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Pour une réponse révolutionnaire au contrôle de l’immigration

mardi 1er juin 2004, par Yves

Eric Krebbers

De Fabel van de illegaal n° 62, janvier/février 2004

En 2003, la discussion sur le contrôle de l’immigration a été le sujet central abordé dans un nombre croissant d’articles de ce journal. L’organisation antiraciste De Fabel van de illegaal (La Fable de l’illégalité) essaie de développer une nouvelle analyse et une nouvelle stratégie pour renforcer la lutte contre le contrôle de l’immigration. Les changements constants et rapides de la situation nationale et internationale obligent les militants de la gauche radicale qui choisissent d’être actifs sur ce terrain à constamment repenser et redéfinir leur analyse et leurs choix politiques. De Fabel a essayé de formuler un certain nombre de réponses provisoires à des questions qui nous sont souvent posées.

Quels sont les changements les plus importants concernant le contrôle de l’immigration ?

Afin de restreindre l’immigration illégale, les gouvernements hollandais ont adopté toutes sortes de lois répressives au cours des quinze dernières années. Les migrants et les réfugiés ne disposent pratiquement plus d’aucun moyen légal pour entrer aux Pays-Bas actuellement. La priorité politique actuelle est de limiter les possibilités pour les migrants de faire venir leurs familles ou leurs futurs maris ou femmes. Le gouvernement renforce aussi la machine à expulser et la rend plus efficace, par exemple en stimulant et en organisant de prétendus programmes de « retour volontaire ». De nouvelles mesures restrictives seront aussi développées et appliquées dans un contexte européen plus global. Et pour contrôler l’immigration à l’échelle mondiale les organisations internationales commencent à jouer un rôle plus important. L’Organisation internationale des migrations (OIM), le Bureau international du travail et bien d’autres organisations se préoccupent déjà de transférer des travailleurs migrants soigneusement choisis dans les zones de la planète où le capital a besoin d’eux. Les migrants qui ne sont pas « utilisables » seront confinés dans « leur propre région » par le Haut commissariat aux réfugiés (HCR), organisation dépendant des Nations unies.

Désormais, l’Etat néerlandais refuse de donner des cartes de séjour à toute personne qui arrive de façon illégale pour travailler ou simplement pour y survivre. Pour exclure complètement ces immigrants et ces réfugiés, les gouvernements ont, pendant les quinze dernières années, développé et perfectionné une forme d’apartheid administratif à travers l’introduction de numéros d’identification fiscale* et l’obligation de porter tout le temps son passeport sur soi. Ces mesures ont été couronnées par l’introduction d’une nouvelle loi très sévère contre l’immigration et la « loi de recoupement » (des informations) qui met en connexion les bases de données des différentes administrations publiques pour priver tous les sans-papiers des prestations de l’ensemble des services publics**.

On a ainsi créé une classe de gens qui n’ont pratiquement aucun droit. Ces immigrants et ces réfugiés sont très utiles pour un nombre croissant de secteurs économiques où la concurrence économique ne connaît aucune limite : agriculture, horticulture, prostitution, employés de maison, restauration, hôtellerie, textile, construction et entreprises de nettoyage. Ces secteurs recherchent constamment des travailleurs prêts à accepter des conditions de travail extrêmement précaires pour des salaires très bas. Tous ces changements sont étroitement liés à la restructuration actuelle de l’économie, où les rapports de pouvoir se nouent au détriment des éléments les plus défavorisés de la société. Dans le cadre de cette évolution, le capitalisme (pour qui seuls les salariés utiles ont le droit d’entrer dans un pays), le racisme (qui entraîne des travaux précaires et sous-payés spécialement pour les migrants) et le patriarcat (la prostitution pour les migrantes et le travail dans la construction pour les hommes) sont totalement entremêlés.

Certains prétendent que les Pays-Bas seraient envahis si l’Etat ne contrôlait pas l’immigration. Et que, par exemple, dans un tel cas l’Etat-providence n’y survivrait pas.

Tout d’abord il est important de comprendre qu’aujourd’hui l’Etat-providence est déjà en train d’être démantelé et rendu inaccessible à de nombreuses personnes, tandis qu’en même temps pratiquement aucun migrant ou réfugié n’arrive à obtenir une carte de séjour. Ces deux phénomènes sont provoqués par l’offensive actuelle de la droite. En fait, cela ne poserait aucun problème au système économique capitaliste si davantage de gens venaient vivre aux Pays-Bas mais à une condition : qu’ils intègrent « normalement » les processus de production et de consommation. De plus, les économies qui organisent des masses importantes de salariés sont souvent considérées comme plus fortes. C’est peut-être le principe dirigeant qui pousse les Etats européens à élargir l’Union européenne.
La lutte pour l’abolition des frontières est souvent combattue par des images extrêmement négatives, telle que celle d’une croissance rapide des sans-abri. Mais on pourrait facilement résoudre ce genre de problèmes en mettant en place des programmes radicaux de redistribution. La gauche révolutionnaire n’a bien sûr aucun intérêt à venir au secours de l’injuste système actuel. Et lorsque la gauche révolutionnaire aura la capacité d’imposer des changements fondamentaux comme l’ouverture des frontières, nous serons dans une situation révolutionnaire. La gauche révolutionnaire aura alors aussi la possibilité de redistribuer le pouvoir et la richesse à l’échelle mondiale. L’abolition des frontières n’est pas un but en soi, elle fait partie d’une révolution mondiale nécessaire. Bien sûr cela ne se produira pas demain. Mais il est important que nous nous considérions dès aujourd’hui comme des citoyens du monde, plutôt que des Hollandaises ou des Hollandais qui veulent avant tout protéger leur petit îlot de prospérité contre l’ « invasion des immigrés ». La gauche révolutionnaire devrait, par principe, refuser de considérer les migrants et les réfugiés comme des objets que l’on a le droit de contrôler. Ce sont des êtres humains qui ont autant le droit à la vie et au bonheur que n’importe qui d’autre.

Lorsque la gauche révolutionnaire plaide pour l’abolition des frontières ne risque-t-elle pas de se retrouver au coude à coude avec, par exemple, les libertariens qui défendent également l’ouverture des frontières ?

Les libertariens plaident uniquement pour une augmentation de l’immigration, surtout de travailleurs directement « utilisables » et préalablement sélectionnés. Ils veulent seulement en « importer » suffisamment pour s’assurer une réserve de travailleurs suffisante. C’est important à leurs yeux parce qu’une concurrence intense entre un nombre croissant de travailleurs maintient le coût du travail très bas. Seul un petit nombre de libertariens souhaitent véritablement abolir toutes les frontières. Mais, contrairement à la gauche révolutionnaire, ils ne veulent pas se débarrasser du capitalisme et ne prônent pas la redistribution du pouvoir et des richesses. Par conséquent si les solutions défendues par ces idéologues étaient appliquées, la liberté d’immigrer ne serait pas réellement respectée. Les ouvriers seraient encore obligés d’immigrer vers les zones où le capital a besoin d’eux.

Si les patrons se servent vraiment des travailleurs sans papiers pour faire baisser le coût du travail, alors les syndicats ont raison de défendre le contrôle de l’immigration et l’intervention de la police dans les entreprises pour traquer la main-d’œuvre illégale, non ? De cette façon, les patrons qui exploitent des travailleurs sans papiers seront punis et ceux qui créent une concurrence illégale sur le marché du travail seront arrêtés et expulsés. En luttant contre le contrôle de l’immigration, la gauche révolutionnaire ne remet-elle pas en cause des acquis historiques du mouvement ouvrier ?

Par principe, la gauche révolutionnaire est internationaliste, ou mieux, antinationaliste. La lutte contre le contrôle de l’immigration concerne les droits de tous les travailleurs et de tous les êtres humains, quelle que soit leur nationalité. Les syndicats néerlandais devraient se battre pour des droits égaux pour tous les travailleurs migrants qui sont obligés de plonger dans la clandestinité à cause du gouvernement. Les militants syndicaux qui prônent le contrôle de l’immigration et des descentes de police dans les entreprises divisent les travailleurs et affaiblissent le pouvoir du mouvement ouvrier et de la gauche en général, et ce sont eux qui menacent les acquis du mouvement ouvrier.

Les travailleurs sans papiers sont exploités, exactement comme les autres travailleurs. Et tout comme les autres « clandestins », ils essayent de survivre et de trouver les meilleurs boulots possibles, mais ils sont réprimés encore davantage par l’Etat qui leur refuse le droit de rester dans le pays. On ne peut lutter contre cette exploitation en soutenant des descentes de police sur les chantiers de construction et de prétendues « actions de nettoyage » à grande échelle contre les prostituées sans papiers qui opèrent dans les rues. Car le véritable problème, ce n’est pas la présence des sans papiers mais leur exploitation systématique. Et les patrons sont bien sûr nos adversaires, bien que, en dernière analyse, ils ne soient même pas le centre du problème. Certes, ils tirent profit du travail des « clandestins », mais ils sont surtout les agents du système capitaliste concurrentiel. Seule une lutte révolutionnaire à partir de la base peut offrir une solution alternative contre les patrons, une lutte pour une société socialiste et féministe.

Selon De Fabel, le combat contre le contrôle de l’immigration fait partie d’une lutte plus large contre toutes les politiques démographiques qu’utilisent les Etats modernes pour réguler la quantité et la « qualité » de leurs populations en vue de satisfaire les besoins des entreprises. Les individus sont traités comme des objets qui ont besoin d’être « optimisés » pour créer les meilleures occasions afin que le capital croisse sans cesse. Cependant, aux yeux de la gauche révolutionnaire, les êtres humains ne sont pas au service de l’économie : c’est l’économie qui doit être à leur service. Nous devons déterminer nos propres vies ensemble.

Un nombre croissant de politiciens, de leaders d’opinion et de spécialistes des sciences humaines veulent laisser entrer un nombre limité de migrants « utiles », en leur donnant des permis de séjour temporaires qui les priveront en même temps de toutes sortes de droits. La gauche révolutionnaire est faible en ce moment : ne devrait-elle pas soutenir de telles mesures, puisqu’il est peu probable que des changements fondamentaux se produisent rapidement ? Certes, ces mesures ne sont pas idéales et ne profiteront qu’à un groupe restreint de migrants. Mais pour ceux qui en bénéficieront, ce statut sera plus avantageux que celui de sans papiers.

La position du gouvernement face à ce type de propositions dépend d’abord des besoins des entreprises. Le soutien d’une force aussi faible que la gauche révolutionnaire n’aura aucune conséquence sur les décisions prises. Au lieu de s’intéresser à ce type de questions et d’y dépenser du temps et de l’énergie, la gauche révolutionnaire ferait mieux de clarifier ses propres analyses et de mieux s’organiser. En fait, c’est parce que leur vision politique manque de profondeur, que certains militants ont été amenés à défendre ce type de mesures. En agissant ainsi, ils ont huilé les rouages de la machine capitaliste au lieu d’y introduire du sable.

Il est vrai que ces mesures amélioreront un peu le sort d’un petit groupe de migrants, mais pour l’immense majorité d’entre eux et pour toute la société ces mesures entraîneront une importante dégradation. Désormais, la loi considère qu’il existe deux sortes d’individus : les personnes en règle qui ont tous les droits et les sans papiers qui sont privés de presque tous ces droits. Au lieu de lutter pour l’égalité des droits dans tous les pays, ces militants veulent créer une troisième catégorie, intermédiaire entre les deux précédentes et rassemblant des gens bénéficiant de droits limités. Les propositions de certains de ces « progressistes » sont présentées comme un petit progrès dans la bonne direction pour des groupes de sans papiers. En fait cela provoquera rapidement une régression pour les migrants qui, si cette disposition n’existait pas, auraient obtenu des cartes de séjour normales. La multiplication des catégories permet au gouvernement de diviser pour régner sur les migrants et sur tous les autres citoyens. La gauche révolutionnaire doit combattre ce type de propositions et critiquer sévèrement les leaders d’opinion qui défendent ce type d’idées. Car elles amèneront la disparition des idéaux de la gauche, les valeurs de liberté, d’égalité et de solidarité.

* Ces numéros ont d’abord été utilisés par les services fiscaux et figurent maintenant dans toutes les banques de données des différentes administrations facilitant toutes sortes de recoupements entre les dossiers (NdT).

** Quel que soit le comptoir où ces personnes se présentent, leurs demandes seront toujours repoussées, qu’elles viennent pour retirer un permis de conduire, un permis de pêche ou se faire rembourser des médicaments ou une consultation médicale (NdT).