à l’idée reçue, l’Irak n’est pas une société plus religieuse qu’une autre. Se définir comme sunnite, chiite, mazdéen, chaldéen, ou l’une des nombreuses religions minoritaires qui y coexistent, n’a de sens que pour les pratiquants. En dehors de ceux-là, ce n’est pas une caractéristique essentielle dans une société fortement laïcisée - et cela même avant l’arrivée au pouvoir du baasisme. Au contraire, le pouvoir Baas a largement contribué à renforcer les « identités » religieuses, en persécutant les chiites - relégué aux rang de Perses, c’est-à-dire d’Iraniens - et les juifs - l’antisémitisme d’Etat ayant contraint au départ vers Israël (opération « tapis volant ») l’une des plus anciennes communautés juives du monde. La vision communautariste du baasisme, contrairement à son image relativement moderne, a beaucoup contribué à enfermer la population dans une identité ethnico-religieuse, en revitalisant des systèmes sociaux moribonds. Ainsi, il a attribué, dès 1992, un rôle aux tribus, dont l’évocation suscite le plus souvent l’hilarité de la majorité des Irakiens, cette population à 70 % urbaine considérant les institutions tribales comme un archaïsme. « On a dit de l’Irak qu’il était un pays ’laïque’ en ’voie de modernisation accélérée’. Et, tout à coup, on le décrit comme une société tribale, segmentée, incapable de former un État parlant au nom de tous les Irakiens dans leur diversité » s’étonne l’anthropologue d’origine irakienne Hosham Dawod, qui reconnaît que le chaos actuel favorise un processus de retribalisation sous une forme moderne (5). Les Américains vont se lancer eux aussi, avec de nombreux déboires et mystifications, dans l’exploitation des relations tribales et des cheikhs réels ou supposés (6). Avec la guerre de 1991, Saddam Hussein a tenté de s’imposer, au-delà de son image de leader arabe, comme un religieux fervent. A défaut de lui attirer la grâce divine, cela lui a permis d’accueillir de nombreuses organisations islamistes, qui ont pu bénéficier en Irak d’un vaste terrain d’entraînement, avant d’en faire un véritable champ de bataille. En effet, les mouvements islamistes, qui agissent à l’échelle internationale, ont besoin en permanence de théâtres d’opération. Les contrées d’origine des combattants de l’Islam sont le plus souvent trop heureux de voir ces tumultueux jeunes gens quitter le pays natal pour aller se battre en Afghanistan, en Bosnie, en Tchétchénie, en Somalie ou en Irak. Financer l’islamisme à l’extérieur, comme le fait l’Arabie Saoudite, est une bonne manière de le combattre à l’intérieur.

« D’après certaines estimations, au cours des deux dernières décennies, les Saoudiens auraient dépensé 100 milliards de dollars pour promouvoir diverses formes d’islamisme à l’étranger. Une partie de ces fonds provenait des collectes d’argent dans les mosquées, les bazars, les écoles, les hôpitaux et d’autres lieux publics à travers le royaume. Mais les plus gros financements furent directement assurés par l’Etat » explique le politologue Amir Taheri (7). C’est ainsi que de nombreux jeunes Algériens, Palestiniens, Jordaniens, Syriens, Saoudiens, etc., sont venus combattre en Irak. Démobilisés en même temps que l’armée, ils n’ont pas beaucoup d’autres solutions que de faire ce qu’ils savent faire le mieux : la lutte armée. Ces mercenaires ont amené dans leurs bagages de nouvelles formes d’Islam, comme le wahhabisme ou le salafisme, qui comptent parmi les plus intransigeantes et les plus réactionnaires. C’est ainsi que certains experts soulignent les convergences évidentes de style entre les communiqués de l’Armée islamique en Irak et ceux du Groupe islamique armé (GIA) en Algérie (9). Bien sûr, ces islamistes internationaux sont une minorité en Irak, mais leur entraînement, leur volontarisme et leurs réseaux logistiques leur donnent une capacité d’action importante.

On trouve également des islamistes irakiens ayant opéré à l’étranger, tel Abou Rachid, du mouvement wahhabite Tawid wal Djihad (Unité et Guerre sainte), qui se vante d’avoir personnellement décapité l’américain Nick Berg. Ancien membre de la garde Saddam, expulsé pour son appartenance à un mouvement islamiste, il a tenté de rejoindre l’Afghanistan pour apporter son soutien aux Talibans (10). Arrivé trop tard, lors du débarquement coalisé en Afghanistan, il est aujourd’hui l’un des « émirs » de Falluja. La mouvance talibane est représentée en Irak par l’Armée des compagnons du Prophète, qui s’est notamment fait connaître par ses menaces de mort à l’encontre de la dirigeante féministe Yannar Mohammed, en raison de son opposition publique à la charia. On ne peut évidemment pas oublier l’organisation du Jordanien Abou Moussab Zarkaoui, considéré comme l’homme al-Qaeda (La Base) en Irak, et auteur de nombreux attentats visant notamment les chrétiens d’Irak. Ce mouvement, incontestablement le plus médiatique et le plus high-tech à l’échelle internationale, se singularise par sa totale adaptation aux spécificités du capitalisme global et son discours transnational, hostile aux nationalismes arabes et favorable à la constitution d’une vaste umma (communauté) musulmane fondée à la fois sur la charia et le capitalisme le plus avancé. Al-Qaeda est un pur produit de la globalisation capitaliste (11).
Contrairement aux baasistes, qui n’ont pour eux qu’un immense stock d’armes, mais apparemment de faibles ressources extérieures, les islamistes disposent d’une véritable manne, fournie par les réseaux financiers de l’islamisme, alliant organisations non gouvernementales et banques islamiques (12). Les Etats islamiques, que ce soit la pétromonarchie saoudienne - qui n’a pas la moindre intention de laisser revenir l’Irak sur la scène internationale du pétrole - ou l’Iran, qui contrairement à l’idée reçue ne finance pas que les mouvements chiites, font partie des généreux mécènes de la résistance. Certains mouvements disposent également de bases arrière en Iran, simple monnaie de la pièce puisque la quasi-totalité des organisations de l’opposition iranienne disposent de camps en Irak. C’est notamment le cas de l’une des plus importantes, le Suprême conseil de la révolution islamique en Irak, qui fait partie du gouvernement provisoire et vient d’intégrer sa milice de plusieurs milliers d’hommes à l’armée régulière de l’Irak.

En effet, tout comme les baasistes, les islamistes n’ont pas mis tous leurs œufs dans le même panier. Certains partis ont choisi la voie gouvernementale, comme d’autres ont opté pour la résistance. Même Moqtada al-Sadr’, qui est présenté comme le leader de la résistance chiite - il est l’héritier d’une longue lignée de religieux célèbres - se sert de son mouvement armé essentiellement comme d’un marchepied vers le pouvoir politique, puisqu’il a annoncé à plusieurs reprises la transformation de son Armée du Mahdi en parti politique et sa participation aux élections organisées en 2005. Cela ne doit pas surpendre, dans une région où les partis politiques disposent tous d’organisations militaires. Quelle que soit la méthode qu’ils ont choisie, les mouvements liés à l’Islam politique partagent un programme commun, à quelques nuances près : la mise de place d’un régime fondé sur l’Islam, régi par la charia et instituant l’apartheid sexuel. En outre, ils partagent la même aversion pour les athées et les laïques, les croyants d’autres religions, les féministes, les syndicalistes et les communistes, qu’ils vouent aux gémonies à longueur de colonnes dans leurs journaux. Au mois de juillet, le poète Mohammad Abdul Rahim, qui avait rejoint les rangs du Parti communiste-ouvrier et militait ouvertement contre l’islam politique dans la ville de Kut, a été assassiné. Son corps a été retrouvé près de la frontière iranienne, sur la piste empruntée par les troupes du Suprême conseil de la révolution islamique. Ce parti gouvernemental, dont les militants avaient menacé de mort le poète, dénie toute implication.
La meilleure façon d’évaluer la résistance irakienne étant sa pratique, il est intéressant de constater son action, notamment dans les zones passées sous son contrôle. A Cité Sadr, la ville qui porte le nom de famille de Moqtada al-Sadr’, les habitants ont fait part des méthodes de terreur employées par les 1500 miliciens de l’armée du Mahdi à l’égard de la population locale (13). Il faut noter qu’à Nassiriyah, ce sont les ouvriers de l’usine d’aluminium qui ont chassé les troupes de Moqtada al-Sadr’ qui tentaient d’occuper l’entreprise pour la transformer en bastion militaire, comme l’a signalé la Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak (14). A Bassorah, les différents partis islamistes, qu’ils soient dans la résistance ou au gouvernement, ont instauré un « émirat » dans lequel on ne rencontre presque plus de femmes dans les rues, où la vente d’alcool et les boîtes de nuits sont prohibées - ailleurs, ils ont été jusqu’à interdire les pique-nique. A Mossoul, ce sont les femmes travaillant dans le milieu médical ou universitaire, qui sont victimes d’assassinats par balles, éventuellement assorties de décapitations. La montée en puissance de la résistance s’est traduite immédiatement par l’instauration de fait d’un apartheid sexuel et a rendu la vie des femmes irakiennes plus dangereuse, plus insupportable encore.

A gauche de la résistance ?

On pourrait volontiers imaginer que la résistance irakienne ne soit pas composée exclusivement de baasistes et d’islamistes, et même y rechercher une fraction de gauche, progressiste et laïque. Il est possible que celle-ci existe, mais dans ce cas, elle ne brille pas par son sens de la communication. L’une des nombreuses singularités de la situation irakienne tient dans la participation du Parti communiste d’Irak au gouvernement, avec l’aval des forces occupantes et aux côtés des partis religieux. Il y incarne même, d’une certaine manière, la caution démocratique et joue un rôle non négligeable dans la réorganisation de l’industrie, puisqu’il contrôle une puissante centrale syndicale, la Fédération irakienne des syndicats (IFTU). La tutelle d’un parti gouvernemental n’est d’ailleurs pas toujours bien ressentie par la base syndicale. Cette collaboration a produit une scission nommée Parti communiste d’Irak (cadres), se positionnant fermement comme le flanc gauche de la résistance. S’il critique le rôle des dirigeants religieux, auxquels il reproche de chercher simplement le maintien de leur pouvoir, il n’en prône pas moins l’unité de la résistance, c’est-à-dire l’alliance avec les islamistes et les baasistes, sur fond commun de patriotisme (15). La question du programme social de la résistance est éludée au profit de la lutte contre l’impérialisme américain.
Le Parti communiste lui-même, jadis le plus puissant du Moyen-Orient, a perdu une partie de ses membres au profit du Parti communiste-ouvrier, dont la double opposition à l’occupation et à l’islamisme, attire un nombre croissant de militants.

Ce dernier ne participe pas, pour l’instant, à la résistance et dénonce son caractère nationaliste et religieux. Toutefois, il organise, dans les quartiers où il est implanté - principalement des camps de réfugiés et des immeubles squattés - des groupes armés chargés de protéger la population contre le gangstérisme et l’islamisme. L’un de ses dirigeants, Khasro Saya, déclare : « Notre conception de la résistance armée est totalement différente de celles des islamistes et des baasistes qui opèrent actuellement en Irak. Nous nous considérons d’ores et déjà comme un parti armé et, en même temps que d’autres formes de lutte, nous développons nos capacités militaires et nous essayons d’armer les masses et leurs organisations selon une stratégie militaire. Nous luttons de manière à inverser la balance du pouvoir militaire, afin d’expulser les troupes d’occupation, diminuer l’influence de l’Islam politique sur la vie des gens, développer le pouvoir des masses et leur permettre, avec leurs représentants, de contrôler leurs propres affaires, aussi bien au niveau des quartiers, des villes, des régions, que du pays entier » (16). Partisan de l’armement du prolétariat, ce parti refuse énergiquement le recours au terrorisme, dont il dénonce régulièrement le caractère barbare.
Comment se fait-il que la résistance irakienne soit globalement située à l’extrême droite, au point de satelliser certaines fractions de la gauche (et de fasciner une frange de l’extrême gauche) ? On peut apporter de nombreuses réponses, non exclusives, à cette question. Il faut tout d’abord remarquer que l’entrée en Irak des troupes coalisées a suscité une réaction mitigée de la part de la population irakienne, plutôt favorable au Kurdistan - autonome depuis 1991 sous la tutelle de partis nationalistes proaméricains - et méfiante dans le reste du pays, où l’horreur des années d’embargo entrait en balance avec le renversement du régime fasciste. Le déclenchement quasi-immédiat de la lutte armée est donc plus le fait d’un volontarisme que d’un véritable ancrage dans la société irakienne - même s’il est indéniable que les mouvements de résistance disposent d’une certaine assise sociale, y compris parmi les plus pauvres. C’est le comportement odieux de l’armée d’occupation, en même temps que la généralisation du chômage, qui a progressivement remplacé cette méfiance par de l’hostilité. Les contrôles systématiques, les violences et les vexations, les attaques injustifiées, les bombardements sont évidemment ressentis comme des agressions. Les révélations sur les détentions arbitraires et les tortures dans la prison d’Abu-Ghraib ont joué un effet important. Mais leur médiatisation a passé sous silence le pire : certaines femmes violées en prison ont ensuite été assassinées par leurs proches pour « laver l’honneur de la famille », ainsi que l’a révélé l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, qui accueille dans des foyers semi-clandestins des femmes menacées de cette peine (17).

Les islamistes, avec leurs réseaux internationaux, ont su prendre le leadership de la résistance. Le revirement religieux de Saddam Hussein depuis 1991 a favorisé leur implantation et surtout, le rapprochement avec les combattants des unités d’élite issus du démantèlement de l’armée et du parti Baas. Cette position leur permet de satelliser progressivement tout mouvement qui s’engage dans la lutte armée sans véritable programme social. Leur programme ultraréactionnaire en matière sociale, leur ferme volonté d’instaurer l’apartheid sexuel et la charia, sont associées à une pratique libérale - exprimée par leurs réseaux financiers internationaux - qui leur tient lieu de seule pensée économique et qui révèle clairement leur nature sociale capitaliste, sous les apparences les plus archaïques - selon un modèle expérimenté en Iran.
Le mouvement ouvrier et le mouvement des femmes ne bénéficient pas des largesses d’établissements financiers et d’Etats, ni d’envois d’armes et de combattants. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, et sur la solidarité internationale, pour se développer, s’organiser à la base, sous la forme des conseils ouvriers et de conseils de quartier, contre l’occupation et contre la réaction. La résistance, dans l’état actuel des choses, ne leur propose rien d’autre qu’un régime islamique, éventuellement mâtiné de baasisme, dont les actuels « émirats », avec la pratique de la charia, les violences exercées contre les femmes, les exécutions sommaires et le racisme donnent déjà un aperçu de ce que pourrait devenir l’Irak demain. Après avoir massivement dit non à la guerre en Irak, nous ne pouvons laisser ce sinistre scénario s’installer sans chercher, par notre solidarité internationaliste, à soutenir les forces sociales et féministes qui s’y opposent sur le terrain.

Nicolas DESSAUX

(1) Ernesto GUEVARRA, Oeuvres I : Textes militaires, Maspero, 1961.

(2) Shaun WATERMAN, « Who are the Feyadeen Saddam ? »

(3) Samir AL-KHALIL, Irak, la Machine infernale. Jean-Claude Lattès, 1991.

(4) Théo COSME, Moyen-Orient, 1945-2002, histoire d’une lutte de classes, Senonevero, 2002.

(5) Interview dans « Comment apprend-on ? / N°174 175 juillet-août 2004, CNRS éditions, à propos de son ouvrage Tribus et pouvoir en terre d’islam, Armand Colin 2004. Sur l’utilisation des systèmes tribaux par Saddam Hussein, Faleh A. JABBAR, « Parti, clans et tribus, le fragile équilibre du régime irakien », Le Monde diplomatique, octobre 2002.

(6) Patrice CLAUDE, « Dans le labyrinthe des tribus irakiennes », Le Monde du 4 septembre 2004.

(7) Amir TAHERI, « L’Arabie saoudite, entre la terreur et la réforme », Politique internationale n° 103, printemps 2004.

(8) Hassane ZERROUKY, « Un ton qui rappelle celui du GIA algérien », L’Humanité, 15/09/04.

(9) Hassane ZERROUKY, « Un ton qui rappelle celui du GIA algérien », L’Humanité, 15/09/04.

(10) Sara DANIEL, « Irak : les tueurs d’otages parlent », Le nouvel observateur, 4 août 2004.

(11) Cercle social, « Guerre financière, criminalité transnationale et capitalisme global », sur le site www.mondialisme.org/

(12) Antoine SFEIR, Dictionnaire de l’Islamisme, Plon 2002.

(13) Cécile HENNION, « A la Cité Sadr, les miliciens de l’Armée du Mahdi font régner la terreur sur les habitants », Le Monde, 10/09/04.

(14) Voir le site de la Fédération des conseils ouvriers et syndicats, et da principale section, le Syndicat des chômeurs : www.uuiraq.org/

(15) « Entretien avec Ahmed Karim, dirigeant communiste de l’opposition patriotique irakienne », sur le site du Parti ouvrier socialiste (Belgique) : www.sap-pos.org/

(16) Interview de Khasro Saya, leader de l’organisation à l’étranger du Parti communiste-ouvrier d’Irak sur les positions de la gauche occidentale, sur le site de Solidarité Irak : www.solidariteirak.org/

(17) Voir le site de l’OFWI : www.equalityiniraq.com/