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Victor Serge : La pensée anarchiste (2)

dimanche 20 juin 2004, par Yves

Anarchisme chrétien. Individualisme

Deux formes particulières de la pensée anarchiste mériteraient d’être étudiées : l’anarchisme chrétien et l’individualisme, qui d’ailleurs se touchent : « Le salut est en toi. » Tolstoï s’est quelquefois qualifié d’anarchiste chrétien. L’esprit de révolte contre toute injustice peut s’affirmer par la non-résistance au mal par la violence. Il n’y faut qu’un milieu social propice, comme celui des sectes religieuses russes ou hollandaises.

J’ai vécu autrefois l’expérience de l’anarchisme individualiste français, apparenté à d’autres mouvements analogues, notamment aux États-Unis où des Italiens, étudiant Stirner, citant Ibsen, s’inspirant de Josiah Warren, de Benjamin Tucker et d’E. Armand, publiaient une grande feuille au titre fier : Nihil. Qu’il me soit permis de citer ici les notes que j’ai publiées sur ce sujet dans Esprit11 :
« L’anarchisme nous prit tout entiers parce qu’il nous demandait tout, nous offrait tout. Pas un recoin de la vie qu’il n’éclairât, du moins nous semblait-il. On pouvait être catholique, libéral, radical, socialiste, syndicaliste même, sans rien changer à sa vie, à la vie par conséquent. Il y suffisait après tout de lire le journal correspondant ; à la rigueur de fréquenter le café des uns ou des autres. Tissé de contradictions, déchiré en tendances et sous-tendances, l’anarchisme exigeait avant tout l’accord des actes et des paroles, un changement total dans la manière d’être. C’est pourquoi nous allâmes à la tendance extrême (à ce moment), celle qui, par une dialectique rigoureuse, en arrivait, à force de révolutionnarisme, à n’avoir plus besoin de la révolution... Nous y fûmes un peu poussés par le dégoût d’un certain anarchisme académique, très assagi, dont Jean Grave était le pontife aux Temps Nouveaux. L’individualisme venait d’être affirmé par Albert Libertad...

Sa doctrine, qui devint la nôtre, était celle-ci : ’Ne pas attendre de révolution. Les prometteurs de révolutions sont des farceurs comme les autres. Faire sa révolution soi-même. Etre des hommes libres, vivre en camaraderie...’. Je simplifie évidemment, mais c’était aussi d’une belle simplicité : Commandement absolu, règle et ’que crève le vieux monde !’. De là partirent naturellement bien des déviations. ’Vivre selon la raison et la science’, conclurent certains, et leur pauvre scientisme, qui invoquait souvent la biologie mécaniste d’Yves Le Dantec, les conduisit à toutes sortes de ridicules, comme l’alimentation végétarienne ou fruitarienne, dépourvue de sel, et aussi à des fins tragiques. On vit de jeunes végétariens engager des luttes sans issue contre la société entière. D’autres conclurent : ’Soyons des en-dehors, il n’y a de place pour nous qu’en marge de la société’, sans se douter que la société n’a pas de marge, qu’on y est toujours, y fût-on au fond des geôles, et que leur ’égoïsme conscient’ rejoignait, parmi les vaincus, l’individualisme bourgeois le plus féroce. Les troisièmes enfin, dont j’étais, tentèrent de mener de pair la transformation individuelle et l’action révolutionnaire, selon le mot d’Élisée Reclus : ’Tant que durera l’iniquité sociale, nous resterons en état de révolution permanente...’ (Je cite de mémoire.)

L’individualisme anarchiste nous donnait prise sur la plus poignante réalité, sur nous-mêmes. Sois toi-même. Seulement, il se développait dans une autre ville-sans-évasion-possible, Paris, immense jungle, où un individualisme primordial, autrement dangereux, celui de la lutte pour la vie la plus darwinienne, réglait tous les rapports. Partis des servitudes de la pauvreté, nous nous retrouvions devant elles. Etre soi-même eût été un précieux commandement et peut-être un haut accomplissement, si seulement c’eût été possible ; cela ne commence à devenir possible que lorsque les besoins les plus impérieux de l’homme, ceux qui le confondent, plus qu’avec la foule de ses semblables, avec les bêtes, sont satisfaits. La nourriture, le gîte, le vêtement nous étaient à conquérir de haute lutte. Le problème des jeunes sans le sou, qu’une puissante aspiration déracine, « arrache au carcan », comme nous disions, se pose en termes à peu près insolubles. Plusieurs camarades devaient glisser bientôt dans ce qu’on appela l’illégalisme, la vie non plus en marge de la société, mais en marge du code. ’Nous ne voulons être ni exploiteurs ni exploités’, affirmaient-ils sans s’apercevoir qu’ils devenaient, tout en restant l’un et l’autre, des hommes traqués. Quand ils se sentirent perdus, ils décidèrent de se faire tuer, n’acceptant pas la prison. ’La vie ne vaut pas ça !’ me disait l’un, qui ne sortait plus sans son browning. ’Six balles pour les chiens de garde, la septième pour moi. Tu sais, j’ai le cœur léger....’ C’est lourd, un coœur léger. La doctrine du salut qui est en nous aboutissait, dans la jungle sociale, à la bataille de l’Un contre tous. »

Les racines sociales de cette idéologie de jeunes désespérés sont visibles. Plusieurs individualistes sont morts sur l’échafaud, d’autres au bagne ; plusieurs ont préféré se faire tuer en résistant à la police, trouvant une suprême satisfaction à livrer seuls leur dernier combat à la société entière. Ils avaient l’étoffe de vrais révolutionnaires et l’époque étouffante était au calme saturé d’électricité de l’avant-guerre.

Par l’erreur individualiste, la pensée anarchiste se rattache le mieux à la philosophie bourgeoise. Nous en apercevons dès lors les deux sources opposées : idéalisme prolétarien menant au socialisme libertaire ; individualisme absolu poussant à ses conséquences extrêmes le darwinisme social de la concurrence capitaliste. On en voit bien la connexion avec le « laisser-faire, laisser-passer », l’antiétatisme, l’individualisme des économistes libéraux, la philosophie positiviste d’un Herbert Spencer (l’Individu contre l’État). La société bourgeoise vit d’individualisme jusqu’au moment où son appareil de production, démesurément développé, cesse d’être gouvernable par des individus, les trusts et les cartels ayant tué la libre concurrence et la lutte des classes mettant en question la propriété. On découvre alors les masses, on aperçoit la nécessité d’une organisation supérieure de l’industrie, envisagée dans son ensemble par le plan. La notion même de l’individu ou, mieux, de la personne, s’est modifiée ; l’homme nous apparaît plus social que jamais, modelé, enrichi ou appauvri, diminué ou grandi par sa condition ; instable, complexe, contradictoire même, car ce que l’on appelait son Moi est surtout le point d’intersection d’une multitude de lignes d’influences. Notre notion de la personne n’en est pas affaiblie, mais rénovée, replacée en quelque sorte dans l’ambiance. Mais l’individualisme anarchiste d’E. Armand, en retard de plus d’un quart de siècle, procède encore d’affirmations comme celle-ci :

« En dépit de toutes les abstractions, de toutes les entités laïques ou religieuses, de tous les idéaux grégaires, à la base des collectivités, des sociétés, des associations, des agglomérations, des totalités ethniques, territoriales, morales, religieuses, se trouve l’unité-personne, la cellule-individu. Sans celle-ci, celles-là n’existeraient point.... L’individu a préexisté au groupe, c’est évident. La société est le produit d’additions individuelles12. »
Rien n’est moins évident que la préexistence de l’individu par rapport au groupe ; il faut tout au moins que la famille le précède. Et nous savons que la famille se dégage peu à peu de la communauté primitive. Tout porte à croire que les espèces animales dont devait naître l’espèce humaine étaient sociables... La société a vraisemblablement précédé l’humanité ; elle a en tout cas précédé la personne et l’idée même d’individu, comme l’être précède forcément la conscience, comme la conscience nette naît de la conscience obscure et l’œuvre de l’ébauche...

L’anarchisme individualiste d’aujourd’hui, vivant sur des idées dépassées, a renoncé à toute ambition révolutionnaire. Démission où l’on peut reconnaître l’aveu d’une débilité. Cette tendance se cantonne dans l’organisation des « en-dehors » en portant la plus vive attention aux rapports des sexes...

L’épreuve des révolutions ; Bakounine, « révolutionnaire professionnel »

Ne sied-il pas de juger une doctrine de révolution totale à l’épreuve des révolutions ? Bakounine, pour qui « l’esprit destructeur était aussi l’esprit créateur », avait sur la pratique révolutionnaire des idées d’une rude clarté. Le terroir russe lui insufflait une énergie que rien n’affadissait. On est loin, avec lui, de la vague rhétorique humanitaire et subversive de l’Encyclopédie anarchiste d’édition récente. (On retrouve, en revanche, quelque chose de lui dans la biographie d’un Durutti.) Bakounine est mû par le besoin inextinguible de transformer le monde. Aucune arme efficace ne lui paraît inadmissible. Antiautoritaire, il a la passion de l’organisation. Bien avant Lénine, il s’acharne à bâtir - contre Marx, malgré Marx - une vaste organisation de « révolutionnaires professionnels » au sens strict du mot, dévoués, disciplinés, obéissant, pour déchaîner la tempête, au « dictateur invisible » - c’est-à-dire à lui-même. Il invente le noyautage, dans la Première Internationale : et c’est là le drame de son Alliance Internationale de la Démocratie sociale, doublée d’une société secrète, qui devait jouer un rôle décisif dans la dislocation de l’Internationale des travailleurs (1872).

On est frappé, à l’étudier, par la continuité de sa pensée et de son action. De quelle révolution préparait-il, à la fin de sa vie, l’instrument ? De celle qu’il avait concue des 1848. Brupbacher résume ainsi sa conception à ce moment :

« Il projetait, pour la Bohême, une révolte radicale et décisive qui, même vaincue, eût tout bouleversé. Tous les nobles devaient être chassés, tous les ecclésiastiques, tous les féodaux ; tous les domaines eussent été confisqués, et on les eût, d’une part, répartis entre les paysans pauvres et, d’autre part, employés à couvrir les frais de la révolution. Tous les châteaux devaient être détruits, tous les tribunaux supprimés, tous les procès suspendus, toutes les hynothèques et toutes les dettes au-dessous de 1 000 gouldens annulées. Une telle révolution eût rendu impossible tout essai de restauration, dût-il être tenté par une réaction victorieuse, et eût également servi d’exemple aux révolutionnaires allemands. La Bohême devait être transformée en un camp révolutionnaire d’où serait partie l’offensive déclenchée par la révolution dans tous les pays... On eût créé à Prague un gouvernement révolutionnaire disposant de pouvoirs dictatoriaux illimités et assisté par un petit nombre de spécialistes. Les clubs, les journaux, les manifestations eussent été interdits, la jeunesse révolutionnaire envoyée dans le pays pour y faire de l’agitation et créer une organisation militaire et révolutionnaire. Tous les chômeurs devaient être armés et enrôlés dans une armée ’rouge’ commandée par d’anciens officiers et sous-officiers polonais et autrichiens13... »

Dans la Confession qu’il adresse, de la forteresse de Schlüsselbourg, au tsar Nicolas Ier, signée « un criminel suppliant » (« Il fallait bien, dira-t-il dans quelques années à ses amis de Londres, me tirer des pattes de l’Ours14... »), il trace de la future révolution russe un tableau où ne manquent vraiment que les seuls mots : dictature du prolétariat. Le voici :

« Je crois qu’en Russie, plus qu’ailleurs, un fort pouvoir dictatorial sera de rigueur, un pouvoir qui sera exclusivement préoccupé de l’élévation et de l’instruction de la masse ; un pouvoir libre dans sa tendance et dans son esprit, mais sans formes parlementaires : imprimant des livres de contenu libre, mais sans liberté de la presse ; un pouvoir entouré de partisans, éclairé de leurs conseils, raffermi par leur libre collaboration, mais qui ne soit limité par rien ni par personne. »
Nous trouvons même ici une nette préfiguration de la théorie du dépérissement de l’État qui sera formulée par Lénine en 1917 :

« Je me disais que toute la différence entre cette dictature et le pouvoir monarchique consisterait uniquement en ce que la première, selon l’esprit de ses principes, doit tendre à rendre superflue sa propre existence, car elle n’aurait d’autre but que la liberté, l’indépendance et la progressive maturité du peuple15... »

Les bakounistes dans la révolution espagnole de 1873-74

Les bakounistes subissent, en 1873, en Espagne l’épreuve du feu. Seulement, comme il est de règle, les disciples ne valent pas le maître. Paralysés par leurs propres formules. Le roi Amédée s’en va, l’insurrection carliste éclate au Pays basque. Des soulèvements spontanés assurent dans la plupart des villes une facile victoire aux républicains intransigeants et aux bakounistes. Séville, Cordoue, Grenade, Malaga, Cadix, Alcoy, Valence, Murcie, Carthagène se veulent communes libres. La commune de Carthagène ou « canton souverain », allait résister plus de cinq mois, de fin juillet 1873 au 11 janvier 1874. Les cantons révolutionnaires furent soumis l’un après l’autre. Engels a donné une analyse, peut-être partiale, probante en tout cas, des causes de cette défaite qui allait amener une restauration monarchique. Les Alliancistes - membres de l’Alliance démocratique de Bakounine - repoussaient l’action politique16 ; ils s’abstinrent de participer aux élections à la Constituante, « contribuant par là à ce que fussent élus presque exclusivement des bourgeois républicains ». « Dès que les événements mettent le prolétariat au premier plan, constate Engels, l’abstention devient une ineptie tangible et l’intervention active de la classe ouvrière une nécessité incontestable. » Cette ineptie ne fut pas la seule. Au plus fort de la lutte, les bakounistes barcelonais, toujours pleins d’aversion pour la lutte politique, n’appelèrent les ouvriers qu’à la grève générale ; ils ne voulurent pas prendre le pouvoir. (La victoire eût été pour ainsi dire décidée par l’adhésion de Barcelone, mais Barcelone ne bougea pas.) Et la Solidarité révolutionnaire écrivit : « La révolution est en permanence sur la place publique... »

Une échauffourée obligea les bakounistes à prendre le pouvoir à Alcoy, cité manufacturière. Ils créèrent un Comité du salut public - bien que leurs délégués au Congrès de Saint-Imier eussent décidé, fort peu de temps auparavant, que « toute organisation d’un pouvoir politique soi-disant provisoire ou révolutionnaire ne peut être qu’une nouvelle duperie et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que les gouvernements existants... »

Aussi lourdement handicapés par leur doctrine, que pouvaient-ils faire ? Ils ne firent rien. Bakounine venait de se déclarer pour la guerre des partisans, contre la centralisation militaire (Lettres à un Français, 1870). Chaque commune se battit pour son propre compte. La gendarmerie - la Guardia civil - put les vaincre l’une après l’autre. L’Andalousie fut soumise en quinze jours. Valence résista deux semaines. Dans tout ceci la division entre internationalistes (marxistes) et alliancistes (bakounistes, les plus nombreux) avait joué un rôle aussi funeste que « l’intransigeance » verbale des républicains. Engels conclut : « Les bakounistes d’Espagne nous ont incomparablement montré comment il ne faut pas faire la révolution17. »

La révolution russe

L’influence anarchiste est souvent grande en Russie, au début de la révolution ; mais il se trouve que les événements posent à chaque heure, inexorablement, la seule question capitale à laquelle les anarchistes n’aient point de réponse : celle du pouvoir. Le tsar abdique devant la classe ouvrière et la garnison insurgée de Petrograd. A qui le pouvoir ? Un Gouvernement Provisoire (bourgeois) se crée, à côté du Soviet ouvrier. Il y a deux pouvoirs. Après les émeutes de juillet, Lénine, caché dans une hutte de berger, en Finlande, aborde le problème des problèmes en se mettant à écrire L’État et la révolution. L’objection anarchiste le préoccupe tout autant que l’autoritarisme routinier du socialisme. Ce sont deux écueils mortels. Lénine entend rendre justice aux anarchistes, traités naguère de bandits par Plekhanov - et par nombre d’autres mandarins du réformisme international. « Le marxisme avili par les opportunistes », ne comprend rien au problème de l’État. L’anarchisme non plus :

« Sur ces deux questions de politique concrète : faut-il démolir la vieille machine d’État et par quoi la remplacer ? lL’anarchisme n’a rien apporté même d’à peu près satisfaisant... Nous ne nous séparons nullement des anarchistes sur la suppression de l’État comme but. Nous affirmons que pour atteindre ce but, il est indispensable d’utiliser provisoirement contre les exploitants les intruments, les moyens et les procédés du pouvoir politique, de même que pour supprimer les classes, il est indispensable d’établir la dictature provisoire de la classe opprimée. Marx choisit la façon la plus tranchée et la plus nette de poser la question contre les anarchistes : les ouvriers doivent-ils, en secouant ’le joug des capitalistes’, ’déposer les armes’, ou au contraire les tourner contre les capitalistes afin de briser leur résistance ? Or, si une classe fait systématiquement usage de ses armes contre une autre classe, qu’est-ce là, sinon une ’forme passagère’ d’État18 ? »

Car « la révolution est bien la chose la plus autoritaire qui soit » (Engels). On sait la solution de Lénine : démolir de fond en comble la vieille machine de l’État ; édifier tout de suite sur ses décombres un pouvoir - un État - radicalement différent, nouveau, comme il n’y en eut encore jamais, comme la Commune de Paris, en 1871, paraît le préfigurer ; un État-Commune, sans caste de fonctionnaires, sans police ni armée distinctes de la nation, où les travailleurs exerceraient un pouvoir direct par leurs conseils locaux, féderés ; un État, à la fois, tout à fait décentralisé, par conséquent, et pourvu d’un mécanisme central bien agissant ; un État démocratique et libertaire, travaillant à préparer sa propre résorption dans la collectivité du travail, mais exerçant, contre les classes dépossédées, une véritable dictature, dans l’intérêt du prolétariat... Lénine n’est pas un utopiste forgeant des théories ; il s’inspire de ce qui est pour en tirer le plus grand parti vers ce qui doit être. Ce nouvel État existe déjà à côté, au-dessous de l’ancien, formé en tous lieux par les Soviets. Il n’y a plus qu’à le consacrer, par le coup de boutoir de l’insurrection finale. Tout le pouvoir aux Soviets ! Si les libertaires s’incorporaient au mouvement, n’y seraient-ils pas infiniment utiles, demain, quand il s’agira de le prémunir contre la sclérose bureaucratique ? Mais à la veille de l’insurrection du 7 novembre 1917, les anarchistes, dont le Goloss Trouda (La Voix du Travail, organe anarchosyndicaliste) est la feuille la plus répandue, demeurent fidèles à leur credo négatif. Ils écrivent cinq jours avant la bataille des rues :
« Nous ne croyons pas à la possibilité d’accomplir la révolution sociale par le procédé politique... par la prise du pouvoir... »

Mais alors que faire ? Que faire ? Ils disent bien, dans le même article, qu’il faut « ouvrir de nouveaux horizons créateurs à la révolution, aux masses, à l’humanité... » Oui, mais comment ? Et d’abord que vont-ils faire eux-mêmes, l’insurrection bolchevik étant prête ? Le groupe anarchiste syndicaliste déclare adopter une « attitude négative » envers l’action politique qui se prépare, mais être décidé « si l’action des masses se déclenche à y participer avec la plus grande énergie ».
Les solutions anarchistes, par le « travail créateur des masses » à cette heure, ne sont plus bonnes à rien ; mais leur esprit révolutionnaire ne leur permet pas une démission complète. Ils suivent le mouvement, avec humeur. L’un des plus sérieux d’entre eux relate en ces termes ses impressions du soir de la révolution prolétarienne : « Vers 11 heures du soir ... je me trouvai dans une des rues de Petrograd. Elle était obscure et calme. Au loin, on entendait quelques coups de fusil espacés. Subitement, une auto blindée me dépassa à toute allure. De l’intérieur de la voiture, une main lança un gros paquet de feuilles de papier, lesquelles volèrent en tous sens. Je me baissai et j’en ramassai une. C’était un appel du nouveau gouvernement aux ouvriers et paysans, leur annonçant la chute de Kerensky et, en bas, la liste du nouveau gouvernement des ’commissaires du peuple’, Lénine en tête. Un sentiment compliqué de tristesse, de colère, de dégoût et, en même temps, une sorte de satisfaction ironique s’emparèrent de moi. ’Ces imbéciles - s’ils ne sont pas tout simplement des démagogues imposteurs - pensai-je - doivent s’imaginer qu’ils accomplissent ainsi la Révolution Sociale ! Eh bien, ils vont voir... Et les masses vont prendre une bonne leçon....’19 »

« D’après la thèse libertaire - écrit encore Voline - c’étaient les masses laborieuses elles-mêmes qui devaient, par leur action vaste et puissante, s’appliquer à la solution des problèmes reconstructifs de la révolution sociale. »
Tous les socialistes sont d’accord sur cette thèse qui n’est que la paraphrase de leur commune devise : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Mais quand, dans un pays bouleversé de fond en comble, on ne peut formuler que cette affirmation générale, on se réduit soi-même à l’impuissance. Il ne suffit pas d’avoir des besoins et des aspirations pour transformer la société ; encore y faut-il des connaissances, des idées claires, des capacités d’organisation et de sacrifice. Les masses russes avaient-elles dans leur ensemble un degré suffisant de conscience et de capacités révolutionnaires ? La théorie anarchiste, s’en remettant à la seule spontanéité des masses, eût été juste dans un pays si avancé que, avant même d’abolir la propriété privée des moyens de production, les travailleurs y eussent été pénétrés d’une mentalité socialiste et pourvus d’une instruction les rendant capables d’administrer la production. On était loin du compte en Russie. Les masses savaient ce dont elles ne voulaient plus : du despotisme et de l’exploitation. Elles savaient en gros ce qu’elles voulaient : la paix, la terre, du pain, la liberté. Mais tous les partis révolutionnaires réunis (et il n’y avait pas eu d’organisations syndicales tant soit peu influentes sous l’ancien régime), rassemblant les éléments les plus conscients, les plus dévoués, les plus instruits de la population, n’y formaient qu’un pourcentage dérisoire. En leur accordant un demi-million de membres ou sympathisants - de valeur bien inégale, car ces partis venaient de grossir démesurément en quelques mois - ils ne représentaient qu’une minorité d’initiative de 0,3% environ. Sans l’organisation bolchevik, il est infiniment probable que la faible spontanéité révolutionnaire des masses eût été promptement réprimée par une autre minorité sociale, celle de la contre-révolution menée par des généraux. La dictature du prolétariat sauvait la Russie d’une dictature militaire.

On chercherait en vain dans l’abondante littérature anarchiste de l’époque une seule proposition pratique : ce n’est qu’affirmations lyriques, hautes revendications d’idéal. Comment assurer les transports, faire marcher les boulangeries, réprimer les complots des officiers ? Il faut agir sur l’heure. Peu d’anarchistes, bientôt blâmés par la plupart de leurs camarades, entrent dans les Soviets où leur esprit de liberté pourrait être si utile. La plupart boudent. Quand il faut signer la paix de Brest-Litovsk, parce que le front s’est désagrégé, parce que l’armée paysanne du tsar ne veut plus se battre (ici la spontanéité des masses se manifeste avec éclat), parce qu’on a tenté l’expérience, préconisée par Trotsky, « ni paix ni guerre », et vu les Austro-Allemands s’avancer partout où il leur a plu sans rencontrer de résistance, les anarchistes syndicalistes de Pétrograd - le Goloss Trouda, avec Voline - refusent de reconnaître l’odieux traité et prêchent la guerre des partisans. Ils partent même pour la faire, dans les marais de l’Ouest, laissent tomber leur journal et leur influence dans la capitale... Tout leur espoir, ils le fondent sur « l’esprit révolutionnaire, lumière du monde ». La phrase est belle... Seulement, l’esprit révolutionnaire, n’étant point désincarné, se nourrit de pain et ne saurait faire la guerre sans artillerie.

Les anarchistes de Moscou, dirigés par les frères Gordine, professaient, dans leur quotidien L’Anarchie, une foi exclusivement humanitaire ; ils avaient des centaines, sinon des milliers de gardes noirs armés, disposant de clubs qui étaient de véritables citadelles. Organisés en plusieurs groupements sans discipline commune, ils dénonçaient eux-mêmes, dans leur presse, les agissements de leurs irresponsables, sans parvenir à les faire cesser. Ils se déclaraient « contre les Soviets en principe, étant contre tout État », mais formaient, en réalité, un petit État dans l’État, turbulent et trop armé. Ils furent désarmés par la force, presque sans combat, dans la nuit du 11-12 août 1918, par ordre de Trotsky et Dzerjinski. Les gardes noires disparurent ; la presse et les groupes végétèrent20.