Accueil > Ni patrie ni frontières > Worker’s Liberty > L’Irak et la politique internationale américaine (1)

L’Irak et la politique internationale américaine (1)

dimanche 19 septembre 2004, par Yves

Texte adopté par le congrès de l’Alliance for Workers Liberty (Grande-Bretagne) en mai 2004

1. L’AWL s’est opposée à la guerre dirigée par les Etats-Unis contre l’Irak en mars-avril 2003 en raison du bilan historique et de la nature des impérialismes américain et britannique. Notamment parce que :

a) Ces forces ne pouvaient détruire le régime despotique baasiste sans causer d’énormes pertes chez les civils.

b) Elles étaient incapables d’instaurer la démocratie en Irak et leur intervention risquait de pousser le pays, à long terme, dans une spirale réactionnaire et un bourbier inextricable.

c) Les buts de guerre américains étaient principalement liés aux intérêts (impérialistes) économiques et géopolitiques des Etats-Unis, plutôt qu’à la liberté et au bien-être des peuples d’Irak.

d) Le cadre mondial de cette guerre était celui de l’impérialisme du libre échange, ou, selon l’expression d’Ellen Wood, de l’ « empire du capital ». Cette forme de domination des faibles par les forts se distingue de l’impérialisme colonial qui a atteint son apogée entre les années 1880 et la Seconde Guerre mondiale. Elle opère à travers les mécanismes du marché. Le fonctionnement de ces mécanismes est façonné et régulé par un réseau d’institutions étatiques et interétatiques dominé par les cartels des Etats les plus puissants et verrouillé par l’hyperpuissance américaine.

2. La guerre en Irak a été lancée par l’administration américaine, soutenue par Tony Blair. Cette administration a entrepris une action unilatérale, méprisant ouvertement les structures multilatérales (Nations unies, etc.) créées depuis la Seconde Guerre mondiale. Les secteurs dominants de la classe dirigeante américaine considèrent que la puissance militaire des Etats-Unis doit s’affirmer de manière unilatérale si elle veut efficacement façonner et policer « l’empire du capital » mondial (et dans la foulée s’emparer des fruits les plus juteux pour les intérêts américains). D’autres Etats capitalistes puissants, notamment ceux de l’Union européenne, partagent la vision stratégique de l’ « empire du capital ». A l’usage de la force militaire par les Américains, ils opposent la voie des négociations, consultations, pressions diplomatiques et économiques, etc., qui leur accorderait davantage d’atouts. Plusieurs puissances de l’Union européenne (Grande-Bretagne, Espagne, Italie, Pays-Bas) ont cependant décidé que le moindre mal, de leur point de vue, était de s’allier avec les Etats-Unis. La France et l’Allemagne se sont opposés à la guerre des Etats-Unis en Irak (de façon limitée : le gouvernement allemand n’a jamais tenté d’empêcher les Américains d’utiliser leurs bases en Allemagne pendant la guerre). Cette opposition reflétait des tensions fondamentales entre l’hyperpuissance américaine et l’Union européenne. Ces tensions continueront à se manifester.

Néanmoins, l’administration américaine est obligée de revenir à une position plus multilatéraliste en raison de ses difficultés en Irak ; et l’hégémonie américaine est indétrônable dans un avenir proche. La guerre avec l’Irak ne provenait pas d’un conflit par personnes interposées entre l’euro et le dollar, mais constituait un exercice d’entraînement pour l’hyperpuissance américaine.

3. La guerre a été officiellement déclenchée pour deux raisons : l’Irak était censé posséder des armes de destruction massive et entretenir des liens avec Al Quaeda. Aucune de ces deux assertions n’a pu être démontrée. Il en résulte un grand scepticisme, à l’échelle internationale, et y compris aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, à propos des raisons profondes de la guerre. Bush et ses collaborateurs - ainsi que Blair, malgré ses tentatives d’enjoliver les buts de guerre - croyaient probablement à une partie de leurs arguments concernant les armes de destruction massive ; et, s’ils savaient que leurs informations étaient totalement fausses et qu’ils n’allaient pas trouver la moindre arme de destruction massive, ils ont mené une politique totalement et inexplicablement stupide. Néanmoins les armes de destruction massive et Al Qaeda n’ont jamais été qu’un « prétexte », pas une vraie raison (« une raison bureaucratique », comme l’a dit Rumsfeld) pour cette guerre.

4. L’aile droite de l’administration américaine, en particulier les « néo-conservateurs », agitait depuis longtemps l’idée d’un « changement de régime » en Irak. Depuis les origines de l’industrie pétrolière mondiale, les grandes puissances internationales (Grande-Bretagne, hier, Etats-Unis aujourd’hui) surveillent attentivement tout ce qui se passe dans le Golfe. En 1980, le gouvernement américain a adopté la « doctrine Carter », selon laquelle les Etats-Unis doivent intervenir pour empêcher toute autre puissance de dominer le Golfe. Après l’invasion du Koweit par Saddam Hussein en 1990, les Etats-Unis ont craint que l’Irak ne devienne l’impérialisme régional dominant. Durant les années 90, leur politique a consisté, en utilisant l’arme des sanctions, à affaiblir et contenir l’Irak, et à préparer des conditions favorables à une révolution de palais qui permettrait à un général docile de remplacer Saddam Hussein. Des membres plus culottés ou imprudents de la classe dirigeante américaine affirmaient qu’il fallait envoyer des troupes américaines. Les horribles attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont créé, dans l’opinion publique américaine, un consensus suffisant pour appliquer l’option belliciste ; la guerre rapide et victorieuse en Afghanistan a encore accéléré ce processus.

Les stratèges américains craignaient que la stratégie consistant à « contenir » Saddam Hussein ait échoué et que, à moyen terme, l’Irak puisse de nouveau constituer une puissance locale non négligeable dans une région ayant une importance stratégique vitale. L’Irak possède en effet les réserves de pétrole les plus importantes au monde, après l’Arabie Saoudite - ce dernier pays étant un solide allié pour les Américains mais il traverse en ce moment une crise interne qui le déstabilise.

5. De plus, les stratèges (et/ou les idéologues) américains ayant une vision à plus long terme croyaient que l’état chaotique du Moyen-Orient favorisait les groupes terroristes islamistes qui avaient directement attaqué les Etats-Unis. Ils ont décidé de « résoudre » la question moyen-orientale, ce qui pour eux signifie d’abord s’attaquer à l’Irak, à l’Iran (deux pays qui, selon George Bush, font partie de l’« Axe du mal » avec la Corée du Nord) et à la Syrie, mais ils veulent aussi traiter le conflit israélo-palestinien. Ces stratèges - principalement ceux qui se sont organisés autour du « Projet néo-conservateur pour un nouveau siècle américain » - pensent que la diffusion des « valeurs américaines » à l’échelle mondiale représente la mission centrale de la politique extérieure des Etats-Unis.

5a. Dans le cadre de leur projet pour refaçonner et stabiliser le Moyen-Orient, les Etats-Unis ont proposé une « feuille de route » pour le problème israélo-palestinien. Ils veulent également susciter des changements politiques dans d’autres pays de la région, notamment en Syrie. Etant donné leurs difficultés actuelles en Irak, il est probable que, pour le moment, ils éviteront des décisions risquées et se contenteront d’exercer des pressions diplomatiques et économiques limitées, comme celles dont ils prétendent qu’elles ont réussi en Lybie. Ils ont laissé en plan la « feuille de route » concernant Israël et la Palestine, au moins pour un temps. Il est peu probable que les Etats-Unis entrent en guerre bientôt contre la Syrie et l’Iran, contrairement à ce que beaucoup de militants anti-guerre ont prétendu. Si nous tenons compte des événements qui l’ont suivie, la guerre de 2003 en Irak s’est déroulée beaucoup plus mal pour les Etats-Unis que les trois précédentes (1991 Koweit, 1999 Kossovo, 2001 Afghanistan) . Ces guerres étaient d’un type inédit dans l’histoire mondiale car elles avaient procuré une victoire définitive aux Etats-Unis sans que ceux-ci aient pratiquement subi la moindre perte. La classe dirigeante américaine ne voudra pas s’engager rapidement dans une autre guerre comme celle d’Irak. Il ne s’ensuit pas que les Etats-Unis n’enverront plus de bombes et de missiles contre d’autres pays, et qu’ils se contenteront désormais de simples menaces ou de manœuvres d’intimidation. Et on ne peut non plus en déduire qu’ils abandonneront, ni qu’ils puissent abandonner sans risques leur projet d’imposer une politique néo-libérale pour remodeler le Moyen-Orient.

6. Nous étions opposés à la dictature du Baas en Irak et partisans de son renversement - par la classe ouvrière et les peuples d’Irak. Comme l’affirmait une résolution de notre congrès l’année dernière : « Quelle que soit l’hypocrisie de Bush, le régime de Saddam est vraiment l’un des plus sinistres régimes terroristes existants. Sa nature ne changerait pas si les Etats-Unis envahissaient ou conquéraient l’Irak. La résistance de Saddam Hussein contre les Etats-Unis ne serait pas motivée par la défense du droit des peuples irakiens à l’autodétermination, mais par le besoin de préserver son régime, et de perpétuer sa répression contre les Kurdes et les autres minorités. Nous nous opposons aux projets bellicistes américains, non pas parce que nous soutenons le régime irakien, mais au nom de la démocratie internationale et de la solidarité prolétarienne internationale. » Un an plus tard, maintenant que le régime de Saddam est tombé, notre position n’a pas changé sur ce point.

7. La guerre a causé apparemment moins de morts que nous le craignions ou que beaucoup d’organisations humanitaires et autres le prédisaient. (Il est en tout cas certain que le régime de Saddam Hussein a causé bien plus de morts.) Mais nous avions raison de ne pas avoir confiance dans les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. En tant que révolutionnaires, nous n’avons pas à calculer le pourcentage de pertes acceptables dans ce type de conflit. Au moment de la guerre totale, les pertes ont été relativement limitées uniquement parce que les troupes d’élite du régime baasiste se sont rapidement effondrées. Et il est maintenant clair que beaucoup de ceux qui ont cessé si rapidement de se battre l’ont fait dans le but de conserver leurs forces pour une guérilla ultérieure. La guerre américaine contre cette guérilla a tué et tuera encore des milliers de civils irakiens. De nombreux partisans de la guerre soulignent que des groupes d’opposition irakiens ont aussi soutenu les Américains. C’est par exemple l’argument de la parlementaire travailliste Ann Clwyd, qui soutient depuis longtemps la lutte des Kurdes. Mais les autres groupes d’opposition et certains individus ne soutenaient pas cette guerre. L’opposition irakienne n’était pas unanime et une grande partie des partisans de la guerre appartenaient à des forces bourgeoises, politiquement corrompues.

8. Le régime baasiste a été renversé par les forces américano-britanniques en avril 2003. Nous nous réjouissons de la chute du régime, quels que soient ceux qui l’ont abattu.

9. Nous nous opposons à l’occupation de l’Irak par les forces américano-britanniques ; mais nous n’établissons aucune équivalence entre l’occupation actuelle et la dictature de Saddam Hussein. Au niveau des libertés démocratiques, il est évident que la situation est meilleure qu’avant. Il existe de nombreux journaux, des partis politiques, des manifestations (sur lesquelles on ne tire pas), etc. Cette situation est fragile et nous ne soutenons politiquement ni la guerre ni l’occupation. Mais, pour dire les choses crûment, si nous avions dû choisir le moindre mal, le moindre mal a gagné la guerre. Mais c’est un mal.

10. Certains conseillers avaient suggéré à l’administration américaine que la population se soulèverait pour soutenir les armées de l’envahisseur, spécialement dans le Sud à majorité chiite. Cela ne s’est pas produit. La majorité de la population est restée passive pendant la guerre et cette attitude s’est perpétuée depuis lors, même si la vague des manifestations de masses lancées par l’ayatollah Sistani en janvier 2004 représente un changement significatif de la part de la majorité chiite. La résistance militaire était le fait des forces armées de l’Etat baasiste et de ses supplétifs paramilitaires (« Fedayyin de Saddam », etc.). Ces forces militaires ont été rapidement écrasées et se sont « dissoutes » dans la population sans se rendre formellement.

11. La principale exception à ce schéma a été les Kurdes dont les peshmergas ont combattu les forces américaines.

12. La chute de la dictature baasiste a provoqué une désintégration sociale rapide - pillages, croissance massive du chômage, etc. L’infrastructure de base du pays - services de santé, eau, électricité, essence, etc. - a été ravagée par des années de guerre et de sanctions et, à la fin de la dernière guerre, se trouvait sur le point de s’effondrer. Un an plus tard, la plupart de ces éléments d’infrastructure ne fonctionnent toujours pas de façon satisfaisante.

12a. L’insécurité a grandement augmenté - le nombre de meurtres, d’enlèvements, de viols, etc., a grimpé en flèche - de sorte que les Irakiens affirment régulièrement que leur principale préoccupation actuelle est le manque de sécurité personnelle. A cela vient s’ajouter l’insécurité provoquée par les révoltes contre les troupes d’occupation, les bombes qui tuent des civils, les attentats-suicides, etc.

13. De nombreux conseils et experts universitaires proches du Pentagone pensent que l’administration américaine a bien planifié la guerre mais mal préparé la « paix ». Son premier « administrateur civil », un général retraité proche des « néo-conservateurs » a été renvoyé ; plusieurs plans pour instaurer un régime autonome et la démocratie en Irak ont été abandonnés ou modifiés.

14. Pendant la plus grande partie de la décennie précédente, la politique américaine visait à provoquer un « changement de régime » en s’appuyant sur l’opposition bourgeoise. Mais cette politique a échoué et s’est terminée par un désastre. La majorité de l’administration américaine, à partir de 2003, était devenue hostile aux principales forces d’opposition. De plus, plusieurs opposants ont fourni aux Etats-Unis des renseignements totalement faux - notamment sur l’importance du soutien populaire à l’invasion et à l’occupation et sur l’existence et l’emplacement des armes de destruction massive.

15. Pour les forces d’occupation américaine, créer un gouvernement irakien crédible est devenu une tâche à la fois urgente et difficile. Le Conseil provisoire de gouvernement, formé en juin par Paul Bremer, a en fait réussi à unir la plupart des principaux groupes d’opposition : le Congrès national irakien (d’Ahmed Chalabi), groupe qui avait été choyé par le Pentagone et les néo-conservateurs américains durant les années 90 ; le Mouvement de l’Entente nationale irakienne d’Ayad Alawi, un ex-baasiste ; le Conseil suprême pour la révolution islamique (SCIRI), soutenu par l’Iran et qui dispose d’une milice importante ; le Parti communiste irakien ; le Hezbollah, mouvement islamiste implanté chez les Arabes des Marais lourdement persécutés par Saddam Hussein ; et les deux partis nationalistes kurdes, le PDK et l’UPK. Les 25 membres du Conseil provisoire de gouvernement incluaient aussi plusieurs personnalités importantes.

16. Le Conseil provisoire de gouvernement, organisme non élu, a été créé par les forces d’occupation américaines (l’Autorité provisoire de la Coalition) pour refléter davantage les différents groupes ethniques et religieux en Irak (chiites, kurdes, turcomans, assyriens et sunnites) que les groupes politiques (par exemple, le représentant du Parti communiste est officiellement membre du conseil en tant que chiite). Cette politique a donc exacerbé ces divisions.

17. Une grande part des membres du Conseil n’ont pas de base sociale réelle en Irak, la plupart étant en effet des anciens exilés. Le Conseil provisoire de gouvernement s’est révélé particulièrement inefficace et a souffert de l’absentéisme de ses membres, critiqués pour leur volonté de s’enrichir personnellement. Beaucoup d’entre eux s’opposent à la tenue d’élections libres parce qu’ils savent que peu de gens voteront pour eux.

18. Les deux principaux partis kurdes (le PDK et l’UPK), tous deux représentés dans le Conseil provisoire de gouvernement, sont très différents. Il s’agit de véritables partis de masse, même s’ils comptent de puissants éléments tribaux et qu’ils ont conclu à plusieurs reprises des alliances avec les forces réactionnaires : le gouvernement iranien (celui du shah puis de la République islamique) et Saddam Hussein lui-même. Ils ont soutenu la guerre américano-britannique en partie parce qu’ils voulaient se débarrasser de Saddam Hussein, responsable de la mort de milliers de Kurdes, mais aussi parce qu’ils souhaitaient être inclus dans l’inévitable pax americana. Ils ont accepté de faire partie du Conseil provisoire de gouvernement pour les mêmes raisons. Si nous ne soutenons pas politiquement les partis nationalistes kurdes, nous ne les dénonçons pas pour leur participation au Conseil (1).

19. Beaucoup d’éléments du Conseil provisoire de gouvernement - en particulier le Conseil suprême pour la révolution islamique et le Mouvement pour l’Entente nationale irakienne - sont totalement réactionnaires. Plus récemment, sous la pression islamiste, le Conseil provisoire de gouvernement a aboli certaines lois laïques et introduit la charia.

20. Des forces politiques importantes sont restées en dehors du Conseil provisoire de gouvernement. En dehors des baasistes et d’autres éléments de la « résistance » armée (voir plus loin), il y a le mouvement dirigé par Muqtada al-Sadr, religieux militant qui possède notamment une base sociale chez les chiites pauvres de Bagdad et d’autres villes, et la plus haute autorité chiite, l’ayatollah Sistani. Al-Sadr est opposé aux Américains, même s’il ne prône pas la résistance armée (il a même ensuite atténué ses appels à une résistance non violente par peur d’être arrêté). Mais ce groupe islamiste violent a attaqué et assassiné des responsables religieux rivaux. Sistani est un islamiste plus « libéral », favorable à la tenue d’élections. Il veut l’adoption d’une Constitution fondée sur la charia, mais sur une base traditionaliste, plus que sur le jihad. Sistani vient d’une tradition chiite plus quiétiste : mais sa récente décision d’entrer en politique, à travers des mobilisations de masse exigeant des élections, est très significative ; elle montre le pouvoir de la direction religieuse des chiites, impatients d’exercer le pouvoir qui leur semble dû, puisqu’ils constituent plus de la moitié de la population (60 %).

21. Si les Kurdes sont restés alliés aux Etats-Unis et si les chiites, même les plus radicaux, ont soit rejoint le Conseil provisoire de gouvernement, soit s’opposent à l’occupation sur une base « politique », la « résistance armée » est fondée sur le « triangle sunnite » au centre de l’Irak. Plus l’occupation devient impopulaire, et plus les efforts pour combattre les insurgés conduisent les armées d’occupation à se montrer plus répressives -, plus des forces de plus en plus larges ont rejoint la « résistance ». Mais il semble indubitable que le cœur de cette résistance, les éléments les mieux organisés, est constitué par les fidèles de l’ancien régime (membres de la Garde républicaine, de la Garde républicaine spéciale, Fedayin de Saddam et milices du parti Baas qui se sont « dissoutes » et ont disparu en avril 2003), ou ceux qui se battent pour conserver les privilèges historiques des sunnites face à une majorité chiite qui va accéder au pouvoir (que ce soit à l’issue d’une élection, ou d’un conflit inter-religieux armé).

22. De plus, certaines forces islamistes étrangères souhaiteraient transformer l’Irak en un nouveau modèle du jihad, en s’inspirant de la résistance afghane contre l’URSS. Ces forces sont sans doute responsables des attentats-suicides. Il est difficile d’estimer quelles sont exactement leur taille et leur influence (certains experts pensent qu’elles sont très réduites).

23. La « résistance » ne constitue donc pas un mouvement de libération nationale. Notre résolution de 2003 affirmait : « Cette guerre américano-irakienne pourrait déboucher sur un bourbier politique qui ouvrirait un chapitre entièrement nouveau de l’histoire de l’impérialisme. Après avoir remporté un succès initial contre Saddam Hussein, les Etats-Unis pourraient être amenés à établir une domination coloniale formelle (voire réelle), par l’intermédiaire d’un engagement important de l’armée américaine pour réprimer une résistance de masse face à un régime qui manquerait de base politique locale et deviendrait un gouvernement fantoche. Dans un tel scénario, nous soutiendrions une résistance populaire authentique au nom du droit à l’autodétermination. » Si nous n’écartons pas la possibilité que les événements prennent ce cours, ce n’est pas pour le moment le cas.

24. La « résistance » à l’occupation anglo-américaine (c’est-à-dire l’insurrection armée, par opposition aux manifestations de masse, etc.) est réactionnaire. Pour le moment, on ne peut caractériser l’occupation de « coloniale ». Le conflit se situe davantage entre le superflic de l’empire du capital et les mafias et gangs locaux. Mais la situation pourrait changer (voir plus loin).

25. L’Irak de l’après-Saddam risque d’être consumé par des forces réactionnaires - différents courants islamiques d’un côté, des nationalistes religieux sunnites et des baasistes de l’autre. Les armées américaines et britanniques risquent de devenir de plus en plus répressives, au fur et à mesure que le maintien de la sécurité leur échappera totalement. Il faut mentionner aussi une montée de la criminalité organisée. La croissance des forces démocratiques, laïques et ouvrières est donc une nécessité urgente pour la société irakienne.

26. Si la démocratie (bourgeoise et limitée) est une « valeur américaine », « le libre échange » et l’« économie de marché » le sont également. La mondialisation a permis que ces « valeurs » se répandent dans presque tous les pays de la planète. Si l’on s’en tient aux critères de ce processus de globalisation, le Moyen-Orient reste une zone arriérée, pauvre en démocraties bourgeoises. Dans la région, des régimes sont au pouvoir depuis des dizaines d’années. La remodelage de l’Irak et l’établissement d’une sorte de démocratie limitée dans ce pays sont considérés par certains comme la première étape d’un processus qui balayera toute la région. C’est en tout cas le projet des néo-conservateurs auquel Bush s’identifie de plus en plus ouvertement.

27. L’objectif des Etats-Unis en Irak est de remodeler ce pays selon une politique néo-libérale, avec un régime stable bien intégré dans le marché international, ouvert aux multinationales, et qui ait la souplesse que lui donnerait une forme limitée de démocratie parlementaire. En fait, la liberté du marché établie depuis la chute de Saddam se résume à la liberté - pour les grandes entreprises américaines les mieux placées - de se saisir des profits. Des contrats pour la reconstruction du pays ont été offerts aux principales grandes entreprises américaines (souvent sans même un appel d’offres) ; certaines de ces entreprises, notamment le géant du pétrole Halliburton, entretiennent des liens étroits avec le personnel de l’administration Bush. Les autorités d’occupation ont introduit des lois en septembre 2003 pour permettre la privatisation de l’industrie irakienne (excepté le pétrole), et le rapatriement des profits par les sociétés étrangères.

28. La perspective, sous l’occupation, est alors soit celle de la reconstruction économique selon le schéma de la mondialisation à l’œuvre partout - un fossé croissant entre les riches et les pauvres (et dans le pire des cas le renforcement de la division entre sunnites et chiites, et l’exacerbation du conflit ethnique-religieux), avec des grandes entreprises multinationales qui feront des super profits si elles peuvent stabiliser suffisamment le pays.

29. Les Etats-Unis (l’Autorité provisoire de la coalition) ont conservé la législation baasiste qui interdit les syndicats indépendants, précisément pour garder des armes contre la résistance à cette poussée vers la privatisation, le « libre » marché et la mondialisation.

30. Les Etats-Unis n’ont pas importé la démocratie en Irak. En dehors de la nature non démocratique du Conseil provisoire de gouvernement, le projet américain de transmettre la souveraineté aux Irakiens a rencontré de sérieuses difficultés. La version la plus récente de ce projet implique la création d’un « Parlement » à travers des assemblées locales de dirigeants tribaux, etc., qui élaborerait ensuite une Constitution. L’ayatollah Sistani a déclaré que c’était inacceptable et il a insisté pour que des élections directes soient organisées. En janvier 2004, à Bassorah, des manifestations gigantesques ont été organisées pour soutenir les revendications de Sistani.

31. Les Etats-Unis aimeraient certainement trouver le moyen de transmettre le pouvoir aux Irakiens et de retirer (progressivement) leurs forces militaires. Mais, en pratique, ce projet semble difficile à réaliser. La possibilité reste que les Etats-Unis et leurs alliés britanniques s’enlisent en Irak pendant une longue période ; ou qu’ils envisagent une autre méthode, non démocratique, de transmettre le pouvoir (par exemple, en soutenant discrètement un coup d’Etat en faveur d’un général qui n’apparaîtrait pas comme une marionnette américaine mais respecterait le cadre fixé par les Etats-Unis).