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Lutte ouvrière face aux mesures Stoleru (1978)

samedi 22 janvier 2005, par Yves

Extrait de Contre le courant n° 2, 1978, brochure du groupe Combat communiste

Le développement de la crise économique et du chômage fait des travailleurs immigrés une cible privilégiée pour la bourgeoisie. Privés de droits politiques, à la merci de l’administration et risquant à tout moment l’expulsion, ces travailleurs sont particulièrement vulnérables. Depuis plusieurs années, les travailleurs immigrés ont relevé la tête et mené des luttes déterminées pour défendre leurs conditions de vie. C’est une des raisons pour lesquelles le patronat et son Etat entendent bien utiliser la crise pour leur faire à nouveau courber l’échine. L’attaque contre l’immigration est aussi, pour la bourgeoisie, une excellente arme de division, pour faire oublier aux travailleurs français la véritable source du chômage : le capitalisme. On peut remarquer que ce ne sont pas seulement l’extrême droite et les groupes fascistes qui mènent campagne contre les immigrés : des politiciens comme Chirac ne répugnent pas d’utiliser la démagogie raciste.

Répondre dans la mesure de leurs forces aux attaques dirigées contre les travailleurs immigrés doit donc être une préoccupation de premier plan des révolutionnaires. En cas d’approfondissement de la crise, le problème de l’unité de la classe ouvrière serait déterminant dans le rapport de forces entre les travailleurs et la bourgeoisie.

Les mesures Stoléru représentent un des aspects de l’attaque que la bourgeoisie mène contre les travailleurs immigrés ; les dénoncer et les combattre est une tâche importante pour les révolutionnaires : même s’ils n’ont pas à eux seuls les moyens de faire reculer la bourgeoisie (seule une mobilisation importante des travailleurs peut y parvenir), leur rôle dans cette lutte n’est nullement secondaire. Face à la capitulation complète des syndicats et des partis de gauche (qui revendiquent la planification de l’immigration en fonction des besoins de l’économie), les révolutionnaires doivent faire entendre leur voix et lutter pour l’unité de tous les travailleurs. Dans la limite de nos moyens, c’est ce qu’a essayé de faire notre tendance là où nous avons la possibilité d’intervenir.

Sur ce terrain, l’extrême gauche (et en particulier les groupes trotskistes) sont bien loin d’avoir été à la hauteur de leurs responsabilités (1).

L’initiative la plus importante contre les mesures Stoléru a été la manifestation du 19 novembre 1977 organisée à l’appel du Comité de coordination des foyers Sonacotra. Il est bien évident qu’une manifestation ne constitue pas une recette miraculeuse et que celle-ci n’avait pas la possibilité de revêtir l’ampleur suffisante pour faire reculer l’Etat. Y participer et faire en sorte qu’elle rassemble le plus grand nombre de travailleurs français et immigrés était cependant une question de solidarité de clase élémentaire. (D’autant plus qu’aucun autre axe de mobilisation « prioritaire » ne pouvait être avancé à l’époque.)

Face à cette manifestation, LO a véritablement mené « double jeu » : d’un côté, elle a refusé de participer à sa préparation, elle n’a rien fait pour assurer son succès et ses militants n’y étaient présents qu’en nombre très réduit sans leurs banderoles d’organisation (2). Par contre, sur les entreprises où elle intervient régulièrement, LO a appelé sur ses bulletins à participer à cette manifestation, ce qui lui permettait de donner l’impression qu’elle était « dans le coup »… alors qu’elle jugeait visiblement cette manifestation sans intérêt.

Théorisation de la démission

Cette attitude, qui n’est qu’un aspect de la démission de LO sur le problème de l’immigration, a été théorisé dans la Lutte de classe n° 49. Le raisonnement de LO est le suivant : la bourgeoisie ne peut pas se passer des travailleurs immigrés. Les travailleurs français ne sont pas prêts à accomplir les travaux les plus durs qui sont actuellement réservés aux immigrés. Par conséquent, la bourgeoisie, ne peut pas expulser les immigrés. Dans ces conditions, des mesures comme celles de Stoleru sont purement démagogiques. LO affirme qu’il faut les combattre, même si elles restent « non suivies d’actes » (sic) ; mais il ne s’agit de toute évidence que d’une clause de style. Pourquoi en effet se mobiliser contre des mesures qui n’ont pas d’effets concrets.

L’argumentation de LO laisse cependant de côté le fait que, s’il est évidemment impossible à la bourgeoisie de chasser tous les immigrés, elle peut cependant en renvoyer une partie importante, suffisante pour démoraliser ceux qui pourraient rester, entretenir la division dans la classe ouvrière. Et, si les travailleurs français ne peuvent pas remplacer tous les travailleurs immigrés, une partie peut cependant, face à la crise et au chômage, être amenée à accepter des conditions de travail plus difficiles.

Les affirmations optimistes de LO ont d’ailleurs reçu rapidement de premiers démentis. Les mesures Stoléru s’accompagnaient d’une recrudescence des brimades, rafles racistes des flics, expulsions arbitraires. Quelques semaines plus tard, le CNPF déclarait qu’il fallait expulser un à deux millions de travailleurs immigrés d’ici 1985. Même s’il faut faire la part de la démagogie et de l’exagération patronales, les patrons ont commencé à les faire entrer dans les faits : ce sont, par exemple, les ouvriers immigrés de Sacilor qui ont été les premiers renvoyés et qui ont vu les loyers de leurs foyers doubler pour les contraindre au départ.

La campagne électorale a vu une nouvelle démission de LO sur ce terrain. Disposer de quelques minutes d’antenne pouvait permettre de dénoncer les mesures Stoléru, d’affirmer la solidarité de classe des révolutionnaires avec les travailleurs immigrés (même si d’autres axes d’intervention étaient bien sûr indispensables). Mais LO a préféré délaisser complètement les catégories de travailleurs les plus défavorisées qui sont privées du droit de vote.
De même, si LO a consacré plusieurs modèles d’affiches aux petits commerçants en termes généralement démagogiques, elle n’a pas jugé bon d’en éditer une seule sur la question des travailleurs immigrés.

Cette absence de travail en direction de l’immigration qui caractérise l’ensemble du mouvement trotskiste en France (LO-LCR-OCI) est liée en grande partie à l’attitude des trotskistes qui, traditionnellement, s’adressent aux ouvriers proches des syndicats et des partis de gauche, quand ce n’est pas aux militants, aux cadres et aux dirigeants de ces organisations (ce qui est beaucoup moins vrai pour LO que pour la LCR et l’OCI). En ce qui concerne LO, à cette tradition trotskiste s’ajoute sans aucun doute une volonté de ne pas heurter les préjugés des diverses couches de la population dont elle espérait recueillir les suffrages au cours des dernières législatives, un électoralisme débridé et un désir de respectabilité confirmé par son attitude face au problème de la violence et du terrorisme.

La critique de la campagne antiraciste du SWP

Si LO n’a organisé aucun travail concret, aucune campagne contre les attaques dont sont victimes les travailleurs immigrés (et on est en droit de penser que si elle déployait sur ces questions une énergie comparable à celle qu’elle déploie pour les fêtes et les campagnes électorales, elle recueillerait tout de même certains résultats…), LO ne se prive pas pour autant de donner des leçons à ceux qui s’efforcent d’intervenir pratiquement.

Ainsi dans le même numéro de la Lutte de classe (n° 49) déjà cité, LO critique la politique du SWP en Grande-Bretagne contre les manifestations fascistes du National Front. Tout en affirmant ne pas connaître la situation locale, LO donne des leçons aux militants britanniques, y compris sur des points relativement précis. (Cette sorte d’hypocrisie où la fausse modestie côtoie le ton professoral et condescendant est d’ailleurs caractéristique de LO).
Le SWP a organisé des contre-manifestations pour interdire les démonstrations fascistes dans des quartiers ouvriers à forte proportion d’habitants d’origine antillaise et indienne, manifestations qui ont entraîné de violentes bagarres avec la police.

Sur de nombreux points, la politique du SWP est certainement critiquable : par exemple, un dilettantisme organisationnel qui s’est traduit à l’occasion de ces manifestations par l’absence de service d’ordre (3). Mais on ne peut nier que ces manifestations ont rencontré un certain succès dans les quartiers immigrés, en particulier à Lewisham où un millier de jeunes immigrés concernés par la provocation fasciste sont descendus dans la rue aux côtés des manifestants d’extrême gauche, et à Liverpool où plusieurs centaines d’immigrés se sont également mobilisés. Différentes organisations locales (sections syndicales, etc.) ont également été amenées à soutenir ces manifestations.

Mais LO fait feu de tout bois pour minimiser ce succès et va même chercher ses sources dans la presse réactionnaire et celle du PC britannique (tout à fait passif face aux fascistes). Par exemple, LO utilise les déclarations d’un jeune Noir au Guardian selon lesquelles il aurait été manipulé par les gauchistes (Lutte de classe n° 49, p. 25) pour critiquer le SWP. Cette attitude est tout à fait indigne d’une polémique correcte entre révolutionnaires ! LO aurait sans doute bien du mal à l’utiliser sur le sol britannique… Imagine-t-on LO citer une interview d’un lycéen à France-Soir ou au Figaro pour démontrer que la LCR manipule le mouvement étudiant ?!

On peut également demander : A quelle occasion LO a-t-elle mobilisé plusieurs centaines de jeunes d’un quartier, puisqu’elle accuse le SWP de n’avoir mobilisé que quelques centaines de jeunes ? La seule action de LO en matière de lutte antiraciste a été la campagne sur la « vérité de l’assassinat de Béchir » à la suite du meurtre d’un travailleur immigré par un groupe de racistes. Dans un autre numéro de la Lutte de classe, LO a présenté cette campagne comme le modèle à suivre. Ladite campagne n’avait mobilisé que les militants de LO, ceux de quelques autres organisations (dont notre groupe) et les participants actuels des comités locaux : curés, chrétiens et intellectuels de gauche. Il ne s’agit pas de le reprocher à LO mais son expérience n’est guère suffisante pour faire autorité internationale en la matière.

Un autre argument employé par LO contre le SWP rejoint son attitude générale sur le problème de la violence. Cette manifestation aurait abouti à accentuer la répression contre les travailleurs immigrés du quartier. Il s’agit là d’un vieil argument pacifiste et réformiste : la lutte entraîne une riposte de l’ennemi de classe… donc mieux vaut baisser la tête. En attendant que les immigrés soient massivement auto-organisés et capables de faire face à la répression, LO propose donc la passivité. On peut se demander ce que LO ferait si, par exemple, de manifester à Barbès ou à Gennevilliers contre « l’immigration sauvage »…
LO et les groupes trotskistes laissent ainsi la place aux maoïstes qui déploient en milieu immigré leur démagogie populiste et nationaliste habituelle.

1. Nous n’examinions ici que les positions de LO sur ce problème, mais il faut néanmoins signaler que l’OCI n’a pas glissé un seul mot sur les mesures Stoléru dans son hebdomadaire Informations ouvrières et que la LCR n’a pas non plus fait le moindre effort sur cette question, en dehors d’une série d’articles dans Rouge.

2. Cette critique s’adresse tout autant à la LCR qui avait, elle, appelé à cette manifestation. On peut remarquer d’ailleurs que le contraste était frappant avec la manifestation de la veille contre l’expulsion de Klaus Croissant qui avait attiré massivement sympathisants et militants d’extrême gauche…

3. Une autre question est celle du Front antifasciste large que constitue actuellement le SWP, problème que ne traiterons pas ici.