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La maladie morale du patriotisme

publié par admin, le mardi 23 novembre 2004

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La maladie morale du patriotisme, par Jorge Majfud Traduit de l’espagnol par : Pierre Trottier

Tout ce qu’inventèrent les hommes et les femmes avant que nous nais­sions est natu­rel ; tout men­songe qui ne nous ques­tionne pas est néc­ess­ai­rement une vérité. Un men­songe utile ne sert jamais celui qui est trompé mais celui qui trompe. Un men­songe utile, un ins­tru­ment de la per­ver­sion inhu­maine, est le patrio­tisme.

De tout côté, nous voyons des dis­cours patrio­ti­ques enflammés, des actes publics, des guer­res et des tue­ries, des offen­ses et des contre offen­ses, des céré­monies d’hon­neur et des rites solom­nels issus de cette orgueilleuse et arbi­traire dis­cri­mi­na­tion que l’on nomme patrio­tisme. Bien sûr, on ne peut bâtir de ! s dis­cours au nom des intérêts d’une classe sociale, déjà que la tra­di­tion n’est pas suf­fi­sante pour sou­te­nir un concept mora­le­ment insi­gni­fiant et géné­ra­lement négatif comme l’est le concept « d’intérêt ». Pour le moment, on fait appel à un concept de durée et bien cons­truit par la tra­di­tion posi­tive : le patrio­tisme. Par cela, on nie la divi­sion interne de la société met­tant en valeur la divi­sion externe. La divi­sion interne - de clas­ses, d’intérêts - ne dis­pa­raît pas, mais devient invi­si­ble et, à la longue, se conso­lide avec le sang du patriote qui n’appar­tient pas au cercle réduit des intérêts qui la pro­meu­vent. Le patriote meurt reli­gieu­se­ment pour sa patrie. Sa patrie accorde des médailles à ses parents, à ses enfants, et toute la sécurité à leurs « intérêts ». Ainsi, mourir est un hon­neur. L’hon­neur ne procède pas d’une réflexion morale mais du dis­cours patrio­ti­que, du rite, des sym­bo­les natio­naux, d’une trans­cen­dance vir­tuelle de l’indi­vidu dans le « salut » de sa pat ! rie.

Je ne vais pas main­te­nant entrer dans l’ana­lyse de la sign ifi­ca­tion de la tra­gi­que sub­sti­tu­tion d’intérêt réel par patrio­tisme intéressé. Simplement, il me suf­fira de noter que seule l’idée de « patrio­tisme » est insou­te­na­ble, à partir d’un point de vue humain, depuis la cons­cience de l’espèce à laquelle nous appar­te­nons. Bien plus, non seu­le­ment le patrio­tisme est insou­te­na­ble pour quel­conque huma­nisme, mais on l’uti­lise afin de détr­uire une huma­nité qui cher­che déses­pérément sa cons­cience uni­ver­selle.

Le sen­ti­ment patrio­ti­que est passif et actif, est impulsé par les rites, par les dis­cours et les céré­monies. Mais aussi, il est le moteur de ces der­niers. Le patrio­tisme est la cons­cience égoïste de la tribu qui lui empêche l’évo­lution à un état de cons­cience uni­ver­selle : la cons­cience humaine. Le patrio­tisme est un des mythes les plus conso­lidés depuis les der­niers siècles. Par nature, le patrio­tisme n’est seu­le­ment que la confir­ma­tion quasi inno­cente de la perte de l’indi­vi­dua­lité au béné­fice d’un sym­bole arti­fi­ciel créé p ! ar la ten­dance humaine mil­lén­aire de la domi­na­tion d’une tribu sur les autres.

Maintenant, nous pou­vons dire qu’un pays peut-être une région cultu­relle plus ou moins définie - et tou­jours impré­cise -, que l’idée d’un pays possède des avan­ta­ges dans l’orga­ni­sa­tion admi­nis­tra­tive de la vie publi­que. D’accord. Mais le reven­di­qué sen­ti­ment patrio­ti­que, mél­ange de fana­tisme reli­gieux et d’uti­lité séculaire, avant tout, est la négation de tous les peu­ples qui n’adhèrent pas à ce patrio­tisme. Si je suis natio­na­liste, si je suis patrio­ti­que, je donne une prio­rité morale à un ensem­ble d’hommes et de femmes inconnus (mes com­pa­trio­tes) sur un ensem­ble plus ample d’inconnus (l’huma­nité). Je peux faire béné­ficier ma famille, ma ville, mon pays dans quel­que décision per­son­nelle. De fait, tou­jours nous aurons ten­dance à faire béné­ficier notre famille avant celle du voisin. Mais, je peux le faire de façon cons­ciente, et non me servir d’un men­songe afin de jus­ti­fier quel­que acte déli ! ctueux de cer­tains des intégrants de mon cercle affec­tif rap­pro­ché. Et le patrio­tisme est précisément cela : une condi­tion d’irréfl­ec­tivité. Pour être patriote je dois accep­ter un cer­tain degré d’acri­ti­que - sou­vent minime - sou­vent licen­cieux ; mais ce degré, si petit soit-il, est tout ce que possède de patriote un indi­vidu. Tout le reste est ce qu’il possède d’indi­vi­dua­lité. Cela ne nie pas que quelqu’un puisse res­sen­tir de « l’amour » pour un lieu concret, pour un pays, et qu’il puisse donner sa vie pour sa déf­ense. Un sen­ti­ment d’amour est irré­fu­table. Mais ce « donner sa vie par amour » ne signi­fie pas que la moti­va­tion des faits ne soit pas sou­te­nue par une erreur, une dupe­rie. L’amour est irré­fu­table, mais ce que fait l’amour, oui, peut l’être. Et pour que cet amour nous porte à la mort sans le pas­sage obligé d’une pro­fonde réflexion morale, un code inques­tion­na­ble est néc­ess­aire, une condi­tion de fana­tisme, l’anes­thésie d’un rite reli­gieux : le patrio­tisme. De cette façon, la stratégie la plus effec­tive du patrio­tisme consiste à s’ident ! ifier - entre autres choses - avec l’amour, c’est-à-dire, avec l’altruisme, quoi­que son objec­tif soit, para­doxa­le­ment, égoïste. C’est dire, au nom de l’altruisme, l’égoïsme ; au nom de l’union, la dis­cri­mi­na­tion.

Nous ne pou­vons le nier. Tout patrio­tisme signi­fie une dis­cri­mi­na­tion, un crédit que nous étendons à ceux qui par­ta­gent notre natio­na­lité , et nous le nions à ceux qui ne la par­ta­gent pas. Maintenant, pour­quoi ce crédit ? Ce crédit moral seul peut avoir une fonc­tion pro­phy­lac­ti­que, prétend éviter la cri­ti­que et le ques­tion­ne­ment envers ceux qui possèdent le béné­fice, l’alliance intéri­eure. Mais, c’est un crédit injuste, inhu­main, dis­cri­mi­na­toire, arbi­traire.

La réflexion est ques­tion­ne­ment, le ques­tion­ne­ment est doute, et le doute est tou­jours un obs­ta­cle aux intérêts d’autrui. Un soldat qui pense gas­pille inu­ti­le­ment ses énergies men­ta­les. Si peut-être il refuse d’aller à une guerre qu’il considère injuste, il rece­vra tout le poids de la loi, la prison ! , et la honte lapi­daire de « traître à la patrie ». Ce qui signi­fie, une fois de plus, que seul un groupe réduit - ayant des intérêts et du pou­voir - peut admi­nis­trer le signi­fiant de ce qu’est ou non un « patriote ». C’est-à-dire, qu’un patriote est quelqu’un qui ne ques­tionne pas, qui ne cri­ti­que pas. Le patriote idéal ne pense pas.

Je me reconnais comme uru­guayen. Je reconnais une vague région cultu­relle appelée Uruguay. Mais d’aucune façon je suis patriote. Je me refuse à être patriote comme je me refuse à rép­ondre à une race - autre arbi­traire his­to­ri­que de l’igno­rance humaine -. Je me refuse à m’injec­ter ce sen­ti­ment mili­ta­riste. Être patriote est confir­mer l’arbi­traire d’être né dans un lieu quel­conque de ce monde, niant le même droit à un afri­cain ou un asia­ti­que de mériter mon plus pro­fond res­pect, ma plus ferme déf­ense comme être humain. Depuis l’enfance, les ins­ti­tu­tions socia­les nous impo­sent ce sen­ti­ment. Il y a plu­sieurs années, un de mes per­son­na­ges, au moment de jurer de « donner sa vie pour son dra­peau », dans sa tendre enfance, cria ’’ je ne jure pas ’’, alléguant que ce ser­ment était inva­lide et inu­tile, que grâce à ce ser­ment les assas­sins et les cor­rom­pus pou­vaient rece­voir leur cré­di­bilité de bons citoyens, à l’égal de tout honnête tra­vailleur. Je suis d’accord avec mon per­son­nage. Pourquoi devrais-je aimer plus un com­pa­triote inconnu qu’un aus­tra­lien inconnu, ou plus qu’un inconnu por­tu­gais ? Pourquoi me fau­drait-il donner ma vie pour une région du monde au dét­riment d’une autre ? Pourquoi l’Uruguay devrait être plus sacré que le Congo ou Singapour ? Pourquoi devrais-je considérer mes com­pa­trio­tes plus frères qu’un algérien ou un mexi­cain ? Oui, je me sens cultu­rel­le­ment plus près d’un autre uru­guayen, nous par­ta­geons une his­toire, une façon de sentir le monde, de parler, de manger. Mais cela ne donne pas prio­rité à aucun de mes com­pa­trio­tes afin d’être considéré être plus humain que quel­conque autre indi­vidu.

Pour tout cela, et pour beau­coup plus, je ne suis pas patriote. Je ser ! ai patriote le jour où l’on reconnaîtra l’huma­nité comme unique patrie . Ainsi, sans dis­cri­mi­na­tions.

Traduit de l’espa­gnol par : Pierre Trottier, juillet 2004 Trois-Rivières, Québec, Canada

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