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Trotskysme et stalinisme

publié par admin, le jeudi 6 janvier 2005

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Trotskysme et sta­li­nisme (Titre ori­gi­nal : Stalinisme et bol­chév­isme)
—  Ce texte, rédigé en 1947, est extrait de : Trotsky, le Staline Manqué de Willy Huhn, Spartacus, Octobre-Novembre 1981, Série B - N.113. Traduit de l’anglais par Daniel Saint-James. Trotsky prétend qu’en rédigeant sa bio­gra­phie de Staline il pour­sui­vait un but : mon­trer « com­ment une telle per­son­na­lité a pu se dével­opper et com­ment elle a fini par usur­per une situa­tion excep­tion­nelle ». Tel est le but avoué. Mais le but réel est tout autre. Il s’agit de mon­trer pour­quoi Trotsky a perdu la posi­tion de force qui était la sienne à un cer­tain moment, alors que c’est lui qui aurait du être l’héritier de Lénine, étant plus digne de cet héri­tage que Staline. Ainsi, avant la mort de Lénine, ne disait-on pas com­munément « Lénine et Trotsky » ? Ne ren­voyait-on pas systé­ma­tiq­uement le nom de Staline vers la fin, voire même à la der­nière place, des listes de diri­geants bol­che­vi­ques ? N’a-t-on pas vu, en telle ou telle occa­sion, Lénine pro­po­ser de ne mettre sa signa­ture qu’après celle de Trotsky ? Bref le livre nous permet de com­pren­dre pour­quoi Trotsky pen­sait qu’il était l’« héritier natu­rel de Lénine ». En fait c’est une double bio­gra­phie : celle de Staline et de Trotsky. Toute chose a, au départ, des dimen­sions modes­tes. Le bol­che­visme de Lénine et Trotsky diffère tout autant du sta­li­nisme que la peste brune hitléri­enne de l’année 1933 diffère du natio­nal-socia­lisme de la deuxième guerre mon­diale. Mais, vient-on à exa­mi­ner les écrits de Lénine et Trotsky antérieurs à la nais­sance du sta­li­nisme, et on déc­ouvre que tout ce qui se trouve dans l’« arse­nal » sta­li­nien a son cor­res­pon­dant chez les deux autres. Trotsky, par exem­ple, a, tout comme Staline, présenté le tra­vail forcé comme l’appli­ca­tion d’un « prin­cipe socia­liste ». Il croyait dur comme fer qu’un socia­liste sérieux ne pou­vait contes­ter à l’État ouvrier le droit de faire sentir la puis­sance de sa dextre à tout ouvrier qui refu­se­rait de mettre à sa dis­po­si­tion la force de tra­vail qu’il représ­ente. Et c’est le même Trotsky qui se dépêcha d’attri­buer un « caractère socia­liste » à l’iné­galité, arguant que « tout tra­vailleur qui en fait plus qu’un autre pour l’intérêt général a, en conséqu­ence, droit à une part plus grande du pro­duit social que le pares­seux, le nég­ligeant ou le sabo­teur ». C’est tou­jours Trotsky qui s’affir­mait convaincu que « tout doit être fait pour encou­ra­ger le dével­op­pement de l’ému­lation dans la sphère de la pro­duc­tion ». Il va de soi que, chaque fois, ces affir­ma­tions étaient présentées comme autant de « prin­ci­pes socia­lis­tes » vala­bles pour la pér­iode de tran­si­tion. C’étaient, tout sim­ple­ment, les dif­fi­cultés objec­ti­ves qui se dres­saient sur la route de la socia­li­sa­tion com­plète, qui contrai­gnaient à recou­rir à ces mét­hodes. Ce n’était pas par goût, mais par néc­essité, qu’il fal­lait ren­for­cer la dic­ta­ture du Parti à un point tel qu’on en venait à sup­pri­mer toute liberté d’action, alors que celle-ci, sous une forme ou sous une autre, est auto­risée dans les Etats bour­geois. Et Staline est tout autant fondé à évoquer la « néc­essité » comme excuse. Ne vou­lant pas avan­cer contre le sta­li­nisme que des argu­ments qui, en fin de compte, appa­rais­sent comme l’expres­sion d’une anti­pa­thie per­son­nelle contre un concur­rent dans les luttes du Parti, Trotsky s’est trouvé obligé de déc­ouvrir des différ­ences poli­ti­ques entre Staline et lui-même, mais aussi entre Staline et Lénine. Ce fai­sant, il pense pou­voir étayer l’affir­ma­tion qu’en Russie comme ailleurs, les choses auraient évolué tout autre­ment sans Staline. Mais il ne peut guère exis­ter de différ­ences « théo­riques » entre Lénine et Staline puis­que le seul ouvrage théo­rique qui soit signé de ce der­nier a en fait été direc­te­ment ins­piré par Lénine et écrit sous son contrôle direct. Si, d’autre part, on admet que la « nature » de Staline « exi­geait » la machine cen­tra­lisée du Parti, il ne faut pas oublier que c’est Lénine qui lui a cons­truit un appa­reil si par­fait. Là encore on ne voit guère de différ­ence entre les deux. En réalité, Staline ne fut guère gênant pour Lénine, tant que celui-ci fut actif, quel­que désag­réable qu’il ait pu être pour le « numéro deux du bol­che­visme ». Pourtant il faut bien qu’il y ait une différ­ence entre lénin­isme et sta­li­nisme si l’on veut com­pren­dre ce que Trotsky appelle le « ther­mi­dor sovié­tique », à condi­tion, bien entendu, d’admet­tre qu’il y a bien eu un tel ther­mi­dor. Remarquons déjà que Trotsky donne quatre esti­ma­tions différ­entes de l’époque où ce ther­mi­dor a eu lieu. Dans sa bio­gra­phie de Staline, il élude cette ques­tion. Il se borne sim­ple­ment à cons­ta­ter que le ther­mi­dor sovié­tique est lié à la « crois­sance des pri­vilèges de la bureau­cra­tie ». Mais voilà : cette cons­ta­ta­tion nous ramène à des pér­iodes de la dic­ta­ture bol­che­vi­que antéri­eures au sta­li­nisme, celles où jus­te­ment Lénine et Trotsky, l’un comme l’autre, se sont trouvés jouer un rôle dans la création de la bureau­cra­tie d’Etat, aug­men­tant les pri­vilèges de celle-ci dans le but de faire croître son effi­ca­cité. La lutte pour le pou­voir Lorsqu’on exa­mine ce qui s’est passé en réalité, c’est-à-dire la lutte acharnée pour le pou­voir qui ne s’est mani­festée au grand jour qu’après la mort de Lénine, on en vient à soupç­onner tout autre chose qu’un ther­mi­dor sovié­tique. Car il appa­raît clai­re­ment qu’à cette époque l’Etat bol­che­vi­que était déjà suf­fi­sam­ment fort, ou à tout le moins se trou­vait dans une situa­tion telle qu’il pou­vait, jusqu’à un cer­tain point ne pas tenir compte des exi­gen­ces des masses russes ni de celles de la bour­geoi­sie inter­na­tio­nale. La bureau­cra­tie mon­tante com­mençait à se sentir suf­fi­sam­ment maîtr­esse de la Russie : la lutte pour les « Rosines » [*] de la Révolution entrait dans sa phase la plus géné­rale et la plus aiguë. Tous ceux qui par­ti­ci­paient à cette lutte ne man­quaient jamais de rap­pe­ler avec insis­tance qu’il fal­lait bien recou­rir à la dic­ta­ture pour faire face aux contra­dic­tions non résolues entre « ouvriers » et « pay­sans », aux pro­blèmes posés par l’arrié­ration éco­no­mique du pays, et au danger, sans cesse renou­velé, d’une atta­que venue de l’extérieur. Et, pour jus­ti­fier la dic­ta­ture, on eut recours à toutes sortes d’argu­ments. La lutte pour le pou­voir qui se dér­oulait au sein de la classe domi­nante se tra­dui­sit ainsi en pro­gram­mes poli­ti­ques : pour ou contre les intérêts des pay­sans, pour ou contre l’affai­blis­se­ment des conseils d’entre­prise, pour ou contre une offen­sive poli­ti­que sur la scène inter­na­tio­nale. On éch­aff­auda des théories pom­peu­ses pour se conci­lier la bien­veillance de la pay­san­ne­rie, pour trai­ter des rap­ports entre bureau­cra­tie et révo­lution, de la ques­tion du Parti, etc. Le summum fut atteint lors de la contro­verse Trotsky - Staline sur la « révo­lution per­ma­nente » et sur la théorie du « socia­lisme dans un seul pays ». Il est par­fai­te­ment pos­si­ble que tous ces adver­sai­res aient cru en ce qu’ils disaient ; mais - en dépit de leurs belles diver­gen­ces théo­riques - ils se com­por­taient tous de la même manière dès qu’ils se trou­vaient face à une même situa­tion pra­ti­que. Bien entendu, selon les besoins de leur cause, ils prés­entaient les mêmes faits sous des jours tout différents. Ainsi appre­nons-nous que lors­que Trotsky cou­rait sur le front - sur tous les fronts - c’était pour déf­endre la patrie, et rien d’autre. Au contraire, Staline fut envoyé sur le front parce que « là, pour la pre­mière fois, il pou­vait tra­vailler avec la machi­ne­rie admi­nis­tra­tive la plus accom­plie, la machi­ne­rie mili­taire » - machi­ne­rie dont, soit dit en pas­sant, Trotsky s’attri­bue tout le mérite. De même lors­que Trotsky plaide pour la dis­ci­pline, il montre sa « main de fer », lors­que Staline fait de même, il ne montre que sa bru­ta­lité. L’écra­sement dans le sang de la réb­ellion de Cronstadt nous est présenté comme une « tra­gi­que néc­essité », mais l’ané­ant­is­sement du mou­ve­ment d’indép­end­ance géorgien par Staline comme la « rus­si­fi­ca­tion forcée qui s’abat sur un peuple, sans égard pour ses droits de nation ». Inversement : les par­ti­sans de Staline dén­oncent les pro­po­si­tions de Trotsky comme erronées et contre-révo­luti­onn­aires, mais lors­que les mêmes pro­po­si­tions sont avancées sous le cou­vert de Staline, ils y voient autant de preu­ves de la sagesse du grand chef. Pour com­pren­dre le bol­che­visme, et plus par­ti­cu­liè­rement le sta­li­nisme, il ne sert à rien de suivre et de pro­lon­ger la contro­verse, super­fi­cielle et le plus sou­vent stu­pide, à laquelle se livrent sta­li­niens et trots­kis­tes. Il est fon­da­men­tal de voir que la révo­lution russe, ce n’est pas le seul parti bol­che­vi­que. Tout d’abord, elle n’a même pas éclaté à l’ini­tia­tive de grou­pes poli­ti­ques orga­nisés. Bien au contraire. Elle a été le rés­ultat des réactions spon­tanées des masses face à l’écr­ou­lement d’un système éco­no­mique déjà for­te­ment ébranlé par la déf­aite mili­taire. L’insur­rec­tion de février com­mença par des rév­oltes de la faim qui éclatèrent sur les mar­chés, par des grèves de pro­tes­ta­tion dans les usines et par des pro­cla­ma­tions de soli­da­rité avec les émeutiers que lancèrent les sol­dats. Cependant, dans l’his­toire moderne, tous les mou­ve­ments spon­tanés s’accom­pa­gnent de l’entrée en scène de forces orga­nisées. Dès que le tsa­risme fut menacé de mort, les orga­ni­sa­tions enva­hi­rent le théâtre des opé­rations avec leurs mots d’ordre, met­tant en avant leurs buts poli­ti­ques pro­pres. Avant la révo­lution, Lénine avait fait remar­quer que l’orga­ni­sa­tion est plus forte que la spon­tanéité. Mais en insis­tant for­te­ment sur ce fait, il ne fai­sait que refléter le caractère arriéré de la Russie, dont les mou­ve­ments spon­tanés ne pou­vaient qu’avoir le même caractère. Les grou­pes poli­ti­ques les plus avancés eux-mêmes ne pro­po­saient que des pro­gram­mes limités. Les tra­vailleurs de l’indus­trie visaient la mise en place de réf­ormes capi­ta­lis­tes comme celles dont jouis­saient les tra­vailleurs des pays capi­ta­lis­tes développés. La petite bour­geoi­sie et les cou­ches supéri­eures de la classe capi­ta­liste sou­hai­taient l’ins­tal­la­tion d’une démoc­ratie bour­geoise à l’occi­den­tale. Les pay­sans vou­laient les terres, mais au sein d’une agri­culture capi­ta­liste. Sans doute ces exi­gen­ces étaient-elles pro­gres­sis­tes pour la Russie, mais elles cons­ti­tuent l’essence de la révo­lution bour­geoise. Le nou­veau gou­ver­ne­ment libéral, issu de la révo­lution de février 17, voulut conti­nuer la guerre. Mais ce furent jus­te­ment contre les condi­tions imposées par celle-ci que se révoltèrent les masses. Toutes les pro­mes­ses de réf­ormes à l’intérieur du cadre défini de la Russie de cette époque, et avec le main­tien des rela­tions de puis­sance impér­ial­istes, devin­rent autant de mots creux. Il était abso­lu­ment impos­si­ble de cana­li­ser les mou­ve­ments spon­tanés dans la direc­tion sou­haitée par le gou­ver­ne­ment. A la suite d’un nou­veau soulè­vement, les bol­che­viks pri­rent le pou­voir. Il ne s’agis­sait pas en fait d’une « seconde révo­lution », mais d’un simple chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment, effec­tué par la force. Cette prise de pou­voir par les bol­che­viks fut d’autant plus facile que les masses en effer­ves­cence ne por­taient aucun intérêt au gou­ver­ne­ment exis­tant. Comme le dit Lénine, le coup d’Etat d’Octobre fut « plus facile à réa­liser que de sou­le­ver une plume ». La vic­toire défi­ni­tive fut « pra­ti­que­ment rem­portée par for­fait... Pas un seul régiment ne se prés­enta pour déf­endre la démoc­ratie russe... La lutte pour le pou­voir suprême, dans un empire cou­vrant un sixième de la planète, s’est déroulée entre des forces étonn­amment fai­bles, d’un côté comme de l’autre, que ce soit en pro­vince ou dans les deux capi­ta­les. » Les bol­che­viks ne cher­chèrent pas à rétablir l’ancienne situa­tion pour, ensuite, procéder à des réf­ormes. Ils se déclarèrent en faveur de ce qu’avaient concrè­tement mis en place les mou­ve­ments spon­tanés, censés être arriérés. Ils se pro­noncèrent pour la fin de la guerre, le contrôle ouvrier dans l’indus­trie, l’expro­pria­tion de la classe domi­nante, le par­tage des terres. Grâce à cela, ils purent rester au pou­voir. Les reven­di­ca­tions des masses russes d’avant la révo­lution étaient dépassées. Et cela pour deux rai­sons : d’une part, les reven­di­ca­tions de ce type étaient satis­fai­tes depuis long­temps dans la plu­part des pays capi­ta­lis­tes et d’autre part, elles ne pou­vaient plus l’être dans les condi­tions qui régnaient alors dans le monde. A une époque où le pro­ces­sus de concen­tra­tion et de cen­tra­li­sa­tion avait mené pres­que par­tout à l’écr­ou­lement de la démoc­ratie bour­geoise, il n’était guère pos­si­ble d’ins­tau­rer celle-ci en Russie. Quand il ne sau­rait plus être ques­tion de démoc­ratie du lais­sez-faire, com­ment pour­raient se mettre en place des réf­ormes des rela­tions capi­tal - tra­vail que l’on asso­cie ordi­nai­re­ment à la lég­is­lation sociale et au syn­di­ca­lisme ? De même, l’agri­culture capi­ta­liste, au-delà de l’écr­ou­lement des ancien­nes bases féo­dales et de son entrée dans la pro­duc­tion pour le marché capi­ta­liste, s’est lancée dans l’indus­tria­li­sa­tion de l’agri­culture avec comme conséqu­ence son inser­tion dans le pro­ces­sus de concen­tra­tion du capi­tal. [*] Allusion à l’héroïne de la pièce de Beaumarchais, "Le Barbier de Séville" que le Comte Almaviva s’efforce de conquérir par tous les moyens. (N.d.T.) Les bol­che­viks et la spon­tanéité des masses

Les bol­che­viks n’ont jamais prét­endu qu’ils étaient, à eux tous seuls, res­pon­sa­bles de la révo­lution russe. Ils pren­nent par­fai­te­ment en compte l’exis­tence de mou­ve­ments spon­tanés. Tout natu­rel­le­ment ils met­tent l’accent sur le fait évident que l’his­toire passée de la Russie - pen­dant laquelle le parti bol­che­vi­que avait joué son rôle - avait permis aux masses inor­ga­nisées d’attein­dre à une sorte de cons­cience révo­luti­onn­aire vague. Mais ils n’hésitèrent pas non plus à prét­endre que, sans leur direc­tion, la Révolution aurait suivi un autre cours pour abou­tir, selon toute vrai­sem­blance, à la contre-révo­lution. « Si les bol­che­viks n’avaient pas pris le pou­voir, écrit Trotsky, le monde aurait connu une ver­sion russe de fas­cisme, cinq ans avant la marche sur Rome. » Pourtant les ten­ta­ti­ves contre-révo­luti­onn­aires, lancées par les forces tra­di­tion­nel­les, ne furent pas brisées par une quel­conque direc­tion cons­ciente du mou­ve­ment spon­tané, ni par l’action de Lénine qui, « grâce à son oil exercé, se fai­sait une vue cor­recte de la situa­tion » : elles échouèrent parce qu’il était impos­si­ble de déto­urner le mou­ve­ment spon­tané de ses buts pro­pres. Si on tient à uti­li­ser le concept de contre révo­lution, on peut dire que la seule contre-révo­lution pos­si­ble dans la Russie de 17 n’était rien d’autre que ce qu’offrait la révo­lution elle-même. Autrement dit, la révo­lution offrit aux bol­che­viks la pos­si­bi­lité de créer un ordre social cen­tra­lisé per­met­tant de main­te­nir la sépa­ration capi­ta­liste entre ouvriers et moyens de pro­duc­tion et de refaire de la Russie une puis­sance impér­ial­iste. Pendant la révo­lution, les intérêts des masses révoltées et des bol­che­viks coïncidèrent à un point vrai­ment remar­qua­ble. De plus, outre cette iden­tité tem­po­raire d’intérêts, il y avait une pro­fonde cor­res­pon­dance entre la concep­tion bol­che­vi­que du socia­lisme et les conséqu­ences du mou­ve­ment spon­tané. Trop « rét­rog­rade » du point de vue du socia­lisme, mais trop « avancée » du point de vue du capi­ta­lisme libéral, la révo­lution ne pou­vait qu’abou­tir à cette forme logi­que de capi­ta­lisme dont les bol­che­viks fai­saient la condi­tion préa­lable à l’ins­tau­ra­tion du socia­lisme  : le capi­ta­lisme d’Etat. En s’iden­ti­fiant au mou­ve­ment spon­tané qu’ils ne pou­vaient contrôler, les bol­che­viks se trouvèrent en posi­tion de le domi­ner dès qu’il se fut épuisé à la pour­suite de ses buts immédiats. Et il y avait beau­coup de buts, pou­vant être atteints de manières diver­ses dans les divers domai­nes. Les différ­entes cou­ches de la pay­san­ne­rie avaient à satis­faire des besoins différents, visaient des buts différents, qu’elles attei­gni­rent ou n’attei­gni­rent pas. Leurs intérêts, tou­te­fois, n’avaient aucun lien véri­table avec ceux du prolé­tariat. La classe ouvrière elle-même se divi­sait en de nom­breux grou­pes, prés­entait tout un éventail de besoins spé­ci­fiques et de concep­tions géné­rales. La petite bour­geoi­sie avait d’autres pro­blèmes. Bref, si spon­tanément l’union se fit contre les condi­tions imposées par le tsa­risme et la guerre, il n’y avait aucune unité réelle, pas plus dans les buts immédiats que dans la poli­ti­que à long terme. Les bol­che­viks n’eurent aucune dif­fi­culté à pro­fi­ter de ces sépa­rations socia­les pour mettre en place leur propre pou­voir, le conso­li­der et le faire deve­nir plus fort que toutes les forces socia­les parce qu’ils n’eurent jamais à faire face à la société dans son ensem­ble. De même que tous les autres grou­pes qui jouèrent un rôle dans la révo­lution, les bol­che­viks allèrent de l’avant, pour­sui­vant leur but propre : tenir le gou­ver­ne­ment. C’était un but à plus longue portée que ceux que visaient les autres grou­pes. il sous-enten­dait une lutte inces­sante ; la conquête, la perte, la reconquête de posi­tions de force. Les cou­ches pay­san­nes se calmèrent après le par­tage des terres. Les ouvriers réintégrèrent les usines en tant que sala­riés. Les sol­dats retournèrent à la vie civile, repre­nant leur ancienne condi­tion de pay­sans ou d’ouvriers : il ne leur était plus pos­si­ble de conti­nuer à errer à tra­vers le pays. Pour les bol­che­viks, com­mença alors réel­lement le combat, avec la vic­toire de la Révolution. Comme tout gou­ver­ne­ment, celui des bol­che­viks impli­quait sou­mis­sion à son auto­rité de toutes les cou­ches socia­les. Concentrant len­te­ment dans leurs mains tout le pou­voir, cen­tra­li­sant tous les orga­nes de contrôle, les bol­che­viks fini­rent bientôt par être capa­bles de dét­er­miner la poli­ti­que. Derechef la Russie se trou­vait com­plè­tement orga­nisée conformément aux intérêts d’une classe bien dét­erminée : la classe pri­vilégiée du système capi­ta­lisme d’Etat nais­sant. La machi­ne­rie du parti Tout cela n’a rien à voir, ni avec le sta­li­nisme ni avec un quel­conque « ther­mi­dor ». Il n’est ques­tion que de la poli­ti­que menée par Lénine et Trotsky depuis le moment où ils pri­rent le pou­voir. Dans un rap­port au VIe congrès des soviets (1918), on put enten­dre Trotsky se plain­dre : « tous les ouvriers sovié­tiques n’ont pas com­pris que notre gou­ver­ne­ment est un gou­ver­ne­ment cen­tra­lisé et que toutes les décisions prises doi­vent être sans appel... Nous serons sans pitié contre les ouvriers sovié­tiques qui n’auraient pas encore com­pris ; nous les met­trons à pied, nous les éli­mi­nerons de nos rangs et nous leur ferons sentir le poids de la répr­ession ». Trotsky nous expli­que aujourd’hui que ces mots visaient Staline, car celui-ci ne menait pas à bien la coor­di­na­tion de ses acti­vités dans la pour­suite de la guerre. Nous vou­lons bien le croire ; mais comme ces mots pou­vaient encore mieux s’appli­quer à tous ceux qui n’avaient jamais appar­tenu à la « deuxième élite », ou qui plus géné­ra­lement n’avaient aucun rang dans la hiér­archie sovié­tique ! Comme le remar­que Trotsky, il y avait déjà « une sépa­ration pro­fonde entre les clas­ses en mou­ve­ment et les intérêts de l’appa­reil du Parti. Même les cadres du parti bol­che­vi­que qui se réjou­issaient d’avoir à rem­plir en toute prio­rité une tâche révo­luti­onn­aire excep­tion­nelle, étaient fina­le­ment assez enclins à mép­riser les masses et à iden­ti­fier leurs intérêts par­ti­cu­liers à ceux de l’Appareil, et cela dès le jour du ren­ver­se­ment de la monar­chie. » Trotsky se dépêche d’ajou­ter que les dan­gers qu’aurait pu entraîner cette situa­tion, étaient contre­ba­lancés par la vigi­lance de Lénine et par les condi­tions objec­ti­ves qui fai­saient que « les masses étaient plus révo­luti­onn­aires que le Parti et le Parti plus révo­luti­onn­aire que l’Appareil ». Et pour­tant l’Appareil était dirigé par Lénine ! Avant la Révolution déjà, le Comité Central du Parti, et Trotsky nous l’expli­que dans les moin­dres détails, fonc­tion­nait de manière quasi réglée et était entiè­rement entre les mains de Lénine. Après la Révolution, cet état de fait ne fit que se ren­for­cer. Au prin­temps de 1918, « l’idéal du cen­tra­lisme démoc­ra­tique subit de nou­vel­les révisions, en ce sens que, dans les faits, le pou­voir dans le gou­ver­ne­ment et dans le Parti se trouva concen­tré entre les mains de Lénine et de ses col­la­bo­ra­teurs directs. Ces der­niers sou­te­naient rare­ment un avis opposé à celui du leader bol­che­vi­que et exé­cutaient en fait tous ses désirs. » Comme la bureau­cra­tie a fait des pro­grès par la suite, l’Appareil sta­li­nien doit être le fruit d’une défaill­ance remon­tant au temps de Lénine. Pour pou­voir faire une différ­ence entre le maître de l’Appareil et cet Appareil, comme il en fait une entre l’Appareil et les masses, Trotsky doit sous-enten­dre que seules les masses et leur leader le plus avancé étaient réel­lement révo­luti­onn­aires, et que Lénine et les masses révo­luti­onn­aires furent trahis par l’appa­reil sta­li­nien qui, pour ainsi dire, s’est fait lui-même. Trotsky a sans doute besoin de faire cette différ­ence pour jus­ti­fier ses pro­pres choix poli­ti­ques, mais elle n’en a pas pour autant un fon­de­ment réel. Car à l’excep­tion de quel­ques remar­ques faites ci et là sur le danger de la bureau­cra­ti­sa­tion - équi­valent, chez les bol­che­viks, de ces croi­sa­des que lan­cent de temps à autre les poli­ti­ciens bour­geois en faveur d’un budget équi­libré - Lénine, jusqu’à sa mort, n’a jamais véri­tab­lement cri­ti­qué l’appa­reil du Parti et sa direc­tion, autre­ment dit, il ne s’est jamais cri­ti­qué lui-même. Quelle qu’ait été la poli­ti­que menée, elle a tou­jours reçu la bénéd­iction de Lénine, aussi long­temps que celui-ci resta à la tête de l’Appareil, et il est bon de se sou­ve­nir qu’il mourut, tou­jours à la tête du Parti. Les aspi­ra­tions « démoc­ra­tiques » de Lénine ne sont que lég­ende. Sans doute le capi­ta­lisme d’Etat sous Lénine diffère-t-il du capi­ta­lisme d’Etat sous Staline, mais c’est tout sim­ple­ment parce que le pou­voir dic­ta­to­rial du Géorgien était plus impor­tant, ce ren­for­ce­ment déc­oulant en droite ligne des efforts de Lénine pour mettre sur pied sa propre dic­ta­ture. Que Lénine ait été moins « ter­ro­riste » que Staline, voilà qui est dou­teux. Comme Staline, il ran­geait toutes ses vic­ti­mes sous l’étiqu­ette de « contre-révo­luti­onn­aires ». Sans vou­loir com­pa­rer des sta­tis­ti­ques sur le nombre de tor­turés, d’assas­sinés sous les deux régimes, il suffit de faire remar­quer que, sous Lénine et Trotsky, le régime bol­che­vi­que n’était pas encore assez fort pour entre­pren­dre des opé­rations à la sta­li­nienne, comme la col­lec­ti­vi­sa­tion forcée et les camps de tra­vail, base de la direc­tion éta­tique de l’éco­nomie et de la poli­ti­que. Ce ne sont ni leurs concep­tions ni les buts qu’ils se fixaient, mais bien leur fai­blesse qui contrai­gni­rent Lénine et Trotsky à ins­ti­tuer une prét­endue nou­velle poli­ti­que éco­no­mique (N.E.P.), c’est-à-dire à faire des conces­sions réelles à la pro­priété privée, tout en fai­sant des conces­sions ver­ba­les à la démoc­ratie. La « tolér­ance » dont firent preuve les bol­che­viks vis-à-vis d’orga­ni­sa­tions non bol­che­vi­ques, comme les social-révo­luti­onn­aires (S.R.), dans les pre­mières années du règne de Lénine, ne pro­vient pas comme le prétend Trotsky du goût de Lénine pour la démoc­ratie, mais tout sim­ple­ment de ce que les bol­che­viks se trou­vaient alors dans l’inca­pa­cité d’ané­antir imméd­ia­tement toutes les orga­ni­sa­tions non bol­che­vi­ques. Les traits tota­li­tai­res du bol­che­visme de Lénine ne firent que s’accen­tuer au fur et à mesure que crois­saient son contrôle de l’Etat et son pou­voir poli­ti­que. Trotsky affirme que ces traits tota­li­tai­res ont été imposés par l’acti­vité « contre-révo­luti­onn­aire » de toutes les orga­ni­sa­tions ouvrières non bol­che­vi­ques, mais c’est bien dif­fi­cile d’invo­quer cette acti­vité pour expli­quer le main­tien et l’aggra­va­tion de ces traits après l’ané­ant­is­sement de toutes les orga­ni­sa­tions non-confor­mis­tes. De plus, com­ment rete­nir cette cause pour expli­quer les succès rem­portés par Lénine lorsqu’il ren­força encore les prin­ci­pes tota­li­tai­res au sein des orga­ni­sa­tions extéri­eures à la Russie, comme l’Internationale Communiste ? Trotsky apo­lo­giste du sta­li­nisme Ne pou­vant mettre entiè­rement sur le dos des orga­ni­sa­tions non bol­che­vi­ques la res­pon­sa­bi­lité de la dic­ta­ture exercée par Lénine, Trotsky fait appel à un autre argu­ment. « Les théo­riciens qui cher­chent à prou­ver que le système tota­li­taire, exis­tant prés­en­tement en Russie, déc­oule en fait de l’hor­ri­ble nature du bol­che­visme », oublient les années de guerre civile qui « ont marqué le gou­ver­ne­ment sovié­tique de manière indé­lé­bile. Beaucoup d’admi­nis­tra­teurs, une couche considé­rable d’entre eux en tout cas, ont pris l’habi­tude de com­man­der et d’exiger une obé­iss­ance sans condi­tion à leurs ordres ». Staline aussi, nous dit-il, « a été marqué par les condi­tions de cette guerre civile, et avec lui tout ce groupe qui, plus tard, allait l’aider à impo­ser sa dic­ta­ture per­son­nelle ». Comme de plus la guerre civile était menée par la bour­geoi­sie inter­na­tio­nale, il en rés­ulte que le côté désag­réable du bol­che­visme, sous Lénine comme sous Staline d’ailleurs, a comme raison prin­ci­pale et fon­da­men­tale l’hos­ti­lité du capi­ta­lisme. Le bol­che­visme n’a pu deve­nir une mons­truo­sité que parce qu’il devait se déf­endre : voilà pour­quoi il a dû recou­rir au meur­tre et à la tor­ture. Il s’ensuit que le bol­che­visme de Trotsky, tout en étalant sa haine de Staline, ne conduit qu’à une labo­rieuse déf­ense du sta­li­nisme, seule pos­si­bi­lité qu’il a de se déf­endre lui même. Voilà ce qui expli­que le caractère super­fi­ciel des différ­ences idéo­lo­giques entre sta­li­nisme et trots­kisme. L’impos­si­bi­lité où il se trouve d’atta­quer Staline sans s’en pren­dre du même coup à Lénine nous fait com­pren­dre dans quel­les énormes dif­fi­cultés se débat Trotsky en tant qu’oppo­si­tion­nel. Son propre passé, ses pro­pres théories lui inter­di­sent de faire naître un mou­ve­ment qui soit à gauche du sta­li­nisme. Le « trots­kisme » se trouve ainsi condamné à ne rester qu’une simple agence de ras­sem­ble­ment de bol­che­viks mal­heu­reux. Sans doute pou­vait-il jouer ce rôle, à l’extérieur de la Russie, vu le combat inces­sant pour le pou­voir et l’accès aux leviers de com­mande dans le prét­endu mou­ve­ment « com­mu­niste » inter­na­tio­nal. Mais en fait il ne pou­vait avoir aucune impor­tance véri­table, n’ayant rien d’autre à offrir que le rem­pla­ce­ment d’une élite poli­ti­que par une autre. La déf­ense de la Russie par les trots­kis­tes, pen­dant la deuxième guerre mon­diale, n’est visi­ble­ment que la pro­lon­ga­tion de toute la poli­ti­que menée antéri­eu­rement par ces adver­sai­res, jurés sans doute, mais en même temps les plus loyaux, de Staline. La déf­ense du sta­li­nisme à laquelle se livre Trotsky ne se limite pas à mon­trer com­ment la guerre civile a trans­formé les bol­che­viks de ser­vi­teurs en maîtres de la classe ouvrière. Il pré­fère nous ren­voyer sur­tout à un fait des plus impor­tants selon lui : « c’est une ques­tion de vie ou de mort pour la bureau­cra­tie de conser­ver la natio­na­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion et de la terre », ce qui, tou­jours selon lui, revient à dire qu’« en dépit de la déf­or­mation bureau­cra­ti­que, aussi hor­ri­ble soit-elle, la base de classe de l’U.R.S.S. reste prolé­tari­enne ». Nous pou­vons pour­tant noter qu’à un cer­tain moment Staline a quel­que peu inquiété Trotsky. En 1921, Lénine se tour­men­tait : est-ce que la N.E.P. est seu­le­ment un pas « tac­ti­que » ou une « évo­lution » véri­table ? Et Trotsky, sachant que la N.E.P. avait ren­forcé les ten­dan­ces au capi­ta­lisme privé, n’a d’abord voulu voir dans le dével­op­pement de la bureau­cra­tie sta­li­nienne « rien d’autre qu’un pre­mier pas vers une res­tau­ra­tion bour­geoise ». Mais c’étaient là des crain­tes sans fon­de­ment. « La lutte contre l’égalité, les ten­ta­ti­ves de mise en place de pro­fon­des différ­ences socia­les n’ont pu, jusqu’à ce jour, éli­miner la cons­cience socia­liste des masses, ni faire dis­pa­raître la natio­na­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion et de la terre, ces conquêtes socia­les fon­da­men­ta­les de la révo­lution. » Staline n’a évid­emment rien à voir avec tout cela, car le ther­mi­dor russe aurait, sans aucun doute, ouvert la voie à une nou­velle ère de domi­na­tion à la bour­geoi­sie, si cette domi­na­tion ne s’était pas déjà mon­trée dépassée dans le monde entier. Le rés­ultat : le capi­ta­lisme d’Etat Avec cette der­nière remar­que de Trotsky nous tou­chons enfin au fon­de­ment même de ce que nous dis­cu­tons ici. Nous avons déjà dit plus haut que le rés­ultat concret de la révo­lution de 1917 n’avait été ni socia­liste ni bour­geois, mais capi­ta­liste d’Etat. Selon Trotsky, Staline aurait voulu détr­uire la nature capi­ta­liste d’Etat de la société russe pour y sub­sti­tuer une éco­nomie bour­geoise. Telle serait la signi­fi­ca­tion du ther­mi­dor russe. Le déclin de l’ordre éco­no­mique bour­geois dans le monde entier, seul, empêcha et empêche Staline de réa­liser cet objec­tif. Tout ce qu’il put faire, ce fut d’impo­ser la dic­ta­ture haïs­sable de sa per­sonne à la société cons­truite par Lénine et Trotsky. En ce sens, c’est le trots­kisme qui a vaincu le sta­li­nisme, même si Staline règne tou­jours au Kremlin ! ! Toute cette argu­men­ta­tion s’appuie sur l’iden­ti­fi­ca­tion entre capi­ta­lisme d’Etat et socia­lisme. Si cer­tains de ses dis­ci­ples ont réc­emment déc­ouvert qu’il est impos­si­ble de conti­nuer à déf­endre cette iden­ti­fi­ca­tion, Trotsky, lui, n’en a jamais dém­ordu. Car c’est là, en fait, l’alpha et l’oméga du lénin­isme et, plus géné­ra­lement, l’alpha et l’oméga de tout le mou­ve­ment social-démoc­rate mon­dial, dont le lénin­isme n’est que la partie la plus réal­iste ; réal­iste s’agis­sant de la Russie. Ce mou­ve­ment enten­dait et entend encore par « Etat ouvrier » le règne du Parti, et, par socia­lisme, la natio­na­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion. Or, au fur et à mesure que le contrôle poli­ti­que du gou­ver­ne­ment venait s’ajou­ter au contrôle de l’éco­nomie, on vit se des­si­ner clai­re­ment la domi­na­tion tota­li­taire sur la société dans son ensem­ble. Le gou­ver­ne­ment assu­rait sa domi­na­tion tota­li­taire par l’intermédi­aire du Parti, qui res­tau­rait la hiér­archie sociale, étant lui même une ins­ti­tu­tion hiér­arc­hique. Cette concep­tion du « socia­lisme » com­mence main­te­nant à être déc­onsidérée, mais seu­le­ment en pre­nant comme point de départ l’expéri­ence russe et - à un moin­dre degré celle d’autres pays. Avant 1914, on enten­dait par prise du pou­voir - paci­fi­que ou par la force - la prise en main de la machine gou­ver­ne­men­tale. On rem­plaçait un groupe d’admi­nis­tra­teurs et de lég­is­lateurs par un autre. Si on se place du point de vue éco­no­mique, il s’agis­sait de sup­pri­mer l’« anar­chie » du marché capi­ta­liste en lui sub­sti­tuant une pro­duc­tion pla­ni­fiée sous le contrôle de l’Etat. Et, comme, par défi­nition, l’Etat socia­liste était un état « juste« , contrôlé par les masses au cours d’un pro­ces­sus démoc­ra­tique, il allait de soi qu’il ne pour­rait y avoir aucune cir­cons­tance où les décisions de cet Etat puis­sent être en contra­dic­tion avec l’idéal socia­liste. Telle fut la théorie qui suffit pour orga­ni­ser des frac­tions de la classe ouvrière en partis plus ou moins puis­sants. La théorie du socia­lisme que nous venons d’expo­ser nais­sait de l’exi­gence d’une pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique cen­tra­lisée dans l’intérêt de tous ceux qui se trou­vent en bas de l’éch­elle. Le pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion qui se dével­oppait avec l’accu­mu­la­tion du capi­tal était par conséquent considéré comme une ten­dance socia­liste. L’influence crois­sante du « tra­vail » (labor) dans l’appa­reil d’Etat était saluée comme un pas en direc­tion du socia­lisme. Mais en réalité, le pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion se mon­trait tout autre chose qu’une auto-trans­for­ma­tion en pro­priété sociale. Il n’était que le pro­ces­sus de dis­so­lu­tion de l’éco­nomie du lais­sez-faire et cor­res­pon­dait à la fin des cycles éco­no­miques tra­di­tion­nels, régu­lateurs de l’éco­nomie. Avec le début du XXe siècle le capi­ta­lisme change de caractère. Il entre dans des condi­tions de crise per­ma­nente qui ne peu­vent plus trou­ver leur solu­tion dans l’auto­ma­tisme des rela­tions de marché. Réglementations mono­po­lis­ti­ques, inter­ven­tion de l’Etat, poli­ti­que éco­no­mique inter­na­tio­nale ont transféré le far­deau de la crise sur les épaules des pays les moins pri­vilégiés du point de vue capi­ta­liste, au sein de l’éco­nomie mon­diale. Toutes les poli­ti­ques éco­no­miques sont deve­nues des poli­ti­ques impér­ial­istes. Par deux fois elles ont atteint leurs som­mets en décl­enchant des conflits mon­diaux. Dans une telle situa­tion inter­na­tio­nale, recons­truire un système éco­no­mique et poli­ti­que écroulé, c’est essen­tiel­le­ment l’adap­ter aux condi­tions nou­vel­les. La théorie bol­che­vi­que de la socia­li­sa­tion rép­ondait à cette néc­essité de manière remar­qua­ble. Pour rétablir la puis­sance de la nation russe, il fal­lait faire de manière radi­cale ce qui, dans les nations avancées, avait été le rés­ultat d’un pro­ces­sus évo­lutif. Il fal­lait com­bler le fossé entre l’éco­nomie russe et celle des puis­san­ces occi­den­ta­les. L’idéo­logie socia­liste ne ser­vait que de para­vent. L’ori­gine socia­liste dit bol­che­visme ren­dait celui-ci tout à fait adapté à l’ins­tau­ra­tion du capi­ta­lisme d’Etat en Russie : ce sont les mêmes prin­ci­pes orga­ni­sa­tion­nels qui avaient fait du Parti une orga­ni­sa­tion bien huilée, qui ont été uti­lisés avec succès pour faire régner l’ordre dans le pays. Il va de soi que les bol­che­viks étaient convain­cus d’édifier en Russie, sinon le socia­lisme, du moins ce qui s’en rap­pro­chait le plus puisqu’ils menaient à son terme un pro­ces­sus qui, dans les nations occi­den­ta­les, n’était qu’une ten­dance prin­ci­pale du dével­op­pement. N’avaient-ils pas aboli l’éco­nomie de marché, dépossédé la bour­geoi­sie, mis la main sur le gou­ver­ne­ment ? Pour les ouvriers russes, tou­te­fois, rien n’était changé : ils ne voyaient qu’un nou­veau groupe de patrons, de poli­ti­ciens, d’idéo­logues qui régnaient sur eux. Leur situa­tion se mit à res­sem­bler à celle des tra­vailleurs des pays capi­ta­lis­tes en temps de guerre. Le capi­ta­lisme d’Etat est une éco­nomie de guerre et, d’ailleurs, tous les systèmes éco­no­miques hors de Russie se trans­formèrent aussi en éco­nomies de guerre, en autant de capi­ta­lis­mes d’Etat adaptés aux néc­essités impér­ial­istes du capi­ta­lisme moderne. Les autres nations n’imitèrent pas toutes les inno­va­tions du capi­ta­lisme d’Etat russe, elles ne retin­rent que celles qui cor­res­pon­daient le mieux à leurs pro­pres besoins. La deuxième guerre mon­diale eut comme rés­ultat un dével­op­pement nou­veau du capi­ta­lisme d’Etat à l’éch­elle planét­aire. Les par­ti­cu­la­rités des diver­ses nations, leurs situa­tions spé­ci­fiques sur l’échiquier mon­dial sont à l’ori­gine de la grande variété de pro­ces­sus de dével­op­pement du capi­ta­lisme d’Etat. En s’appuyant sur ce fait bien réel que le capi­ta­lisme d’Etat et le fas­cisme ne se sont développés et ne se dével­oppent nulle part de la même manière, Trotsky affirme que les différ­ences entre bol­che­visme, fas­cisme et capi­ta­lisme sont faci­les à voir. Mais il ne s’agit là que d’accen­tua­tions arbi­trai­res de différ­ences super­fi­ciel­les dans le dével­op­pement social, avancées pour les besoins de la cause. Dans tous les aspects fon­da­men­taux, les trois systèmes sont iden­ti­ques et ne représ­entent que des étapes différ­entes d’un même dével­op­pement : cher­cher à ren­for­cer par la mani­pu­la­tion de la masse de la popu­la­tion, grâce à un gou­ver­ne­ment dic­ta­to­rial plus ou moins auto­ri­taire, le règne des cou­ches pri­vilégiées que ce gou­ver­ne­ment protège, et rendre ce der­nier capa­ble de jouer sa partie dans le concert de l’éco­nomie inter­na­tio­nale, par la pré­pa­ration de la guerre, par la conduite de celle-ci, par l’uti­li­sa­tion des pro­fits qui en rés­ultent. Trotsky ne pou­vait pas se per­met­tre de voir dans le bol­che­visme un simple avatar de la ten­dance mon­diale vers une éco­nomie fas­ci­sante. En 1940, il déf­endait tou­jours l’opi­nion que le bol­che­visme avait, en 1917, évité la venue du fas­cisme en Russie. Il devrait pour­tant, de nos jours, être tout à fait clair - et en fait cela aurait dû l’être depuis long­temps - que tout ce que Lénine et Trotsky ont réussi à empêcher, c’est d’uti­li­ser une idéo­logie non marxiste pour mas­quer une recons­truc­tion fas­ciste de la Russie. En ne ser­vant que les buts du capi­ta­lisme d’Etat, l’idéo­logie marxiste du bol­che­visme s’est tout autant dis­créditée. Pour tout point de vue qui veut dép­asser le système capi­ta­liste d’exploi­ta­tion, trots­kisme et sta­li­nisme ne sont que des reli­ques du passé.

[ texte repris du site de l’En dehors http://ende­hors.org/ ]

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