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De Malatesta à Arlette Laguiller : un gouffre révélateur

lundi 29 novembre 2004, par Yves

(28 mai 2002)

Cette semaine, Le Monde Libertaire et Lutte Ouvrière traitent de la question des élections, chacun bien sûr à sa façon, mais les problèmes qu’ils posent sont au fond les mêmes.

La Fédération anarchiste republie un texte de Malatesta, écrit le 15 mai 1924, sur les « anarchistes électionnistes », qui choisissent de voter dans certains cas bien précis. Le révolutionnaire italien décrit notamment l’évolution du mouvement ouvrier français qui fut antiparlementaire à ses débuts et s’effondra dans l’Union sacrée en 1914.

Il met en avant deux explications, un peu courtes mais toujours actuelles, pour cette « involution » :

- « la fringale du pouvoir »,

- et « le désir de concilier le renom de révolutionnaire avec la vie sereine et les petits avantages que s’attire celui qui rentre dans la vie politique officielle, même en tant qu’opposant ».

Voilà qui devrait faire réfléchir nos trotskystes hexagonaux qui se présentent à toutes les élections en jouant les coquets et les coquettes, c’est-à-dire en prétendant ne pas vouloir vraiment être élus.
Cette semaine, Lutte ouvrière dénonce, dans un article intitulé « Les électeurs en démocratie surveillée », « tous les filtres mis en place pour empêcher que les électeurs soient représentés par des femmes et des hommes qui les représentent réellement et qui n’auraient pas peur de dénoncer ce qui se fait à l’Assemblée ou dans ses coulisses ».

Mais la critique de l’État bourgeois se résume-t-elle à dénoncer des « filtres » et à proposer de « révoquer ceux qu’ils ont élus et ne tiennent pas parole » ? En clair, à réclamer des référendums systématiques ou de nouvelles élections dans le cadre du système actuel ?

J’avais cru comprendre que les révolutionnaires souhaitaient faire vivre et prospérer d’autres structures que le Parlement : conseils de quartiers et d’usine, commissions de travailleurs, associations de locataires, de paysans producteurs, et j’en passe. Pourquoi passer cet aspect essentiel sous la table ? Parce qu’il est utopique dans la situation actuelle ? Franchement pas plus utopique que de réclamer « l’interdiction des licenciements », « la levée du secret bancaire », l’« ouverture des livres de comptes » et autres mesures totalement impossibles à imposer sans une situation pré-révolutionnaire. Or LO ne pense pas que la France se trouve dans une telle situation.

Dans son texte de 1924, Malatesta montre aussi comment les anciens « antiparlementaires » utilisèrent ce qu’il appelle la « note sentimentale » : il fallait voter pour obtenir « l’amnistie pour les communards », « libérer le vieux Blanqui » qui se mourait en prison, etc. Et déjà on employait l’argument qu’il fallait « voter pour se compter » (cela ne vous rappelle rien ?). « Et puis, quand le fruit fut mûr, c’est-à-dire quand les gens furent persuadés d’aller voter, on voulut être candidat et député sérieusement ». Certes, Lutte Ouvrière n’en est sans doute pas encore là, mais qu’est-ce qui pourra la prémunir contre une telle involution ?

En tout cas, pas certains aspects de son programme comme en témoigne l’intervention d’Arlette Laguiller à la fête de LO, reproduite dans LO du 24 mai 2002 : « Parce que moins d’impôts, cela voudra dire moins de moyens pour une police humanisée, plus présente en permanence, au contact de la population, de jour comme de nuit, si c’est pour assurer la sécurité des personnes. »
Cette déclaration coexiste et contraste avec un article, sur la page suivante, dont le titre est « La fumée des flash-balls et ceux qu’elle vise » et qui se termine par la phrase suivante : « Car si la bourgeoisie et son État ont besoin d’une police, c’est pour assurer leur propre sécurité, au besoin contre la population. »

On se trouve bien là au nœud de la question. En l’absence de mouvement social, de luttes importantes de la classe ouvrière, de petits groupes révolutionnaires se présentent aux élections et, pour attirer le chaland, ils s’aventurent sur le terrain de ce qu’ils appellent « l’insécurité » en prônant une « police humanisée, plus présente ». Et en même temps, ils expliquent que la création d’une telle police est impossible... Allez comprendre...

Certes, pour revenir à Malatesta, il ne suffit pas de « toujours rester purs », en clair de proclamer des positions radicales et de ne rien faire pour les défendre. Mais il faut aussi prendre la question à la racine. Sans mobilisation dans les quartiers populaires et ouvriers, sans une renaissance de la solidarité et de l’organisation sur tous les plans entre les habitants de ces quartiers, on voit mal comment la présence (hypothétique) d’une « police humanisée » (qui aurait des matraques en sucre d’orge et des pistolets à eau ?) pourrait changer quoi que ce soit.
Mais il faut reconnaître à Lutte ouvrière le mérite de poser le problème... sans le résoudre. Les révolutionnaires sont-ils pour une « police humanisée » ou pour des milices ouvrières ? Ou pour les deux ?

L’expérience de la révolution russe dont se réclament les trotskystes m’inclinerait plutôt à penser que LO et la LCR seraient pour les deux, dans un premier temps, puis (qu’ils le désirent ou non) on passerait aux choses sérieuses : la construction d’un État dirigé par des révolutionnaires professionnels et soutenu par une police professionnelle, et entretenant une nuée de mouchards et de provocateurs pour fliquer la population, comme c’était le cas sous les bolcheviks, et dans tous les régimes qui se sont réclamés de la révolution russe jusqu’à aujourd’hui.

En défendant un programme maximaliste (l’abolition de l’État, de toute police, de toute armée) les anarchistes sont loin de résoudre tous les problèmes, comme l’exemple de l’Espagne en 1936 l’a bien montré, mais au moins ils rappellent certains principes élémentaires aux révolutionnaires qui, sur le terrain électoral, mettent leur programme dans leur poche. (Y.C.)