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Quelques hypothèses sur l’évolution de la situation en Irak

mercredi 9 juin 2004, par Yves

Clive Bradley
(Alliance for Workers Liberty, Grande-Bretagne)
Mai 2003

Il existe une opposition très large à la présence des troupes américano-britanniques, à la perspective de l’installation de bases militaires étrangères, etc. Mais cette opposition peut-elle se transformer en une « guerre de libération nationale » dans un avenir proche ? Cela semble très improbable.
Tout d’abord, les Américains tenteront de coopter les forces de l’opposition qui leur sont actuellement hostiles. Ils semblent déjà prêts à négocier avec l’ASRII, la force la mieux organisée et qui leur est la plus hostile. Deuxièmement, et c’est encore plus important, la société irakienne émerge seulement de quarante années de répression. Tandis que l’ « ordre » commence à être restauré sous l’hégémonie américaine - processus qui devrait se poursuivre, même si cela se déroule sur une base temporaire et instable - beaucoup de ceux qui cherchent actuellement à mobiliser la population contre l’occupant chercheront une sorte de modus vivendu avec les États-Unis, ne serait-ce que de façon temporaire.

« L’ordre » sera en partie restauré. Même si l’objectif américain était d’installer un ordre colonial à l’ancienne, et même si cela suscitait une très large opposition, cette opposition ne se traduirait pas, à court terme, par une opposition de masse, encore moins armée. L’ « ordre américain » va régner pendant un certain temps, probablement jusqu’à ce qu’à l’installation d’un gouvernement provisoire composé de forces irakiennes favorables aux Américains.
En d’autres termes, un gouvernement bourgeois stable sera probablement restauré en Irak : d’une façon ou d’une autre ce sera un gouvernement sous hégémonie américaine. (Les Etats-Unis préféreraient évidemment qu’un gouvernement composé d’Irakiens s’installe aux commandes le plus tôt possible.)

Ce nouveau pouvoir sera autoritaire, ou en tout cas pas vraiment démocratique, mais sans doute considérablement plus ouvert, plus bourgeois-démocratique que celui qui l’a précédé.
Il est peu probable que le mouvement ouvrier puisse se reconstruire à travers une confrontation directe avec les forces d’occupation, dans le cadre d’une « guerre de libération nationale ». Il faudra mener un travail patient, difficile, long, comme celui des syndicats indépendants en Indonésie, au Mexique, au Brésil, en Afrique du Sud, en Corée du Sud, etc.
Certains opposent le rêve d’une insurrection et d’une guerre de libération nationale aux perspectives réalistes de développement d’un mouvement ouvrier. Pour analyser la situation actuelle en Irak j’ai fait référence au débat entre le Workers Party et le Socialist Workers Party (parti trotskyste américain dont scissionna le Workers Party, suite à une discussion, en 1939-1940, portant notamment sur la nature de l’URSS et le rôle de la classe bureaucratique dans la propagation du stalinisme conçu comme un mode d’exploitation appelé « collectivisme bureaucratique », NdT) sur les perspectives en Europe dans la période 1943-1945. (En fait, en relisant les textes du Workers Party, ils m’ont semblé poser le problème d’une façon très sectaire : pas de parti révolutionnaire, pas de situation révolutionnaire, ce qui n’est ma position actuelle à propos de l’Irak). Il me semble que la priorité doit être de poser les premiers jalons pour créer des organisations sur les lieux de travail, sans doute des syndicats, etc. Il faudra du temps pour développer une telle organisation.

Fondamentalement, tous ceux qui parlent de révolution socialiste en Irak, en l’absence d’un mouvement ouvrier, tiennent des discours absurdes et creux. S’il apparaît une situation révolutionnaire dans un avenir proche en Irak, il est peu probable qu’elle conduise à des résultats progressistes, démocratiques, parce qu’il n’existe pas de mouvement ouvrier qui puisse agir comme un pôle d’attraction positif, démocratique.

Si des luttes révolutionnaires se déclenchaient en Irak nous soutiendrions l’idée que la classe ouvrière doit jouer un rôle dirigeant. Nous ne nous opposerions pas à la « révolution » sous prétexte que la classe ouvrière n’est pas prête à la faire ; et il est évident qu’un mouvement ouvrier se formera partiellement en se fixant des objectifs (et en participant à une lutte) plus larges.
Mais nous ne fondons pas nos perspectives sur un scénario insurrectionnel. Nous reconnaissons que la construction d’un mouvement ouvrier est, en réalité, un projet à beaucoup plus long terme.

Les perspectives immédiates pour la construction d’organisations ouvrières sont raisonnablement bonnes. Des questions comme le non-paiement des salaires posent la nécessité pour les travailleurs de s’auto-organiser. Certaines des forces politiques sur le terrain, notamment celles appartenant au Parti communiste ou influencées par lui, ont sans doute la perspective de construire des syndicats, des organisations de femmes, etc. même s’il s’agit parfois d’organisations croupions ou de caches-sexe pour le Parti communiste.
Les révolutionnaires irakiens doivent s’opposer à la domination américaine, à l’installation de bases militaires étrangères, etc. Mais cela ne veut pas dire pour autant appeler à un soulèvement révolutionnaire aujourd’hui contre les forces américano-britanniques. Même si la présence américaine était purement coloniale, cela n’impliquerait pas une telle perspective immédiate. (Dans le passé, les révolutionnaires se sont opposés à la domination coloniale sans pour autant exiger la révolution immédiate contre la puissante coloniale, et ils ont présenté des revendications à l’Etat colonial. Je pense par exemple au cas de l’Afrique du Sud durant la période de l’apartheid.)

Un programme de revendications démocratiques et ouvrières est indispensable pour développer les organisations et les luttes de la classe ouvrière comme force indépendante. Il incluera des revendications démocratiques pour lesquelles on peut et doit se battre immédiatement, c’est-à-dire que leur satisfaction n’implique pas obligatoirement le départ des forces d’occupation étrangères, ou le renversement de tel ou tel gouvernement (cela inclue des syndicats libres, le droit de réunion, la liberté de la presse, etc. et il est possible d’exiger et d’obtenir par la lutte de classe toutes ces revendications dès aujourd’hui en combattant les autorités en place.) Une démocratie bourgeoise stable fournirait évidemment les meilleures conditions pour le développement d’un mouvement ouvrier indépendant. Nous ne mettons pas ce point dans notre programme mais nous sommes sensibles à son importance. Et cela rend particulièrement importantes la formulation d’un programme démocratique et la lutte pour ce programme - en Irak et à travers la solidarité internationale. En d’autres termes, la lutte pour les réformes démocratiques est vitale. Nous n’opposons pas les revendications démocratiques immédiates à la « révolution ». Il faut savoir apprécier et utiliser tout nouvel espace permettant à l’organisation de la classe ouvrière de se développer, même sous la domination américaine.

L’islamisme en Irak

L’Irak pourrait-il suivre le même chemin que la révolution iranienne ? Un régime islamiste chiite parviendra-t-il au pouvoir pour écraser la gauche révolutionnaire, le mouvement ouvrier et toute opposition laïque ?
Il existe deux points communs évidents entre l’Iran et l’Irak :

1) la mosquée est un espace d’organisation essentiel ; dans le cas de l’Irak, la mosquée était une institution indépendante de l’Etat baasiste et elle a survécu à quarante années de totalitarisme ;

2) l’identité musulmane (et particulièrement chiite) peut séduire des masses exclues de tout processus politique depuis des dizaines d’années, en l’absence de toute autre solution alternative. L’islam sait formuler toutes sortes de programmes ouvertement (ou quasi ouvertement) politiques dans un langage immédiatement compréhensible.

Mais il existe aussi des différences capitales avec l’Iran. Dans ce dernier pays, il existait une puissante classe ouvrière et une importante gauche révolutionnaire organisée, en dehors du Parti communiste, dont une grande partie était armée et qui s’était préparée à la révolution longtemps avant la chute du Shah. Le rôle de la classe ouvrière en 1978-1979 a été anticipé par des luttes sous Reza Pahlevi pendant toute la décennie 1970.

Aucune de ces conditions n’existe en Irak. En elles-mêmes, bien sûr, de notre point de vue, ces différences seraient plutôt « négatives ». On pourrait supposer que l’absence d’une gauche révolutionnaire forte rendrait les islamistes irakiens moins répressifs mais

a) nous souhaitons que cette gauche se renforce et

b) le plus fou et répressif des régimes islamistes, celui des talibans, n’a pas eu besoin d’un adversaire de gauche puissant pour exercer une répression féroce.
Mais il existe aussi d’autres différences.

Dans son excellent livre Djihad, Gilles Kepel affirme qu’en réalité l’islamisme décline depuis le début des années 1990. Le 11 septembre, à ses yeux, exprime le désespoir et l’isolement des islamistes les plus militants, pas leur force. L’effondrement des talibans les aura encore plus affaiblis. (L’Afghanistan a réprésenté l’apogée de l’islamisme salafiste-djihadiste, qui a réussi à chasser les communistes athées du pouvoir ; mais le fait qu’ils aient été battus aussi facilement et que le gouvernement afghan soit maintenant soutenu par le Grand Satan marque pour eux une défaite considérable.)

La raison fondamentale en est que les mouvements islamistes modernes ont été construits sur une alliance entre la petite-bourgeoisie dévote (les commerçants du bazar, etc.) et la jeunesse paupérisée. Lorsque cette jeunesse s’est engagée dans des actions extrêmement violentes - guerre civile en Algérie ; terrorisme en Egypte -, cette alliance s’est brisée. Certains sont allés étudier dans les madrasas du Djihad afghan (au Pakistan, etc.), beaucoup sont revenus au pays après la chute de Najibullah, mais avec une conception du monde qui était totalement coupée de la vie normale. La classe moyenne a été horrifiée par les actions des militants ; les islamistes n’ont pas réussi à s’imposer durant la guerre en Bosnie ; le parti islamiste (le Refah) qui a formé le gouvernement turc s’est progressivement laïcisé en pratique (et le parti islamiste actuellement au pouvoir en Turquie est ouvertement modéré, favorable à la démocratie et à l’Europe). En Iran, le gouvernement clérical est discrédité, considéré comme vénal et oppressif, etc.

L’Irak de 2003 n’est pas l’Iran de 1979, pour de nombreuses raisons. Vingt-quatre ans plus tard, alors que, fondamentalement, leur bilan est négatif, les islamistes seront-ils capables de transformer l’Irak en un nouveau Djihad ? Khomeini défendait publiquement un programme radical-islamiste spécifique pour un mouvement de masse mobilisé contre le Shah - même si en fait ce programme fut partiellement modifié pour la consommation publique, une fois que le pouvoir fut consolidé.

Mais l’islamisme était alors en plein essor ; c’était, en effet, un phénomène radicalement nouveau à l’époque.
Le mouvement chiite irakien est aujourd’hui divisé. Téhéran oblige l’ASRI, le mouvement le mieux organisé, à se montrer plus aimable avec les Etats-Unis. L’Iran s’est allié aux Américains durant la guerre d’Afghanistan ; et même si les dirigeants iraniens sont stigmatisés et rangés parmi les dictateurs de l’Axe du Mal, la tendance générale de la politique iranienne (quelle que soient les actions d’arrière-garde des archi-réactionnaires) est d’améliorer les relations avec l’Occident en général. Ils ont de puissantes raisons économiques et politiques pour cela.

Si au départ l’ASRII s’est opposée aux réunions d’oppositionnels financés par les Etats-Unis et les a boycottées, elle a commencé à mettre de l’eau dans son vin. L’autre groupe, qui possède une puissante implantation dans les mosquées et est dirigé par l’ayatollah Sistani, est plus modéré. Anti-iranien, il s’oppose au programme khomeiniste de domination cléricale.

Bien sûr, on peut imaginer l’apparition d’un mouvement de masse, propagé par en bas, mobilisant les masses paupérisées et les sans réserves des bidonvilles chiites. Ce mouvement dépourvu d’idéologie, à part l’islamisme, pourrait dépasser les directions actuelles, ou les forcer à adopter une posture plus radicale, transformant ainsi les mouvements actuels en un Djihad à grande échelle. Il y a certainement des vétérans de l’Afghanistan, etc., qui attendent une telle éventualité. Plus les forces d’occupation américaine seront répressives, plus elles favoriseront objectivement une telle issue. Mais peut-on sérieusement imaginer qu’une révolution islamiste réussisse à chasser les Américains d’Irak ? Au fur et à mesure que l’économie se remettra sur pieds - et que les contrats juteux promis aux entreprises américaines prendront effet - , que le pétrole s’écoulera de nouveau dans les pipe-lines, qu’un semblant d’autorité gouvernementale aura été rétabli grâce en partie aux dirigeants chiites, il semble improbable qu’une situation comparable à celle de l’Afghanistan, voire même de l’Algérie, puisse se dessiner, même s’il y aura certainement des protestations de masse des chiites et si la situation restera instable et volatile. Les forces (les Etats-Unis et les Saoudiens) qui ont encouragé le Djihad en Afghanistan ont des intérêts totalement opposés en Irak. Quant au Pakistan il n’a aucun intérêt direct dans ce pays. Et le joker potentiel dans cette affaire, l’Iran, est pour le moment moins incontrôlable que son image publique le suggère.

Il existe des forces significatives en Irak qui ont une raison immédiate de s’opposer à l’activisme chiite. 40 % de la population est composée soit d’Arabes sunnites soit de Kurdes qui pour le moment ne semblent pas vouloir l’indépendance. Les Kurdes sont armés, ont confiance en eux-mêmes, veulent faire partie de la nouvelle distribution des cartes et n’accepteront pas d’être relégués à une position inférieure. Les Arabes sunnites constituent environ 20 % de la population totale, une minorité très significative, habituée à être favorisée par l’Etat.

Cette situation contraste fortement avec celle de l’Iran de 1979. Beaucoup de ceux qui avaient un intérêt objectif à s’opposer à l’essor de Khomeiny, en particulier, la gauche laïque, ont échoué à le renverser. La classe moyenne qui était liée au Shah était bien sûr la principale cible de la révolution. Les mouvements des minorités nationales, telles que les Kurdes, étaient beaucoup moins organisés et efficaces que le sont les peshmergas maintenant en Irak. Le khomeinisme était le parapluie qui englobait tout le mouvement populaire. Les groupes chiites en Irak seront perçus de cette façon.

Mais il n’existe pas en Irak de tradition historique de conflit inter-religieux. Même si l’on peut trouver une certaine corrélation entre sunnites et riches, d’un côté, chiites et pauvres de l’autre, il n’y a pas eu d’affrontement sanglants inter-musulmans (contrairement aux conflits communautaires et ethniques qui ont eu lieu dans le Nord, par exemple). L’Iran n’a pas réussi à mobiliser les chiites irakiens de son côté pendant la guerre de dix ans avec l’Irak ; même aujourd’hui les exigences chiites ne semblent pas anti-sunnites. Les Américains et le gouvernement (quel qu’il soit) qu’ils soutiendront seraient fous d’exclure les chiites. En d’autres termes, il ne semble pas que les chiites aient l’envie ou les capacités d’entrer en conflit avec les sunnites du centre de l’Irak. La référence à leurs affinités religieuses pourrait avoir une certaine force, mais un islamisme qui chercherait à unir chiites et sunnites serait a) un phénomène inédit b) par définition plus modéré (pour les islamistes militants, les musulmans qui ne sont pas d’accord avec leur secte, qu’ils soient sunnites ou chiites, et même si les désaccords portent sur d’obscures questions doctrinales, sont des hérétiques et des apostats qui devraient être mis à mort).

Le scénario alternatif, dans lequel des conflits religieux sanglants se développeraient entre chiites et sunnites (surtout à Bagdad et dans ses environs), même s’il est inquiétant, ne faciliterait pas non plus la prise du pouvoir par les chiites.
Est-il possible qu’un Etat islamique soit proclamé seulement dans le Sud et qu’il fasse sécession ? C’est pour le moment improbable. Les conditions objectives pousseraient plutôt à une sorte de compromis entre les différentes communautés et les forces d’occupation.
Mais bien sûr, l’émergence d’un mouvement ouvrier pourrait radicalement changer la situation.