Accueil > Temps critiques > Un analyseur de la crise de la reproduction des rapports sociaux (...)

supplément #8 au numéro 19

Un analyseur de la crise de la reproduction des rapports sociaux capitalistes : Les Gilets jaunes

mardi 10 septembre 2019, par Temps critiques

Avec maintenant un peu de recul, on peut se poser la question de savoir quels liens un mouvement tel que celui des Gilets jaunes peut entretenir avec ce que nous avons appelé « la révolution du capital1 ». On ne peut dire qu’il en est le produit car cela serait proche du truisme. On ne peut pas dire non plus qu’il en est l’expression, car la révolution du capital n’est pas un « sujet », mais un processus de forces qui tendent vers ce que nous avons appelé la société capitalisée. Il y a des forces qui vont dans le sens d’un renforcement de ce processus ou qui alimentent sa dynamique et d’autres qui constituent des contre-feux. Les résistances qui ne manquent pas de se produire au cours de ce processus participent de ces forces, mais n’ont pas de sens une fois pour toutes déterminé comme nous le montre l’histoire ouvrière et celle des théories socialistes en général qui ont épousé le cours d’un « progrès » (au sein du camp dit « progressiste », par opposition au camp réactionnaire ou conservateur ») aujourd’hui très controversé.

Plus proche de nous, un mouvement comme celui de Mai-68 avait bien le sens principal de l’émancipation et de la désaliénation, mais nous savons maintenant (enfin, ça fait un bout de temps) que ce sens a été retourné par la défaite signée électoralement par la victoire électorale gaulliste (ce que les politologues appellent « la prime aux gagnants2 ») ; et qu’il a ainsi finalement participé, au corps défendant de la plupart de ses participants (la bonne vieille ruse de la raison dans l’histoire, de Hegel), à cette révolution du capital (ce que d’aucuns ont nommé « récupération » qui pour nous n’en est pas une).

 

Il n’y a donc pas de raison de procéder autrement avec le mouvement des Gilets jaunes et c’est d’ailleurs majoritairement la position défendue au sein de Temps critiques et cela justement parce que nous ne saurions préjuger de son sens principal. Il n’est donc pas étonnant que nous n’ayons pas adopté la position de dénonciation des « confusions » qui pouvaient traverser le mouvement, en provenance de groupes d’extrême gauche ou ultra à l’aune de leurs « principes » révolutionnaires, pourtant invalidés et envoyés aux poubelles de l’histoire, comme dirait ce bon Marx s’il vivait aujourd’hui. À ce compte, on pourrait leur renvoyer l’accusation tant la plupart d’entre eux sont dans une situation de grande confusion théorique du fait du peu d’efficacité de leurs boussoles patentées incapables de se transformer en GPS vers la révolution.

Pour critiquer une ou des « confusions », il faut avoir, si ce n’est des certitudes théoriques et politiques arrêtées, du moins un corps de doctrines qui permette « d’éclairer » (cf. l’illuminisme) les dimensions obscures et troubles d’un évènement historique.

Ce fut le cas avec les marxismes et les anarchismes depuis la Première internationale ; ce n’est plus le cas avec l’épuisement puis la défaite du mouvement ouvrier révolutionnaire (dans les années 1920, bien que d’autres périodisations soient possibles). Dans le mouvement des Gilets jaunes, se sont impliqués et exprimés des individus très divers et parmi eux, certains en provenance de l’extrême droite et d’autres de l’extrême gauche ; mais il n’y a jamais eu combinaison de ces deux courants ; ils ont coexisté jusqu’à la fin décembre et se sont effacés dans la pratique du mouvement sans que leurs positions soient à aucun moment adoptées par lui. Autrement dit, il n’y a pas eu « jonction des extrêmes » comme cela a été analysé pour certains aspects du fascisme et du nazisme (cf. Jean-Pierre Faye et sa critique des langages totalitaires) et d’ailleurs comment y en aurait-il eu une, puisque le mouvement des Gilets jaunes n’a pas d’idéologie au sens doctrinal du terme ?

Dans ce no man’s land idéologique, les Blacks blocs vont finalement trouver leur place, au service du mouvement sans doute, mais un mouvement dont une des limites est justement de ne pas avoir déterminé plus précisément jusqu’où il voulait aller dans sa confrontation avec l’État et quel rapport il entretenait avec les forces de l’ordre. Il y a bien eu clarification entre le quasi-copinage du début sur les ronds-points en semaine parce que ces forces de l’ordre étaient perçues comme faisant partie des dominés et la dure réalité de la « violence légitime » de l’État et de son bras armé au cours des manifestations urbaines le samedi ensuite. Mais l’accent mis sur la répression pour attirer la solidarité a plutôt été contre-productif dans la mesure où non seulement il n’y a pas eu de solidarité active en direction du mouvement de la part d’autres forces sociales, mais cela a fait diminuer le nombre de personnes vraiment déterminées. C’était bien le but escompté par le gouvernement. 

Donc ni « confusion » particulière ou spécifique, ni combinaison de forces politiques hétérogènes, mais plutôt des individus qui, sur la base immédiate de conditions difficiles dans la vie quotidienne, vont s’agréger à partir de ce qui leur apparaît (la mesure gouvernementale) comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Dès lors se constitue progressivement une communauté de lutte qui sort littéralement les Gilets jaunes de leur atomisation sociale et leur apparaît de surcroît comme une ouverture vers un monde extérieur que beaucoup semblent découvrir (cf. les discussions avec les nombreux primo-manifestants). Après les rencontres de proximité sur les ronds-points en semaine s’ouvrent alors des discussions et des possibilités d’action avec des personnes « de l’extérieur », pendant les manifestations urbaines du samedi et les actions coup de poing ciblées.

Plutôt qu’expression de la révolution du capital, il semble plus juste de parler d’un mouvement qui agit, en premier lieu, comme une résistance à cette révolution du capital3 et fait fonction, « d’analyseur » de la crise de reproduction des rapports sociaux capitalistes. Une crise particulièrement aigüe dans le secteur que nous avons cerné et défini comme étant celui de la reproduction des rapports sociaux. En effet, les contradictions principales du capitalisme sont maintenant portées du niveau de la production à celui de la reproduction. Mais contrairement à ce que pensent certains comme Laurent Jeanpierre dans son livre In Girum : les leçons politiques des ronds-points (La Découverte, 2019), la question de la reproduction dont nous parlons n’est pas assimilable à celle de reproduction de l’espèce où, in fine, cet auteur en vient à opposer social et sociétal en donnant la primauté au second terme dans lequel il fait entrer la dimension écologique/environnementale. En cela, il se retrouve tout à fait en phase avec un slogan plus ou moins accepté sous l’influence des groupes climat comme Alternatiba, puis brandit par des fractions de Gilets jaunes : « Fin du mois, fin du monde même combat » et nous avons effectivement connu pas mal de difficultés pour essayer de le corriger en un « Fin du mois, fin de ce monde même combat » qui spécifiait plus précisément la dimension capitaliste de ce que nous combattons, qu’il s’agisse des politiques de grands travaux, de développement systématique de plateformes pour accélérer les flux ou de marchandiser l’hôpital. 

 

Quant à notre participation active au mouvement des Gilets jaunes, on peut dire qu’elle est assez « naturelle » dans la mesure où nous avions développé antérieurement des thèses sur la révolution à titre humain, la tendance à la capitalisation de toutes les activités humaines et non seulement celles jugées « productives » ; et aussi et de façon plus terre à terre, parce que nous pensons qu’un mouvement capable de faire évènement par la surprise et la force de révolte, de désobéissance et même d’insoumission qu’il projette, vaut mieux que tous les discours autour de la « valeur » sur une place de la République pendant les Nuits debout. Il ne s’agissait donc pas pour nous d’intervenir en tant qu’activistes professionnels prêts à soutenir n’importe quel mouvement ou n’importe quelle « cause » suscitant de l’agitation, mais de saisir l’importance de ce moment qui prenait d’entrée de jeu tout le monde au dépourvu. Mais une fois passée une première approche empruntée et pour tout dire timide en novembre, dès décembre nous nous y sommes sentis comme des poissons dans l’eau, même s’il a fallu y côtoyer parfois de drôles de spécimens.

C’est pour cela que notre activité critique s’est transformée concrètement en intervention politique. Pour cette fois, nous n’étions pas « en surplomb » comme nous le reprochent certains courants insurrection­nistes et ce qu’on disait rencontrait un tel écho que le regroupement autour de nous dans le « Journal de bord » s’est vu progressivement transformé, certes à Lyon seulement, en une sorte de groupe de Gilets jaunes reconnu comme tel, ce que nous n’avions d’ailleurs jamais demandé et qui nous a parfois gêné aux entournures.

Si la révolution du capital n’est pas un « sujet », les Gilets jaunes n’en sont pas un non plus et surtout ils ne constituent pas un « sujet de substitution » au prolétariat car ils n’ont pas vocation à perdurer. Ils ne forment pas pour autant un magma indifférencié et hétérogène, car ils ont été traversés par des processus d’individualisation qui ont bouleversé les anciennes structures de classes et concouru à l’atomisation des individus dans des espaces géographiques rurbanisés (cf. Henri Lefebvre) ayant l’allure de la ville, avec toutes ses contraintes sans ses bienfaits.

Ce qui a donné cette impression de masse indifférenciée est dû au fait qu’à contre-courant des tendances dominantes actuelles de recomposition des rapports sociaux capitalistes, les Gilets jaunes ont rejeté les nouvelles formes de particularisation (genriste, « jeuniste », communautariste, racialistes, etc.) dans leur affirmation première du « Tous Gilets jaunes ». Bien sûr cela a entraîné le désarroi des sociologues, des journalistes, des syndicalistes, etc. ; cela a heurté le sens politique de ceux qui veulent encore et toujours retrouver la « ligne de classe » et qui ne pouvaient que pousser des cris d’orfraie devant l’image de petits patrons en 4x4 côtoyant des mères célibataires employées de supermarché ou des retraités au minimum vieillesse. Une représentation originelle qui n’a pas duré longtemps pour qui a participé à un mouvement de neuf mois et a pu constater sa transformation sociologique et politique.

Ont ainsi été relativisées, ou même invalidées, toutes les analyses en termes de classes qui ont fleuri au début du mouvement. Une tentative d’autant plus risible que ceux qui cherchaient à mettre en place ces catégorisations sont ceux qui, habituellement, sont les plus critiques ou réservés par rapport à l’utilisation contemporaine de cette notion (sociologues ou journalistes qui se sont gargarisés de « classe moyenne inférieure » ou gauchistes qui y ont vu un retour de la lutte des classes). Et cette inadéquation de l’interprétation en termes de classes a même surgi au sein des Gilets jaunes quand Drouet a essayé de lancer un appel à une grève générale à partir de ses followers, et qu’il s’est aperçu, après sondage interne, que ceux-ci, pour la plupart, de par leur situation objective, n’étaient pas en mesure de faire grève, soit parce qu’ils n’étaient pas salariés, soit parce qu’ils travaillaient dans des micro-entreprises ! 

Pour le dire brutalement, les Gilets jaunes ne sont que leur propre mouvement, c’est-à-dire qu’ils ne sont que pure subjectivité dans le mouvement de lutte. Les conditions de vie qui le sous-tendent jouent certes comme conditions objectives, mais sans rapport avec les conditions objectives générales. Seules la lutte et la mise en mouvement produisent une dialectique des conditions. C’est ce qui fait la spécificité de ce type de mouvement par rapport à la dialectique traditionnelle des luttes de classes qui supposait une fixité ou une permanence du rapport (un ouvrier-prolétaire ou un patron, restait un ouvrier et un patron, même en dehors d’un cycle de lutte), les syndicats servant de médiation dans la dépendance réciproque capital/travail.

Un Gilet jaune n’est rien en dehors de sa communauté de lutte, d’où une tendance à l’autoréférence, à se penser comme totalité (peuple) ; une tendance qui lui rend difficile la saisie du retournement actuel du rapport de force. Une difficulté qui est apparue visiblement dans les réactions outragées ou de stupeur vis-à-vis des résultats des élections européennes, puis, depuis l’été, dans les tentatives désespérées de certains pour tenir coûte que coûte. Ce qui crée le trouble, au sein même du mouvement, c’est que tout en représentant un évènement au sens fort du terme marqué par une durée limitée, il a perduré dans le temps sans pour cela qu’il soit amené à s’institutionnaliser (refus de participer au « Grand débat », échec des listes jaunes aux européennes, peu de poids décisionnel de l’Assemblée des assemblées) ni à perdurer dans l’histoire (ce n’est pas un mouvement au sens du mouvement ouvrier ou du mouvement féministe, c’est un mouvement au sens de celui contre la loi-travail, mais avec une charge supérieure de soulèvement). Une durabilité qui s’explique en partie par ses modes d’action diversifiés et discontinus et aussi par le fait qu’il n’a pas cherché à faire le tri en maintenant beaucoup de discussion en l’état (éviter les questions qui fâchent) et en se concentrant sur des objectifs garantissant l’unité dans la décision et l’action sans pour cela nécessiter une unité idéologique, même produite en cours de route par le mouvement lui-même. Cela ne veut pas dire qu’il n’a pas intégré des éléments qui ne s’exprimaient pas à l’origine, comme la question du rapport à la nature, mais il n’en a pas fait un critère discriminant autonome et encore moins dominant. Il l’a intégré non pas idéologiquement, mais comme élément de l’expérience ordinaire des gens d’en bas qui doutent de leur avenir proche (fin du mois) comme de l’avenir plus lointain (fin du monde).

En ce sens, on peut dire que le mouvement a dépassé son seul caractère d’évènement. Non pas parce qu’il aurait formé une avant-garde de fait d’un soulèvement plus général, au sens où ce terme a pu être employé pour le rôle joué par l’insubordination étudiante dans le mouvement de Mai-68, mais comme « hérésie collective » sans millénarisme, une notion qui, bien qu’indéterminée, et marquée par ses dimensions religieuses, rend compte cependant de la volonté de discontinuité qui s’est manifestée aussi bien dans l’absence de déclaration en préfecture des manifestations et de leurs trajets, le refus des défilés plan-plan à la sauce syndicale avec service d’ordre redoublant le dispositif policier, que dans la vie collective des ronds-points où s’ébauchaient des pratiques de vie moins capitalisées partagées dans la convivialité joyeuse des « cabanes » sans pour cela qu’elles se boursouflent de nouvelles normes révolutionnaires, danger apparu, par exemple, dans la ZAD de NDDL.

 

Les Gilets jaunes : des hérétiques « en toute matière » si on veut pasticher la formule complète des intégristes du RIC (« Le RIC en toute matière »).

Les Gilets jaunes ne se sont jamais perçus comme avant-gardistes. Nous l’avons souligné : pas d’utopie, pas même d’alternative claire autre que celle d’un RIC fourre-tout tombé du ciel… ou des réseaux sociaux, pas de projection dans un futur quelconque ; pas non plus de nihilisme du type « no future ». D’un côté, une révolte et des cris de colère dans des actions directes marquant un « ça suffit » et une volonté de dégagisme vis-à-vis des dirigeants politiques ; de l’autre, une contestation générale des autorités qui entravaient le développement du mouvement (reprise du « Police partout, justice nulle part » des gauchistes au cours des manifestations).

C’est bien ce côté hérétique qui a rebuté les organisations ouvrières traditionnelles qui ne pouvaient pas plus tolérer cette outrecuidance en 2018 qu’ils ne l’avaient tolérée en 1968. Si les uns sont des hérétiques, le moins qu’on puisse dire est que les autres sont des orthodoxes. Mais plus généralement, ce sont toutes les composantes de la « gauche » qui se sont retrouvées en décalage avec le mouvement parce que vivant encore sur le souvenir d’une « expérience prolétarienne » bien analysée par Claude Lefort dans la revue Socialisme ou barbarie (n° 11, 1952) qui n’est plus que souvenir et au mieux nostalgie. Des militants de gauche qui n’ont par ailleurs aucune connaissance de cette expérience ordinaire soudant les Gilets jaunes parce qu’elle n’est plus déterminée principalement par le rapport à l’activité-travail (la grande usine, le quartier). Cette gauche qui ne peut plus et ne veut plus être « sociale » au sens ancien de la « question sociale », se fait alors « morale » en traquant partout les expériences non ordinaires et les situations limites, quitte à se retrouver à la remorque des entrepreneurs de l’information pour qui les situations spectacularisées des discriminés divers et variés paraissent les seules dignes d’attention, parce que d’une part elles sont porteuses en publicité et d’autre part parce qu’elles n’impliquent pas en soi une attaque des pouvoirs en place et du capital. Leur politiquement correct vient alors heurter de front le retour de l’incorrection en politique dont les Gilets jaunes ont donné un exemple. Mais cette incorrection n’est pas une provocation comme pouvait l’être celle, plutôt de gauche, des surréalistes des années 1920 ou celle plutôt de droite, des « non conformistes » des années 1930. C’est bien en cela aussi que la notion d’avant-garde ne convient plus.

C’est l’expression d’un langage politique, certes basique, mais qui a constitué une prise de parole de personnes qui en sont privées depuis longtemps et qui forcément, par manque d’habitude, se sont retrouvé exposées à toutes les moqueries et critiques de ceux qui la monopolisent… ou qui font assaut de radicalité dans les limites de leur pré carré.

Et cet évènement d’hérésie politique, aussi soudain qu’inattendu, occupant tout à coup l’espace public et informationnel ne pouvait pas échapper à son lot de ce que certains mauvais augures nomment « confusions ». Mais n’y avait-il pas aussi des « confusions » en 68 au sein des groupes gauchistes influencés par le maoïsme, le guévarisme et autre tiers-mondisme ? N’y a-t-il pas aussi des « confusions » aujourd’hui quand on voit le développement d’un antisémitisme de gauche de plus en plus marqué ? Il ne nous serait certes pas venu l’idée, en 1968, de brandir le drapeau tricolore et nous nous y opposions même quand les staliniens le brandissaient, mais dans une bataille symbolique où nous lui opposions drapeaux rouges et drapeaux noirs ! Or qui voudrait brandir aujourd’hui un drapeau rouge dont la valeur historique révolutionnaire s’est arrêtée grosso modo en 1923 et un drapeau noir moins dévalué peut être historiquement, mais sans signification actuelle, à part pour une toute petite frange de personnes dans un nombre de pays très limité ? Il en est de même pour le chant de l’Internationale. L’internationalisme n’est pas défini par la Marseillaise certes, mais de Hong-Kong aux pays arabes en passant par bien d’autres, des manifestations de toute sorte se sont couvertes de jaune… et non de rouge. Comme la plupart des individus, nous n’aimons pas particulièrement la couleur jaune et en plus, pour ceux qui se sont réclamés du fil rouge des luttes de classes, c’est une couleur ennemie, mais le mouvement a su en faire sa couleur par facilité d’abord, parce qu’elle accompagne les personnes au quotidien quand, en voiture comme en vélo, elles gardent un gilet jaune en réserve par obligation et aussi, peut-être parce qu’elle se distinguait des couleurs des gilets syndicaux.

Juger le mouvement en s’arrêtant à sa symbolique immédiate si ce n’est primaire c’est oublier que beaucoup, au sein du mouvement, ne portaient pas de gilets jaunes, encore moins de drapeaux pas plus qu’ils ne chantaient la Marseillaise.

La référence à la Révolution française a longtemps été ressentie comme une trahison vis-à-vis de « la sociale » et elle a donc du mal à passer, surtout chez les marxistes influencés par les gauches communistes historiques. Pourtant, elle peut constituer un point de référence et de départ à bien des révoltes, à condition de ne pas en rester là et de travailler à préciser la différence entre la prise de la Bastille par les sans-culottes et la Fête de la Fédération célébrée par Macron avec son feu d’artifice. Dans notre brochure sur le droit de pétition4, nous avons essayé de mettre en évidence le cheminement contrasté et parfois contradictoire des luttes qui mènent du droit de pétition de 1792 au RIC de 2018, en passant par le « droit » de rébellion de 1793. Tout cela fait et a fait l’objet de discussions au sein du mouvement comme il y a eu aussi des discussions autour de la question du monopole de la violence légitime que s’arroge l’État, de l’emploi ou non du terme de citoyen pour qualifier les individus et leurs actions, etc. Ce sont des germes qui peuvent produire leur fruit à partir du moment où on ne se contente pas de raisonner dans les termes traditionnels de la prise de conscience politique telle qu’elle était conçue dans les théories socialistes nées au XIXe siècle.

 

Temps critiques, le 10 septembre 2019

Notes

1 – Cf. Jacques Wajnsztejn, Après la révolution du capital, L’Harmattan, 2007 et tous les numéros de la revue Temps critiques à partir du no 15.

2 – De même, le vote de 2019 aux européennes est marqué avant tout par la confirmation d’un bloc dur macronien plus important que prévu et une progression du RN ; deux résultats qui ont été reçus comme un véritable coup de massue par les Gilets jaunes.

3 – Cf. le hors série de Temps critiques d’avril 2019 : « Gilets jaunes : une résistance à la révolution du capital », écrit en réponse à une demande de la revue suédoise Subaltern : http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article400 

4 – http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article405