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João Bernardo : Le postmodernisme et le culte des identités seront-ils le fascisme de notre époque ?

mardi 6 novembre 2018, par Yves

Depuis le mois de juillet 2018, une discussion s’est engagée sur le site Passa Palavra à propos du "fascisme à la brésilienne". Comme João Bernardo fait référence, dans débat, à un sous-chapitre de son livre « Labirintos do fascismo » (3e édition, 2018) j’en ai traduit l’essentiel, sans pour autant partager son point de vue sur plusieurs questions.

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Joao Bernardo m’a envoyé le commentaire suivant auquel je répondrai plus tard.

Cher Yves,

Je viens de prendre connaissance que tu as affirmé, plusieurs fois, que je considère le sionisme comme un fascisme ou une forme de fascisme. C’est tout à fait inexact. Je considère le sionisme comme une forme de nationalisme, avec tout ce qui en découle, et je ne considère pas que tous les nationalismes soient des facismes, loin de là. Ce que j’ai écrit dans mon livre Labirintos do Fascismo et dans plusieurs articles qui touchent plus ou mois à cette question c’est que :

1) La tendance majoritaire du mouvement sioniste, qui réunissait des démocrates et des socialistes, a essayé pendant plusieurs années d’obtenir l’appui de Mussolini pour réduire l’hégémonie britannique en Palestine. Avec cet objectif, il y a eu une collaboration politique entre cette tendance majoritaire du sionisme et le régime fasciste italien, jusqu’au moment où Mussolini a décidé de changer de cap et d’adopter une orientation anti-sémite.

2) Une tendance minoritaire du sionisme, et qui a un certain moment a fait scission sous la désignation courante de Révisionistes, était fasciste et considérée comme telle par ses contemporains, tant par les sionistes majoritaires que par des fascistes non juifs. Cette tendance était fasciste dans le système d’organisation politique adopté, dans ses idées économiques et dans ses rapports agressifs avec le mouvement syndical en Palestine.

3) Le régime national-socialiste allemand a, jusqu’à la guerre, utilisé les sionistes pour mieux persécuter les assimilationistes, qui réunissaient la grande majorité des juifs allemands et qui étaient considérés par les nationaux-socialistes comme le danger le plus immédiat. Après, quand la persécution s’est transformée en vrai génocide, Hitler et Himmler ont appliqué la tactique de diviser les sionistes en tranches successives,
pressionant les uns à la collaboration pour exterminer les autres et ainsi de suite, jusqu’à la fin.

J’ai développé en détail ces trois questions dans les chapîtres 2 et 3 de la 4ème Partie de Labirintos do Fascismo (pages 875-1066 de la dernière version, de 2018), avec toute une bibliographie à l’appui. Ces pages peuvent être consultées ici : https://archive.org/stream/jb-ldf-nedoedr/BERNARDO%2C%20Jo%C3%A3o.%20Labirintos%20do%20fascismo.%203%C2%AA%20edi%C3%A7%C3%A3o#page/n873/mode/2up Mais comme, hélas, il n’y a pas beaucoup de français à connaître la langue portugaise, je te prie d’assurer à cette mise au point la même diffusion dont a bénéficié ton affirmation, que je considère inexacte.

Cordialement,
João Bernardo

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Brève réponse

La « collaboration » forcée entre certains « sionistes » et le régime nazi, ou entre des sionistes d’extrême droite (Jabotinski) avec les fascistes italiens, est à l’origine du mythe du « sionazisme » ou de l’assimilation du sionisme au fascisme.

Les preuves de cette "collaboration" servent d’arme idéologique pour délégitimer l’existence de l’Etat d’Israël et remettre en cause l’existence d’un peuple israélien ou le droit pour les Juifs dispersés sur la planète de constituer un Etat, en Palestine ou ailleurs. Les faits étayant cette collaboration avant et durant la Seconde Guerre mondiale sont généralement pimentés de quelques citations de deux intellectuels antisionistes « juifs », Victor Klemperer et Hannah Harendt, qui ont tous deux violemment condamné le sionisme.

Les antisionistes de gauche et d’extrême droite qui citent Klemperer et Harendt les présentent tous deux comme « juifs » : or Klemperer était chrétien (son père était rabbin mais lui n’était pas juif) ; quant à Hannah Harendt, elle ne croyait pas en Dieu et ses parents dits « juifs » non plus. Il est toujours bizarre de voir des antisionistes qui nient l’existence d’un peuple juif, ou plutôt de peuples juifs, dans l’histoire attribuer (quand cela les arrange) une étiquette « juive » à des individus agnostiques, athées ou pratiquants d’autres religions que le judaïsme.

Dans un article de Joao Bernardo publié en juin 2010 sur le site libertaire brésilien passapalavra au titre significatif : « De persécutés à persécuteurs : la leçon du sionisme », l’auteur opère le glissement caractéristique de presque tous les antisionistes (de gauche ou d’extrême droite) entre les « juifs » et les « sionistes », dès la première phrase de son texte : « Le fait que parmi les opprimés naisse une réaction nationaliste qui se convertit en impérialisme n’est pas une attitude exclusivement réservée aux Juifs. »

Le titre de son article pouvait pourtant laisser croire que c’était seulement les Juifs sionistes qui de persécutés seraient devenus tous persécuteurs mais dès le départ il nous annonce que ce sont les « Juifs » qui de persécutés seraient devenus persécuteurs. Il établit donc une responsabilité collective des Juifs tout en nous expliquant qu’il faut « distinguer entre les Juifs et le mouvement sioniste. Les Juifs sont un peuple, défini par un ensemble de traditions et d’habitudes culturelles dont fait partie la religion, sans être un élément indispensable. Le sionisme est un mouvement politique qui se propose de former une nation à partir du peuple juif, dispersé il y a de nombreux au milieu d’autres sociétés ; l’objectif du sionisme était de séparer les Juifs des sociétés dans lesquelles ils vivaient et d’organiser un courant migratoire vers la Palestine, pour finalement fonder l’Etat d’Israël. »

Cette présentation est à peu près correcte, sauf que l’auteur ne met l’accent que sur un détail (la volonté de séparation des sionistes) et passe sous silence le plus important : vingt siècles de préjugés, persécutions et pogromes ! La volonté de séparation fut toujours d’un seul côté, celui des Eglises catholiques ou protestantes, celui des dirigeants politiques, des mouvements sociaux (y compris le mouvement ouvrier), des partis qui essayèrent de combiner l’antijudaïsme chrétien avec l’antisémitisme anticapitaliste.

Un peu plus loin il affirme que le système de terreur imposé par Israël « dépasse tout ce que les racistes sud africains ont réussi à faire du temps de l’apartheid  » et il précise : « entre ces deux faits, les Juifs comme victimes et Israël comme agresseur, il n’existe pas de contradiction mais au contraire un lien logique ».
On est donc très loin des nuances qu’il apporte dans son commentaire... à mon commentaire.

L’un des auteurs fréquemment cités par Joao Bernardo, Lenni Brenner, a déjà été sévèrement critiqué dans deux articles, le premier de Paul Bogdanor, le second, de Gerry Ben Noah. Ces textes sont disponibles sur mondialisme.org et npnf.eu sous le titre « Mystification antisémite : Lenni Brenner et la prétendue “collaboration ” des sionistes avec les nazis » et « Sur le mythe de la “ collaboration ” entre “les sionistes ” et les nazis », Y.C.