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Militant à Air France : Mai 68, les comités d’action, LO et Combat communiste (2)

dimanche 20 juin 2004, par Yves

Quel a été ton premier boulot ?

Je travaillais dans un organisme (l’AFTAM) qui s’occupait de travailleurs immigrés. Ils commençaient à construire des petits foyers et ils avaient des activités : ils trouvaient des boulots aux immigrés et faisaient de l’alphabétisation. J’étais responsable d’un foyer et vivais dans ce foyer à Montreuil. Ce quartier abritait encore beaucoup d’usines en activité et les marchands de sommeil entassaient les immigrés dans d’anciennes usines ou dans n’importe quels locaux.
Le foyer dont je me suis occupé pendant deux ans comportait 125 lits, des dortoirs, une salle commune avec une télé, une cuisine commune et deux salles de douches collectives. Les locataires lavaient leur linge dans les lavabos. Un tailleur confectionnait des boubous, et un forgeron fabriquait des bijoux pour les dots des futures mariées au pays (Mali et Sénégal).
Avec quelques copains nous avons créé une section CGT qui n’a pas eu beaucoup d’effet, sinon de susciter la création d’une section syndicale maison.

Comment as-tu vécu les événements de 68 à Montreuil ?

Le 3 mai, je me suis retrouvé boulevard Saint-Germain. Au niveau de la place Maubert, je vois une façade brûlée, toute noire, et des détritus partout. Je mets la radio et j’entends qu’une manifestation violente d’étudiants s’est déroulée dans l’après-midi au Quartier latin, pour défendre des gars menacés d’exclusion de l’université. Le lendemain, je suis revenu participer à une nouvelle manif. Je n’avais jamais vu autant de gens décidés et prêts à s’affronter avec les flics, qui reculaient souvent. Nous vivions cela comme une vraie fête. Après tant d’années où l’on avait plié devant l’Etat gaulliste et ses flics (manifestations contre la guerre d’Algérie, puis celle du Vietnam), jusqu’au 13 mai, les manifestations quotidiennes nous permettaient, malgré les nombreux blessés, d’avoir le sentiment de tenir la rue, de nous faire respecter et d’espérer enfin déboucher sur quelque chose. Pour moi c’étaient dix ans de cocotte minute qui explosaient.
Après l’occupation de la Sorbonne, des gens ont lancé un appel à créer des comités d’action. J’ai inscrit mon adresse sur une des listes et des gars ont commencé à venir me voir au foyer. A Montreuil, on avait au début deux comités d’action qui ont fusionné plus tard. L’un des comités d’action était animé par des militants de la JCR. Le comité dans lequel je me trouvais regroupait entre 20 et 30 personnes, les militants de base ne comprenaient pas pourquoi il y avait deux CA et ceux-ci ont fusionné au bout de quelques jours.

Qu’aviez-vous comme activités ? Militiez-vous seulement sur le quartier ou avec d’autres banlieues ou avec des comités de Paris ?

On militait à Montreuil et des membres du comité de Montreuil venaient de Rosny, mais on n’a pas cherché à contacter des gens ailleurs. Personnellement, et aussi en tant que représentant du comité, j’ai assisté à des réunions des comités d’action à Paris et cela m’a vite gonflé. J’ai abandonné et personne d’autre n’y a été pour nous représenter.
Nous avons surtout essayé de contacter les entreprises soit à Montreuil, soit autour. Il y avait une boîte qui fabriquait des téléviseurs, Grandin, une boîte assez importante. On pouvait discuter avec des ouvrières devant la porte mais on n’arrivait pas à entrer. On aurait voulu faire des actions communes, mais la CGT et des « maos » verrouillaient tout. On n’était pas assez accrocheurs, et nous incruster comme des morpions ne nous intéressait pas.

Le comité d’action comprenait des ouvriers mais c’étaient toujours des gens isolés, qui ne représentaient pas un groupe dans leur entreprise ou alors les entreprises étaient toutes petites. La majorité des participants étaient des petits-bourgeois : profs, instits, étudiants etc. Dans une manif à Paris et après j’avais sympathisé avec Roland et Michel, deux menuisiers de Rosny. Ils ont été intéressés par le comité d’action et ont amené deux autres copains de Rosny : « Petit suisse », un plombier, et « Yoyo », un autre menuisier. C’étaient plutôt des mecs de tendance anarchiste, l’un d’entre eux (Roland) avait des contacts avec la FA. Nous avions aussi P., un autre anar qui était paveur, assez vieux à nos yeux de jeunes de 20-25 ans (le refrain de notre aîné devint assez vite : « C’est le reflux »), et un technicien de Roussel-Uclaf, à Romainville, qui avait participé à un maquis pendant la guerre en Corrèze. Je te parle là des plus actifs.

C’était ce genre de prolos qu’on contactait. A aucun moment on n’a eu de contacts suivis et politiques avec des ouvriers de grandes boîtes.

A quelle fréquence se réunissait le comité ?

Une ou deux fois par semaine. On vendait presque tous les jours Action, le journal des CA. On allait chercher une pile de 100 exemplaires quelque part au Quartier latin et on vendait tout dans l’heure, devant la mairie de Montreuil. Le 13 mai, j’ai vendu à moi tout seul 700 exemplaires d’Action dans la journée, à la manif. J’ai gardé des numéros d’Action et, à la relecture, le contenu est très réformiste. Ce n’est pas un bon journal de propagande ni de réflexion, à l’époque nous ne le voyions pas. Nous n’écrivions pas d’articles pour Action, personne ne nous le demandait. On allait chercher des affiches des Beaux-Arts et on a fait aussi des affiches sérigraphiées locales avec nos propres textes. Ça ressemblait à un tract et je me souviens des titres : « La bourgeoisie a peur » et le second « La bourgeoisie a encore peur », un peu avant les vacances sans doute.
Le matin, on allait tous les deux-trois jours faire des collages d’affiches.
Il n’y avait pas de chef, mais quelques-uns en faisaient plus que les autres. Il me semble que j’avais une activité de rassemblement et de coordination avec une copine Sylvia, Roland L., le technicien de Roussel, une copine animatrice, etc. On est passé d’une trentaine de membres à une centaine dans quelques réunions plénières qui se tenaient dans une salle de réunion appartenant à des protestants. Presque tous les jours, une dizaine ou une quinzaine d’entre nous faisaient les collages d’affiches, assuraient les ventes de journaux. Les autres venaient aux manifs et étaient assez « consommateurs ». Les réunions quasi quotidiennes se déroulaient dans les appartements des uns et des autres ou dans des bistrots. On discutait de la situation politique du moment et on décidait si on allait participer aux actions de l’ensemble des comités d’action. Il n’y avait pas de secrétaire, pas de trésorier, pas de commission particulière. Les décisions étaient prises à la majorité. Les discussions portaient souvent sur des tâches pratiques et il n’y avait pas beaucoup de divergences.

Ce qui nous divisait éventuellement, c’étaient les interventions des militants d’organisations d’extrême gauche, en particulier les maos. Un des problèmes qu’on a eus et qu’on n’a pas pu résoudre d’ailleurs c’était Grandin. Les ouvrières semblaient intéressées à ouvrir leur grève et cherchaient des soutiens extérieurs mais il y avait un groupe de maos, des anciens cathos, qui avaient réussi à nouer des contacts à l’intérieur. On n’a pas voulu chercher à s’affronter avec eux devant les ouvrières et ouvriers de Grandin et l’usine est restée chasse gardée de ces maos, qui n’ont rien fait de spécial, sauf essayer leurs slogans en particulier : « pour une CGT de lutte de classe » !
A la fin de mai-juin, on a contacté quelqu’un chez Krema Hollywood. La mère d’une des copines du comité d’action bossait dans cette entreprise. Avec elle et une ou deux autres ouvrières on a fait un bulletin pour les ouvrières de Krema. On critiquait la politique des salaires dans la boîte, les conditions de travail. Un des problèmes c’était la santé, notamment les femmes devaient nettoyer les machines tous les matins avec des produits puants et dangereux. Parfois elles tombaient dans les pommes. Nous écrivions le bulletin en nous inspirant de ce que nous racontaient les ouvrières. Nous diffusions à la porte tous les 15 jours, me semble-t-il, et elles le diffusaient clandestinement à l’intérieur. Cela a duré environ six mois puis c’est LO qui a pris la relève du comité d’action, qui n’existait plus.

Les deux seules forces politiques sur Montreuil étaient le PCF et le CA en mai et juin, situation bizarre s’il en fut. Nous n’avions pas de contacts avec le PCF et n’avons pas essayé de proposer des actions communes. A Montreuil, le jour du discours de de Gaulle qui annonçait son référendum, le PCF avait appelé à une manif locale pour empêcher les gens d’aller à la Bastille. Par hasard, les deux manifs, celle du PC et celle du CA qui se rendait à Paris, se sont croisées. Elles étaient à peu près de la même taille, mais chacun est resté sur son trajet.
On trouvait que les adhérents du PCF se faisaient bourrer le mou mais, dans notre optimisme, nous pensions que le PCF allait bientôt perdre de son importance assez vite.

Aux élections législatives nous avons mené une compagne active pour l’abstention (« élections piège à cons »). Le jour des élections, avec quelques copains du CA nous sommes allés à la pêche.
J’ai été appelé par les flics début juillet. J’avais barbouillé « Après février, octobre » sur le mur du pavillon d’un type qui n’avait pas apprécié. Il avait relevé le numéro de ma plaque minéralogique, alors que je faisais ça seul en voiture. Début juillet, on pensait encore que le mouvement s’était provisoirement calmé mais allait redémarrer à l’automne.

J’écoutais beaucoup la radio pendant le mois de mai. A chaque bulletin d’informations on apprenait que de nouvelles entreprises se mettaient en grève et cela nous maintenait le moral au beau fixe. J’ai compris que ce ne serait pas la fête après la manif du 13 mai. Je roulais en voiture un soir et j’ai eu envie d’aller voir les usines situées entre Pantin et la banlieue Nord. J’ai fait 5 ou 8 usines et à chaque fois j’arrivais plein d’enthousiasme. Je suis tombé sur des délégués CGT, probablement membres du PCF. Il était impossible d’entrer dans les usines, de discuter avec les grévistes. Je me rendais compte que les usines n’étaient pas occupées et que l’ambiance n’était pas terrible. Je pensais que les manifs arriveraient à exploser ce barrage.
Ce qui se passait à Montreuil n’était pas isolé du reste de la situation. Le 11 mai, la nuit des barricades, le boulevard Saint-Michel était bourré de monde et j’ai eu l’occasion de discuter avec de nombreux jeunes ouvriers. Je n’avais pas une stratégie dans ma tête, j’étais content. On sortait de dix ans de gaullisme verrouillé de partout, le PCF bloquait du côté de la classe ouvrière, dans ces journées de mai et juin on a quand même vu s’ouvrir une grande fenêtre sur l’avenir !
On ne savait pas que le PCF avait encore assez de force pour repousser la fenêtre, même s’il devait en mourir et ne plus jamais arriver à se faire passer pour un parti révolutionnaire, et que la bourgeoisie moderniste avait assez de tours dans son sac pour recadenasser ladite fenêtre avec l’aide des vedettes « ex-soixante-huitardes ».

En septembre 1968, j’ai participé à une manif contre le massacre sur la place des Trois-Cultures à l’occasion des jeux Olympiques de Mexico. Alors que quelques semaines auparavant on était prêts à bouffer du flic, on s’est fait embarquer à plusieurs dizaines sans aucune réaction. Une camarade est arrivée avec des manches de pioche dans sa voiture. Personne n’a voulu en prendre et se battre. Les manches de pioche ont fini dans le caniveau. Comme quoi l’ambiance de mai 68 avait bien disparu.
En décembre 1968 je suis parti à Madagascar et ne suis revenu en France qu’en janvier 1971.

Quand tu reviens en 1971, as-tu des activités politiques ?

Le choix d’une organisation n’avait pas une très grande importance pour moi, j’aurais pu aller vers un groupe anarchiste si j’en avais connu un qui fasse un travail ouvrier. Dans le comité d’action de Montreuil des copains ouvriers sympathisaient avec la Fédération anarchiste. Ces camarades avaient l’impression que la FA ne s’intéressait pas à un travail ouvrier régulier. Quant aux maos, je n’appréciais pas leur côté catho et manipulateur. En 1968, ils ne s’intéressaient au comité d’action que pour récupérer des clients, et ne se préoccupaient pas du mouvement de révolte de mai 68. J’étais également gêné par leur violence forcée : ils essayaient de créer un climat de violence artificielle.
Je suis allé vers LO plus par défaut que par choix. C’était l’organisation qui me semblait la plus sérieuse pour essayer de former un groupe révolutionnaire implanté dans la classe ouvrière, ce qui me semble avoir manqué en mai et juin 1968. A Madagascar, j’avais gardé des relations épistolaires avec une copine du CA de Montreuil et elle était entrée à LO. Elle avait continué le bulletin de Krema Hollywood qui était devenu un bulletin LO. Quand je vivais à Madagascar, j’avais reçu un exemplaire de LO dont la une affirmait à propos du décès de Ho chi Minh : « Un combattant nationaliste est mort, pas un combattant du socialisme. » Je ne me souviens plus des termes exacts, mais l’idée générale était celle-là. Cela m’a un peu étonné d’abord, puis fait réfléchir ensuite, en fait, j’étais mûr pour faire ce pas : tous ces régimes staliniens prétendument socialistes n’avaient rien à voir avec la classe ouvrière.

Fais-tu partie tout de suite d’un cercle sympathisant ou d’une cellule de LO ?

Je n’ai pas plus envie en 1971 qu’en 1967-68 de participer pleinement aux activités d’un groupe politique. Je veux bien mettre la main à la pâte, rien ne me rebute, mais je ne fais pas suffisamment confiance aux organisations et à leurs chefs pour me lier complètement avec elles. Je savais déjà que je ne serais pas d’accord avec la façon de fonctionner de LO, ou des autres organisations d’extrême gauche d’ailleurs. Ce n’était pas une question de dévouement, au sens où LO l’entend. Je passais pas mal de temps à vendre le journal (au moins deux fois par semaine dont la matinée du dimanche), à diffuser des bulletins d’entreprise, faire du porte à porte pour vendre LO dans les HLM de la rue des Quatre-Frères-Peignot, à aller bosser sur le terrain où LO organisait sa première fête, à coller des affiches ou le journal quand on n’avait pas d’affiches, à militer dans le quinzième arrondissement contre les expulsions.

Que faisiez-vous contre les expulsions ? S’agissait-il d’un comité lancé ou animé seulement par LO ? Quel genre de gens participaient aux activités de ce comité ? Quels ont été les résultats de votre bagarre ?

Le premier immeuble dont nous nous sommes occupés était un hôtel meublé, occupé par des travailleurs algériens. Le bâtiment devait être détruit et les locataires refusaient de partir. C’était rue Gutenberg, en 1971. Assez vite, par le contact d’un militant de Pouvoir ouvrier (issu de Socialisme ou barbarie) on a discuté avec des gens d’un autre immeuble, rue de Lourmel, des Français assez âgés en majorité, notamment des retraités. Puis il y a eu un autre hôtel meublé, pour travailleurs immigrés qui se trouvaient dans la même situation. A ce moment-là, les grandes opérations immobilières démarraient fort dans le quinzième arrondissement.

On faisait des réunions publiques, une ou deux manifs dans le quartier qui regroupaient cent à cent cinquante personnes, principalement les expulsables. Comme militants politiques, il y avait LO et les deux copains de Pouvoir ouvrier. On ne tenait pas à ce que les réunions se transforment en batailles intergroupusculaires, donc on ne cherchait pas trop la collaboration d’autres forces. De toute façon, les gauchistes ne se bousculaient pas. Le PCF ou la CGT, quant à eux, ne s’intéressaient pas à la question. A l’époque, il n’était pas question pour eux de mener des actions communes avec les gauchistes, malgré nos appels du pied. On a aussi reçu un coup de main de chrétiens, en tant que tels, on a même utilisé leurs salles. L’essentiel de l’action des locataires eux-mêmes, c’était de refuser de partir des immeubles, refuser le baratin des types envoyés par les promoteurs. Certains ont participé à des diffusions de tracts avec nous (très peu). Les propriétaires ont dépêché, rue Gutenberg, des nervis. Ceux-ci ont provoqué les locataires et, quand la bagarre a éclaté, la police est arrivée aussitôt pour s’en prendre aux locataires, évidemment. Les propriétaires devaient commencer à en avoir assez parce que les locataires ont tenu sans payer de loyer et sans déguerpir pendant plus de deux ans, malgré les pressions diverses.

L’action des nervis (armés de barres de fer) et des flics a sans doute démoralisé les travailleurs immigrés de la rue Gutenberg. On n’a pas très bien compris la fin de la lutte. Les interventions des nervis et des flics ont impressionné les locataires ; un délégué choisi par les locataires a retourné sa veste et s’est mis à faire de la propagande pour que les locataires s’en aillent. Les résidents de la rue Gutenberg n’ont rien obtenu, sauf les deux ans sans payer de loyer.
Par contre, rue de Lourmel, les locataires ont obtenu des choses. La majorité sont partis en touchant des indemnités du promoteur, et une minorité a été relogée dans le XVe ou le quartier de leur choix (parmi cette minorité, certains ont bénéficié des deux : indemnité et relogement), les derniers à être restés. Deux ou trois étaient partis très vite sans rien obtenir.

Dans les deux cas de résistance aux promoteurs immobiliers, certaines des personnes parmi les plus engagées au départ ont abandonné la lutte pour des raisons individuelles, ce qui a un peu démoralisé certains autres.
On a aussi essayé d’intervenir rue Fallampin et impasse de l’Astrolabe, mais sans grand succès.
En marge de ces expulsions nous avons fait une saynète pour la fête de LO dans le style guignol, les locataires se moquant du député, du promoteur, on a bien rigolé.

On n’a recruté personne pour LO par ces actions dans le quinzième. On vendait quelques exemplaires du journal, on a emmené quelques locataires à la fête. Notre action n’intéressait pas vraiment LO, je crois, bien qu’il y ait eu un militant qui participait à toutes ces actions de façon très dynamique.
Ma participation à des activités avec LO se bornait à de la propagande, je ne voulais pas entendre parler de réunion interne, cela me paraissait parfaitement inutile pour la définition de la ligne politique de LO parce que de toute façon elle ne se décidait pas à la base, comme d’ailleurs dans la plupart des organisations.
Je ne supportais pas la façon dont les discussions politiques se menaient dans les groupes. On n’envisage pas de tout mettre sur la table à propos d’une question donnée afin d’arriver à un accord sur un point. En fait, il y a souvent des intentions sous-jacentes ou des décisions qui ont déjà été prises dans un organe de direction et qui conditionnent, dès le départ, le déroulement de la discussion. La tension qui se crée souvent dans ces réunions est épuisante.
De plus, je trouve très pesant de vouloir absolument aboutir à une position commune, si ce n’est pas fait d’une façon réellement démocratique. Si je pouvais militer en évitant cette corvée inutile pour moi c’était très bien. J’avais un peu la même attitude vis-à-vis des organisations d’extrême gauche que des syndicats. Je pensais qu’elles étaient utiles pour faire de la propagande, mais je ne pensais pas qu’elles feraient la révolution. Les organisations étaient utiles à ce moment-là, mais j’étais persuadé que, dans une période pré-révolutionnaire, tous ces groupes perdraient beaucoup d’importance au bénéfice d’organisations genre comités d’action ou mieux soviets et conseils ouvriers.

Comment es-tu passé de LO à Combat communiste ?

Lors du premier tour des élections législatives de 1973, LO proposait un certain nombre de revendications à chaque député de gauche, en particulier du PCF. Si les députés ne s’engageaient pas sur une partie de ces revendications, LO menaçait de ne pas appeler à voter pour eux. Ensuite, LO a changé de position et décidé quand même de faire voter pour la gauche. Ce changement de position m’a mis la puce à l’oreille. Nous avions compris que nous allions poser les conditions à chaque député, et que les décisions se feraient au cas par cas. En milieu de semaine, après le premier tour, nous avons reçu une affiche qui appelait à voter pour le PCF, globalement. Il n’y avait plus ni pression à exercer, ni discussion à mener.

La majorité des sympathisants qui avaient fait la campagne électorale de LO n’étaient pas du tout d’accord ou ne comprenaient pas.
L’année suivante, en 1974, la première fois que LO s’est présentée aux présidentielles, Arlette Laguiller a dit que LO ne voterait pour la gauche que si celle-ci reprenait une partie de son programme. Et là aussi LO a changé de position.
Toi et V., vous m’avez contacté après votre exclusion de LO en 1975. En dehors de la question du capitalisme d’Etat en URSS et du manque de démocratie à LO, vous critiquiez la politique de LO vis-à-vis de la gauche et surtout du PCF. Ce sont des critiques que je partageais avec un petit milieu de gens, sympathisants de LO ou pas, dans le XVe arrondissement.

Combien de temps es-tu resté à Combat communiste et quelles leçons tires-tu de ton passage dans ce groupe ?

J’ai été à CC de 1975 à 1980/1981. Les trois activités principales étaient constituées par des stages de formation, la fabrication du journal qui occupait beaucoup de temps pour les quelques camarades qui écrivaient des articles (camarades dont je ne faisais pas partie) et les 5 ou 6 bulletins d’entreprise. Je participais au bulletin d’Air France. J’étais d’accord avec CC, sauf que je trouvais lourd le fonctionnement en cellule, et toujours ce besoin de se mettre d’accord systématiquement sur tout. Je le supportais car j’étais à peu près d’accord avec la ligne générale, au moins les premières années. Aussi parce que je suis feignant et que ne je recherchais pas une autre boutique politique avec laquelle j’aurais été plus d’accord sur le fonctionnement, c’est-à-dire une organisation non léniniste, où la place d’une recherche politique et sociologique aurait été plus importante, plus ouverte. Ce que je reprochais à CC c’est que certains camarades avaient un type d’organisation et un certain nombre de présupposés léninistes dans la tête et ils ne voulaient pas les remettre en question. Au bout de quelques années, on s’est aperçu qu’il y avait des choses qu’on ne pouvait pas, de fait, discuter. Si on avait plus discuté sur le programme on aurait peut-être pu contacter d’autres tendances.

Ce qui m’a toujours désolé c’est l’émiettement de tous les gens qui se réclament de la révolution. J’ai lu un livre de Gustave Lefrançais (Souvenirs d’un révolutionnaire, réédité en 1972 aux éditions de la Tête de feuilles) qui raconte sa vie de militant au XIXe siècle. Le seul moment où toutes les tendances de la gauche ont réussi à discuter véritablement entre elles, cela a été à la fin du Second Empire lorsque Napoléon III a autorisé la tenue de réunions ouvrières, en présence d’ailleurs d’un policier. Les organisations qui se réclament de la classe ouvrière se sont séparées en différents mouvements au moment de la révolution russe. Et ces groupes ont continué à fonctionner alors que les bases de leur séparation avaient complètement disparu. Dans notre société, ce qui a motivé la séparation dans le mouvement ouvrier il y a deux siècles a disparu. Les différentes tendances correspondent plus ou moins à une tendance qui s’est séparée des autres à l’occasion d’un mouvement social important (révolution russe, automne chaud italien, etc.). Tous ces mouvements se sont figés et n’ont plus jamais rien remis en cause. C’est pourquoi je crois que ces mouvements n’auront pas de rôle dans une future révolution.

Comment se passaient les stages de formation ?

Cela se déroulait le week-end, durant 2 ou 3 jours, de 9 heures du matin à 23 heures. C’était long, très long. On discutait sur des choix de textes sacrés, et les points de vue des auteurs pouvaient être différents. Tout Combat communiste y participait, militants organisés dans les deux cellules, comme sympathisants. L’ambiance était plutôt sympa, j’ai l’impression d’avoir réfléchi sur pas mal de problèmes politiques. Ces stages avaient deux fonctions : une fonction d’apprentissage pour les copains les moins formés, et c’était l’occasion de formuler et bétonner des positions. Certains copains étaient peut-être un peu largués. C’est vrai qu’on ne s’était pas posé le problème d’une pédagogie liée aux différences de motivation et de culture politique entre les copains.

En ce qui concerne le journal : qu’en pensais-tu, le vendais-tu autour de toi et quelles étaient les réactions ?

C’était un mensuel dont la plupart des articles étaient écrits par deux personnes ; les autres copains, dont moi, faisant un petit article de temps en temps. La participation au journal, pour moi, c’était surtout la vente publique ou de la main à la main, comme tous les copains. J’ai en effet emmerdé beaucoup mes relations à essayer de leur placer Combat communiste. Les gens ne se bousculaient pas pour l’acheter et surtout pour le lire. Mais en cela CC n’a pas pu être différent des autres publications d’extrême gauche. Personnellement je n’imaginais pas un type de publication plus attrayant, c’était plus simple d’imaginer que, dans cette période, on ne pouvait guère mieux faire.

Les journaux, les tracts, etc. auxquels j’avais participé avant n’avaient jamais intéressé grand monde. Par contre, brutalement, en mai 1968 un journal mauvais comme Action se vendait à la mairie de Montreuil, à raison de 100 exemplaires par soir, deux ou trois soirs par semaine. Je ne sais pas si les gens le lisaient en entier. Il y avait des articles complètement réformistes, de longues citations de Marx, mais on vendait ça comme des petits pains. La qualité d’un journal d’agitation politique est à mon avis complètement liée à la situation politique, c’est pourquoi je ne me suis jamais vraiment posé la question de faire un « bon » journal. En fait, en temps normal, la vente de la main à la main est déterminée par la sympathie, tu vends à ceux qui te connaissent et veulent être gentils avec toi, tu ne vends jamais sur la base d’un accord total avec tes idées dans ton milieu de travail et encore moins à tes copains. Ceux des autres groupes, tu ne vas pas les convaincre et ce sont les seuls qui se posent des questions politiques du même genre que toi.

D’ailleurs, à propos de Combat communiste, je voudrais dire que nous nous sommes bien trompés sur l’importance du secteur capitaliste d’Etat dans l’économie. Il me semble que tous les copains voyaient l’évolution sociale vers plus d’Etat, et nous n’avons pas imaginé que le problème des capitaux qui n’arrivaient plus à s’investir à cette époque trouverait sa solution dans les ventes de sociétés nationalisées, c’était simple pourtant et personne n’y a pensé ! De même pour les trotskistes aucun n’avait imaginé le passage de l’URSS et de ses satellites sans une révolution à l’envers, ils ne pouvaient concevoir une simple faillite et le retour à un fonctionnement normal du marché.

(La suite et la fin de cette interview se trouvent dans le numéro 6-7 de Ni patrie ni frontières)