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PSEUDO-« GOUROU » ET AUTHENTIQUE TRAVAILLEUSE : COMMENT Lutte ouvrière SE PIÈGE ELLE-MÊME

lundi 29 novembre 2004, par Yves

Pour toute personne ayant assisté à la première apparition publique de Hardy, le dirigeant historique de LO, devant un parterre de militants et de sympathisants à la Mutualité en 1973, les choses étaient claires dès le départ. Avec sa franchise habituelle, il expliqua l’objectif de l’organisation : certes, Arlette n’était pas une intellectuelle « brillante », qui avait l’habitude de parader dans les salons parisiens, mais elle était une camarade dont tous les militants présents pouvaient être « fiers », une femme, une travailleuse qui offrirait une excellente image du groupe. Ainsi naquit la « porte-parole » de Lutte Ouvrière.

Les années passant, et le poids médiatique et électoral d’Arlette Laguiller augmentant, Arlette et Hardy, et tout LO avec eux, se trouvèrent prisonniers d’un mythe dont ils n’avaient sans doute pas pesé toutes les conséquences. Tous les éditoriaux du journal et des bulletins d’entreprise, tous les communiqués de presse étaient signés Arlette, alors qu’ils étaient écrits par des militants différents et réécrits collectivement, pratique parfaitement normale et qu’une organisation révolutionnaire n’a aucune raison de cacher. Après tout, les trotskystes sont pour la direction collégiale et le travail collectif, non ?
Certes, Arlette Laguiller était parfaitement capable d’écrire elle-même ces textes mais elle ne pouvait pas être partout à la fois. Rappelons qu’à l’époque elle travaillait encore au Crédit Lyonnais et exerçait des responsabilités syndicales.
Même des dirigeants de LO connus publiquement, comme par exemple ceux qui prenaient la parole régulièrement à la Mutualité depuis des années, disparaissaient totalement derrière Arlette Laguiller au risque de laisser croire que la porte-parole était une sorte de deus ex machina. Et évidemment le jour où un journaliste découvrit qu’un des dirigeants les plus anciens de LO (Hardy) avait fondé trois entreprises de formation pour caser quelques cadres de l’organisation, et après que certains bulletins intérieurs se furent mis à circuler publiquement, le « pot-aux-roses » fut dévoilé. Il était facile de présenter Arlette comme la prétendue « potiche » de Hardy. Mais à qui la faute ?

Si cette présentation des faits est évidemment méprisante et injuste pour Arlette Laguiller, il faut bien voir que c’est Lutte Ouvrière elle-même qui s’est mise dans cette situation. Pourquoi n’a-t-elle pas expliqué dès le départ et publiquement quelle était la position d’Arlette Laguiller dans l’organisation, qui étaient les membres de la direction et comment fonctionnait exactement le groupe ?
Certes, cela n’aurait pas empêché les journalistes d’attaquer LO mais cela les aurait au moins privés de certains arguments qui font encore mouche, en l’absence de réponses crédibles.
Malheureusement pour son image, LO est empêtrée dans des contradictions insurmontables liées à ses pratiques clandestines, ou plus exactement pseudo- clandestines, mais aussi à sa fidélité indéfectible au léninisme et à sa conception du marxisme.

Deux pratiques inconciliables

Tout le monde sait que les militants de LO utilisent des pseudonymes (c’est aussi le cas à la LCR et au PT), qu’ils prennent certaines précautions pour se réunir, font attention à ce qu’ils racontent au téléphone et ne distribuent pas leurs bulletins intérieurs aux portes des facultés. Jusque-là rien de très original.
Ce qui l’est plus, c’est qu’en se présentant systématiquement à toutes les élections depuis trente ans LO a été obligé de donner des milliers de noms à l’administration, donc à la police, facilitant ainsi considérablement le travail aux RG, ou à tout plumitif désirant découvrir la véritable identité des membres de LO. Les militants se trouvent désormais dans la situation absurde où les flics (et les journalistes) sont en position de mieux connaître le nom, l’adresse, la profession, la famille, voire la vie intime de leurs camarades qu’eux-mêmes !

La décision politique de LO de mener systématiquement des campagnes électorales depuis 30 ans est totalement incompatible avec des pratiques clandestines. A moins de créer deux organisations séparées comme l’ETA et Herri Batasuna en Espagne, mais LO n’en a ni le désir ni les moyens.
C’est pourquoi Arlette Laguiller, comme tout autre militant de LO, est et sera toujours mal à l’aise pour parler du fonctionnement de son organisation. Elle est constamment partagée entre les règles de la clandestinité (on ne dit rien, ou alors le strict minimum, aux flics, aux journalistes, aux parents, aux sympathisants, etc.) et celles de la vie électorale (on se présente comme un groupe ouvert, démocratique et sympa, à l’image de la fête de LO où tout le monde bouffe, discute, se distrait, danse ou écoute de la musique).

De plus, il faut bien dire que cette clandestinité est complètement bidon : les militants gardent les mêmes peudonymes pendant des dizaines d’années, les lieux de rendez-vous sont tout le temps les mêmes, les militants ne vérifient pas à chacun de leurs déplacements s’ils sont suivis, s’ils sont mis sur écoute, si des micros sont cachés dans leur appartement ou leur voiture, etc.
En fait la clandestinité est seulement une arme contre la démocratie interne. Elle permet d’isoler les cellules et les sections entre elles, de filtrer les communications horizontales en donnant tous pouvoirs aux secrétaires de cellules et de sections, qui font remonter l’information uniquement verticalement et de façon sélective. Lesdits secrétaires sont en général des éléments extérieurs, dits « petits-bourgeois », triés sur le volet et bien dans la ligne. Et dès qu’un secrétaire commence à se poser trop de questions, il se voit, comme par hasard, détaché de la plupart de ses responsabilités, afin de saper toute possibilité d’influence personnelle.

Un modèle importé des années 20

Mais il faut aller plus loin dans l’analyse. Lorsque LO envisagea pour la première fois de se présenter aux élections en 1973, elle fit circuler un texte de l’Internationale communiste sur l’agitation révolutionnaire dans les municipalités. Ce texte correspondait à une période, le début des années 20, où les partis communistes étaient dans une dynamique d’affrontement avec les différents États européens. Les PC pensaient - sans doute à tort - pouvoir renverser le capitalisme à court terme, mais c’étaient des partis regroupant des dizaines, voire des centaines de milliers de membres, et non des groupuscules.

En décidant de copier cette stratégie des décennies plus tard et dans des circonstances totalement différentes, LO se condamne à l’impuissance. Comme en témoignent ses interventions dans les conseils généraux, elle se livre à un travail, certes utile, de dénonciation des subventions votées aux patrons, des compromissions de la gauche plurielle au sein de ces institutions et se fait le porte-voix des grèves qui se déclenchent dans les circonscriptions concernées. Mais l’action de LO s’arrête au niveau de la propagande : conseillers généraux et députés européens n’ont qu’une seule perspective, attendre que les travailleurs se réveillent et qu’une grève générale avec occupation d’usines se déclenche. Historiquement, le mouvement ouvrier français dans ses débuts a déjà connu une situation de ce genre avec les députés guesdistes qui avaient une attitude verbalement très agressive à la Chambre des députés et à l’échelle locale. La révolution se faisant attendre, on sait où cela les a menés…

On peut se demander si les législateurs français, en décidant de verser des subventions aux partis politiques en fonction du nombre de voix qu’ils obtiennent aux élections, n’ont pas rendu un fier service à LO puis à la LCR, désormais saisie elle aussi par la fièvre électorale. Gagner des voix, pour ces groupes, c’est aussi très prosaïquement gagner de l’argent, et comme on le sait, ces organisations sont constituées de petits salariés et ne reçoivent aucune commission ni subvention déguisée de la part du secteur privé. Mais ce cadeau est également un cadeau empoisonné car il permet à des groupuscules de croire (et de faire croire à leurs sympathisants) qu’ils font avancer la révolution en récoltant des voix.

Et la tentation est grande, pour gagner des voix et donc de l’argent, de présenter un programme de plus en plus modéré. Un cercle vicieux s’est enclenché dont on ne voit guère le bout.

LO et le « nouveau Parti communiste »

Lorsque la presse brocarde les propos d’Arlette sur le « grand parti des travailleurs », elle passe complètement à côté du problème. LO ne croit pas une seconde que 30 à 40 000 électeurs vont venir la rejoindre après les présidentielles, qu’elle aura plus de 3 millions de voix ou qu’une fraction du PC va lui tendre la main. C’est bien mal connaître LO que de penser que ce groupe pourrait tomber dans le crétinisme électoral ou les illusions sur des tendances de gauche du PC. Toutes ses analyses politiques, toute sa tradition s’y opposent.
Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, LO n’a pas d’autre stratégie politique que l’accumulation d’un capital militant par ses propres moyens. De la même façon, en 1968, elle avait agité quelque temps l’idée d’un grand parti rassemblant les révolutionnaires (pas seulement les trotskystes), puis entamé des négociations assez longues avec la Ligue, mais rien dans sa culture politique ne l’y préparait. Il ne s’agissait que d’un rideau de fumée pour masquer son désarroi face à une situation riche en possibilités… qu’elle ne voulait pas exploiter.

Curieusement les membres de la « Voix des Travailleurs », exclus de LO en 1997 à Rouen et Bordeaux, et qui menèrent quelque temps une existence indépendante avant de rejoindre la LCR en l’an 2000, ne l’avaient pas compris non plus, trente ans après 1968. Tout comme les journalistes, ils prirent au sérieux le « Plan d’urgence » élaboré par LO pour les élections de 1995 et l’idée d’un « grand parti des travailleurs ». Ils s’étonnent, dans une brochure écrite en mars 1997, que la direction de LO « n’y avait même en fait jamais cru » (au parti des travailleurs) et ait lancé le Plan d’urgence tout en pensant : « On le fait mais on n’y croit pas. » De même, ils pensaient (en 1997 !) que LO était ouverte « à la collaboration avec les autres tendances trotskystes ».
Un tel manque de lucidité laisse pantois mais confirme une vieille loi de la politique : les partis ne sont pas les seuls responsables des illusions que leurs électeurs ou leurs militants entretiennent à leur égard.

Le succès électoral actuel d’Arlette Laguiller met LO, toutes proportions gardées, dans la même situation qu’après Mai 68. LO voit bien que sa présence systématique aux élections a fini par lui rapporter un petit capital de sympathie et de popularité, mais elle ne sait pas quoi en faire, vu les limites qu’elle s’est elle-même fixées.
Son conservatisme la paralyse. Son pessimisme foncier l’empêche d’avoir la souplesse nécessaire pour profiter des opportunités politiques qui se présentent à elle. Son attachement à sa « méthodologie organisationnelle » (au bolchevisme à la sauce LO) la rend incapable d’élaborer une stratégie novatrice sur le plan politique.

Autant, sur le terrain des entreprises, elle sait parfois participer à (ou impulser) des rassemblements unitaires, syndicaux ou extra-syndicaux, autant sur le terrain politique, elle s’y refuse. Ses dirigeants s’interdisent de définir une autre politique, par peur d’être « contaminés », « détruits » par le milieu « petit-bourgeois » et « gauchiste ». Cette peur panique de nager dans des eaux inconnues paralyse et désarme les militants de LO face à leurs succès électoraux.
Au grand écart permanent qu’est sans cesse obligée de faire LO pour justifier et mener à bien deux pratiques inconciliables (1), la clandestinité et l’activité électorale, s’ajoute un handicap supplémentaire : son farouche attachement au léninisme.

La division du travail au sein de l’organisation

L’opposition que dresse la presse entre Arlette, la travailleuse, et Hardy, l’homme de l’appareil, n’est pas tout à fait fausse, même si elle est caricaturale.
LO, comme tous les groupes léninistes, se veut une organisation de « révolutionnaires professionnels ». Or, dans une telle organisation, si tous sont en principe révolutionnaires, certains sont plus « professionnels » que d’autres. Et ce ne sont pas les militants qui travaillent en usine ou dans les bureaux, pour une raison bien simple : ils ne peuvent consacrer qu’un temps limité à l’activité politique car l’essentiel de leur énergie est accaparé par leur… patron.
LO exerce une énorme pression sur ses militants « extérieurs » : elle s’assure ainsi de leur dévouement mais veille aussi à ce qu’ils ne fassent pas carrière dans la société bourgeoise. Néanmoins, leur élévation dans la hiérarchie, grâce aux sacrifices qu’ils font pour la Cause, leur donne un grand pouvoir interne. Et c’est là peut-être que LO, comme tous les groupes léninistes, manque sincèrement d’imagination pour remettre en cause, en son sein, les conséquences de la division du travail capitaliste.

Certes, les militants ouvriers de LO ont une culture politique solide, ils ont lu, assimilé et discuté les classiques du marxisme, mais l’organisation utilise leurs connaissances uniquement sur le plan syndical.
Elle n’essaie pas de leur faire écrire des articles sur des films, des romans ou des sujets de société ; elle ne profite pas des périodes de chômage des militants pour organiser des stages de formation accélérée, permettant aux ouvriers et employés de l’organisation de pouvoir donner des cours d’histoire du mouvement ouvrier, d’écrire des articles dans le journal ou dans la revue Lutte de classe sur toutes sortes de sujets, etc. Elle ne les envoie pas dans des conférences internationales pour qu’ils rencontrent d’autres militants, ouvriers ou non.
Elle ne pratique pas la rotation des tâches, qu’elle prône comme modèle dans la future révolution socialiste. Le journal n’est pas pris en charge à tour de rôle par les sections de différentes villes de France, comme le font certaines publications libertaires ; l’éditorial des bulletins d’entreprise est rédigé centralement, même si cela n’a pas toujours été le cas, etc.

L’excès de centralisme aboutit à des situations caricaturales, comme le rapporte Le Monde du 5/4/2002 : lorsque les journalistes veulent savoir pourquoi les députées de LO au Parlement européen ont voté contre un amendement proposant de maintenir un monopole dans le secteur de l’électricité, Chantal Cauquil, elle aussi une travailleuse, affirme qu’il faut attendre qu’Arlette rentre de sa campagne présidentielle pour répondre... Si l’anecdote est exacte, elle montre bien le manque d’autonomie politique des représentants de l’organisation.
LO reproduit une division finalement assez classique : aux ouvriers, le syndicalisme, la rédaction des échos d’entreprise et des articles de journal consacrés aux conflits sociaux ; aux « extérieurs » les tâches techniques (frappe, impression et diffusion des bulletins, secrétariat, collage d’affiches) et politiques (articles, cours de formation, contacts et discussions avec d’autres organisations), etc.

Ce manque d’audace est d’autant plus étonnant pour une organisation qui parle constamment des « travailleurs » et de la classe ouvrière. Non que la tâche soit facile, mais force est de constater que LO ne se pose pas le problème ou en tout cas ne s’y attelle pas sérieusement.

Il est vrai que LO, comme tous les groupes trotskystes, défend un patrimoine politique où la démocratie ouvrière n’est guère à l’honneur, quoi qu’elle en dise. Trotsky oublia et renia de fait ce qu’il avait écrit dans Nos tâches politiques et Rapport sur la délégation sibérienne sur les dangers du bolchevisme, quand il rejoignit le parti en 1917. Et lorsqu’il fut expulsé d’URSS il ne revint jamais sur la mise à l’écart des conseils d’usine au profit des soviets locaux, la façon dont les bolcheviks dissolvaient toute organisation élue où ils n’avaient pas la majorité, la militarisation des syndicats, la répression contre les autres tendances du mouvement ouvrier dès le début de la révolution russe.
Mais ces contradictions dans leur héritage politique, les militants de LO ne les voient pas ou les écartent d’un revers de la main. Et ils sont persuadés de défendre un modèle de révolution extrêmement démocratique.

Force est néanmoins de constater qu’il existe une contradiction flagrante entre le fonctionnement interne de LO (la division des tâches entre militants « de boîte » et militants « extérieurs », une organisation très hiérarchisée, une méfiance totale de la direction envers ses cadres intermédiaires, et de ses cadres envers les militants de base) et son modèle idéalisé de révolution (la démocratie ouvrière, la suppression de la division du travail). Cela ne lui donne guère les moyens de parler librement de son fonctionnement interne.

Et LO est terriblement gênée chaque fois que des militants sont exclus et que des bulletins intérieurs circulent sur la place publique, car cela dévoile un fonctionnement à la fois peu démocratique et peu conforme à l’idéal proclamé.
La situation inextricable de LO est encore aggravée par un autre paramètre : son rapport au marxisme.

Un marxisme momifié

LO entretient un véritable culte des intellectuels marxistes fondateurs (Marx, Engels, Lénine, Plekhanov, Luxembourg et Trotsky) qu’elle pare de toutes les vertus, afin de mieux les opposer aux intellectuels marxistes qui les ont suivis. De manière caricaturale, elle affirme ainsi que « l’intelligentsia a été le vecteur principal de la dégénérescence des organisations ouvrières » et que « dans les années trente la dégénérescence stalinienne des différents partis communistes n’a pas dû grand-chose à l’intégration d’une couche d’ouvriers (…) mais beaucoup à la trahison des intellectuels, voire à leur intégration dans la société » (2).

Pourquoi LO démonise-t-elle ainsi les intellectuels, en général, et les charge-t-elle d’une culpabilité historique démesurée ? Quel est son objectif lorsqu’elle tord le bâton dans un sens et caricature ainsi ses propres positions ? Évidemment pas de fournir une explication solide de ce qu’il est convenu d’appeler la contre-révolution stalinienne ou les périodes de reflux du mouvement ouvrier. Non, il s’agit seulement d’un raisonnement à usage interne.

En effet, ces accusations lui permettent d’ignorer ou de dévaloriser les contributions de tous les intellectuels marxistes critiques depuis les années 20, quitte à s’en inspirer, mais sans le dire, et à utiliser également les contributions d’intellectuels « bourgeois », mais sans jamais reconnaître sa dette à leur égard. L’opposition constante entre les bons intellectuels du passé (grosso modo jusque dans les années 20) et les méchants intellectuels du présent (depuis 80 ans !) contribue à figer tous les militants dans un respect rigide, à les infantiliser vis-à-vis d’un passé glorieux et mythique. En effet, qui sont-ils auprès des géants qu’étaient leurs ancêtres, ceux qui ont vécu et combattu durant la période ascendante du mouvement ouvrier ?

Ce procédé bloque toute réflexion politique nouvelle au sein du groupe, toute remise en cause possible des écrits des pères fondateurs, et rend impossible tout approfondissement de la théorie révolutionnaire. Et cette technique permet enfin d’assurer la domination intellectuelle d’une minorité de dirigeants sur la masse des militants.

Cette démonisation de l’intelligentsia a été utilisée aussi pendant un temps par les bolcheviks en Russie avec le résultat désastreux que l’on sait : on a humilié, persécuté, emprisonné dans des camps, fusillé des dizaines de milliers de personnes en fonction de leur seule origine sociale petite-bourgeoise, tout en donnant aussi à d’autres « intellectuels » ou aux mêmes des privilèges exorbitants pour qu’ils collaborent avec l’État. soviétique. L’anti-intellectualisme de LO peut donc se réclamer d’un sinistre précédent.

Précisons tout de même : la formation politique de LO est relativement variée, tant au niveau des romans que des livres théoriques qu’elle fait lire à ses sympathisants. Et personne n’interdit aux militants de lire d’autres livres que ceux de la liste « obligatoire ». Mais comme les discussions sont strictement cantonnées à un dialogue en tête à tête autour d’un livre, le hasard joue un rôle démesuré dans le processus de formation.

Le jeune sympathisant qui est pris en « liaison » (formé) par un militant à l’esprit curieux, un peu hétérodoxe, aura la chance de voir ses horizons s’ouvrir un peu. Mais s’il tombe sur quelqu’un qui ne sait que lui répéter ce qu’il vient de lire, son sens critique ne s’affinera guère. Sans compter que ce mode de formation repose sur un rapport de domination et de contrôle maître-élève assez éloigné des principes de la pédagogie moderne.

La discussion politique collective devrait jouer un rôle essentiel de formation. Or, les militants de LO n’osent pas critiquer la direction, ou proposer une orientation nouvelle, car ils vivent dans la peur constante d’être « contaminés » par les idées petites-bourgeoises, concept creux et à contenu variable, mais fort pratique pour intimider tout contestataire. Ce devrait être, par exemple, le rôle d’une revue théorique révolutionnaire que de critiquer les théories « bourgeoises » qui modèlent la pensée des classes dominantes et dominées. Car après tout, pourquoi rassembler dans un même groupe des centaines d’hommes et de femmes, si ce n’est pour mettre leurs savoirs en commun et à partir de là progresser ensemble ? Mais LO a tellement peur que la discussion lui échappe, qu’elle néglige la polémique publique avec les grands idéologues bourgeois et préfère que ses militants gardent leurs connaissances pour eux, n’en fassent qu’un usage clandestin, privé. Un comble pour une organisation qui se réclame du collectivisme !

LO a publié un recueil de témoignages de sympathisants et militants intitulé Paroles de prolétaires. En soi, l’idée était bonne : montrer que la classe ouvrière existe toujours et qu’elle continue à subir des conditions de travail très dures, qui aboutissent à une usure physique et psychique intolérable, sans compter les maladies professionnelles, les accidents du travail, etc.

Mais il est sidérant qu’avec un capital aussi riche en militants, dans de nombreux secteurs d’activité, LO se soit refusé à développer une réflexion plus générale sur les changements apportés par l’informatique et l’automation dans l’organisation du travail, l’évolution de la hiérarchie, le travail intérimaire, le travail posté, etc. afin de mieux définir et comprendre le capitalisme français aujourd’hui. LO possède l’implantation nécessaire, l’expérience syndicale et politique, les moyens intellectuels et militants, et elle se contente d’aligner des témoignages. Pourquoi craint-elle tant de passer du particulier au général, de faire travailler ensemble militants ouvriers et « extérieurs » pour réfléchir collectivement, et dépasser la simple description du quotidien subi à l’usine, au bureau, à l’hôpital ou sur les chantiers ? Une telle peur ne s’explique que par une conception de l’organisation et de la théorie révolutionnaire extrêmement étriquée, doublée d’une méfiance totale vis-à-vis de ses propres militants.

Science petite-bourgeoise et science prolétarienne

Pour mieux faire comprendre la position de LO, il faut la caricaturer. En fait, c’est un peu comme si LO reprenait à son compte la division, de triste mémoire, entre science bourgeoise (dans le cas de LO : petite-bourgeoise) et science prolétarienne.

La science prolétarienne, ce serait, grosso modo, celle des marxistes jusqu’à la mort de Trotsky en 1940 (mais en excluant tous les marxistes non orthodoxes, comme Bordiga, Lukacs, Pannekoek, Otto Rühle, Otto Bauer, Wilhelm Reich, et bien d’autres). Et cette science serait un bloc compact, indiscutable, valable jusqu’à ce que, tel le Messie revenant sur terre, un ou des intellectuels modestes et sincères se mettent au service du prolétariat et fassent avancer la théorie révolutionnaire.

La science petite-bourgeoise, d’un autre côté, ce serait tous les marxistes depuis 1940 (voire avant), et évidemment tous les intellectuels non marxistes, dans toutes les sciences humaines depuis presque un siècle. Même une discipline comme la psychanalyse, qui intéressait fort Trotsky, et aux services desquels il a eu recours pour l’une de ses filles, n’est pas prise en compte par LO. Ne parlons pas de la sociologie, de la science politique, de l’ethnologie, de l’anthropologie, etc.

La modestie : une arme à usage interne

Mais LO utilise aussi un autre argument que celui de la « trahison des intellectuels » : lorsqu’elle se refuse à développer son capital théorique, elle le fait au nom de la modestie. Cette modestie contraste d’ailleurs étrangement avec ses certitudes affichées publiquement dans presque tous les domaines et sur presque tous les sujets, et les leçons qu’elle donne à tous les autres groupes et partis. De plus, il est étonnant qu’un groupuscule qui prétend contribuer à sauver l’humanité de la barbarie, préparer une révolution mondiale, puisse se donner des airs modestes, vu les dimensions planétaires de son projet. Quoi qu’il en soit, ce thème de la modestie, de l’humilité, est essentiel pour comprendre le fonctionnement interne de LO.

Tout individu qui critique ne serait-ce qu’un point de détail est remis à sa place au nom de la modestie ou poussé à définir sur-le-champ un contre-programme complet. Et s’il s’entête à poser des questions, à ruer dans les brancards, on le présente comme un petit-bourgeois prétentieux ou carriériste, ou tout simplement un emmerdeur. Il faut avoir une force de caractère peu commune, posséder déjà une personnalité affirmée avant d’intégrer l’organisation, pour rompre avec un tel endoctrinement. Et c’est en partie pourquoi il y a si peu de tendances, de fractions ou de scissions politiques à LO.

Lorsqu’on lit les bulletins intérieurs publiés par la « Voix des Travailleurs », le niveau de la discussion entre le dernier groupe de militants exclus de LO en 1997 et la direction est consternant. Pendant des pages et des pages, les protagonistes se plaignent du peu de substance du débat, mais curieusement ils n’arrivent pas à en déterminer les causes. Alors, exaspérée, la direction se livre à des attaques personnelles et la minorité se plaint de la méchanceté de la direction.

Mais aucun des protagonistes ne se rend compte que la médiocrité de la discussion tient au piètre statut de la théorie et de la discussion politique au sein de l’organisation - statut dont ils sont tous les deux responsables. L’organisation coopte des militants qui ont intégré dans leur personnalité, dans leur subconscient, l’idée qu’ils sont insignifiants par rapport à des géants comme Marx, Trotsky ou Lénine, ce qui semble assez évident, mais aussi par rapport à ceux qui les dirigent, ce qui est déjà plus contestable.

Accordons à LO que cela part d’une nécessité élémentaire : une organisation ne peut rediscuter ses bases théoriques chaque fois qu’elle recrute un nouvel adhérent, aussi intelligent, dynamique ou cultivé soit-il. Une organisation révolutionnaire sert à agir, pas seulement à discuter. Mais une organisation vivante et efficace n’est elle pas aussi une organisation qui sait préparer la relève de ses cadres ? Et une telle relève est-elle possible sans laisser une chance aux plus jeunes et aux moins expérimentés ? De plus, la théorie et l’action sont censées s’enrichir mutuellement, et non être en perpétuelle opposition, comme c’est le cas à LO.

Son fonctionnement rigide fait de LO une organisation très conformiste sur le plan intellectuel et politique, dont la vie n’est jamais rythmée par des discussions politiques ou théoriques significatives. Et quand ces discussions éclatent, c’est toujours dans un climat d’exaspération et de suspicion qui vise à faire taire au plus vite les dissidents, et à retourner rapidement « au boulot ».

Un dernier élément joue également un rôle : la direction se méfie de ses cadres, qui se méfient des militants, qui eux-mêmes se méfient des sympathisants. LO est engagée dans une spirale de méfiance, une dynamique du soupçon, qui la paralyse régulièrement et l’amène aussi à adopter une attitude conservatrice ou timorée vis-à-vis de tout mouvement qui ne rentre pas dans ses schémas préconçus. Mais peut-être cela est-il l’un des effets de sa compréhension particulière du léninisme. Emma Goldman faisait déjà remarquer, il y a fort longtemps, que les bolcheviks avaient fort peu confiance dans les capacités des travailleurs et des masses exploitées de gérer eux-mêmes la société, de construire un nouveau mode de production. Raison pour laquelle ils pouvaient théoriser sans complexe leur substitutisme et la dictature du Parti.

Plan médias et dogmatisme : une contradiction insoluble

Un tel conformisme ne fait pas bon ménage avec un « plan médias » efficace pour diffuser une image positive de LO et d’Arlette Laguiller. Là encore, LO est prise dans une contradiction insoluble : elle veut à la fois se présenter comme une organisation vivante, ouverte, mais elle s’empêche elle-même toute innovation théorique d’envergure.

Nuançons tout de même la critique. Cette affirmation n’est pas tout à fait exacte en ce qui concerne l’analyse des démocraties populaires, de la Chine, de Cuba, et des mouvements de libération nationale, où LO a « innové » en s’inspirant, mais sans le reconnaître officiellement, des analyses des courants dits « capitalistes d’État ». Il suffit de lire les textes de Socialisme ou Barbarie des années 50 et 60 sur ces questions et de les comparer avec ceux de LO. Cela explique en partie pourquoi cette question a déjà provoqué plusieurs fois des conflits au sein de l’organisation, car le socle théorique de LO repose sur des contradictions explosives et insolubles.

D’autre part, il faut reconnaître que, contrairement aux « lambertistes » du PT, LO ne répète pas constamment que les « forces productives » ont « cessé de croître » depuis 1938 ! Mais cette révision d’un point important du Programme de transition a été effectuée de manière clandestine par LO, sans la moindre explication politique publique, sans la moindre réflexion autonome, ouvrant ainsi la porte à toutes les affirmations fantaisistes (il suffit de lire ce qu’écrit encore LO sur la Russie d’hier et d’aujourd’hui).

En effet, reconnaître une telle « révision » du programme trotskyste (qui n’est pas bénigne puisqu’elle touche aux capacités d’évolution du capitalisme) pourrait suggérer à certains militants que si Lev Davidovitch a pu se tromper sur un problème aussi important, il s’est peut-être fourvoyé sur d’autres questions... Dans le même ordre d’idées, les militants de LO lisent le Traité d’économie marxiste d’Ernest Mandel, mais jamais LO n’en a fait la critique, en soulignant ses points d’accord et de désaccord avec le théoricien le plus important de la Quatrième Internationale. Pourtant, il est difficile de nier que les idées avancées dans ce livre ont des conséquences politiques importantes.

Tant que LO vivait en vase clos, une telle frilosité, un tel conservatisme idéologique n’avaient aucune conséquence pour son image de marque. Dans le grand public, personne ne connaissait les textes des quelques individus qui quittaient LO ou en étaient exclus.

Maintenant qu’elle a choisi de s’exposer régulièrement sur le terrain électoral, qu’elle a des conseillers généraux et des députés européens, LO doit rendre des comptes à des journalistes qui ne sont absolument pas impressionnés par le dévouement de ses militants, le nombre de ses bulletins d’entreprise ou l’efficacité de sa stratégie syndicale.

Et qui font flèche de tout bois pour la discréditer par tous les moyens, quitte à puiser des anecdotes croustillantes dans les bulletins intérieurs, ou dans les interviews des ex-militants de LO pour disqualifier Arlette Laguiller. Face à ce tir de barrage, il ne suffit pas de jouer les victimes de la phallocratie(4), de la vénalité ou du manque d’éthique des journalistes en quête de sensationnel.

Un défi à relever ?

Depuis la création de l’Opposition de gauche, dans les années 20, et son expulsion des partis communistes, le courant trotskyste n’a jamais pu, dans aucun pays, constituer un parti de masse. Pendant des décennies, les trotskystes ont invoqué des « conditions objectives » qui n’étaient pas mûres, la répression dont ils étaient victimes, l’emprise des sociaux-démocrates et des staliniens sur la classe ouvrière, etc. Même si l’explication qu’ils fournissent pour rendre compte de leurs échecs n’est guère satisfaisante, force est de reconnaître qu’ils militaient dans des situations extrêmement difficiles.

Depuis la disparition de l’URSS et des démocraties populaires, les partis communistes européens sont en pleine crise comme le montre, entre autres, le score de Robert Hue aux élections présidentielles. Quant aux partis sociaux-démocrates, il y a belle lurette qu’ils ont perdu leur base ouvrière militante. Une occasion s’ouvre donc peut-être aux groupes révolutionnaires, et notamment aux trotskystes, de démontrer la validité de leur projet dans des circonstances incomparablement plus favorables, au sein des pays capitalistes développés.

Face à ce défi, on voit difficilement comment LO, tout comme les autres groupes d’extrême gauche, pourrait sortir de son état groupusculaire sans s’imposer des révisions déchirantes. Mais veulent-ils vraiment sortir de leur isolement et s’atteler à une remise en cause radicale ? Il est à craindre que le conservatisme et le dogmatisme l’emporteront, aussi suicidaires soient-ils. (Y.C.)

Notes

1. A ce propos, signalons une anecdote cocasse : F. Koch a découvert que LO contrôlait 3 entreprises de formation de visiteurs médicaux parce que le siège de ces 3 sociétés servait également de permanence électorale à LO. Comme quoi : a) LO n’est pas vraiment une organisation clandestine, car n’importe quel amateur sait qu’il faut cloisonner les structures ; b) elle n’est pas très efficace au « jeu » de la clandestinité.

2. Citations extraites de la brochure Fausses raisons d’une exclusion, publiée en mars 1997 par le groupe VdT.

3. Idem.

4.Signalons que cette hostilité personnelle contre Arlette Laguiller en tant que femme, n’est pas seulement le fait de journalistes de la grande presse (masculins et féminins d’ailleurs), elle est aussi partagée par certains libertaires, comme en témoigne par exemple le site a contre courant.org qui, sous prétexte d’humour, se montre particulièrement répugnant et haineux à l’égard de la porte-parole de Lutte Ouvrière.