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Ce qu’il peut rester du mouvement des Gilets jaunes

lundi 17 juin 2019, par Temps critiques

Nous avions dit en mars que le mou­ve­ment était sur sa ligne de crête. Qu’en est-il aujourd’hui que le nombre de mani­fes­tants, et des pré­sents aux AG, décline, que la reprise des ronds-points ne s’effec­tue pas ? Comment conti­nuer à dire : « On ne lâchera rien » sans être dans le déni de l’affai­blis­se­ment du mou­ve­ment ? C’est pour toutes ces rai­sons qu’il nous paraît bon d’évoquer une ques­tion simple : que peut-il rester d’un mou­ve­ment comme celui-ci ? Question qui exige de quit­ter le court terme sur ce que l’on peut encore faire ici et main­te­nant, sans se pro­je­ter dans un illu­soire « cela va repren­dre à la ren­trée avec les nou­vel­les mesu­res Macron en pré­pa­ra­tion qui ne feront qu’aggra­ver la situa­tion ».

Nous avons « décourbé le dos1 »…

L’exer­cice n’est pas évident, car nous avons vécu une lutte longue et intense (6 mois de mobi­li­sa­tion et de luttes). Nous ne rédui­sons pas ce mou­ve­ment à ses formes pra­ti­ques : occu­pa­tions de ronds-points, actions sur les péages ou les zones com­mer­cia­les, mani­fes­ta­tions déter­mi­nées, assem­blées popu­lai­res, etc. Non, der­rière cela, ce qui semble essen­tiel c’est d’avoir « décourbé le dos ». Nous avons en effet refusé de négo­cier pour notre liberté de mani­fes­ter et de cir­cu­ler, nous l’avons prise parce que la légi­ti­mité de notre révolte ne peut être conte­nue par une léga­lité qui réduit à peau de cha­grin nos capa­ci­tés d’expres­sion et d’action.

De par nos actions, nous avons ren­contré toutes sortes de par­cours de vie et nous avons élargi un hori­zon au-delà de toutes les dif­fé­ren­ces poli­ti­ques, de géné­ra­tion, de sexe, d’habi­ta­tion ; dif­fé­ren­ces qui ne sont appa­rues tout à coup que comme des divi­sions. Seule l’urgence sociale, la prise de cons­cience que ce n’est plus pos­si­ble et la déter­mi­na­tion à agir, à faire que cela cesse, nous ont réunis. C’est en cela que les Gilets jaunes ont la tête haute, et ce, malgré tous le mépris qu’ils ont subi de la part des médias, des poli­ti­ques, de tous ceux qui ont un inté­rêt à ce que conti­nue le statu quo de la société du capi­tal. Malgré encore, le dédain envers eux de ceux, bien plus nom­breux, macro­niens sans le savoir, de gauche pour la plu­part, enfer­rés et enchaî­nés à leurs peti­tes iden­ti­tés, leurs peti­tes dif­fé­ren­ces, leurs peti­tes niches idéo­lo­gi­ques.

… et révélé la nature impérieuse qui se cache désormais derrière la gestion de la reproduction des rapports sociaux

Le mou­ve­ment contre la loi tra­vail avait dévoilé les nou­vel­les ten­dan­ces des poli­ti­ques répres­si­ves contre les mou­ve­ments sociaux, mais elles ne s’étaient expri­mées que de façons encore mar­gi­na­les comme dans le trai­te­ment des « cor­tè­ges de tête » ou celui des « bavu­res » de Nantes et Sivens. Mais avec les mul­ti­ples ten­ta­ti­ves de délo­ge­ment/des­truc­tion des caba­nes et de la zone tout entière de Notre-Dame-des-Landes par les forces de l’ordre, puis avec la répres­sion plus étendue et glo­bale qui frappe les Gilets jaunes depuis novem­bre 2018, c’est face à une logi­que sys­té­ma­ti­que, si ce n’est sys­té­mi­que, que nous nous trou­vons. Les agres­sions volon­tai­res sur les corps des mani­fes­tants ne sont plus de sim­ples bavu­res ; la cri­mi­na­li­sa­tion/péna­li­sa­tion du moin­dre acte de résis­tance devient la norme, les mesu­res de pré­ven­tion ne cor­res­pon­dent plus à un ciblage d’éléments jugés dan­ge­reux, mais visent à empê­cher de mani­fes­ter.

Néanmoins, de ce der­nier combat nous repar­tons armés d’une soli­da­rité rare, ren­for­cée par tous les ins­tants vécus en commun dans l’adver­sité.

L’État a montré son visage de vio­lence, celle du quo­ti­dien, qu’aupa­ra­vant nous ne for­mu­lions que chacun dans notre coin et celle qui sévit dans la rue et que beau­coup ne connais­saient pas ou connais­saient de plus loin, indi­rec­te­ment.

Cette bru­tale répres­sion contre les gens de rien, n’a pas le même sens que la répres­sion contre les étudiants de mai 68, certes forte elle aussi, mais qui avait entraîné la levée en masse de pres­que toute une géné­ra­tion sou­te­nue par la bien­veillance, par­fois active, d’une grande partie de la popu­la­tion et ce, au moins jusqu’à la fin mai. Là, aujourd’hui, il n’est pas ques­tion de répri­mer, mais de ter­ro­ri­ser les mani­fes­tants et par capil­la­rité les sym­pa­thi­sants qui pour­raient éventuellement les rejoin­dre. Cela a en partie réussi, dans la mesure où le mou­ve­ment des Gilets jaunes se réduit pro­gres­si­ve­ment à son noyau dur et que peu de per­son­nes l’ont rejoint après son acmé de décem­bre.

Quand la poli­ti­que des­cend dans la rue face à un pou­voir qui, jus­te­ment, ne fait pas de poli­ti­que, ce n’est plus la démo­cra­tie for­melle qui se pré­sente à nous, celle qui est ins­crite dans l’État de droit, mais c’est un État impé­rieux prêt à faire taire qui­conque prend au sérieux la liberté sans fard, la liberté concrète dans ses diver­ses formes d’expres­sion.

L’exi­gence de liberté concrète est la seule posi­ti­vité qu’exprime un mou­ve­ment porté tout entier vers la néga­tion (de la repré­sen­ta­tion, de la négo­cia­tion) avec des « reven­di­ca­tions » tel­le­ment nom­breu­ses (pres­que cin­quante) qu’elles s’annu­lent les unes les autres et s’avè­rent inné­go­cia­bles, même si d’aven­ture il s’était trouvé une fac­tion du pou­voir pour com­men­cer à les négo­cier. Face à un gou­ver­ne­ment qui ne vou­lait lui-même rien lâcher, c’est ce der­nier qui fina­le­ment reprît l’ini­tia­tive. Tout d’abord en ciblant quel­ques points élémentaires de jus­tice sociale et fis­cale (baisse de la CSG et indexa­tion des fai­bles retrai­tes, primes excep­tion­nel­les). Peu de chose en appa­rence, mais plus que les syn­di­cats n’avaient obte­nus depuis dix ans. Ensuite, en contour­nant l’exi­gence de par­ti­ci­pa­tion citoyenne (via le RIC) en pro­po­sant un « Grand débat » face auquel le « Vrai débat » des Gilets jaunes, calqué fina­le­ment sur l’ori­gi­nal ne pou­vait appa­raî­tre que comme une pâle copie.

Une négativité fondamentale d’un mouvement sur lequel il n’y a rien à « capitaliser »…

Pourtant, de l’inté­rieur même du mou­ve­ment, on entend déjà cette hor­ri­ble expres­sion de la part de ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ne veu­lent pas lais­ser perdre… repar­tir à zéro et donc pour qui, « il faut capi­ta­li­ser sur le mou­ve­ment ». Une réac­tion bien natu­relle quand on a l’impres­sion de n’avoir fait que se battre, depuis six mois, mais une réac­tion que nous ne pou­vons que reje­ter du point de vue poli­ti­que. Elle prend plu­sieurs formes. Il y a ceux qui lui don­nent une forme com­mu­na­liste avec les Assemblées des assem­blées qui cher­chent à per­du­rer en dehors de toute notion de rap­port de force, de situa­tion du mou­ve­ment2 ; ou bien une forme muni­ci­pa­liste et citoyenne avec le RIC local et la par­ti­ci­pa­tion future aux conseils muni­ci­paux3. Il y a ceux qui veu­lent se former en « peuple » à tra­vers des appels à la démo­cra­tie directe et citoyenne avec le RIC en toute matière et leur volonté de deve­nir cons­ti­tuants, alors que le mou­ve­ment com­pre­nait, dès l’ori­gine, une forte volonté des­ti­tuante (le « déga­gisme » per­ma­nent) et expri­mait une poli­ti­que néga­tive. Pour d’autres enfin, le mou­ve­ment n’aura été qu’un point d’appui (insuf­fi­sant) pour tenter d’enrayer le déclin des syn­di­cats en jouant la base contre les direc­tions à tra­vers l’appel à une « conver­gence » qui est le plus sou­vent restée à sens unique. C’est que le temps de la lutte qui fait évènement n’est pas le même que celui du cours quo­ti­dien des luttes.

Pour toutes ces ten­dan­ces à la capi­ta­li­sa­tion des « acquis », le résul­tat des élections aura eu le double effet para­doxal d’une part d’une douche froide (Macron ne s’est pas pris une « bran­lée » à moins de 10 % que beau­coup espé­raient plus ou moins secrè­te­ment), d’autre part de la confir­ma­tion qu’il fal­lait sauver ce qui pou­vait être sauvé.

 

Au début du mou­ve­ment, fin novem­bre 2018, Temps cri­ti­ques se deman­dait si une co-exten­sion des luttes était pos­si­ble4. Notre regard a eu le temps de s’affû­ter à ce sujet et, par exem­ple, il est sans illu­sion sur les fan­tas­mes de conver­gence, les sou­tiens du bout des lèvres de cer­tains syn­di­cats comme les peti­tes ten­ta­ti­ves en ce sens de la gauche écologiste. Toutes ces ten­ta­ti­ves ont été mar­quées par l’échec et en ont rendu cadu­que l’idée même. Qu’aujourd’hui cer­tains y voient un appui pour des luttes à venir marque un retour à des formes conve­nues inca­pa­bles de penser la mort pos­si­ble et même pro­ba­ble du mou­ve­ment. En réa­lité la dimen­sion d’avant-garde de masse des Gilets jaunes a fait peur, et ce à tous les pou­voirs y com­pris à ceux qui aspi­rent à en pren­dre la relève… Nous voyons donc mal com­ment cette donne pour­rait chan­ger sans perte de ce que les Gilets jaunes ont apporté de sin­gu­lier, de poten­tia­lité nou­velle.

Tout comme cer­tains, à l’époque, ne voyaient dans Mai-68 qu’une répé­ti­tion géné­rale avant la révo­lu­tion, d’autres aujourd’hui annon­cent déjà la reprise des luttes à la ren­trée vu les mesu­res macro­nien­nes en cours ou en projet ; les mêmes causes sup­po­sées entraî­ner les mêmes effets. Dans les deux cas, il y a une incom­pré­hen­sion de ce qu’est un mou­ve­ment his­to­ri­que et donc d’un mou­ve­ment qui fait évènement et adopte alors sa propre tem­po­ra­lité bien loin de celle qui existe, par exem­ple, dans les conflits quo­ti­diens dans les entre­pri­ses, dans les ten­ta­ti­ves d’auto­no­mie des grou­pes de sala­riés par rap­port aux logi­ques syn­di­ca­les, etc. En cela le sou­lè­ve­ment des Gilets jaunes n’est pas un mou­ve­ment social au sens où l’on l’entend depuis les années 1980 ; années à partir des­quel­les il devient dif­fi­cile de parler en termes de lutte des clas­ses. En effet, le sou­lè­ve­ment des Gilets jaunes n’est pas le fruit d’une oppo­si­tion entre des inté­rêts caté­go­riels et l’État médié par les par­te­nai­res sociaux ; conflit dans lequel les syn­di­cats étaient à la fois les défen­seurs de ces inté­rêts et les coges­tion­nai­res du com­pro­mis poli­ti­que entre les clas­ses au sein de l’État-pro­vi­dence. Là, avec le mou­ve­ment des Gilets jaunes, nous avons affaire à un affron­te­ment direct entre une frac­tion de la popu­la­tion et l’État parce que la pre­mière ne tolère plus de média­tions et parce que le second a tout fait pour les affai­blir. D’où la vio­lence de la confron­ta­tion et un mou­ve­ment sou­dain qui va très rapi­de­ment attein­dre une très grande vitesse.

Or comme on le dit dans le lan­gage cou­rant, le train qui passe ne repas­sera pas et là, au bout de six mois, force est de cons­ta­ter que pas grand monde n’est monté dedans, même si cer­tains ont tâté du mar­che­pied. Le moment déci­sif a été celui de décem­bre. Celui où le mou­ve­ment a connu sa plus grande force (entre le 1er et le 8 décem­bre) et aussi sa plus grande répres­sion de rue para­che­vée par la des­truc­tion des bara­ques et tentes de ronds-points dès le début jan­vier, l’écrasement du mou­ve­ment lycéen, dont la pâle suite a été le mou­ve­ment Youth for cli­mate, signe de la reprise en main par la coa­li­tion de tous les pou­voirs qui l’ont si ce n’est promu, au moins sou­te­nue5.

… et pour qui perdurer pour perdurer ne peut qu’en dévoyer le sens

Certes, depuis, le mou­ve­ment per­dure, mais comme en dehors de l’évènement qu’il a pro­duit ; en dehors de sa dimen­sion révo­lu­tion­naire et insur­rec­tion­nelle. Il ne s’agit plus alors que de durer pour durer et donc d’orga­ni­ser des « évènements » (au sens faible ou spec­ta­cu­laire du terme) ou de venir se coller à l’évènement des autres comme on peut le voir en ce mois de juin avec des appels de grou­pes de Gilets jaunes à rejoin­dre « la marche pour les fier­tés » en guise de nouvel acte Gilets jaunes.

Quitte à se couper des forces qui ont fait l’évènement au sens fort et his­to­ri­que du terme parce que chaque samedi était comme l’annonce d’un pos­si­ble bas­cu­le­ment dans autre chose.

Un signe de cette ten­dance à vou­loir per­du­rer — et donc à pren­dre d’autres formes — appa­raît bien dans le fait de posi­tions aujourd’hui affir­mées, qui pas­sent subrep­ti­ce­ment du « Tous Gilets jaunes » de 2018 au « Tous ensem­ble » de 1995. Pour celles-ci, ce serait une façon de répon­dre à l’iso­le­ment du mou­ve­ment et à l’échec patent de la « conver­gence ». Un échec à double res­sort, celui de luttes trop embryon­nai­res pour ne pas être englo­bées dans un mou­ve­ment des Gilets jaunes (cf. l’exem­ple des « stylos rouges » de l’ensei­gne­ment) ; celui de mili­tants et gré­vis­tes qui n’ont aucune envie d’être assi­mi­lés aux Gilets jaunes (l’exem­ple des Blouses blan­ches). Il faut bien voir que quel­que soit leur niveau de radi­ca­lité, ces luttes res­tent caté­go­riel­les et défi­nies par des sta­tuts en danger ou des condi­tions de tra­vail qui se dété­rio­rent, alors que le propre des Gilets jaunes a été de lais­ser tout ça à la porte du mou­ve­ment en se repor­tant sur les condi­tions de vie en géné­ral qui sont celles où lui explose à la figure sa condi­tion de dominé et non sur des condi­tions par­ti­cu­liè­res de son exploi­ta­tion sur un lieu de tra­vail. Ce posi­tion­ne­ment dif­fé­rent par rap­port au pou­voir et aux domi­nants a entraîné une dif­fi­culté intrin­sè­que pour un rap­pro­che­ment des luttes. Difficulté quasi objec­tive à laquelle est venue se sura­jou­ter une dif­fi­culté sub­jec­tive du fait de l’évaluation sou­vent défa­vo­ra­ble de la nature du mou­ve­ment des Gilets jaunes de la part des autres forces socia­les. Un mou­ve­ment qui ne serait pas poli­ti­que­ment cor­rect, un mou­ve­ment qui serait incontrô­la­ble parce qu’il refuse toute direc­tion, un mou­ve­ment qui, fina­le­ment, fait peur à tout le monde (aux pou­voirs en place comme aux frac­tions pro­té­gées du sala­riat), même si beau­coup vou­draient l’ins­tru­men­ta­li­ser à leur profit.

Quelques « leçons » à retenir ?

Sans dire que le mou­ve­ment est fini, il nous semble urgent de mettre en avant ce qu’il révèle, du point de vue du mou­ve­ment, bien que cela soit par­fois à son corps défen­dant :

 – Le « peuple » n’existe pas. Les Gilets jaunes ne pou­vaient donc que ren­contrer un mur à partir du moment où il est devenu clair que leur volonté de s’ériger en tant que peuple, se heur­tait à la dure réa­lité qu’ils n’en étaient que sa repré­sen­ta­tion par­tielle. Le peuple en acte en quel­que sorte, parce que dans l’action il est vite apparu qu’ils n’en étaient, au mieux, que son avant-garde de fait. Toute une réflexion serait à mener sur ce point et sur les impas­ses que repré­sen­tent une cri­ti­que limi­tée aux 1 % des plus riches, aux élites, aux atta­ques contre l’oli­gar­chie patri­mo­niale des Pinault-Arnault et autres ban­ques, alors que dans ce même temps, la mon­dia­li­sa­tion et la finan­cia­ri­sa­tion atta­quent jus­te­ment les posi­tions oli­gar­chi­ques pour les rendre plus flui­des et flexi­bles de façon à trou­ver de nou­veaux équilibres entre anciens et nou­veaux modes de domi­na­tion.

 – Avant-garde de fait disons-nous et non de droit, car c’est cette légi­ti­mité qui va lui être déniée par tous les pou­voirs en place, poli­ti­ques, média­ti­ques et syn­di­caux jusque et y com­pris dans les milieux d’extrême gauche et liber­tai­res.

 – Un mou­ve­ment qui a fait l’expé­rience de l’affron­te­ment à l’État comme base d’une action de masse et non sim­ple­ment de petits grou­pes de mili­tants. Mais un mou­ve­ment qui cher­che encore son rap­port à ce qu’est l’État en géné­ral comme l’indi­quent les pro­po­si­tions de mani­fes­ta­tions pro­chai­nes contre toutes les mesu­res d’aug­men­ta­tion des prix des grands ser­vi­ces de l’énergie et des trans­ports et pour la défense du sec­teur public. Cette pro­po­si­tion ne tient pas compte des échecs des syn­di­cats à main­te­nir le « sys­tème » de 1945 (pro­gramme du CNR), mais cher­che à se sub­sti­tuer à eux dans le même genre de gran­des messes contre-pro­duc­ti­ves, sans avan­cer ce qui aurait pu être des reven­di­ca­tions-actions du mou­ve­ment comme la cons­ti­tu­tion de comi­tés locaux contre le paie­ment de l’aug­men­ta­tion de l’électricité qui auraient pu rejoin­dre ceux déjà en place contre les comp­teurs Linky, etc.

 – Bref, alors qu’il prône la réap­pro­pria­tion popu­laire ou citoyenne et qu’il est véri­ta­ble­ment un mou­ve­ment de base et de la base, la dif­fi­culté qu’il a à s’enra­ci­ner vrai­ment dans des luttes quo­ti­dien­nes à ce niveau et à se mêler à ce qui existe déjà (des luttes asso­cia­ti­ves, des luttes contre les vio­len­ces poli­ciè­res dans les ban­lieues et ailleurs) le pous­sent à lancer des appels glo­baux qui non seu­le­ment ont peu de chance d’être enten­dus, mais ne cor­res­pon­dent pas à ses carac­té­ris­ti­ques pre­miè­res et sin­gu­liè­res. Mais évidemment devant une telle cri­ti­que qui surgit par­fois en AG la sem­pi­ter­nelle raison sociale-étatiste surgit et le plus sou­vent impose son prin­cipe de réa­lité par cette simple phrase : « vous êtes donc contre les ser­vi­ces publics ? ». On se retrouve alors dans l’impasse.

 – Ce qui a fait l’ori­gi­na­lité et la force du mou­ve­ment dans sa phase ascen­dante, à savoir sa rup­ture avec de nom­breux a priori théo­ri­ques et des pra­ti­ques ritua­li­sées au point d’en être com­pas­sées, se trans­forme en fai­blesse dans la phase des­cen­dante où ne trans­pa­raît plus que son ins­ta­bi­lité, son manque d’orga­ni­sa­tion et sa dif­fi­culté à repren­dre l’ini­tia­tive, à sur­pren­dre à nou­veau. Au point que pour per­du­rer il en est prêt à aban­don­ner sa sin­gu­la­rité his­to­ri­que pour se mouler dans des formes de média­tions qui sont elles-mêmes en crise. Quand le « mou­ve­ment social » offi­ciel n’est plus capa­ble de faire 1995, cer­tains Gilets jaunes pen­sent le réus­sir et en plus voient cela comme une pana­cée alors que tout ce sys­tème repo­sait encore sur la cen­tra­lité du tra­vail dans le pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion du capi­tal d’une part ; et la défi­ni­tion des rap­ports sociaux d’autre part à partir de cette même cen­tra­lité (sala­riés/non-sala­riés, coti­sa­tions/pres­ta­tions).

 – Le résul­tat des élections euro­péen­nes doit ques­tion­ner le mou­ve­ment dans la mesure où la sur­prise est quand même venue de l’inté­rêt mani­festé pour les élections (euro­péen­nes qui plus est) de la part de pro­ta­go­nis­tes du mou­ve­ment des Gilets jaunes déniant jus­te­ment toute légi­ti­mité aux repré­sen­tants, y com­pris les leurs ! On est alors arrivé à des prises de posi­tion absur­des de cer­tains d’entre eux appe­lant à voter pour n’importe qui sauf Macron et les listes « jaunes » ! Toute cette confu­sion pro­vient, outre l’illu­sion électoraliste, du fait que le mou­ve­ment se pense « peuple » et donc for­cé­ment majo­ri­taire. Pourtant les exem­ples his­to­ri­ques sont édifiants : si des élections peu­vent entraî­ner une défer­lante insur­rec­tion­nelle (Espagne 1936 et à un degré moin­dre France avec la vic­toire du Front popu­laire, Chili 1973), un mou­ve­ment fort et même insur­rec­tion­nel suivi d’une élection n’apporte que plaies et bosses (juin 68, prin­temps 2019).

 – Un mou­ve­ment qui, depuis l’ori­gine, a joué des cartes non ins­ti­tu­tion­nel­les dans l’élaboration de son rap­port de force et qui par­fois cher­che à les concré­ti­ser dans des vues à moyen terme comme celles du « RIC sau­vage ». Une pers­pec­tive qui s’est tout à coup écroulée sous le coup de massue d’un Macron non sanc­tionné par les urnes. On com­prend que cer­tains Gilets jaunes veuillent rendre le vote obli­ga­toire quand 50 % des ins­crits s’abs­tien­nent ; sans parler des non-ins­crits. Mais que faudra-t-il donc faire pour que les gens votent « bien » ? C’est une ques­tion qui a sou­vent amené les poli­ti­ciens et même des mili­tants à vou­loir « chan­ger de peuple »... lors­que celui-ci ne cor­res­pon­dait pas à leur attente. Mais cela pro­ve­nait de grou­pes ou partis qui avaient ou vou­laient le pou­voir. Les Gilets jaunes ne sont pas dans ce cas de figure : ils sont face à eux-mêmes et ne peu­vent déses­pé­rer du peuple tout en frô­lant main­te­nant le déses­poir.

 – Cette dif­fi­culté propre à notre période d’après la lutte des clas­ses, fait que par­tout aujourd’hui, on assiste à une résur­rec­tion de la notion de peuple. Dans l’his­toire de la moder­nité, le peuple se veut un tout qui est la néga­tion des contra­dic­tions de clas­ses en tant que celles-ci ne seraient qu’une addi­tion d’inté­rêts par­ti­cu­liers. C’est ce qui est à la base de l’oppo­si­tion entre bour­geois et « bras-nus » pen­dant la Révolution fran­çaise pour repren­dre la ter­mi­no­lo­gie de Daniel Guérin… et en même temps de leur unité dans l’idée de « la patrie en danger » de 1792 qui doit souder le peuple devenu corps social de la Nation. Dans cette vision, c’est le peuple qui subit tous les torts. Il est l’inté­rêt géné­ral fait peuple contre les enne­mis de l’exté­rieur (émigrés aris­to­cra­tes, puis­san­ces impé­ria­les et roya­les de l’étranger). Les fas­cis­mes repren­dront cette image du peuple-tota­lité contre des enne­mis « inté­rieurs » mais étrangers à la nation et à la race (juifs, francs-maçons, tzi­ga­nes, homo­sexuels). Elle est à la base des théo­ries de Carl Schmitt sur l’État d’excep­tion qui déli­mite les « fron­tiè­res » entre amis et enne­mis. Mais pour en reve­nir aux thèses révo­lu­tion­nai­res nées de la Révolution fran­çaise, Marx rompt avec cette idée d’un peuple-tota­lité dans une thèse cri­ti­que sur Hegel (in Contribution à la cri­ti­que de la phi­lo­so­phie du droit) où il ren­verse la dia­lec­ti­que hégé­lienne pour faire d’une classe, le pro­lé­ta­riat, la classe-tota­lité, parce qu’elle ne subi­rait aucun tort par­ti­cu­lier dans la mesure où elle les subit tous. C’est cette tota­lité poten­tielle alors pour­tant qu’elle n’est immé­dia­te­ment qu’une classe par­ti­cu­lière qui la rend jus­te­ment classe-révo­lu­tion­naire par excel­lence, ou plus exac­te­ment classe de la révo­lu­tion.

 – Sans la connaî­tre expres­sé­ment, c’est cette thèse que repren­nent les Gilets jaunes en pro­cla­mant l’état d’urgence sociale de la part d’une nou­velle tota­lité popu­laire subis­sant un tort géné­ral au-delà des torts par­ti­cu­liers que subit cha­cune de ses frac­tions. Un nou­veau « tout » donc, sans déter­mi­na­tion his­to­ri­que ni essence mes­sia­ni­que, mais basé sur l’idée plus ou moins com­mu­né­ment par­ta­gée que tout va de mal en pis, que la situa­tion devient insup­por­ta­ble et que les domi­nants, quels qu’ils soient (repré­sen­tants poli­ti­ques, capi­ta­lis­tes et riches) n’en ont cure.

 – C’est jus­te­ment parce que ce tort est res­senti comme géné­ral qu’il n’a pas besoin de s’appuyer sur des faits et des sta­tis­ti­ques et que le « res­senti » entre en ligne de compte dans la révolte et l’esprit de résis­tance. L’urgence dépasse son carac­tère social pour deve­nir vitale dans une utopie d’égalité… ceci dans le pays pour­tant le moins iné­ga­li­taire des pays riches et où l’État-pro­vi­dence pro­duit encore ses effets rela­tifs quand on regarde a contra­rio la situa­tion dans les pays voi­sins. Toutefois, la redis­tri­bu­tion ne suit plus le même pro­ces­sus et n’a pas des effets iden­ti­ques quand elle n’est plus cen­trée sur le tra­vail et les par­te­nai­res sociaux, mais sur un vague uni­ver­sa­lisme assumé par l’État à tra­vers des impôts (cf. la CMU) et des taxes cen­sées faire contri­buer tout un chacun, quelle que soit sa posi­tion par rap­port aux rap­ports de pro­duc­tion et au tra­vail.

 – Le mou­ve­ment des Gilets jaunes n’étant pas for­cé­ment cons­ti­tués de sala­riés et en tout cas de sala­riés « garan­tis » n’en a donc pas grand-chose à faire des chif­fres qui mon­trent que les salai­res ont aug­menté en moyenne quand les dépen­ses contrain­tes ont subi une plus forte aug­men­ta­tion encore, ce qu’ils res­sen­tent direc­te­ment quand il s’agit de rem­plir le frigo ou le congé­la­teur. Le mou­ve­ment est donc par nature volon­ta­riste et sub­jec­ti­viste puisqu’il s’agit de « forcer » les chif­fres pour passer du res­senti à la révolte. Ce coup de force néces­saire le contraint et le contient dans une posi­tion mino­ri­taire, alors pour­tant qu’il fan­tasme sa dimen­sion majo­ri­taire (« Tous Gilets jaunes »), qui ne peut lui reve­nir que comme un boo­me­rang dans les moments de décé­lé­ra­tion du mou­ve­ment.

 – C’est aussi ce res­senti qui s’écroule devant le résul­tat des élections. Soit le peuple ne vote pas (50 % d’abs­ten­tion + envi­ron 10 % de non-ins­crits + tous les « étrangers » qui n’ont pas le droit de voter) et c’est alors l’échec du « vote citoyen », soit il vote mal quand il vote (il ne se répar­tit même pas sur les 34 listes) et aucun RIC n’y pourra grand-chose. L’illu­sion du RIC, c’est de s’appuyer sur le fait que le « peuple » ne serait pas frac­tionné par le rap­port social capi­ta­liste qui pour­tant par­court toute la divi­sion du tra­vail et les hié­rar­chi­sa­tions qu’elle pro­duit ; toutes les divi­sions de statut qui font par exem­ple que les Gilets jaunes peu­vent par­ti­ci­per à des mani­fes­ta­tions com­mu­nes avec les Blouses blan­ches pour la défense du ser­vice public comme si « Blouses blan­ches » défi­nis­sait cette frac­tion du peuple que cons­ti­tue­rait le « peuple hos­pi­ta­lier ». De ce fait, invo­lon­tai­re­ment ou non, on masque une outran­cière hié­rar­chie hos­pi­ta­lière, elle aussi res­pon­sa­ble du dys­fonc­tion­ne­ment de l’hôpi­tal public et dénon­cée d’ailleurs dans les cris d’alerte des méde­cins urgen­tis­tes.

 

Autant de « résul­tats » ou d’acquis non pas quan­ti­ta­tifs, mais qua­li­ta­tifs qui font du sou­lè­ve­ment des Gilets jaunes un moment his­to­ri­que d’inver­sion du cours trop ordi­naire de l’exploi­ta­tion et de la domi­na­tion. Un moment qui réfute tous les comp­ta­bles de la poli­ti­que au ser­vice du capi­ta­lisme du sommet, sans pour­tant nous ouvrir une porte de sortie.

 

Temps cri­ti­ques, 10-13 juin 2019

Notes

 

1 – Cf. « Si t’as envie de vivre, tu décour­bes ton dos » dans le livre L’évènement Gilets jaunes, .../temps cri­ti­ques, éd. À plus d’un titre, 2019.

2 – Une ten­dance forte dans les gran­des villes même si elle s’ori­gine à Commercy. Une troi­sième est prévue à Montceau-les-Mines fin juin.

3 – Une ten­dance forte sur les ronds-points et au sein des grou­pes « péri­phé­rie ». Sous quelle étiquette vont-ils se pré­sen­ter, cela reste un mys­tère puis­que les listes Gilets jaunes sont glo­ba­le­ment désa­vouées.

4 – Revue Temps cri­ti­ques no 19 : « Les luttes : de la coexis­tence à la coex­ten­sion ? » :
http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle377

5 – Les lycéens bles­sés par les LBD, ceux humi­liés de Mantes-la-Jolie ont sou­dain été encen­sés comme des jeunes cons­cients et res­pon­sa­bles mon­trant l’exem­ple à leurs aînés ! Alors que les nom­breux Gilets jaunes sévè­re­ment bles­sés dans les mani­fes­ta­tions des pre­miè­res semai­nes n’ont reçu que des « ils l’ont bien cher­ché » ou des « ça leur appren­dra » de la part des caté­go­ries intel­lec­tuel­les et des castes domi­nan­tes.