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L’Irak et la politique internationale américaine (2)

dimanche 19 septembre 2004, par Yves

(Deuxième partie d’un texte adopté par le congrès de l’Alliance for Workers Liberty en mai 2004)

32. On peut aussi penser que les Etats-Unis finiront par assurer la transition selon leurs désirs. Dans certaines situations historiques, l’occupation militaire américaine a abouti à la création de démocraties bourgeoises prospères et qui fonctionnent, comme cela a été le cas en Europe et au Japon après la Seconde Guerre mondiale. A Taiwan et en Corée du Sud, l’occupation américaine a d’abord amené la formation de régimes autoritaires dominés par les militaires, dont la pérennité a reposé sur la base sociale fournie par des réformes agraires radicales, puis, au bout de plusieurs décennies, par l’évolution vers la démocratie bourgeoisie.

Ces comparaisons ont bien sûr leurs limites : ces pays n’ont connu rien de comparable à la « résistance » irakienne actuelle ; l’étendue des destructions et la taille des économies qui en ont souffert étaient bien plus importantes. Mais, à la fin des années 40, les marxistes pensaient que les vainqueurs de 1945 seraient incapables de créer autre chose que de nouvelles dictatures et ils se sont trompés. Nous ne devrions pas commettre la même erreur. Le Congrès américain a accepté de débloquer 87 milliards de dollars pour reconstruire l’Irak. Même si elle est considérable, cette somme sera certainement insuffisante. Essayer d’imposer une sorte de Plan Marshall en Irak pose des problèmes politiques non négligeables mais c’est l’intérêt des Etats-Unis de « stabiliser » - à leur manière - le Moyen-Orient.

32a. Quelle soit l’option choisie par les Etats-Unis, les luttes pour les revendications démocratiques (Assemblée constituante, liberté de la presse, droit de réunion, formation d’organisations politiques et syndicales, droits des femmes, etc.) joueront un rôle important pour créer un espace politique permettant à la gauche, aux organisations démocratiques et ouvrières d’exister et pour construire une campagne de soutien en leur faveur. Dans les entreprises, la question du contrôle ouvrier s’est déjà posée dès la fin de la guerre. Les organisations de gauche et démocratiques ont donc raison de poser des revendications aux autorités d’occupation, plutôt que de se contenter de réclamer leur « départ ».

33. Même si l’impérialisme américain réussit à instaurer la démocratie bourgeoise en Irak, ou dans un autre pays, nous ne le soutiendrons pas politiquement. Même s’ils accomplissent leurs promesses (comme celles qu’a faites Bush lors de sa dernière visite en Grande-Bretagne) de s’opposer aux régimes tyranniques, nous ne les soutiendrons pas politiquement - et nous incitons la classe ouvrière à faire de même. De toute façon, s’ils ne trouvent pas une solution, les Etats-Unis ne se contenteront pas de se tourner vers des alliés comme la famille royale saoudienne ou le gouvernement égyptien. Mais nous ne prétendons pas stupidement qu’aucun changement démocratique, qu’aucun progrès d’aucune sorte, n’est possible sous l’hégémonie américaine. Nous souhaitons rassembler et armer politiquement la classe ouvrière de la région et du monde, quels que soient les changements politiques qui se produiront.

34. Comme nous l’avons noté auparavant, au cours des derniers mois, un changement politique majeur s’est produit : la direction chiite religieuse autour de Sistani exige désormais la tenue d’élections. Sistani n’est pas favorable à un régime théocratique comme celui de l’Iran ; il n’est pas un islamiste militant comme Muqtada al-Sadr. Néanmoins, c’est un dirigeant religieux, et un gouvernement composé des partisans de Sistani ne constituerait pas une solution de rechange démocratique à l’occupation.

35. Nous soutenons l’appel à des élections libres. Les révolutionnaires et les organisations de la classe ouvrière doivent contester le terrain actuellement occupé par la direction chiite, et se présenter comme des champions de la démocratie directe à l’échelle nationale.

36. Nous soutenons la tenue d’élections libres, et avertissons la classe ouvrière : celle-doit en effet se préparer à lutter contre un gouvernement qui serait majoritairement composé des partisans de Sistani. Nous ne nous opposons pas à ces élections sous prétexte qu’un gouvernement favorable à Sistani risque d’en être la conséquence.

37. La classe ouvrière irakienne était une force décisive dans les années 50, sous la domination politique du Parti communiste. Le PC a été écrasé par le coup d’Etat de 1963 qui renversa Kassem et amena le Baas pour quelque temps au pouvoir. Le Baas reprit le pouvoir en 1968 et cette fois ne le lâcha plus. Les activités indépendantes de la classe ouvrière furent écrasées en 1963 et ne ressuscitèrent plus jamais. Le PC a survécu et honteusement participé à un gouvernement de « coalition » avec le Baas au début des années 70. Puis le Baas expulsa les communistes du gouvernement et les contraignit à s’exiler. (Jusqu’à la chute de Saddam Hussein, on pensait généralement que le PC était définitivement discrédité ; apparemment cela ne semble pas être le cas.) La dictature du Baas a sauvagement réprimé la classe ouvrière, en arrêtant, torturant et tuant les militants syndicaux et politiques.

38. La chute de la dictature en 2003 a posé des questions immédiates à la classe ouvrière irakienne, au niveau politique et économique : le chômage de masse, le non-paiement des salaires, la destruction des installations de santé publique, etc., ainsi que les questions de la démocratie, des droits des femmes, etc. Après quarante années de répression, il n’est pas étonnant que l’activité de la classe ouvrière, sous la forme de syndicats, ait pris un certain temps pour renaître.

39. Un certain nombre de grèves et d’initiatives syndicales ont eu lieu en Irak, même si les médias ne s’en sont pratiquement pas fait l’écho : grèves, sit-in à Bassorah, dans certains puits de pétrole, à Bagdad, etc. La plus importante semble être la création de la Fédération des syndicats d’Irak (IFTU) dont le siège à Bagdad a été attaqué et fermé par les autorités militaires en décembre 2003. Cette fédération semble être soutenue par le Parti communiste, qui a un représentant dans le Conseil provisoire de gouvernement, et qui donc fait pression pour que la Fédération des syndicats d’Irak soit reconnue, d’une façon ou d’une autre.
Mais il existe des syndicats indépendants, dont les plus importants sont liés au Parti communiste-ouvrier d’Irak (PCOI). L’Union des chômeurs d’Irak (UUI) prétend avoir des dizaines de milliers de membres. La Fédération des commissions de travailleurs (2) et des syndicats d’Irak semble être un rassemblement de syndicats dont certains sont indépendants du Parti communiste-ouvrier d’Irak.

40. Ce mouvement ouvrier commence seulement à émerger après des décennies de dictature et doit faire face à de nombreuses difficultés : une partie des ouvriers irakiens identifient les « syndicats » avec l’ancien régime baasiste, qui leur avait imposé des syndicats jaunes ; de plus, le fait que le régime et son parti dominant se soient prétendus « socialistes » pendant des décennies pose également un problème.

41. Notre principale tâche est de construire la solidarité avec ce mouvement ouvrier. Nous avons commencé à travailler dans ce sens mais nous devons intensifier nos efforts et coordonner cette activité à l’échelle nationale.

42. Le Parti communiste-ouvrier d’Irak apparaît comme la principale - en fait la seule - force d’« extrême gauche » en Irak. Lié à son « parti frère » iranien, le Parti communiste-ouvrier d’Iran, il a connu une trajectoire très différente de la gauche révolutionnaire à l’échelle internationale. Le PCOI ne vient ni du stalinisme, ni du trotskysme (Mansour Hekmat, le « dirigeant » défunt du Parti communiste-ouvrier d’Irak et du Parti communiste-ouvrier d’Iran, a participé au Revolutionary Communist Group de David Yaffe dans les années 70. Mais la théorie du « communisme-ouvrier » considère que le trotskysme n’est qu’une variante du stalinisme.) Leurs initiatives, comme celle de créer l’UUI (Syndicat des chômeurs d’Irak) sont positives et ils attirent sans doute dans leurs rangs certains des meilleurs militants d’Irak. Ils semblent cependant avoir des conceptions rigides et sectaires ; et le PCOI d’Iran est considéré avec suspicion par les autres groupes révolutionnaires iraliens (pendant une période le PCOI a partagé une station de télévision avec un groupe favorable au shah). Nous continuerons à discuter avec eux, mais notre solidarité ne se manifestera pas exclusivement envers eux ou leurs initiatives.

43. En 2003, la résolution de notre Congrès précédent affirmait : « Nous exprimerons notre opposition à la politique coloniale ou à un gouvernement fantoche en avançant des slogans favorables à l’autodétermination et aux droits démocratiques du peuple irakien et hostiles à toute imposition d’un régime politique, en plus de nos slogans antérieurs tels que « Non à la guerre », « Arrêtons la guerre », etc. Etant donné que cette guerre aboutira, d’une façon ou d’une autre, à la conquête américaine de l’Irak nous voulons que les troupes quittent le pays dans pratiquement toutes les situations immédiatement envisageables ; "Troupes hors d’Irak" peut devenir un slogan essentiel en cas de résistance populaire de masse. » En fait, à cause de la situation beaucoup plus complexe décrite ci-dessus (points 23-25), cette analyse était inadéquate. Nous sommes pour que les troupes s’en aillent, mais le slogan « Troupes hors d’Irak », s’il devait résumer notre politique, impliquerait clairement la « victoire de la résistance », qui est politiquement réactionnaire, ou une indifférence totale vis-à-vis de la probabilité d’une guerre civile.

44. Nous n’appelons bien sûr pas les troupes à rester, et il n’est pas question que nous soutenions politiquement l’occupation. Nous sommes pour la fin de l’occupation. Mais nous nous concentrons sur la construction d’un mouvement de solidarité avec les forces ouvrières, démocratiques et laïques qui doivent remplacer l’occupation.

45. Nous réexaminerons cette analyse en fonction de l’évolution de la situation en Irak.

46. Nous nous opposons aux groupes de gauche et d’extrême gauche qui veulent construire un mouvement centré uniquement sur la fin de l’occupation, le départ immédiat des troupes ou (pire encore) le soutien explicite à la « résistance » réactionnaire, comme s’il s’agissait d’une lutte anti-impérialiste.

47. Les campagnes de solidarité avec le mouvement ouvrier qui effectue ses premiers pas en Irak doivent être aussi ouvertes à ceux qui ont soutenu la guerre et soutiennent l’occupation. L’accord sur la question de la fin de l’occupation ne doit pas être une condition indispensable pour une campagne de solidarité. Le mouvement ouvrier irakien a besoin d’une aide pratique, aide qui vienne, en premier lieu, des militants ouvriers d’autres pays .la Fédération des syndicats d’Irak (contrôlée par le Parti communiste irakien), le Syndicat des chômeurs et l’Union des commissions de travailleurs et syndicats d’Irak (liés au Parti communiste-ouvrier d’Irak) se sont tous deux opposés à la guerre. La position de la Fédération des syndicats d’Irak sur l’occupation est plus ambivalente.

48. L’AWL soutient le droit à l’autodétermination des peuples d’Irak, l’indépendance de ce pays. L’Irak doit être dirigé par les Irakiens eux-mêmes. Nous souhaitons des élections libres pour convoquer une Assemblée constituante, et adopter une Constitution démocratique et laïque.

49. Le peuple kurde a le droit à l’autodétermination. Les droits démocratiques des autres minorités nationales (Turkomans, Assyriens) doivent être garanties. Et la liberté religieuse doit être assurée, mais dans le cadre d’une séparation totale entre la religion, d’un côté, les systèmes juridique et éducatif, de l’autre. Nous défendons l’égalité et la liberté totales des femmes, ainsi que toutes les revendications démocratiques.

50. Nous sommes opposés au démembrement de l’Irak en plusieurs cantons sunnites ou chiites, et contre toute institutionnalisation des identités religieuses, sunnites, shiites, etc.

51. Nous dénonçons les plans américains qui souhaiteraient diviser l’Irak en plusieurs cantons sunnites, chiites et kurdes. Notre soutien à l’autodétermination kurde (et y compris à l’autonomie s’ils le désirent) n’a rien de commun avec les plans impérialistes.

52. Le dernier conflit a créé un puissant mouvement international contre la guerre, marqué par des manifestations de masse à New York, Rome, Barcelone, Londres, etc., en février 2003. Ce mouvement disparate et incohérent comprenait des bourgeois libéraux, des islamistes, des pacifistes, etc. Une fraction significative de ce mouvement était cependant liée au mouvement altermondialiste qui a émergé au cours des dernières années. (Par exemple, le Forum Social Européen qui s’est tenu à Florence en 2002 a culminé dans une gigantesque manifestation antiguerre où Rifondazione comunista a joué un rôle prééminent ; le Forum social mondial a exprimé son opposition à la guerre et à l’occupation.)

De nombreux syndicalistes de gauche, de la coalition US Labour Against the War à des syndicats indépendants en Indonésie, se sont opposés à la guerre. Cependant, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, certains groupes d’extrême gauche défendent une politique grossièrement anti-américaine. Ils reprennent ainsi certains aspects de l’idéologie stalinienne en soutenant des tyrans « anti-américains » (Saddam, les talibans, Milosevic), tout comme les vieux staliniens avaient l’habitude de soutenir Moscou en toutes circonstances. Ces groupes d’extrême gauche (le Socialist Workers Party en Grande-Bretagne, le Workers World Party/ANSWER aux Etats-Unis) ont dominé l’organisation centrale du mouvement antiguerre au point de fixer le choix de ses alliés, l’identité des intervenants à la tribune des manifestations et des meetings, etc. En Grande-Bretagne, la Stop the War Coalition a construit une alliance avec la Muslim Association of Britain, cache-sexe des Frères musulmans.

53. Malgré ces forces politiques, l’impulsion fondamentale du mouvement antiguerre - la volonté, y compris chez de nombreux jeunes radicalisés pour la première fois, de protester contre la façon dont le monde est géré et contre les dirigeants réactionnaires des Etats les plus puissants de la planète - était positive. Il faut analyser le mouvement antiguerre dans le contexte des défaites antérieures, de l’isolement des révolutionnaires, du recul de la lutte des classes. Les manifestations de masse traduisaient un certain renouveau du militantisme de base et de la protestation radicale. Ce renouveau s’est effectué de manière confuse. Mais il aurait été absurdement sectaire de s’en tenir éloigné et de le critiquer de l’extérieur. L’AWL a eu raison de participer au mouvent antiguerre et de contribuer à sa construction.

Nous avons été exclus du comité dirigeant de la Stop the War Coalition, mais nous avons eu raison de participer aux groupes antiguerre locaux ; en fait, nous avons parfois, et dans certains endroits, eu tort de nous tenir à l’écart de tels groupes, en laissant notre dégoût pour la politique du SWP nous empêcher de nous battre aux côtés de militants de base influencés par ce parti.

54. Une grande hostilité et une grande méfiance se sont exprimées contre le gouvernement de Blair sur la question des armes de destruction massive, hostilité et méfiance qui ne s’était pas manifestées aussi puissamment, au moins depuis les années 1990. Une question de démocratie élémentaire se posait : le gouvernement britannique a poussé le pays à entrer en guerre en invoquant principalement l’existence d’armes de destruction massive et la réalité de leur menace ; il est évident que les renseignements fournis par les services secrets étaient faux. Il semble également que Blair n’ait autorisé une enquête sur ces informations mensongères que parce que Bush a été lui aussi forcé de le faire. Sur le plan démocratique, nous exigeons que nos dirigeants élus soient comptables de leurs actes.

55. Nous sommes intervenus dans le mouvement en avançant le mot d’ordre « Non à la guerre, non à Saddam » et dans la perspective du « troisième camp » (3). Nous avons essayé d’organiser internationalement des forces opposées à la fois à la guerre et à la dictature. Nos tracts et nos banderoles ont été bien reçus durant les manifestations. La tournée de meetings que nous avons organisée contre la guerre a attiré un nombre non négligeable de spectateurs. Le nombre de contacts que nous avons pris et de militants que nous avons recrutés est infime, comparé à la taille des manifestations. C’est en partie pour les mêmes raisons que les autres groupes d’extrême gauche, y compris le SWP qui était l’organisateur de la Stop the War Coalition, ont peu recruté. Depuis presque vingt ans, les luttes ouvrières n’ont pas atteint une taille suffisante pour montrer le pouvoir du prolétariat de changer la société.

De plus, il est difficile d’exhumer le vocabulaire révolutionnaire enseveli sous les ruines des Etats staliniens qui en ont abusé. Une infime minorité des nouveaux militants antiguerre étaient donc prêts à rejoindre immédiatement les groupes révolutionnaires. Nous avons aussi commis des erreurs qui auraient pu être évitées : un trop grand scepticisme provenant de nos nombreux conflits avec la culture dominante dans la pseudo-gauche ; nous avons aussi tardé à comprendre que, pour développer des contacts et une périphérie militante actuellement, nous devons employer des méthodes très différentes de celles que nous avons déployées réussi dans le passé au sein des cercles clairement définis des organisations de jeunesse du Parti travailliste, chez les étudiants travaillistes, etc.

56. Le mouvement antiguerre a rapidement décliné après la victoire américano-britannique, et ses activités se sont ralenties beaucoup plus vite qu’on aurait pu s’y attendre. Cela est, peut-être, en partie dû au caractère défensif de ce mouvement : de nombreuses personnes ont manifesté simplement parce qu’elles voulaient au moins faire un geste d’opposition face au rouleau compresseur de l’hyperpuissance américaine et au néolibéralisme international favorable à la toute-puissance du marché. Mais elles ne croyaient absolument pas possible de mener une activité politique soutenue pour changer le monde. Durant les années 60, par contre, il existait, dans les mouvements contre la guerre du Vietnam, le sentiment assez répandu que l’on faisait partie d’une révolte de masse qui avait déjà remporté certaines victoires (les révolutions coloniales) et qui pourrait en remporter d’autres.

Les participants aux mobilisations de l’année dernière ont dû être désorientés, à un degré ou un autre, quand, malgré les beaux discours de la Stop the War Coalition, nombre de ses arguments ont été réfutés par les événements. Bagdad n’a pas été la répétition de Stalingrad ; la guerre s’est terminée réapidement ; les Irakiens se sont réjoui de la chute de Saddam, etc. Les manifestations contre Bush en novembre 2003 ont cependant montré l’existence et la persistance d’un milieu diffus, dont de nombreux jeunes, opposé, d’un point de vue de gauche, au néolibéralisme, à la guerre, et à la destruction de l’environnement pour le seul profit.

57. Nous avons une tâche difficile par rapport à ce milieu large. D’une part, dans la mesure où il reflète une véritable radicalisation, particulièrement de la jeunesse, il est extrêmement positif, et représente un milieu dans lequel nous voulons et avons besoin de gagner de l’influence. D’autre part, certains aspects de notre « sensibilité » politique sont radicalement opposés à l’idéologie de la majorité des cadres du mouvement antiguerre, non seulement les militants du SWP, mais aussi les cercles plus larges formés par les livres de Michael Moore, John Pilger et Tariq Ali. Nous rejetons l’anti-impérialisme incohérent, c’est-à-dire les sentiments anti-américains et anti-israéliens primaires d’une bonne part de ce milieu. Notre tâche est de gagner des militants à une activité régulière en direction de la classe ouvrière. Notre campagne No Sweat peut y contribuer.

Nous devons aussi débattre patiemment et régulièrement de questions fondamentales : la centralité de la politique de classe, la nature de l’impérialisme, la nature de l’islamisme, etc.

58. Une grande partie de nos positions sont beaucoup moins éloignées des couches larges de militants que des cercles fermés de l’extrême gauche. En construisant un mouvement de solidarité avec le mouvement ouvrier naissant en Irak, nous cherchons à atteindre les couches les plus larges possibles du mouvement ouvrier, du mouvement pour une justice globale, etc. Construire une telle solidarité nous permettra de mettre en œuvre une approche de la politique révolutionnaire fondée sur la classe ouvrière et la lutte de classe, aux antipodes du populisme et de l’anti-américanisme primaire de groupes comme le SWP.

(Mai 2004)

1. Cette position de l’AWL est liée à son héritage trotskyste. Si ces camarades perçoivent clairement les limites du nationalisme kurde ils ont, semble-t-il, des réticences à aller jusqu’au bout de leurs critiques. Il en est de même pour leur soutien éventuel à un mouvement de libération nationale « vraiment représentatif » en Irak : ils ne voient pas que la première tâche de ce mouvement, s’il naissait, serait de massacrer la gauche irakienne, comme l’ont fait les staliniens et les nationalistes dans tous les pays où ils ont pris le pouvoir, de la Chine à Cuba en passant par le Vietnam. (Ni patrie ni frontières).

2. On traduit souvent workers councils par « conseils ouvriers » or, ce terme pourrait faire penser à l’existence de soviets en Irak, ce qui n’est malheureusement pas le cas. Il s’agit en fait d’organismes locaux regroupant des travailleurs de plusieurs petites entreprises, organismes apparus d’abord dans le Kurdistan irakien après sa « libération » par les peshmergas et l’armée américaine après 1991 puis dans le reste de l’Irak en 2003. (Ni patrie ni frontières).

3. Le « troisième camp » est, pour l’AWL, celui des travailleurs, de la révolution socialiste, les deux autres étant celui de l’impérialisme et de la bureaucratie stalinienne. Ce concept a été mis en avant par des dissidents trotskystes américains qui voyaient dans l’URSS, les démocraties populaires, la Chine, le Vietnam et Cuba des sociétés « collectivistes bureaucratiques » où régnait une exploitation aussi criminelle que celle des sociétés capitalistes (Ni patrie ni frontières).