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Comment les ONG aident le gouvernement à expulser les réfugiés

mardi 1er juin 2004, par Yves

De Fabel van de illegaal n° 60/61, automne 2003

Les programmes de « retour volontaire » ne sont pas seulement mis en oeuvre par l’Office international des migrations (OIM) (1). Un nombre croissant d’associations de soutien aux réfugiés collaborent à ces programmes. Bien qu’elles sachent que le gouvernement néerlandais est en train de retirer aux réfugiés déboutés du droit d’asile tous leurs moyens de survivre, ces organisations ne semblent se poser aucune question sur le caractère « volontaire » de leur « retour ».

Parce qu’elles entretiennent des contacts quotidiens avec les réfugiés, les ONG sont les partenaires idéaux, pour l’OIM, et ses programmes de « retour ». Ces organisations commencent à s’occuper davantage du « retour » des réfugiés que de les aider à survivre aux Pays-Bas. Cette évolution est stimulée et soigneusement observée par l’OIM.
Pour que ces associations agissent de façon plus efficace, l’OIM organise un stage « Comment traiter la question du retour » (2). « Les employés de l’OIM ne doivent pas être les seuls à diffuser des informations sur l’aide au retour. Heureusement, de plus en plus d’organisations qui travaillent avec les demandeurs d’asile et les sans-papiers commencent à s’intéresser à la possibilité d’un retour autonome. L’OIM se réjouit de cette évolution et souhaite utiliser ce stage pour offrir les connaissances, les perspectives et les compétences afin d’aider les stagiaires à informer les demandeurs d’asile sur l’aide au retour. » Le stage porte sur « les causes profondes des migrations, l’aide que peut apporter l’OIM, et les moyens de faire réfléchir les migrants sur leur retour au pays ». Ce stage peut être adapté suivant les nécessités du groupe demandeur. On y aborde des thèmes tels que « Comment parler du retour de façon positive aux demandeurs d’asile ? » ou « De quelles aides bénéficient ceux qui veulent retourner dans leur pays ? »

Une absurdité

De Pauluskerk est une association connue à Rotterdam. En dehors des sans-papiers cette église (1) s’occupe aussi des sans-domicile fixe, des toxicomanes, des minorités sexuelles et des handicapés physiques. Elle propose une aide médicale, un toit et une aide financière aux sans-papiers. De Pauluskerk coopère cependant aussi avec l’OIM, officiellement depuis le 1er juin 2002. Mais, selon Paula Rotteveel, coordinatrice du projet OIM-Pauluskerk, ils travaillent en fait ensemble depuis des années (3). Les statistiques montrent que, depuis 1999, 60 personnes sont « revenues » au pays grâce aux bons offices de De Pauluskerk.

De Pauluskerk ne se contente pas de présenter les réfugiés à l’OIM, elle s’occupe également de leur hébergement jusqu’à la date de leur « retour volontaire ». Ce programme est destiné aux réfugiés de tous les pays, mais il cible plus particulièrement ceux en provenance d’Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Ukraine, Biélarus et Fédération de Russie. De nombreux réfugiés originaires de ces Etats vivent à Rotterdam, et De Pauluskerk est souvent en contact avec eux. Non seulement De Pauluskerk aide les réfugiés à retourner dans leur pays mais elle enquête sur leurs motivations pour migrer. De Pauluskerk les interroge sur leurs « antécédents, leur situation actuelle et leurs projets d’avenir » afin de mieux cibler les « facilités offertes ». Pour les inciter à répondre et à collaborer à leurs enquêtes, elle verse 15 euros par interview.

Selon Paula Rotteveel, il faut sans cesse marteler le thème du « retour volontaire » auprès des réfugiés. « Nous commençons toujours par parler de la possibilité d’un retour au pays. Nous leur montrons notre célèbre tract bleu et jaune qui a été traduit dans de nombreuses langues. Curieusement certains n’en ont encore jamais vus (4). » Selon cette dame, les réfugiés devraient recevoir cette information de l’OIM dès qu’ils entrent dans des centres pour demandeurs d’asile où ils attendent la réponse à leur requête. Paula Rotteveel croit savoir pourquoi les réfugiés ne veulent pas rentrer dans leur pays. « Ils sont convaincus qu’ils courent un grand danger. Peut-être sont-ils encore hantés par une vision de la situation au moment où ils ont quitté leur patrie », affirme-t-elle comme si les réfugiés étaient de grands enfants. Elle pense tout savoir mieux que les réfugiés eux-mêmes. Pour elle, si la politique gouvernementale de soutien au retour est défavorable aux intérêts des réfugiés, c’est « seulement la réalité ». Elle prétend pourtant que les programmes de retour de l’OIM sont, eux, « toujours volontaires et qu’il est absurde d’affirmer que ces gens sont forcés de partir ».

Lorsqu’on lui a demandé pourquoi De Pauluskerk collabore avec l’OIM, Paula Rotteveel a répondu simplement : « Pour des raisons financières. L’Union européenne finance des projets sur l’intégration, le logement et les retours volontaires. L’OIM reçoit également des crédits supplémentaires pour son travail de coopération avec d’autres organisations favorables aux retours volontaires. Au départ cet argent était seulement versé à l’OIM, maintenant De Pauluskerk en touche une partie. »

Quelle décence ?

Lors d’une réunion organisée en 2001 par Projecten in Nederland (Projets aux Pays-Bas, PIN) des associations chrétiennes ont demandé que l’on sollicite les réseaux des missionnaires dans le « tiers monde » (5) pour organiser les retours des immigrés. Peu après, Cordaid (Organisation catholique pour l’aide et le développement) et le CMC (Agence néerlandaise catholique pour le développement missionnaire) ont créé Maatwerk bij terugkeer (Le retour sur mesures). Ce comité est financé par le PIN, la banque VSB, le Fonds pour les réfugiés européens (Europees Vluchtelingen Fonds), la Fondation catholique SKAN (Stichting Katholieke Noden), etc.

« Jusqu’à maintenant le gouvernement mène surtout une politique répressive, mais notre point de départ est le suivant : si vous voulez que les demandeurs d’asile soutiennent la politique favorable au retour dans les pays d’origine, il vous faut agir avec décence (6) », a déclaré Hans Wemmers, au nom de Cordaid et de Maatwerk. Que signifie la « décence » pour ce monsieur ? L’OIM, parce que cette organisation supervise l’application de la « politique de retour volontaire » de A à Z. Bien que Maatwerk n’ait pas été fondé par l’OIM, « nous avons insisté pour que la collaboration avec l’OIM fasse partie de notre programme. L’OIM joue un rôle central dans notre programme pour le retour dans les pays d’origine et l’émigration des étrangers, le REAN. Cordaid soutient ce programme. » En quoi consiste-t-il ? A offrir des services (aide médicale, éducation et logement) dans les pays d’origine. Maatwerk collabore étroitement avec l’OIM : ses bureaux sont en fait hébergés au siège de l’OIM à La Haye.

A la différence de De Pauluskerk, Maatwerk opère sur tout le territoire néerlandais. Des associations comme VluchtelingenWerk (organisation officielle de soutien aux réfugiés), le COA (financé par l’Etat), l’OIM, Nidos (fondation de jeunes) et bien d’autres envoient les réfugiés à Maatweek. Maatwerk rassemble également des informations sur les pays d’origine et les possibilités de « retour volontaire ». Ces informations sont stockées dans une base centrale de données qui peut être utilisée par toutes les organisations impliquées dans le projet. Maatwerk essaie aussi d’arrêter l’immigration aux Pays-Bas et pour cela elle utilise des méthodes sordides. Elle participe, par exemple, à un projet vidéo produit par la communauté ghanéenne aux Pays-Bas, et ces films sur la « réalité aux Pays-Bas » sont projetés au Ghana pour effrayer les « migrants potentiels ».

Une question de crédibilité

Il est dangereux que des fonds importants servent à la fois à financer des associations de soutien aux réfugiés et à stimuler le « retour volontaire » à travers le financement d’organisations comme Maatwerk. On peut facilement prédire qu’un jour plus aucune subvention ne sera versée aux associations qui aident les réfugiés déboutés du droit d’asile à survivre aux Pays-Bas. Non seulement Maatwerk constitue une menace pour les subventions accordées aux associations de soutien, mais cette organisation essaie aussi d’influencer la politique gouvernementale en défendant le thème du « retour volontaire ».

Le 27 mars 2003, Maatwerk et le club de réflexion (think tank) social-démocrate Evert Vermeer Stichting (EVS) ont organisé un débat sur le retour volontaire des demandeurs d’asile pour que cette question soit placée au centre du débat politique. Au cours de cette réunion Hans Wemmers a plaidé pour une privatisation du « retour volontaire ». « Le gouvernement ne doit pas se mêler de la question du retour volontaire. Il doit le faciliter mais laisser les ONG s’en occuper (7). » Les organisateurs voulaient que, durant cette réunion, on ne discute que de la façon dont les ONG pourraient prendre totalement en charge les retours volontaires et ne souhaitaient surtout pas que l’on dénonce leur caractère forcé.
Selon Hans Wemmers, le gouvernement néerlandais souligne toujours la responsabilité personnelle des réfugiés. Mais à ses yeux un usage immodéré de la force n’est pas efficace. « Le gouvernement a cru bien faire en créant un centre pour les mineurs non accompagnés dans la ville de Vught. L’intention était bonne, mais cela s’est terminé par un échec. J’espère vraiment que les décideurs en tireront les leçons. Il ne s’agit pas de remplacer le retour volontaire par le retour forcé, mais de respecter les demandeurs d’asile dont la demande est rejetée. » De toute façon, la plupart des réfugiés ne sont jamais « respectés ». Le gouvernement ne les écoute pas et se moque complètement du fait qu’ils ne veulent pas retourner dans leur pays.

Hans Wemmers a aussi critiqué les rares associations qui s’opposent encore à l’aide au retour. Selon lui, ces organisations ont une vision trop partiale - tout comme le gouvernement. « Les organisations de soutien aux demandeurs d’asile qui ont protesté le plus bruyamment à l’ouverture du centre pour les mineurs non accompagnés et ont exigé qu’il soit fermé immédiatement sont les plus hypocrites. Les critiques exprimées contre ce projet auraient été plus crédibles si ces organisations avaient avancé des propositions réalistes pour assurer l’avenir de ces jeunes. » Mais le gouvernement dénie toute possibilité « avenir » à ces réfugiés.

Un appareil répressif

En collaborant avec la politique du « retour volontaire », les associations avalisent la politique gouvernementale répressive contre les réfugiés. Et Hans Wemmers tente de présenter cette collaboration comme une attitude « humaine » et « réaliste ». Selon lui, les ONG peuvent présenter de « nouvelles propositions » et des « possibilités réalistes » dans le cadre de leurs contacts quotidiens avec les réfugiés. Ces « possibilités », cependant, sont déjà déterminées depuis longtemps par la politique raciste et capitaliste du gouvernement. Selon Hans Wemmers, ces « propositions » ne peuvent être « formulées par les décideurs, les hommes politiques ou les grandes organisations bureaucratiques et elles ne seront pas stimulées par ces institutions. C’est compréhensible et nous souhaitons que les représentants du gouvernement n’interviennent pas trop, et qu’ils soutiennent nos tentatives de donner un sens aux retours volontaires pour les accroître encore davantage. Le gouvernement doit reconnaître qu’il sait effectuer seulement des expulsions forcées parce qu’il dispose d’un appareil répressif pour cela. » Pour développer encore davantage le « retour volontaire » une partie de l’argent aujourd’hui dépensé pour aider les réfugiées devrait être versée à des projets de retour pour reconstruire les pays d’origine.
Le club de réflexion social-démocrate EVS apprécie beaucoup cette promotion de la politique du retour par Maatwerk. Car le « retour volontaire » est plus économique et plus durable que l’expulsion par la force. « Le nouveau gouvernement a la possibilité de créer un solide programme d’aide au retour dans le cadre de la politique du droit d’asile. Tous les partis politiques ont à y gagner, les chrétiens démocrates comme les sociaux-démocrates, alors, messieurs les hommes politiques, faites un effort (8) ! »

Jan Tas

Notes
* Ce temple protestant est très connu en Hollande. Il fonctionne comme un lieu de culte traditionnel, mais en plus il aide toutes sortes de gens (SDF, toxicomanes, etc.).Son sous-sol abrite même une cave où les personnes qui consomment des drogues dures peuvent recevoir des seringues neuves. Le pasteur responsable de ce temple a une image très progressiste, qui contraste tristement avec son rôle central dans certains programmes de l’OMI. (N.d.T.)

1. « Le rôle de l’OIM dans la chaîne des expulsions », Jan Tas. In : Fabel Archief.

2. « Deskundigheidsbevordering : cursus omgaan met terugkeer », site Web de l’OIM Pays-Bas.

3. Interview au téléphone de Paula Rotteveel le 24.1.2003.

4. « Kerkasiel in de Pauluskerk », Migratie info 3, 2000.

5. « Vluchtelingen... opgelet ! », Kees Schilder, CMC ComMuniCatie 183, 12.1.2003.

6. « Maatwerk bij terugkeer », Migratie info 5, 2001.

7. « Column Cordaid », Hans Hans Wemmers, site Web de Cordaid.

8. « Column Evert Vermeer Stichting », site Web de Cordaid.