Accueil > Temps critiques > Retraite à vau-l’eau et vies par défaut : contre le capital, assaut (...)

Retraite à vau-l’eau et vies par défaut : contre le capital, assaut !

jeudi 24 juin 2004, par Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn

TEMPS CRITIQUES

SUPPLÈMENT AU N°13 GRATUIT

RETRAITES À VAU-L’EAU ET VIES PAR DÉFAUT
CONTRE LE CAPITAL : ASSAUT !

Comme Jospin répondant au mouvement des chômeurs de fin 1997 début 1998 en disant que la société doit être fondée sur le travail et non pas sur l’assistance , Raffarin, Fillon et le MEDEF nous disent aujourd’hui qu’il faudra travailler plus puisque nous vivons plus longtemps. Comment dire plus abruptement que le système de retraite n’est viable que tant que les individus n’en profitent pas ou peu longtemps ? Et effectivement, le système mis en place à l’orée des "Trente Glorieuses" fonctionnait sur un parfait cynisme : en dehors de la fonction publique et de ses régimes spéciaux, la retraite à 65 ans s’appliquait à des ouvriers (40 à 50% de la population active à l’époque) dont la durée de vie moyenne s’arrêtait aux alentours de 60 ans ! Pour beaucoup, "la mort au travail" était le seul mérite ouvrant paradoxalement au droit à la retraite . La retraite devait se mériter par toute la peine du monde, même si la lutte séculaire pour l’abaissement du temps de travail pouvait aussi conduire à l’abaissement de l’âge de la retraite (passage à 60 ans en 1981). Mais aujourd’hui, dans le cadre de notre société vieillissante et hédoniste, la retraite apparaît comme la chance d’une nouvelle vie et non plus comme une récompense pour service rendu. La retraite désigne alors l’espoir d’une vie au-delà du travail dit socialement nécessaire et défendre la retraite revient à affirmer que le sens de notre existence ne se réduit pas à ce travail : nous voulons justement la retraite pour ne pas crever au boulot. C’est un peu comme si la critique prolétarienne du travail amorcée dans les grandes luttes de la fin des années 60-7O mais déclinante à partir de la restructuration des rapports sociaux de la fin des années 70-début 80, s’était repliée sur la défense des retraites ; comme si le temps de la retraite permettait de prendre de la distance critique- et donc de combattre, mais combattre par défaut puisqu’on est devenu "inactif"- vis à vis cette activité professionnelle que le capital a attaquée non seulement en liquidant des masses de force de travail mais aussi en épuisant la centralité du travail.
Dès lors, que nous dit le nouveau projet de réforme des retraites ? Qu’il faudra travailler plus longtemps ou alors accepter une diminution des pensions ou même, dans une version plus radicale : travailler davantage pour une retraite moindre. Dans tous les cas, il s’agit de prendre acte que le Progrès n’engendre plus forcément le progrès social . Ce qui est masqué par ce discours, c’est la crise du travail et le discours du capital qui énonce que le travail est toujours au centre de la société alors que dans la pratique il le détruit de plus en plus. C’est en effet le même MEDEF qui pousse à la radicalisation de la réforme et qui exige à la fois le passage aux 40 annuités de cotisation et le développement effréné des systèmes de pré-retraite dans le secteur privé. Dans certaines branches, de grosses entreprises envisagent d’abaisser jusqu’à 50 ans l’âge de départ de leur personnel, non seulement parce qu’elles ne veulent plus de la vieille force de travail, mais parce que celle-ci est partout surnuméraire. Tous les partants ne seront pas remplacés et le dégraissage se fera ainsi en douceur. Quand nous disons surnuméraire, c’est bien entendu par rapport aux nécessités de la valorisation qu’il faut le comprendre. Contrairement à ce que pensent Attac et tous les tenants du social contre l’économie, le capital n’a pas vocation à la philanthropie et quand il accorde des avantages, c’est toujours dans le cadre d’un certain rapport de force et devant la nécessité de reproduire les rapports sociaux qui l’engendrent. Si aujourd’hui, le rapport de force est si défavorable aux travailleurs salariés , ce n’est pas parce qu’une offensive des méchants néo-libéraux aurait été lancée contre eux depuis l’ère Thatcher-Reagan, mais parce qu’ils ne sont plus au centre du procès de valorisation. Si à certains moments (1979 et début des années 80) et en certains endroits (mines anglaises, sidérurgie française) cela a pu prendre l’allure du combat de classes, c’est qu’il s’agissait encore de réduire les dernières poches de résistance liées à l’ancien antagonisme de classe dans le procès de production.
La production de "richesses" dépend de moins en moins d’un travail vivant de plus en plus remplacé par le travail passé (le capital fixe : les machines, et les flux informationnels) et la valorisation se réalise toujours plus en dehors de la stricte sphère productive. C’est d’ailleurs pour cette raison que des voix s’élèvent parfois pour faire cotiser les machines quand elles remplacent le travail vivant. Ce n’est toutefois pas une solution capitaliste puisque cela reviendrait à limiter le processus de substitution capital/travail qui est à la base des gains de productivité. Une telle perspective nécessiterait au minimum une stabilisation du cycle actuel de croissance dans le sens d’un accroissement de la taille des marchés, limitant la guerre économique pour les parts de marché. Or nous sommes plutôt dans une phase déflationniste qui produit l’effet inverse : la guerre de tous contre tous .
Le travail a donc surtout, aujourd’hui, une valeur idéologique et disciplinaire : les métiers sont détruits et les emplois se multiplient quand même ! Si on entend par "travail humainement nécessaire", cette partie de l’activité humaine, évidemment coordonnée, qui permet la vie de l’espèce et son bien être, une fois un certain seuil technique atteint, celle-ci n’occupe plus qu’une partie assez limitée du travail effectif des individus, alors qu’on impose toujours plus de nouveaux types d’emplois au rôle principalement bureaucratique ou social ou directement répressif.
Alors qu’il existe déjà, au moins dans les pays dominants, tous les présupposés matériels et intellectuels pour une vie riche et agréable, le Pouvoir cherche à maintenir l’idéologie de la rareté et donc celle du travail pendant que le capital s’évertue à créer de nouveaux besoins et à les transformer en produits, en emplois. Bien malin alors qui peut déterminer quel travail est vraiment encore nécessaire et il devient donc très facile de créer et détruire des emplois qui n’ont d’autres finalités que de permettre la reproduction des rapports sociaux par le traitement social du chômage et de "l’insécurité". On en a un exemple concret avec les "emplois-jeunes" qui ont partout été dénoncés à leur mise en place comme de faux emplois et qui sont aujourd’hui défendus par ceux-là même qui les critiquaient maintenant que l’État veut les supprimer. Il est impossible de sortir de ce genre de dilemme et donc d’une défense de principe de catégories artificiellement créées sans poser globalement la question du travail et donc du sens des activités humaines.
A la production pour la production de la phase progressiste du capitalisme (c’est le travail ou plus exactement la force de travail qui produit la richesse) a succédé la reproduction pour la reproduction dans laquelle c’est le sens même de l’activité qui se perd (c’est la richesse à qui on demande de produire des emplois comme le laisse entendre la ritournelle sur "l’entreprise citoyenne"). Alors à quoi rime ce théâtre de marionnettes où s’affichent gouvernement et syndicats discutant avec animation, mais méthode, pour savoir si 37,5 années sont suffisantes ou bien si, finalement, il en faut au moins 40 et à terme 42, alors que tous disent être d’accord sur la nécessité d’une réforme…dans ce cadre absurde d’un travail imposé au contenu de plus en plus flou, évanescent, voire insensé ?
Tous sont d’accord pour faire des efforts, à condition de les partager, tous sont d’accord pour assainir une économie "malade" alors qu’il est évident que la maladie est dans le système capitaliste lui-même. Comme à l’époque de Juppé et de la réforme de la Sécurité Sociale en 1995, comme en 2000 avec le dangereux provocateur Allègre, on nous ressort que c’est un problème de communication, que certains syndicats se disent choqués par la méthode, par les erreurs de Ferry car enfin, il y a manière et manière. On demande de vraies négociations alors que la "nécessité" de la réforme oblitère toute négociation en la transformant en de sinistres comptes d’apothicaires quant aux conditions de notre survie. Pour ne prendre qu’un exemple, quand les syndicats et le gouvernement discutent à perte de vue pour savoir si on ne pourrait pas faire un petit quelque chose pour ceux qui ont un travail dur et qui ont commencé à travailler à 14 ou 16 ans, on ne peut mieux exprimer combien l’extorsion de sueur et d’intelligence a peu servi à l’édification d’un progrès social dont on nous a pourtant rebattu les oreilles.
Il s’agit d’affirmer notre existence plutôt que leur retraite en échange de toute une vie au travail et pour le capital. Et de l’affirmer maintenant, à un moment où la crise du travail induit une altération du modèle classique du salariat tel qu’on l’a connu dans les deux premiers tiers du XXe siècle ; un salariat qui universalisait une certaine condition sociale et unifiait, malgré les différences, la plus grande partie des travailleurs (cf. l’image de la "forteresse ouvrière"). En effet, aujourd’hui, il n’est plus que la structure externe d’un rapport social qui a tendance à perdre sa substance. Les "plans sociaux" succèdent aux "plans sociaux", mais le capital ne sait pas comment occuper ses chômeurs et rêve de transformer les RMistes en RMastes ! Il produit des individus dépossédés de tout, c’est-à-dire même de l’espoir d’un travail et donc d’une retraite. Contre ce processus, il s’agit donc d’affirmer une vie humaine qui n’est pas réductible à une identification : au service public ou à une professionnalité comme ce fut encore affirmé par les mouvements de 1986 et de 1995 (mais ce fut aussi leur limite), ce qui ne veut pas dire que cette vie est désincarnée. Elle est bien inscrite dans des rapports sociaux même si elle n’est plus organisée uniquement à partir du travail mais aussi dans des activités dont certaines échappent, encore, non seulement à la marchandisation des activités, mais aussi à l’inscription dans les structures du système de reproduction capitaliste : réseaux d’entraide, associations non subventionnées, "lieux de vie" et d’alternatives diverses. Il ne s’agit pas de les mythifier, mais de reconnaître leur existence et rôle dans la désintégration des rapports sociaux capitalisés.
C’est paradoxalement ce que semble soulever l’appel à la grève générale qui, cette fois, dépasse le cercle étroit des spécialistes et propriétaires du slogan. Plus que la défense de quelque chose, par exemple du service public, il manifeste la nécessité d’un blocage général parce que la situation serait encore plus grave qu’en 1995. Et quand on parle de blocage, il ne s’agit pas seulement d’une référence au blocage de la production (plus personne n’y croit vraiment comme arme absolue et encore moins comme possibilité, et surtout pas les travailleurs "à la production" qui sont bien placés pour voir comment celle-ci s’est transformée et en quoi elle leur échappe encore plus), mais d’un blocage dans lequel chacun à sa place pourrait avoir un rôle, comme parent, comme salarié, comme consommateur, comme retraité, etc. Il ne fait pas de doute que certains mouvements de ces dernières années : unité parents-enseignants-élèves dans les luttes scolaires depuis 1998, lutte contre les OGM et la "malbouffe" et enfin mouvement anti-globalisation, ont joué un rôle dans l’idée que cela ne pouvait plus continuer ainsi, mais cela reste au niveau de l’idée et se situe en dehors de toute perspective aussi bien pratique que théorique et politique. Ainsi, on n’a pas entendu, dans les manifestations actuelles, d’appel à convergence avec l’anti-G8 d’Evian, même à Lyon où pourtant se réunissait un des principaux collectifs "altermondialisation" .
Pour que la grève générale ne soit pas qu’un simple slogan ou une soupape de sécurité ponctuelle, il faut créer les conditions d’une lutte contre la logique même de ce système ; une lutte qui mette en question tous ses rapports constitutifs : travail/revenu, capital/travail, travail/activité, social/politique, articulation local/national/mondial, rapport à la nature .
Le mouvement n’en est pas encore là. Comme en 1995 il critique la domination du "tout économique", mais visiblement, ce n’est plus que le fait de la base, la direction de la CGT ayant rejoint pratiquement la position sur la nécessité de la réforme . Quant au niveau politique il affleure par la bande. En effet, la particularité des élections de 2002 fait que si le pouvoir de Chirac garde une certaine légitimité, encore renforcée par sa position sur l’Irak, son gouvernement n’en a aucune car il paraît avoir volé la victoire à son chef. D’où la passe d’armes entre manifestants scandant "le pouvoir est dans la rue" et le Premier ministre venant rappeler que justement non, le pouvoir n’était pas dans la rue, mais au parlement. Ce fait ne peut que désinhiber le mouvement et l’inciter à ne pas rester sur la défensive, à exiger au moins, de manière non négociable, le retour aux 37,5 annuités pour tous.
Mais tout cela reste gros de fausse conscience, même par rapport au mouvement de 1995 qui exprimait un rapport contradictoire à l’État, celui-ci étant à la fois garant du service public et incapable de maintenir sa mission. Or, à travers sa position contre la décentralisation, le mouvement actuel se montre encore plus dépendant de l’État. Ressentant la régionalisation comme une crise de l’État-nation républicain, le mouvement, surtout enseignant, se bloque sur des symboles qui ne sont déjà plus des représentations adéquates d’une école qui n’est pas celle des années 60/70, celle du passage de l’école de classe à l’école de masse. Est-il pertinent d’avancer que la décentralisation contiendrait un risque d’accroissement de l’inégalité sociale entre d’un côté une dévalorisation de l’enseignement ouvrant vers une école à deux vitesses avec un secteur public sacrifié où sévirait la garderie et de l’autre, le fait que par la régionalisation l’école s’adapterait à l’entreprise ? Cette hypothèse n’est pas recevable, ni d’un point de vue gestionnaire (la première décentralisation des années 80, déjà critiquée sur cette base avec la remise aux départements et régions de l’équipement et de l’entretien des collèges et lycées n’aurait pas en elle-même accru les inégalités) ; ni d’un point de vue politique : l’école reste un enjeu politique, même pour un État-nation en crise ; ni d’un point de vue économique : comme nous l’avons dit plus haut, il n’y a plus rien à adapter à l’entreprise quand la force de travail est de plus en plus inessentielle et que les qualifications individuelles s’effacent devant une demande de qualification sociale qui ne nécessite qu’un petit peu de "culture commune" et une formation sur le tas en deux jours. S’il se met bien en place une certaine professionnalisation des cursus et des diplômes, c’est bien plus d’une adaptation au consumérisme d’une partie des étudiants dont il s’agit que d’une adaptation productiviste au marché de l’emploi. Les formations hyper-spécialisées qui s’y développent sont autant de trappes à chômage à moyen terme. Plus que d’une soumission au joug des patrons, qui demandent toujours tout et son contraire, on a affaire ici à une dévalorisation des formations quand leur contenu et leur étendue se rétrécissent comme peau de chagrin.
Alors même que la crise de la politique vide l’État de tout contenu stratégique face à une Europe des régions, ce rattachement à l’État-Providence (dans tous les sens du terme) empêche le mouvement de trouver son autonomie politique alors qu’il démontre pourtant une assez grande capacité d’auto-organisation . C’est comme si le mouvement était paralysé devant la dynamique du capital, l’autonomisation des institutions. Il se produit alors un double mouvement inverse : alors que le capital se répand sur les chemins de l’autonomie (ancienne revendication des étudiants en 68), le mouvement se rétracte sur l’État en tant que pouvoir central, sur ce qu’il croit être encore le garant du compromis social et de la démocratie.
La conséquence, c’est que le système peut être bloqué…sans qu’il soit fondamentalement remis en cause. Le blocage n’est alors plus que théorique quand, par exemple, les enseignants se lancent dans les atermoiements habituels sur la question des examens et que les cheminots reculent leur entrée dans la grève reconductible à l’après pont de l’Ascension. Il ne s’agit toutefois pas de prôner un immédiatisme démagogique comme on le voit fleurir actuellement sur le net avec des propositions de mettre 15/20 à tous les candidats et de laisser passer tous les élèves dans la classe supérieure. Ce serait mettre la charrue avant les bœufs et imaginer radicaliser des moyens de lutte dans un mouvement dont les buts restent pour l’instant peu radicaux. La subversion de l’évaluation scolaire ne peut être un simple moyen de notre action, sauf à instrumentaliser les élèves et à entretenir des illusions. C’est l’évaluation elle-même qui doit être mise en cause comme étant un élément de la valorisation. Car derrière les notes, les "contrôles", les "diagnostics de capacités" et "la gestion des performances cognitives des apprenants", il y a la question plus générale de la valeur qui est le fondement de la dynamique capitaliste.
Un mouvement qui cherche sa radicalité peut commencer à la trouver, par exemple, en boycottant les examens et les concours comme le font les étudiants et certains enseignants de Perpignan, de Toulouse et de Nice. S’ils sont conséquents et que le mouvement s’amplifie et s’approfondit, ils ne peuvent que se poser la question du bien fondé même des examens et des concours. Il ne s’agira alors plus de défendre l’égalité formelle des scolarisés, ni que les petites facs résistent aux grosses, mais de remettre en cause tout un système.
La seule stratégie qui peut dépasser les divergences d’intérêt immédiat, c’est celle qui permet de développer un mouvement qui, en s’approfondissant, montre à tous que cela vaut le coup de s’y mouiller après n’avoir fait que s’y plonger ou le regarder avec sympathie. C’est aussi comme cela qu’on peut éviter le piège de la gestion au cas par cas mise en place par l’État. Celle-ci vise à découper en tranche les salariés du public. Elle isole tout d’abord la fonction publique des entreprises publiques à statut spécial, puis elle isole les enseignants, les plus nombreux, du reste des fonctionnaires en les faisant se précipiter sur le chiffon rouge de la décentralisation. Il suffit alors de céder là-dessus pour espérer faire passer l’essentiel, c’est-à-dire la réforme des retraites puisque la catégorie momentanément en pointe de la lutte devrait ainsi rentrer dans le rang et la menace d’un boycott des examens s’évanouir. C’est le scénario prévu, mais ce qui se passera réellement dépend de nous tous.
Quand le mouvement est suffisamment global et fort, plus personne ne parle de prise d’otages et de conscience professionnelle ! Pour cela, il faut effectivement aller à l’épreuve de force, mais pas pour défendre ce qui existe : ce n’est pas parce qu’on est contre leur décentralisation qu’on doit être pour "notre" centralisation, ce n’est pas parce que l’on est contre leur 40 ans que l’on est pour "nos" 37,5 …et des millions de chômeurs…

QUALIFIER LA GREVE
POUR CATALYSER LES LUTTES

Il faut revenir sur le caractère indirect de la critique du travail que représente la lutte sur les retraites. La critique ne peut être du même ordre que celle de la fin des années 60-début 80, quand il n’y avait pas encore véritablement de problème de chômage .
Contrairement à tout ce qui s’est dit au niveau médiatique et politicard sur le caractère corporatif du mouvement, on y trouve bien des ferments de dépassement de la notion d’intérêt. Ce serait une erreur de ne concevoir l’entrée dans la grève des travailleurs des transports comme relevant essentiellement de leur intérêt bien compris en tant que salariés qui seraient prochainement visés par des mesures identiques . Ce mouvement constitue comme la trace d’un fil historique des luttes de classes qui s’est rompu à la fin des années 70-début des années 80 (défaite du mouvement italien, répression des grandes grèves des mineurs et de la sidérurgie en GB et France d’un côté ; restructuration du capital et intensification de l’individualisation de l’autre). Cette trace court depuis les mouvements de 1986 et surtout du "Tous ensemble" de 1995. Dans ces trois cas (1986, 1995, 2003), les cheminots s’y retrouvent impliqués avec de nouvelles catégories de salariés sans tradition de luttes ou avec des traditions forts différentes. Ce sont les cheminots qui alors perpétuent cette mémoire des luttes. Comme ils le disent souvent, ils se sentent investis d’une responsabilité.
Si la lutte apparaît parfois comme une lutte pour la lutte , c’est parce qu’il n’y a plus d’affirmation possible ni de la classe du travail ni du travail lui-même. Les grèves desesperados de Cellatex et d’ailleurs l’avait déjà manifesté : ce n’est plus que dans la lutte que les salariés, réduits à des catégories sociologiques dévalorisées, peuvent trouver une unité sans, pour le moment en tout cas, tenir le rôle de l’ancien sujet historique de la révolution.
Cette dimension d’une visée révolutionnaire par défaut apparaît aussi dans l’incapacité du mouvement à exprimer une rupture avec toute politique de réforme, alors même que la plupart de ses protagonistes pensent que l’actuelle "réforme Fillon" n’est pas fiable. La marge de manœuvre n’est alors plus qu’entre les 40 ans d’annuités plus ou moins acceptés par les grands syndicats et le statu quo des 37,5 annuités qui devraient pouvoir être financées par d’autres moyens (en taxant le capital et les profits etc ). Or du point de vue économique, il n’y a pas de solution. Tous les experts se renvoient réformes et contre-réformes sans avoir trop de mal à démontrer l’inanité des unes par rapport aux autres. Cela s’est ressenti aussi parmi les manifestants, dans l’ambiguïté de la coexistence entre deux slogans : l’un sur les 37,5 annuités pour tous, ce qui est une acceptation de l’ancien système et l’autre sur le retrait pur et simple de la réforme qui présente l’avantage de ne pas se prononcer par rapport à une quelconque "nécessité économique".

C’est que l’heure n’est plus au réformisme c’est-à-dire à un véritable projet d’ensemble, à moyen ou long terme, qui permette un changement social au sein d’un système qui reste capitaliste (c’est le sens de toute restructuration réussie des rapports sociaux, de tout mode de régulation institutionnel ). Ce qu’on nous sert maintenant, ce sont des réformes sans réformisme ni réformateurs. Mais il faut aussi constater que l’heure n’est pas non plus à la révolution.
C’est pour cela qu’une critique des syndicats, si elle est nécessaire, ne s’avère pas suffisante. Nous savons que depuis la fin du syndicalisme révolutionnaire, c’est-à-dire depuis la guerre de 1914 (depuis 1937 en Espagne) avec la mise en place d’une domination capitaliste et non plus seulement bourgeoise, le syndicat n’est plus que le défenseur de la valeur de la force de travail au sein du capital, mais il reste ce représentant malgré tout. Il ne sert donc à rien de clamer depuis des décennies que les syndicats trahissent ou qu’ils remplissent trop bien leur rôle d’intégration de la classe du travail au sein du capital. Nous savons très bien que le nombre de cartes syndicales déchirées par dégoût au cours d’un conflit et le nombre de cartes reprises dans le cours quotidien de l’exploitation s’équilibrent à peu près, même si cela ne recouvre pas les mêmes personnes. De plus, le processus de désyndicalisation que nous connaissons n’est pas dû à une distorsion entre ces deux données mais à une profonde transformation des rapports sociaux et des rapports de force. Les syndicats ont suivi cette évolution et la CFDT est par exemple passée du gauchisme de terrain dans les années 60-70 à la cogestion et au syndicalisme de lobbying à partir des années 80. Que dire aussi de la CGT qui, d’un côté amorce un recentrage mais qui, d’un autre, dans la région parisienne par exemple, se livre à des appels du pied auprès de militants de Lutte Ouvrière qu’elle avait elle-même précédemment exclus ? A la recherche de militants perdus, elle est maintenant prête à accepter et utiliser leur activisme tant que la direction de LO ne se distingue pas ouvertement de celle de la CGT sur le conflit en cours ; à accepter aussi la démocratie des AG et enfin à accepter la présence de coordinations aux côtés de l’intersyndicale comme ce fut le cas à Paris et Marseille, du moins tant que celles-ci ne débouchent que sur un appel désespéré de "la base" en direction de la CGT, pour la grève générale. La CGT et les syndicats en général découvrent que "l’autonomie" peut avoir du bon…tant qu’elle reste formelle et se situe dans le cadre des revendications syndicales .

Du "Tous ensemble" à la grève générale.
Avec la décomposition des classes et l’inessentialisation de l’ancienne force de travail dans la valorisation, il n’y a plus d’unité des travailleurs en dehors de la lutte (c’est une des causes de la désyndicalisation). Ce qui a donné au mouvement de 95 comme à celui que nous venons de vivre sa dimension unitaire, c’est que dans les deux cas il part des travailleurs de la "reproduction" (reproduction du capital au sens productif pour ce qui est des secteurs des transports et des communications ; reproduction des rapports sociaux pour les enseignants, le secteur de la santé, les travailleurs sociaux, etc.) Sous des allures corporatistes que les médias ne manquent pas de mettre en évidence, ce mouvement a cherché à exprimer une unité subjective alors que l’unité objective fait défaut. C’est cette unité subjective que représente bien le "Tous ensemble". Il n’exprime pas le caractère interclassiste du mouvement, mais le dépassement de la problématique classiste. Toutefois, dans le capitalisme, tout dépassement qui reste partiel est englobé dans la dynamique du capital. C’est ce qu’on a pu voir avec l’apparition puis le développement du "citoyennisme", forme abâtardie et politicarde du "tous ensemble" qui a d’autant plus de facilité à s’exprimer que le mouvement reste majoritairement cantonné aux secteurs public et para- public.
Comment dès lors expliquer le passage du "tous ensemble" de 1995 à "grève générale" de 2003 alors que la décomposition des classes s’est encore accentuée et que le citoyennisme a prospéré et que sont même venus se greffer sur lui d’autres formes de contestation a-classiste à tendance radicale depuis Seattle et Gênes ? Certains vont mettre en avant que les restructurations actuelles nous ramènent aux conditions des débuts de la révolution industrielle et donc aux conditions originelles de la lutte des classes, mais cela serait vrai si c’était justement les secteurs représentatifs de ces conditions qui se trouvaient au devant de la scène. Or, malgré une certaine force du mouvement des chômeurs en 98, il n’en est rien. On peut même s’étonner de l’absence d’intervention de cette composante alors que pourtant, comme nous le disons dans notre premier texte sur le mouvement de mai-juin 2033 , le mouvement posait bien en creux la question du travail et sa critique.
En 1995, le "tous ensemble" se situait plutôt face à l’État dans la défense des missions de service public et contre le démantèlement de l’État-providence. Le sens du "tous ensemble" était alors celui de la société contre l’État avec la limite qu’il n’est plus possible justement d’opposer une société civile à l’État comme le faisait par exemple Marx quand il parlait d’une situation de crise qui fait que l’État est amené à ne plus représenter la société civile, mais seulement les intérêts capitalistes. Or l’État n’est plus un simple élément de la superstructure du capitalisme et il n’est plus non plus un extérieur à nous . Le mouvement de mai-juin 2003 se situe davantage en référence au capital lui-même (retraites, temps de travail, critique du travail) dont l’État ne serait qu’une médiation. La revendication de la grève générale marque cette inflexion. Est-ce pour autant plus clair ? Il y a bien un lien entre les deux mouvements : les retraites étaient déjà présentes dans le mouvement de 95 à travers la lutte des cheminots ; et le projet de décentralisation d’aujourd’hui perpétue, même à travers une fausse conscience, la question des services publics, de l’égalité et finalement celle d’une alternative à la société existante. Ainsi, on a pu voir de nombreuses banderoles ou slogans faisant explicitement le lien entre les deux mouvements : "Tous ensemble, tous ensemble, grève générale".
Pourquoi la CGT a-t-elle eu beau jeu de montrer que la grève générale ne sortait pas d’une pochette-surprise ? En dehors de la volonté politique de s’y opposer (il n’y a pas d’alternative politique disait Thibault), la CGT a eu une appréhension raisonnée d’un rapport de force originel défavorable. Si la grève est partout, en dehors des "temps forts" elle est très minoritaire, sauf dans certains secteurs de l’enseignement. Dans cette configuration, il y a deux choix possibles, soit ne pas se soucier de l’opinion publique et bloquer là où cela fait mal au risque de l’impopularité, soit essayer de devenir majoritaire non pas dans les secteurs de la lutte, mais dans l’opinion. La CGT a bien sûr choisi cette seconde option. Les positions de FO et de la CNT par rapport à la grève générale sont mieux cernables dans la mesure ou pour FO, la grève générale ce n’est que la grève interprofessionnelle et la priorité donnée à l’action par le haut dans laquelle sa représentativité est surévaluée, alors que pour la CNT cet objectif renvoie à l’utopie d’une unité de classe à la base qui n’existe plus. Mais dans tous les cas, les syndicats et cela vaut aussi pour SUD et la CNT sont mal placés pour appréhender un mouvement qui contrairement à celui de 95, porte la critique du travail alors qu’ils le défendent tous d’une façon ou d’une autre.
On peut penser aussi que la grève générale a fonctionné comme un mythe politique dans une situation où elle est pourtant devenue anachronique : 1) parce qu’elle représentait l’arme des producteurs de la valeur alors que cette grève est essentiellement, comme en 95 d’ailleurs, celle des "reproducteurs" ; 2) parce qu’elle figurait l’unité subjective d’une classe objectivement constituée alors qu’il n’y a plus de classes "en soi" au sens de Marx, mais des catégories sociologiques ou/et des statuts qui s’opposent. La haine anti-fonctionnaire semble aujourd’hui beaucoup plus forte qu’en 95 et explique peut être le fait que la "grève par procuration" du privé constatée dans le précédent conflit ait été moins présente cette fois ci. Dans ces conditions, comment généraliser la grève ?

L’évolution des salariés de l’Éducation nationale est à cet égard frappante.
Il ne s’agit pas de savoir s’ils sont productifs ou non, s’ils font partie de la classe moyenne ou du prolétariat, mais de noter les transformations aussi bien de l’institution scolaire que des enseignants eux-mêmes. Il y a une crise récurrente de l’institution qui se manifeste spectaculairement par une succession de réformes jamais vraiment abouties, une dévalorisation du métier et de ses conditions d’exercice alors même que l’origine sociale des enseignants est aujourd’hui moins populaire qu’il y a 30 ou 50 ans. Le choc est donc grand et il est particulièrement ressenti aux deux extrêmes de la pyramide des âges du personnel de l’Éducation nationale, même si c’est plutôt chez les jeunes que l’on retrouve un positionnement qui les fait être des salariés avant d’être des enseignants. Les luttes enseignantes perdent alors leur caractère traditionnel de lutte spécifique sur l’école ou de force d’appoint pour la gauche politique et elles peuvent s’intégrer pleinement au mouvement d’ensemble. C’est aussi sur cette nouvelle base que des enseignants développent des actions moins traditionnelles et que le tabou d’une action sur le bac a pu être un moment levé. La limite reste pourtant que la radicalisation des moyens de lutte ne conduit à aucune radicalisation des contenus. Par exemple, empêcher le bac ne conduit pas à le critiquer, reconnaître publiquement que l’école est en crise et qu’elle ne fonctionne plus que parce que ses salariés jouent les pompiers de service, est une réflexion qui reste de l’ordre de la discussion privée. Ce qui en dernier ressort annule la radicalisation des moyens : si les profs sont pour le maintien du bac et des formes d’évaluations actuelles, ils ne l’empêcheront pas. Et c’est bien ce qui s’est produit.
Dans les débats des assemblées d’enseignants grévistes, l’objectif du boycott du baccalauréat et des autres examens nationaux ne fut pas vraiment débattu. Même lorsqu’on ne suivait pas les injonctions des syndicats ("soyons responsables") et lorsqu’on se voyait assez fort pour affronter les menaces gouvernementales et l’opprobre de nombreux parents d’élèves, les implications politiques de cette lutte ne furent que rarement analysées. Or, il y avait bien là matière pour faire passer le mouvement à un stade supérieur d’intervention . La lutte contre la dévalorisation des retraites ne pouvait que s’amplifier en contestant un examen qui n’est conservé que pour sa fonction de "pacte social démo-républicain", alors que les notes et les évaluations qu’il comporte sont toutes orientées vers une sélection des "compétences" individuelles capitalisables par le système.

Mouvement social et position politique.
Marx, dans Misère de la philosophie - sa réponse au pamphlet de Proudhon Philosophie de la misère - fait remarquer : "Ne dîtes pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n’y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps". Mais de cette phrase il n’infère pas que le mouvement social soit forcément politique en même temps. La question est celle de la nature de ce qu’on appelle "mouvement social", quand les termes de lutte de classes, de mouvement ouvrier ou mouvement prolétarien écorchent la réalité. Pour nous, le mouvement de mai-juin 2003 est politique dans la mesure où il pose des questions qui sont indissociablement sociales et politiques comme celles du travail et de l’État ; mais c’est autre chose que lui reconnaître une perspective politique. Si on veut essayer d’être plus concret, on peut remarquer que sur la question de l’État, le mouvement est au sens strict "réactionnaire" car il le critique de l’intérieur au nom d’un État idéal qui a trop tendance à ressembler à celui de l’âge d’or de sa forme providence et de son mode de régulation fordiste. C’est pour cela que le refus de la décentralisation se fait, chez les enseignants, sur une base politique jacobine non avouée, mais très présente dans leur attachement à l’égalité des établissements, au caractère national des diplômes, etc.). Mais cette position se trouve en total porte-à-faux à la fois avec la réalité du redéploiement de l’État dans sa forme réseau , qui ne correspond pas à la caricature qu’en font bien souvent certaines organisations syndicales et politiques et aussi avec la réalité d’un mouvement de moins en moins jacobin dans ses lieux d’expressions comme dans ses modes de fonctionnement très éclatés. Les regroupements les plus prisés semblent être ceux au niveau d’un "bassin d’emploi" ou de recrutement pour les écoles. Il y a là assurément une raison de facilité rendue par la proximité, mais il y a aussi une recherche d’autonomie de la part du mouvement. Mais la contradiction entre cette autonomie formelle et la dépendance réelle au positionnement politique jacobin, empêche toute perspective. Pour prendre un exemple encore, il peut paraître étonnant que les étudiants de Perpignan, dont l’Université est un pur produit de la décentralisation précédente, n’aient pas saisi l’occasion du nouveau projet de décentralisation…pour proclamer leur université libre et "autonome", y compris à l’égard de la tutelle rectorale sur les examens ! Nous ne sommes plus dans les années 60 à Berkeley, Berlin, Rome ou Nanterre ! Cette absence de perspective n’est pas un obstacle en soi au déclenchement du mouvement et on peut même parier qu’en terme d’efficacité, la forme prise par la contestation de la réforme à Perpignan et dans quelques autres villes a provoqué au gouvernement une peur irraisonnée d’un nouveau mai 68 étudiant ; d’où la décision de reporter la réforme des universités. Mais, sauf à Toulouse, les étudiants sont alors rentrés dans leur coquille.

Ce mouvement comporte donc une indéniable dimension de critique du travail. Et en cela il contient un potentiel de lutte pour un prochain moment de rupture. Mais on ne peut se réjouir que les salariés des secteurs de la reproduction soient dévalorisés et traités de la même façon que de purs prolétaires (c’est-à-dire des individus dépossédés de tout) comme si la révolution avait à voir avec une question de pureté de classe. Bien au contraire, nous avons toujours affirmé que les moments révolutionnaires ont correspondu à des mixages entre classes et c’est encore plus vrai aujourd’hui qu’il n’y a plus guère d’imagerie de classe. Par exemple, les enseignants, en abandonnant toute critique de leur propre activité quotidienne et en s’investissant dans une critique politique ponctuelle et partielle du système risquent de perdre de vue que c’est pourtant leur position particulière dans les rapports sociaux et la reproduction de ces rapports qui peut donner à leur lutte une dimension universalisable. Car dans cette société où les savoirs, les informations, les communications, la culture, les technosciences sont des opérateurs majeurs de la "création de valeur", des salariés de la reproduction renversant la dynamique capitaliste de leurs activités se trouveront alors nécessairement en première ligne des bouleversements révolutionnaires à venir.

Temps critiques

1er juillet 2003