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Trotsky et la question juive

vendredi 21 août 2009, par Yves

Arlene Clemesha

(Traduit de l’espagnol par Ana Laval-Munoz, ce texte a été publié en juin 2000 dans le numéro 27 de En defensa del marxismo, revue théorique du Partido obrero d’Argentine.)

La trajectoire et les idées de Trotsky au sujet du judaïsme présentent un intérêt multiple. En premier lieu, et tout naturellement, à cause des origines juives de Trotsky. Mais il faut aussi prendre en considération le poids de l’antisémitisme dans la tradition historique russe, particulièrement comme arme politique de l’autocratie tsariste ; l’ample usage de l’antisémitisme dans la lutte de Staline contre l’opposition trotskyste en URSS, comme l’a récemment démontré Dimitri Volkogonov ; et finalement l’importance de l’Holocauste perpétré par le nazisme, paradigme de la barbarie contemporaine (Arlene Clemesha).

La conférence de Karlsruhe
et le IIe Congrès du POSDR

La première déclaration connue de Trotsky sur la « question juive » date de 1903. Trotsky avait vingt-trois ans ; marxiste depuis l’âge de dix-sept ans, il était déjà l’un des dirigeants du mouvement social-démocrate russe. En juillet de cette année-là, pendant le IIe Congrès du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie), Trotsky participa au débat contre le courant juif, courant qui finit par quitter le parti. Mais un ou deux mois auparavant, Trotsky avait été invité à Karlsruhe à une petite conférence - rarement citée - organisée par ce même courant juif du parti, le Bund.

Le Bund (en yiddish, « union », abréviation d’Union générale des travailleurs juifs de Pologne, Lituanie et Russie) était une organisation juive au sein du parti de Russie. Créé en 1897, un an avant le POSDR, il est en 1898 le principal organisateur du congrès de fondation de ce dernier.

Jusqu’en 1903, le Bund était le parti social-démocrate le plus important de l’empire russe : importance due à la taille de son organisation, au nombre de ses adhérents, à l’ampleur de ses publications clandestines, à la circulation étendue (en contrebande) de sa littérature révolutionnaire.
Trotsky participa à la conférence de Karlsruhe aux côtés d’un militant du Bund local et du théoricien du Bund, Vladimir Medem, dont les mémoires nous décrivent l’événement. Vladimir Medem relate une discussion qui dura près de deux heures. Après que le « camarade de Karlsruhe » eut exposé le programme national du Bund, Trotsky y apporta une réponse critique, immédiatement relevée par Vladimir Medem. Quelques jeunes spectateurs sionistes prirent la parole : Trotsky leur répondit « cordialement et avec humour ». Le débat se poursuivit mais la discussion entre Vladimir Medem et Trotsky s’ envenima lorsque fut abordée la politique que le POSDR devait adopter pour combattre l’antisémitisme.

Medem accusa le parti de négliger cette tâche. Trotsky lui répondit que le parti combattait l’antisémitisme en distribuant des tracts à ce sujet ; de plus, ajouta-t-il, il ne servait à rien de combattre spécifiquement l’antisémitisme : pour éliminer un sentiment solidement enraciné, vestige de l’ignorance qui dominait à l’époque médiévale, il fallait surtout élever le niveau général de conscience des masses.
Vladimir Medem ne cache pas l’antipathie qu’il ressentit envers Trotsky à partir de ce moment et la sensation désagréable que provoqua chez lui ce discours « qui n’était rien d’autre qu’une façon de se dissimuler à ses propres yeux la grave et réelle responsabilité des socialistes russes (1) ».
Les Juifs venaient de vivre une épreuve très douloureuse. Le plus terrible pogrom jamais exécuté jusqu’alors en Russie avait été perpétré, en avril 1903 (peu de temps avant la conférence de Karlsruhe), dans l’empire russe, et plus précisément dans la partie ukrainienne de leur « zone de résidence ». Les quartiers juifs de Kichinev furent détruits, les maisons dévastées, des centaines de Juifs blessés ou tués. Le tristement célèbre « pogrom de Kichinev » consterna le monde entier et engendra l’adoption par toutes les langues du terme « pogrom » comme synonyme de « massacre ». Celui-ci fut diligenté par des policiers du tsar et par des Cent-Noirs, mais les pogromistes étaient en grande partie des gens du peuple, ouvriers et travailleurs comme les Juifs qu’ils persécutaient. La confiance des ouvriers juifs en leurs frères de classe en fut sérieusement affectée.
C’est ce climat de méfiance que Trotsky dénonça durant le IIe Congrès du POSDR comme l’une des principales sources de discorde entre eux et le Bund. L’organisation juive réclamait au congrès : l’autonomie au sein du parti, avec le droit d’élire son propre comité central et de déterminer sa propre politique sur les questions concernant la population juive ; mais aussi l’ « autonomie culturelle », au lieu de la simple « égalité des droits » que le parti réclamait pour les Juifs, c’est-à-dire le rassemblement des Juifs au sein de leurs propres institutions culturelles sans dépendre d’un territoire commun. L’« autonomie culturelle » aurait consisté à défendre le droit des Juifs de gérer leurs propres affaires culturelles en Russie, notamment l’éducation en yiddish.
Le congrès, majoritairement composé d’ « iskristes » (Iskra étant le nom de la revue qu’ils publiaient), s’opposait au Bund car il entrevoyait dans leurs exigences un séparatisme qui créerait des précédents pour d’autres groupes et mettrait en péril l’unité du parti. C’est aux iskristes juifs Martov et Trotsky que revint la tâche de réfuter les exigences du Bund. Martov avait été l’un de ses membres fondateurs ; quant à Trotsky, il prit la parole en tant que « représentant des iskristes d’origine juive ». Ce fut là une des rares fois où Trotsky fit référence à sa judéité comme le souligne Isaac Deutscher(2).
Mené « entre Juifs », le débat n’en fut pas pour autant facilité. Trotsky réfuta énergiquement les trois exigences du Bund et il prit la parole dix fois durant le débat, provoquant la colère et l’indignation des représentants de l’organisation juive.

En ce qui concerne la « question nationale » (l’ « autonomie nationale culturelle »), le Bund était divisé. La moitié du parti juif croyait, à cette époque, qu’à l’avenir les Juifs seraient assimilés et qu’il ne fallait rien faire pour les séparer, territorialement ou même « culturellement ». Comme Vladimir Medem le rappelle « nous, les bundistes, n’avions pas fait de notre programme national une condition sine qua non et nous n’avons pas quitté le parti suite à son rejet (…). Notre congrès [le Ve Congrès du Bund en 1903, A.C.] sur cette question, s’était scindé en deux(3) ».

En ce qui concerne l’éducation en yiddish, aucun social-démocrate ne pouvait sérieusement s’opposer au droit d’un peuple ou d’une nation à avoir sa propre langue. La divergence, comme cela apparut clairement dans des écrits postérieurs de Lénine et Trotsky, portait sur la division de l’éducation dans l’empire : éducation publique pour les Russes et écoles privées en yiddish pour les Juifs.

Dans un article publié dans Severnaya Pravda, n° 14 (août 1913) Lénine écrit, au sujet de la politique officielle de l’État :

« L’expression extrême du nationalisme [russe, A.C.] actuel réside dans le projet de nationalisation des écoles juives, formulé par le responsable de l’éducation du district d’Odessa, et bien reçu par le ministre de l’"Éducation" publique. Mais que signifie cette nationalisation ? La ségrégation des Juifs dans des écoles juives spécialisées (enseignement secondaire). Les portes de tous les autres établissements privés et publics seraient complètement fermées aux Juifs (…). Ce projet, extrêmement néfaste, démontre incidemment que cette "autonomie nationale et culturelle", l’idée de soustraire à l’État la gestion de l’enseignement pour la confier aux différents nations est une erreur(4). »

Mais l’organisation juive n’était pas disposée à céder sur sa position au sujet du statut du Bund au sein du POSDR. Sa décision était prise depuis 1901 : les Juifs défendaient la transformation du POSDR en une fédération d’organisations nationales. La conquête de l’autonomie politique et organisationnelle du Bund au sein du POSDR était considérée comme une question de survie de l’organisation juive (5). Pour Trotsky, la « question juive » n’était pas le principal problème en jeu. Le parti ne pouvait pas concéder l’autonomie au Bund, abandonner le modèle de parti pour lequel il avait lutté : un parti centralisé et non un ensemble lâche d’organisations. Il ne pouvait pas davantage accepter que le Bund devienne le représentant exclusif des travailleurs juifs, sans accepter la fragmentation du mouvement ouvrier en différentes nationalités.

« Exiger que le Bund soit reconnu comme seul représentant du parti auprès des travailleurs juifs, écrit Deutscher, revenait à proclamer que seuls les Juifs étaient habilités à porter le message socialiste aux travailleurs juifs et à les organiser. C’était adopter là une attitude méfiante à l’égard des membres non juifs du parti, souligna Trotsky, et lancer un défi à leurs convictions et à leurs sentiments internationalistes. (…) "Le Bund, s’écria Trotsky au milieu d’une tempête de protestations, est libre de ne pas faire confiance au parti, mais il ne peut pas espérer que le parti vote contre lui-même." Le socialisme, argumenta Trotsky, s’attachait à "renverser les barrières entre les races, les religions et les nationalités et non à prêter la main à leur édification (6) " ».

Selon Enzo Traverso, « lorsqu’il s’agissait de comprendre les causes profondes de la scission entre le Bund et la social-démocratie, son analyse [celle de Trotsky, A.C.] se révélait moins abstraite que celle des bolchéviques. Au congrès de fondation du POSDR, l’autonomie du Bund était purement technique, mais il remarquait que peu à peu le "particulier" l’avait emporté sur le "général" : de représentant du POSDR au sein du prolétariat juif, le Bund s’était transformé en représentant des travailleurs juifs vis-à-vis du parti social-démocrate. Au fond, le congrès de 1903 avait seulement sanctionné une scission qui existait déjà dans la réalité (7) ».

Le Bund annonça son retrait du parti durant le congrès de Londres. Son départ n’était pas totalement inattendu mais il n’en fut pas moins grave pour les deux groupes. Le Bund quitta le congrès en emmenant avec lui 25 000 des 34 000 membres que comptait le POSDR (8).

Robert Wistrich suggère que Lénine avait souhaité le départ du Bund pour faciliter sa victoire lors des deux débats suivants qui entraînèrent la scission entre menchéviques et bolchéviques et qu’il avait utilisé Trotsky pour provoquer le groupe adverse : « Trotsky, représentant de l’Union social-démocrate des travailleurs de Sibérie, fut de fait l’instrument de Lénine pour forcer le Bund à abandonner le congrès de Londres. Il permit ainsi, avec Martov, de créer une majorité bolchévique lors des séances suivantes (9). » Nous n’avons cependant aucune raison de supposer que Trotsky ait agi contre ses propres convictions. Dans tous ses écrits postérieurs sur la « question juive » (lettres, entretiens, chapitres ou passages de ses ouvrages), Trotsky exprima son opposition au modèle bundiste du parti et à toute forme de séparation entre les travailleurs juifs et le mouvement ouvrier du pays dans lequel ils résident.

Le mouvement ouvrier juif

En 1903, Trotsky écrit son premier article consacré exclusivement à la « question juive » : « La désintégration du sionisme et ses successeurs possibles », publié dans Iskra, n° 56 (1er janvier 1904). Il s’agit d’un commentaire du VIe Congrès sioniste (Bâle, août 1903) dans lequel Trotsky réitère les critiques faites oralement au Bund lors du IIe Congrès de la social-démocratie de Russie.

Durant le congrès de Bâle, Theodor Herzl, créateur du mouvement sioniste, annonça qu’il n’y avait aucun espoir, dans un futur proche, d’obtenir la Palestine ; il proposa donc l’Ouganda comme territoire national juif, tout du moins jusqu’à obtention de la « terre promise » qui faisait alors partie de l’empire turc. Peu s’en fallut qu’une rupture ne se produise au sein du jeune mouvement ; Herzl dut user de toute son influence et de tout son charisme pour maintenir l’unité du mouvement (unité qui dura jusqu’en 1906, deux ans après son décès en 1904).
Trotsky ne manqua pas de remarquer la diversité des groupes qui constituaient le mouvement sioniste et prédit leur échec : « Le congrès de Bâle, je le répète, n’est rien d’autre qu’une manifestation de désintégration et d’impuissance. M. Herzl pourra s’allier un temps avec l’une ou l’autre des "patries". Des dizaines d’agitateurs et des centaines d’hommes sincères pourront soutenir son aventure, mais le sionisme en tant que mouvement a déjà été condamné à perdre dans l’avenir tout droit d’exister. C’est on ne peut plus évident (10). »

Puisque le sionisme était censé disparaître et le « conglomérat de couches sociales composant le mouvement » se désintégrer politiquement, Trotsky se demandait quelle organisation de gauche succéderait à la gauche sioniste « composée de l’intelligentsia et/ou de la semi-intelligentsia de la démocratie bourgeoise (11) ».

Dans un pamphlet datant de la même époque, Le Congrès sioniste de Bâle, le Bund annonça aussi la fin du sionisme et postula au rôle de successeur de la gauche du mouvement.

La possibilité que le Bund attire les militants de la gauche sioniste poussa Trotsky à réitérer ses critiques de juillet 1903. Selon lui, le Bund ne pouvait séduire des militants déçus par le sionisme car, dans sa polémique contre les sionistes, ce parti avait fini par s’imprégner de son idéologie nationaliste. De plus, si le Bund devenait l’éventuel successeur du mouvement, il finirait par « dévier le prolétariat juif de la voie révolutionnaire social-démocrate (12) » .

Selon Harari, dans cet article Trotsky laisse entendre qu’il pourrait se créer une nouvelle organisation de gauche, non nationaliste comme le Bund, pour absorber la gauche du mouvement sioniste (13) . Pour d’autres auteurs, Trotsky ne lance pas un appel à la création d’une organisation juive mais il attire l’attention de la social-démocratie sur la nécessité d’intégrer ces ouvriers juifs dans ses propres rangs(14) .

Une certitude : en 1903-1904, face à la prévision (qui se révélera erronée) de la désintégration du sionisme, Trotsky se préoccupe de rapprocher le mouvement ouvrier juif du mouvement révolutionnaire social-démocrate de Russie.

Les pogroms de 1905

Président du soviet de Saint-Pétersbourg (le premier soviet de l’histoire), Trotsky prit part en 1905 à la création des unités d’autodéfense juives à Kiev et à Saint-Pétersbourg ; il prôna la participation conjointe de Juifs et de non-Juifs pour résister aux actes de vandalisme. Comme le rappelle Glotzer, cet acte fut le premier d’une série d’interventions de Trotsky contre les manifestations anti-juives, jusqu’à son assassinat en 1940(15). Les premières unités d’autodéfense - les BO (Beovie Otriady) - furent créées par le Bund en 1903. Mais durant la révolution de 1905 (et la réaction hostile qu’elle entraîna), le nombre de pogroms fut si élevé que les efforts isolés du Bund ne parvinrent pratiquement pas à défendre la population juive.

Albert Glotzer raconte que Trotsky, après l’échec de la révolution de 1905, avait été choqué par l’atrocité des massacres et les évoqua dans ses écrits, plus que nul autre militant du parti. Dans 1905, il fait une description de plus de trois pages, vivante et minutieuse, du pogrom d’Odessa. Les extraits ci-dessous montrent que la police, l’Église et d’autres organes liés au pouvoir tsariste préparèrent le pogrom, divulguèrent des rumeurs mensongères sur les Juifs, encouragèrent la population et dirigèrent le massacre : « Lorsqu’un pogrom doit avoir lieu, tout le monde le sait d’avance : des appels sont distribués, des articles odieux paraissent dans l’organe officiel de presse Goubernskia Viedomosti (L’Information provinciale) (…) de sinistres rumeurs se répandent parmi les masses ignorantes : "les Juifs s’apprêtent à attaquer les orthodoxes", "les socialistes ont profané une icône véritable", "les étudiants ont mis en pièces un portrait du tsar" (…). Lorsque le grand jour arrive, l’office divin est célébré à la cathédrale : un sermon est prêché. En tête du cortège patriotique marche le clergé, portant un portrait du tsar emprunté à la police, avec d’innombrables drapeaux nationaux. Tout commence : des vitrines sont brisées, des passants maltraités, l’alcool coule à flots. La fanfare militaire joue inlassablement l’hymne russe : "Que Dieu veille sur l’empereur !" - c’est l’hymne des pogroms. (…) Protégée par-devant et sur ses arrières par des patrouilles de soldats, par un escadron de cosaques, dirigée par des policiers et des provocateurs, accompagnée de mercenaires (…), la bande s’élance à travers la ville dans une folie d’ivresse et de sang (…). Le va-nu-pieds est maître de la situation. Tout à l’heure encore esclave tremblant, pourchassé par la police, mourant de faim, il sent qu’à présent aucune barrière ne s’oppose à son despotisme (…). Il peut tout faire, il ose tout faire (…) "Que Dieu veille sur l’empereur !" Voici un jeune homme qui a vu la mort de si près que ses cheveux ont soudainement blanchi. Voici un garçonnet de dix ans qui a perdu la raison en voyant les cadavres mutilés de ses parents. Voici un médecin-major qui a connu toutes les horreurs du siège de Port-Arthur sans broncher, mais n’a pu supporter quelques heures du pogrom d’Odessa (…). D’autres tombent à genoux devant les officiers, les policiers ; devant les assassins, ils tendent les bras, baisent les bottes des soldats et les supplient. On leur répond par des rires d’ivresse : "Vous avez voulu la liberté, goûtez-en les douceurs !" En ces mots se résume la morale, l’infernale politique des pogroms" (16). »

Trotsky analyse
la condition sociale des Juifs

En 1911 commence l’affaire Beilis, l’accusation d’assassinat rituel contre Mendel Beilis, simple travailleur juif de Kiev. Les accusations contre Beilis furent prononcées par le ministre de la Justice, sous l’influence de Schelovitov, antisémite notoire. Le procès prit fin en 1913, Beilis fut innocenté mais, grâce aux rumeurs qui avaient circulé sur la « nature maligne et criminelle des Juifs », le gouvernement tsariste en sortit vainqueur ; il était parvenu à fomenter l’antisémitisme et à instaurer un climat qui allait entraîner une vague de pogroms à Kiev.

En novembre 1913, Trotsky écrivit dans un article pour Die Neue Zeit, publication social-démocrate dirigée par Karl Kautsky, que ce procès antisémite lui avait paru répugnant ; il compara l’affaire Beilis à l’affaire Dreyfus, qui divisa la France entre 1894 et 1906. Mais pour Trotsky, les ressemblances entre les deux pays étaient limitées car l’antisémitisme français était un jeu d’enfants comparé à la politique criminelle du tsar Nicolas II. Pour Trotsky, l’antisémitisme était devenu une technique de gouvernement, une politique d’État en Russie(17).

Trotsky parcourut les Balkans entre 1912 et 1913 comme correspondant du quotidien libéral russe Kievskaya Mysl. Parmi la série d’articles qu’il rédigea à l’époque figure « La question juive en Roumanie et la politique de Bismarck ». Envoyé, durant l’été 1914, au quotidien berlinois pacifiste (Auslandspolitik Korrespondenz) dirigé par Rudolf Breitscheid, il ne fut publié que les 4 et 25 avril 1918, une fois la guerre terminée, car au début de la guerre, « le sujet n’était plus d’actualité » comme le précise la note d’introduction qui accompagnait l’article(18).
Trotsky commence son article (qu’il signe de son nom complet, Lev Davidovitch Bronstein) en affirmant que « la vraie Roumanie se dévoile à travers la question juive(19) ». Les Juifs n’y avaient aucun droit, que des devoirs, comme le service militaire obligatoire, et des restrictions professionnelles qui avaient fini par imposer les étiquettes de « Juifs usuriers », « profiteurs » et ainsi de suite. « Le pays était imprégné de la haine des Juifs : les petits commerçants redoutaient leur concurrence ; professions libérales et fonctionnaires s’inquiétaient de la possibilité offerte aux Juifs d’acquérir la citoyenneté et donc de leur prendre ainsi leurs places ; les instituteurs et les prêtres, "agents" des propriétaires fonciers patriotiques, convainquaient les paysans que les Juifs étaient responsables de tous leurs maux. » Mais, pourquoi tolérait-on les Juifs ? Selon Trotsky, le régime roumain avait besoin des Juifs : d’abord pour jouer les intermédiaires entre les propriétaires terriens et les paysans, entre les politiciens et leurs clients, afin de faire tout le « sale boulot » ; et ensuite, pour servir de cible à l’indignation et aux frustrations du peuple roumain, pour incarner l’éternel « bouc émissaire(20) ».

La situation des Juifs reflète très clairement la situation générale de la Roumanie : « non seulement les conditions de paralysie féodale, de restriction légale, de corruption politique et bureaucratique dégradent la situation économique des masses juives, mais elles favorisent aussi leur dégradation spirituelle. On peut trouver de nombreux arguments pour affirmer que les Juifs sont une nation à part, mais leur situation reflète indéniablement les conditions économiques et morales du pays dans lequel ils vivent ; même isolés artificiellement du reste de la population, ils en font intégralement partie(21) ».
Trotsky, en s’appuyant sur ses propres investigations sur la composition sociale des Juifs, annonce les chiffres suivants : les Juifs représentaient 4% de la population roumaine. De nombreuses restrictions légales pesaient sur eux ; ils n’avaient pas le droit de posséder des terres, ni de vivre en milieu rural et ne pouvaient louer que des parcelles de taille limitée. Les quatre cinquièmes des Juifs vivaient donc en milieu urbain. Cette concentration dans les villes les amenait à jouer un rôle social non négligeable dans l’économie du pays. Mais « considérer le judaïsme roumain comme une classe d’exploiteurs, précise Trotsky, serait bien évidemment absurde (…). La plupart des Juifs étaient installés en Moldavie où ils exerçaient des petits métiers artisanaux : tailleurs, cordonniers, horlogers et ils constituaient une inconnue non seulement du point de vue économique mais aussi du point de vue physiologique ; c’est-à-dire que leurs moyens d’existence physique demeurent un mystère(22) ».

Trotsky signale que la moitié de la population juive de Roumanie était composée de familles d’ouvriers et de petits artisans (30 000 familles soit cent cinquante mille âmes). L’autre moitié de la population juive se divisait en diverses activités : propriétaires de petits commerces, industriels, bailleurs de fonds, près de 500 médecins, 40 avocats, quelques ingénieurs et un total de deux professeurs.
Les Juifs de Roumanie, écrit Trotsky, étaient victimes d’un système social et même d’une manœuvre diplomatique internationale, pour ne pas dire d’une conspiration, comme l’avaient démontré les événements de 1878. Durant le Congrès de Berlin, qui se tint la même année, des chefs d’État d’Europe occidentale, dont Bismarck, imposèrent l’égalité juridique des Juifs de Roumanie comme condition préalable à la garantie de l’indépendance de cet État. Mais quelle était la véritable préoccupation de Bismarck ? On le découvrit rapidement : le chancelier du Reich souhaitait que la Roumanie rachète, à un prix élevé, les participations des banquiers allemands - beaucoup d’entre eux étaient juifs - dans les chemins de fer roumains, jusqu’alors systématiquement déficitaires.
Dès que la transaction commerciale fut réalisée de façon satisfaisante pour Bismarck, plus personne ne se soucia de la « condition préalable juive ». Le gouvernement reconnut ainsi, en 1879, que la religion ne pouvait être un obstacle à l’obtention des droits civiques en Roumanie et émancipa les 900 Juifs qui avaient combattu lors de la guerre russo-turque de 1876-1878. Dès que les puissances occidentales oublièrent le « problème juif », la monarchie renforça l’oppression traditionnelle des Juifs, affirmant qu’ils étaient des citoyens étrangers et ne pouvaient acquérir leur naturalisation qu’individuellement.

Tout Juif, en tant qu’individu, devait déposer sa demande de naturalisation qui n’aboutirait qu’au bout de quinze à trente ans - après être passée par tous les échelons de la bureaucratie de l’État. De plus, il leur faudrait verser des pots de vin hors de portée pour la plupart d’entre eux. C’est ainsi qu’en 1913, soit trente-quatre ans plus tard, sur un total de presque trois cent mille Juifs roumains, seulement 850 d’entre eux étaient émancipés. Le statut des 299 150 restants ne changea pas.

Trotsky, dans cet article, étudia donc l’histoire récente de la région et la tentative d’émancipation des Juifs de 1879. Ayant déploré l’absence d’un recensement officiel, il chercha à établir des données démographiques (nombre et composition sociale). Trotsky critiqua le gouvernement roumain et démontra une grande solidarité envers les Juifs et l’injustice dont ils étaient victimes.

Glotzer rapporte que Trotsky était choqué par la sauvagerie de l’antisémitisme officiel professé par la monarchie roumaine et par l’indifférence de l’Europe et des Juifs européens face à la souffrance des Juifs des Balkans. Dans cette région arriérée d’Europe, et principalement en Roumanie, l’antisémitisme s’était transformé, aux dires de Trotsky, en « une religion d’État ».

Comme l’affirme Harari, « l’article est un témoignage très important sur l’attitude de Trotsky par rapport à la question juive et il reste aujourd’hui d’actualité pour tous ceux qui, préoccupés par le sort des Juifs, comprennent que ce dernier est déterminé en grande partie par les intrigues des grandes puissances(23) ». Selon Glotzer, les historiens du socialisme qui étudièrent la « question juive » ont été surpris de constater que Trotsky, qui ne se considérait pas Juif, était intervenu de si nombreuses fois sur ce sujet(24). Pour Knei-Paz, dans cet article qu’il considère comme l’un des meilleurs de Trotsky sur la « question juive », la sensibilité démontrée par Trotsky face à la souffrance des Juifs produit presque chez le lecteur l’impression que Trotsky s’identifiait non seulement avec la « souffrance » endurée mais aussi avec la « victime (25) ».

En conclusion de son article, Trotsky fait remarquer que les Juifs n’étaient pas parvenus jusqu’alors à s’organiser pour aboutir à une action politique efficace. Ils avaient formé une « Union » qui défendait le rapprochement avec l’oligarchie régnante et le patriotisme roumain. Trotsky en conclut que le parti du prolétariat doit lutter pour intégrer dans ses rangs, et d’un point de vue politique, tous les éléments « dont l’existence et l’évolution ne concordaient pas avec le régime existant(26) ».
La social-démocratie est pour lui l’unique défenseur des droits des Juifs en général (et non seulement des travailleurs) puisque les autres partis existants, conservateurs et libéraux, ne participaient aucunement à la lutte pour un gouvernement démocratique en Roumanie.

Pendant la révolution et la guerre civile en URSS

Trotsky n’a pas écrit sur la question juive pendant la période de la révolution et de la guerre civile en Russie. Mais comme le révèle son autobiographie, la question juive, à l’instar d’autres questions, restait présente tout au long de cette période agitée. Dans Ma Vie Trotsky écrit qu’au lendemain de la révolution d’Octobre il refusa le commissariat du peuple à l’Intérieur que Lénine lui proposait avec insistance, pour « ne pas remettre entre les mains de l’ennemi une arme : mon judaïsme ».

Trotsky justifie son attitude ainsi : « J’ai déjà mentionné que l’instance nationale, si importante dans la vie de la Russie, n’avait jamais joué aucun rôle dans ma vie. Dans ma jeunesse, les élans nationaux et les préjugés irrationnels me semblaient déjà incompréhensibles et, en certaines occasions, ils me répugnaient. Mon éducation marxiste a conforté cet état d’esprit et l’a converti en internationalisme actif. Le fait d’avoir vécu dans plusieurs pays et d’en avoir connu la langue, la politique et la culture m’ont aidé à absorber l’internationalisme dans ma chair et mon sang. Et si en 1917, puis plus tard, j’ai usé de mon judaïsme pour refuser une quelconque nomination, je l’ai fait uniquement pour des raisons politiques(27). »

Quand la presse mondiale faisait référence à la révolution russe, elle mentionnait presque toujours l’origine juive de Trotsky, l’un de ses principaux leaders. La presse juive, explique Glotzer, se montrait orgueilleuse des origines juives de Trotsky bien qu’elle condamnât presque toujours son bolchévisme(28), tandis que Trotsky tentait de détacher son image de celle d’un Juif. Quand, en 1918, une délégation juive lui demanda d’user de son influence auprès des bolchéviques pour que soit maintenue l’égalité des droits que la révolution de février leur avait concédée pour la première fois dans l’histoire de la Russie, Trotsky déclara : « Je ne suis pas un Juif mais un internationaliste. » Trotsky ne s’opposait pas pour autant aux droits des Juifs. Il souligne en effet, dans son Histoire de la révolution russe, le mérite de la révolution de Février qui abolit les 650 lois restreignant les droits des Juifs en Russie.

En 1921, « alors que Trotsky se trouvait au sommet de son pouvoir politique après la consolidation de la révolution bolchévique », le grand rabbin de Moscou, Jacob Maze (orthographié parfois Mazeh), « lui rendit visite au nom des Juifs à nouveau privés de nombreux droits (…) [la campagne antireligieuse était dirigée indifféremment contre toutes les religions, A.C.]. Trotsky déclara : « Je suis un révolutionnaire et un bolchévique, non un Juif. » Le rabbin Maze lui rétorqua : « Les Trotsky font la révolution et les Bronstein paient l’addition. » Avant cet épisode, Trotsky aurait dit à un groupe de Juifs venu lui rendre visite que « les Juifs ne l’intéressaient pas plus que les Bulgares ». Selon Vladimir Medem, Trotsky assura qu’il ne se considérait ni juif, ni russe, seulement social-démocrate(29).

De fait, une intense campagne antisémite se déroulait en Russie, et à l’extérieur du pays aussi, dirigée contre la révolution. « Au plus fort de la guerre civile, l’agence de presse blanche à Ekaterinbourg, publia un pamphlet intitulé Tristes souvenirs des bolchéviques. Son auteur, Sergei Auslender, y dépeint les leaders bolchéviques et principalement Trotsky : "Ce spéculateur international a mis la Russie sous sa coupe, il fait fusiller les vieux généraux de l’armée, vit dans le palais du Kremlin et commande l’armée russe. (…) Il sait comment tirer de ses esclaves ce qu’il y a de pire et de plus pourri." En novembre 1921 fut publié à Munich un pamphlet intitulé Bolchévisme juif et préfacé par Alfred Rosenberg, l’idéologue nazi. Le but de cette étude était de montrer que la révolution russe, par son contenu, ses idées et ses dirigeants, était profondément juive : "Depuis le jour de son apparition, le bolchévisme est une entreprise juive." Manipulant le nombre des commissaires du peuple juifs, Rosenberg tente de démontrer que "la dictature prolétarienne qui pèse sur le peuple ruiné, affamé, est un plan préparé dans les bouges de Londres, New York et Berlin". Ses principaux exécuteurs étaient juifs, tout comme le plus important d’entre eux, Trotsky-Bronstein dont l’objectif était la révolution mondiale. Ce genre de calomnie avait pour but de discréditer non seulement la révolution mais également ses dirigeants (30). »

Mandel suggère que Trotsky était plus conscient des horreurs potentielles de l’antisémitisme en Russie(31) que Lénine qui, en tant que leader de la révolution et chef du nouvel État soviétique, combattit toujours l’antisémitisme de façon implacable. Trotsky voulait éviter coûte que coûte les maladresses qui pourraient susciter de nouvelles irruptions d’antisémitisme en Russie et cette préoccupation s’avéra justifiée pendant la guerre civile. Durant cette période, les gardes blancs de Petlioura et Koltchak, aidés par l’armée anarchiste anti-bolchévique de Nestor Makhno, furent les auteurs, en Ukraine, de plus de mille pogroms, 125 000 Juifs périrent et 40 000 furent blessés, sans compter les pillages systématiques qui anéantirent la région(32). (Pour connaître le point de vue de Makhno sur ces accusations, lire ses deux textes reproduits dans ce même numéro de Ni patrie ni frontières, pp. 167-172, NDLR). Pour Wistrich, les attaques contre les Juifs durant la guerre civile « étaient, tout du moins en partie, une réaction contre le "yid" Trotsky et les armées bolchéviques sous son commandement(33) ». Ce que Wistrich suggère doit être pris en considération. Cela signifie que les pogroms perpétrés par les troupes blanches, et les anti-bolchéviques en général, furent souvent un acte de vengeance contre une révolution qu’ils jugeaient l’ « œuvre de Juifs ». Selon Mandel, les massacres perpétrés par les Blancs firent « le plus grand nombre de victimes juives avant le massacre nazi(34) ».

Mais l’antisémitisme n’était pas seulement le fait des opposants à la révolution d’octobre. Héritage du tsarisme, il existait en Russie, et Trotsky fut obligé de le combattre au sein même de l’Armée rouge. En tant que chef de l’armée, Trotsky fut amené à envoyer des Juifs sur le front pour éviter les commentaires antisémites qui accusaient les Juifs de rester dans les coulisses, à des fonctions administratives au lieu de prendre les armes pour défendre la révolution. Trotsky autorisa, à la demande du parti sioniste de Russie, la formation du bataillon Poale Zion ; mais, conscient de l’antisémitisme de ses soldats, il suggéra que les bataillons juifs rejoignent les régiments où il y avait aussi des bataillons d’autres nationalités pour « éviter le chauvinisme qui résulte de la séparation entre les différentes nationalités, et qui, malheureusement, se fait jour quand sont formées des unités militaires nationales complètement indépendantes(35) ».

Avant la révolution, beaucoup de Russes croyaient que les Juifs étaient « lâches » et évitaient de faire le service militaire ; ce qui explique que Trotsky, en tant que chef de l’Armée rouge, ait été apprécié comme un « authentique Russe », « un combattant », « un des nôtres », selon les propos d’un cosaque cité dans Ma vie. Ces propos ne constituent pas un cas isolé. D’autres exemples apparaissent dans la littérature de l’époque. La romancière Seipulina fait dire à un paysan dans l’un de ses contes : « Trotsky est l’un des nôtres, il est russe et bolchévique. Lénine est juif et communiste. » Dans « Le sel », nouvelle d’Isaac Babel, publiée en 1923, une femme à qui un soldat réquisitionne son sel (produit rare à l’époque) lui déclare : « J’ai perdu mon sel, je le reconnais et je ne crains pas la vérité. Mais vous, vous ne songez qu’à couvrir de sel vos chefs yids Lénine et Trotsky. » Ce à quoi le soldat répond : « Votre affaire n’a aucun rapport avec les Juifs, citoyenne saboteuse, les yids n’ont rien à voir dans tout cela ; et d’ailleurs, puisque vous en parlez, sur Lénine je n’ai rien à dire mais Trotsky, lui, est le descendant de l’héroïque gouverneur de Tambov que tous craignaient (36) . » En ces temps de révolution et de guerre civile, Trotsky dut faire face au problème de l’antisémitisme dans la mesure où il s’imposait dans les pogroms des armées ennemies, dans la propagande anti-bolchévique et au sein même de l’Armée rouge. Plus tard, Trotsky déclarera que l’antisémitisme représenta un problème qu’il fut difficile de gérer et de combattre lors du recul révolutionnaire de la période stalinienne.

En exil

C’est en exil, en Turquie, le 10 mai 1930, que Trotsky écrivit « Le rôle des travailleurs juifs dans le mouvement général des travailleurs en France », lettre de réponse adressée à Klorkeit (« Clarté » en yiddish, l’organe du groupe juif de l’Opposition communiste de gauche de Paris) et qui fut publiée dans le n° 3 de Klorkeit en mai 1930.

Dans ce texte, Trotsky remercie le groupe de lui avoir envoyé, pour la première fois, des informations, sur le mouvement ouvrier juif en Europe occidentale. Il explique le rôle particulier que les 60 000 ouvriers juifs pourraient avoir au sein du mouvement ouvrier français, grâce à leur statut d’immigrés et à leur appartenance aux couches les plus exploitées du prolétariat français, mal organisé et manquant de l’influence internationaliste et de l’esprit combatif caractéristiques du prolétariat juif. Trotsky donne l’exemple du Bund pour les mettre en garde contre le rôle que ne doit pas s’attribuer la presse yiddish : « Il est bien sûr inutile d’éloigner les travailleurs juifs du mouvement ouvrier du pays où ils vivent, comme ce fut autrefois le cas avec la presse du Bund juif, il faut au contraire qu’ils partagent au maximum le quotidien de cette classe ouvrière (37) ».

Dans cette lettre comme dans la suivante, écrite le 9 mai 1932 depuis Prinkipo, en Turquie, au quotidien yiddish de l’Opposition communiste de New York, Unser Kampf (publiée dans ce journal le 1er juin 1932 sous le titre « Le rôle de l’ouvrier juif dans le combat du mouvement ouvrier international » ; immédiatement traduite en anglais et publiée dans The Militant du 11 juin 1932 sous le titre « Salut à Unser Kampf »), Trotsky ne s’oppose pas à la formation de groupes juifs au sein de l’Opposition. Il est à noter, et notamment dans la seconde lettre, qu’il accueille avec un certain enthousiasme la création de journaux en yiddish et affirme que « l’existence de publications juives indépendantes n’a pas pour but d’isoler les travailleurs juifs mais de les attirer vers les idées qui unissent les travailleurs en une même et seule famille révolutionnaire internationale »(38) .

La lettre que Trotsky avait reçue de l’Opposition de gauche de Paris, en 1930, lui demandait son avis sur la transformation de Klorkeit en organe international du prolétariat juif. À cette occasion Trotsky répondit que l’idée était intéressante mais qu’il ne voyait pas encore très clairement la relation du quotidien avec les mouvements nationaux et les organisations de l’Opposition. Trotsky précisa que le journal devrait devenir plus théorico-propagandiste, qu’il ne pourrait traiter séparément les questions politiques spécifiques à chaque pays et s’abstint de donner une réponse définitive plus détaillée.

En 1932, Trotsky prend l’initiative d’écrire à Unser Kampf pour indiquer que l’apparition de ce journal représente une avancée très importante. Dans cette lettre, il assure que le groupe new-yorkais rejette avec intransigeance (sic) le principe bundiste de fédération des organisations nationales. Trotsky invite le quotidien à « se développer et à s’affirmer pour pouvoir exercer son influence au-delà des frontières américaines et canadiennes : en Amérique du Sud, en Europe et en Palestine ».

Trotsky, à cette époque-là, ne met pas en doute l’importance, pour l’Opposition, d’un quotidien yiddish, internationaliste et mondialement distribué, y compris sur « le vieux continent et en URSS ». Il attribue aussi un rôle spécial au prolétariat juif qui ne se limite plus aux frontières de tel ou tel pays, ou à l’influence positive qu’il pourrait avoir sur les secteurs encore non organisés du prolétariat, en France ou aux États-Unis. En raison des conditions historiques auxquelles ils furent soumis, écrit Trotsky, les Juifs sont particulièrement réceptifs aux idées du communisme scientifique et internationaliste, à cause de leur propre dispersion à travers le monde. Pour ces deux raisons (en faudrait-il davantage ?), l’Opposition communiste de gauche peut compter sur une grande influence parmi les prolétaires juifs.

Si l’Opposition mène un travail adapté au milieu ouvrier juif et publie un quotidien yiddish mondialement distribué, Trotsky entrevoie la possibilité, pour les idées de l’Opposition, de gagner du terrain en Russie par le biais des ouvriers juifs. Les liens culturels et linguistiques communs existant entre les travailleurs juifs du monde entier pourraient favoriser de manière significative la diffusion des idées de l’Opposition en Russie, centre de la révolution mondiale(39).

L’antisémitisme russe et la lutte contre l’Opposition trotskyste

Trotsky, dans ses écrits suivants sur la « question juive », aborda des aspects variés du problème comme l’ « assimilation » des Juifs et l’utilisation du yiddish, le problème de la « région autonome juive » du Birobidjan, l’antisémitisme en URSS, le sionisme, le conflit arabo-juif en Palestine et la montée du nazisme. Le premier de ses articles, en fait un entretien réalisé à Paris, « Sur le problème juif », fut publié dans Class Struggle (publication appartenant à un groupe éphémère, la Communist League of Struggle menée par Albert Weisbord) en février 1934. En octobre de la même année, Trotsky écrivit une « Réponse à une question sur le Birobidjan », adressée à Ykslagor, un groupe juif de l’Opposition de gauche en URSS qui militait dans un contexte très répressif.

Un autre entretien, intitulé « Entretien avec des correspondants juifs au Mexique », réalisé le 18 janvier 1937, fut publié en yiddish le 24 janvier dans le journal socialiste juif de New York, Forverts et le lendemain, sous forme d’extraits, en Angleterre dans le Bulletin quotidien de l’ITA (agence juive de presse). Il fut aussi publié intégralement en anglais dans la revue mensuelle des trotskystes américains, Fourth International, en décembre 1945. L’entretien eut lieu au domicile du peintre mexicain Diego Rivera ; étaient présents P. Rozenberg pour l’ITA, trois rédacteurs du journal yiddish publié au Mexique, Unzer Veg, et une secrétaire qui traduisait les questions en français. Toutes les réponses furent données par écrit, également en français(40).

Trotsky rédigea le 22 décembre 1938 son dernier écrit exclusivement consacré à la question juive : une lettre à un ami résidant aux États-Unis, publiée sous le titre « Appel aux Juifs nord-américains menacés par le fascisme et l’antisémitisme », dans Fourth Interna-tional en décembre 1945. Mais ce ne fut pas son dernier commentaire sur le sujet. Sa préoccupation pour la « question juive » imprègne plusieurs de ses articles sur le fascisme et sur la situation mondiale. Peu de temps avant son assassinat, Trotsky se souciait toujours du sort des Juifs comme le montre un extrait de « La guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale » (Manifeste de la Conférence d’alarme de la IVe Internationale de mai 1940) auquel nous ferons de nouveau référence(41).

Citons enfin l’article de Trotsky « Thermidor et antisémitisme », écrit le 22 février 1937 et publié dans The New International en mai 1941. L’article analyse un fait particulier : la montée de l’antisémitisme en URSS après la mort de Lénine et son utilisation contre Trotsky et ses alliés de l’Opposition communiste. Le terme « Thermidor », conformément au calendrier adopté par la Révolution française, désigne le mois durant lequel les jacobins radicaux, menés par Robespierre, furent vaincus par une aile réactionnaire de la révolution qui ne parvint cependant pas à restaurer le régime féodal. Trotsky utilisa ce terme par analogie historique, pour désigner la prise du pouvoir par la bureaucratie conservatrice stalinienne dans le cadre de relations étatiques de production. Au-delà d’une simple analogie, le titre de l’article indique quelle en sera sa thèse centrale. Pour Trotsky, la persistance de l’antisémitisme en Russie n’était pas due à l’incapacité de la révolution de le combattre, mais au besoin de la contre-révolution stalinienne de le préserver.

Comme le rappelle Glotzer, Trotsky fut le premier à dénoncer l’usage de l’antisémitisme par Staline dans les débats internes du parti, tout d’abord de façon indirecte et discrète puis ouvertement, « jusqu’à se transformer, en fait, en thème central dans le nouveau climat politique imposé par le stalinisme (42) ». Mais lorsque Trotsky affirma que l’antisémitisme pre-nait chaque jour davantage d’ampleur depuis 1923, ses déclarations furent accueillies avec incrédulité, voire indignation, par les militants et sym-pathisants communistes. Pour ceux-ci, la Russie révolutionnaire avait éliminé toute restriction légale à l’égard des Juifs en 1917 et avait sévèrement condamné l’antisémitisme - l’assimilant à un crime. A leurs yeux, l’URSS représentait, à l’échelle mondiale, la pensée progressiste. Ils ne pouvaient donc pas comprendre que l’État soviétique puisse permettre le développement d’une haine irrationnelle envers les Juifs. Deux sympathisants communistes (l’éditeur du quotidien juif de New York, The Day, B. Z. Goldberg, et un célèbre journaliste de cette même publication, Aaron Glanza) manifestèrent leur indignation face aux dénonciations de Trotsky publiées dans l’« Entretien avec des correspondants juifs au Mexique » (24 janvier 1937) dans le journal Forverts, concurrent de The Day.

Goldberg critiqua Trotsky dans deux articles, les 26 et 27 janvier 1937 : « En ce qui concerne la question juive, Trotsky adopte une attitude caractéristique des politiciens médiocres : il utilise la question juive à ses propres fins. Ce qui est absolument indigne de Léon Trotsky. Pour attaquer Staline, Trotsky estime justifié de déclarer que l’Union soviétique est antisémite (…). Est-ce la vérité, monsieur Trotsky ? Et si ce n’est pas le cas, une telle déclaration est-elle correcte ? Peu importe le type de réaction existant actuellement en Union soviétique, et je ne prétends pas défendre Staline ou l’Union soviétique, mais il est inadmissible de dire que le régime actuel opprime les minorités nationales (…). Trotsky lui-même sait bien que non seulement toutes les minorités nationales sont libres en URSS mais qu’on y garantit la préservation de leur langue et de leur culture ; et cette mesure vaut aussi pour les Juifs (…). Trotsky déclare que les dirigeants bolchéviques sont en train d’utiliser cette tendance antisémite pour que l’insatisfaction des masses envers la bureaucratie se reporte sur les Juifs (…). Même le Juif le plus orthodoxe, ou le plus conservateur, peut dire : "Staline est peut-être un pauvre type mais il ne permettra pas que l’antisémitisme se répande en Union soviétique" (43) ».

Dans une lettre à Max Schachtman, Glanz écrivit : « L’entretien de Trotsky sur l’antisémitisme en Russie est incompréhensible et douloureux. Cette accusation me semble particulièrement malvenue. Nos Juifs sont très sensibles, et c’est logique, à ce qu’il déclare au sujet de l’antisémitisme. Dans le contexte de judéophobie mondiale, la position officielle de l’URSS, qui punit de mort l’antisémitisme, est une réelle exception. En quelque sorte, elle fait de ce pays l’unique île habitable pour nous, étant donné sa façon de traiter le problème. Les Juifs de toutes classes et de tous pays apprécient énormément cela, et à juste raison. Donc, à moins que Trotsky ne puisse nous fournir des preuves, il n’aurait pas dû lancer cette accusation (…). Je conserve, bien évidemment, ma profonde estime pour le grandiose exilé. Transmets-lui mes amitiés et le souhait qu’il ait l’occasion de présenter la vérité au monde entier (44). » Pour Trotsky, des déclarations comme celles de Goldberg et de Glanz reflètent un mode de pensée naïf et peu dialectique, habitué à opposer, en deux camps distincts et imperméables, l’antisémitisme fasciste allemand et l’émancipation des Juifs obtenue grâce à la révolution russe. L’antisémitisme existe en Union soviétique, dit Trotsky, et puise dans deux sources : une source traditionnelle, qui ne disparaît pas en une ou deux générations, et la nouvelle haine envers la bureaucratie transformée, par ignorance et simplification de la réalité, en haine du Juif. Bien que la population de l’Union soviétique comptât à peine 4,2 % de Juifs en 1917, ils constituaient 10%, 15% voire 25% de la population des grandes villes. Les professions libérales et les fonctionnaires en général étaient recrutés en milieu urbain et non parmi les paysans (en grande partie semi-analphabètes). Les Juifs de Russie avaient depuis des siècles une tradition urbaine et un intérêt pour l’apprentissage et la spécialisation professionnelle qui les plaçait dans des conditions d’aptitude particulières pour les nouveaux postes de l’administration publique.

Comme l’affirma Trotsky en 1937 : « Le régime soviétique a récemment engendré une série de nouveaux phénomènes qui, à cause de la pauvreté et du bas niveau culturel de la population, ont créé un nouveau climat antisémite. Les Juifs constituent une population typiquement urbaine. Ils représentent un pourcentage considérable de la population urbaine en Ukraine, dans la Russie blanche et même dans la Grande Russie. Le régime soviétique, plus que tout autre, a besoin d’un nombre élevé de fonctionnaires. Ceux-ci sont recrutés parmi la population la plus cultivée des villes. Les Juifs, fonctionnaires de rang moyen ou subalterne, ont donc occupé un nombre de postes disproportionné dans la bureaucratie. (…) La haine des paysans et des travailleurs envers la bureaucratie est un fait fondamental de la vie soviétique. Le despotisme du régime, la répression de toute critique, la volonté d’atrophier toute pensée vivante, ainsi que les simulacres de procès ne sont que le reflet de cette donnée élémentaire. Même si l’on est a priori favorable au régime, il est impossible de ne pas en déduire que la haine envers la bureaucratie se teintera d’antisé-mitisme(45). »

Trotsky écrit, un peu plus loin dans le même article : « Tout observateur honnête et sérieux, et en particulier celui qui a vécu quelque temps parmi les masses laborieuses, a remarqué l’existence de l’antisémitisme, non pas celui hérité de l’ancien régime, mais le nouvel antisémitisme "soviétique"… »

Un nouveau climat antisémite est né en URSS : les anciennes croyances antisémites se sont combinées à des préjugés plus récents contre les Juifs, accusés d’être les nouveaux exploiteurs des travailleurs russes. Dans un tel climat, Staline se sert de l’antisémitisme pour ses manœuvres politiques, et ce avec toujours plus de succès. Pour beaucoup, le mépris (et le terme est faible) de Staline envers les Juifs n’apparut clairement que lorsque les ministres des Affaires étrangères russe et allemand, Molotov et von Ribbentrop, se serrèrent la main après avoir signé le pacte Hitler-Staline.

Comme le rappelle Arkady Vaksberg, « le fait que Staline ait été un antisémite convaincu, voire fanatique, n’a été abordé que récemment. Les nombreux livres et articles qui lui ont été consacrés dans les années 20, 30 et par la suite, font référence à ses traits de caractère, aux divers aspects de sa personnalité qui en aucun cas ne peuvent être perçus comme des vertus, sa soif de pouvoir, de vengeance, sa cruauté, ses trahisons, sa rancœur, son hypocrisie, etc. Mais son "antipathie" envers les Juifs, tout aussi avérée, qui provoqua une série d’actes criminels, ne fut mentionnée que tout récemment. Même Trotsky dans son célèbre Staline, n’évoque pas ce "détail" important (46) ». Encore récemment, il était courant de dire que Staline n’était devenu antisémite qu’à la fin des années 40. Bien que Vaksberg ait raison de dire que Trotsky ne percevait pas l’antisémitisme personnel de Staline, on ne peut nier les efforts de Trotsky pour dénoncer et combattre l’utilisation de l’antisémitisme par Staline au sein du parti, depuis les hautes sphères jusqu’à la base dans les usines, comme le montre l’épisode suivant raconté par Trotsky : « L’attaque contre l’Opposition en 1926 revêtait un caractère ouvertement antisémite à l’intérieur du parti, y compris à Moscou, mais aussi dans les usines,. Beaucoup d’agitateurs déclaraient : "Les Juifs sont en train de conspirer." J’ai reçu des centaines de lettres déplorant les méthodes antisémites utilisées dans la lutte contre l’Opposition. Lors d’une séance du Bureau politique je fis passer une note à Boukharine : "Vous avez déjà entendu parler de l’utilisation, même à Moscou, des méthodes démagogiques des Cent-Noirs (antisémitisme, etc.) contre l’Opposition ?" Boukharine me répondit de façon évasive, sur le même bout de papier : "On trouve des cas isolés, c’est sûr !" Je poursuivis : "Je ne parle pas de cas isolés mais bien d’une campagne systématique parmi les secrétaires du parti au sein des grandes entreprises moscovites. M’accom-pagneriez-vous à l’usine de Skorokhod afin d’enquêter sur un de ces cas ? (je connais un nombre infini d’exemples)" ; Bou-kharine répondit par l’affirmative. Je tentai en vain de lui faire tenir sa promesse mais Staline le lui interdit catégoriquement(47) ».

Un autre incident, survenu l’année suivante, en 1927 et raconté par Léonard Schapiro, est assez révélateur : « Parmi les papiers de Trotsky, on trouve mention d’une réunion convoquée par le parti en 1927 pour exiger l’expulsion de Trotsky, une réunion parmi les centaines de réunions organisées par le Secrétariat lors de sa campagne pour ladite expulsion. La position dominante soulignait que la nationalité de Trotsky l’empêchait d’être communiste puisqu’elle "révélait qu’il devait être favorable à la spéculation"(48) ».

Selon l’analyse de Trotsky, la politique antisémite de Staline s’intensifia parallèlement au durcissement de la lutte contre l’Opposition ; elle en était le principal objectif. Dans un premier temps, entre 1923 et 1926 (lorsque Zinoviev et Kamenev, le premier étant juif le second à moitié, soutenaient encore Staline), le secrétaire général du parti utilisa l’antisémitisme de façon subtile et cachée. Dans la presse et les discours publics, on faisait constamment référence aux « petits bourgeois des petites villes (…) » qui soutenaient Trotsky - allusion voilée aux shtetl, ces petites villes juives typiques de l’ouest de l’ancien empire tsariste.

En 1926, la campagne contre l’Opposition adopta un ton ouvertement antisémite. Comme l’écrit Trotsky : « durant les mois où l’on préparait l’expulsion des opposants du parti, les arrestations, les procédures d’exil (au second semestre 1927) et l’agitation antisémite assumèrent un rôle dévastateur. Le slogan "A bas l’Opposition" ressemblait fréquemment au vieux slogan "A bas les Juifs et vive la Russie" (49) ».

Selon Trotsky, il n’y avait pas proportionnellement plus de Juifs dans l’Opposition que dans le parti en général ou dans la bureaucratie, mais Staline était déterminé à les identifier et les dénoncer publiquement. Lorsque Kamenev et Zinoviev rejoignirent l’Opposition, ils devinrent Rozenfeld et Radomislyski pour leurs adversaires. Le fils cadet de Trotsky (Serguei Sedov portait le nom de sa mère, non juive) fut appelé par la suite Bronstein. Le nom de « Trotsky » était plus connu que celui de Bronstein, mais ce dernier éclairait davantage la filiation du jeune Serguei, ce qui était l’effet recherché.

Les méthodes antisémites de Staline étaient, selon Trotsky, pour le moins répugnantes. Celui qui jamais ne donna d’importance à ses origines nationales, qui plus d’une fois insista sur le fait qu’il n’appartenait à aucune nationalité, qu’il n’était qu’un social-démocrate et un internationaliste, fut amené à reconnaître que « l’antisémitisme avait ressurgi en même temps que naissait l’anti-trotskysme ». Comme le rappelle Isaac Deutscher, « Trotsky, dans sa jeunesse, avait rejeté avec véhémence la revendication d’"autonomie culturelle" pour les Juifs, revendication que le Bund avait avancée en 1903. Il le fit au nom de la solidarité des Juifs et des non-Juifs avec le socialisme. Presque un quart de siècle plus tard, lorsque commença la lutte inégale contre Staline et qu’il s’adressait aux cellules moscovites du parti pour leur exposer sa position, il dut supporter des allusions à son judaïsme et même des insultes antisémites non voilées. Ces allusions et insultes émanaient de membres du parti qu’il avait, aux côtés de Lénine, guidé durant la révolution et la guerre civile (50) . »

Staline donna le coup d’envoi de la campagne antisémite et les autres dirigeants de l’État soviétique le suivirent aisément et avec une grande désinvolture. Selon Glotzer, Boukharine et les membres du Bureau politique, Rykov et Tomsky, appuyèrent l’ensemble des mesures staliniennes, y compris l’antisémitisme, visant à obtenir le pouvoir absolu(51).

Purges et antisémitisme

En 1936 commencèrent les « Procès de Moscou », simulacres de procès contre l’Opposition que Staline, à ce moment-là, voulait éliminer. La fabrication des procès s’appuya sur de fausses preuves et utilisa l’antisémitisme pour donner davantage de « légitimité » à la condamnation de l’accusé, ce qui amena Trotsky à comparer les Procès de Moscou à d’autres célèbres procès antisémites : les affaires Beilis et Dreyfus.

Méthodes (antisémitisme, fausses accusations et sensationnalisme) et objectifs (détourner l’attention des masses des véritables coupables et des problèmes réels du pays) étaient si proches que Trotsky affirma que les affaires Beilis et Dreyfus avaient été les antécédents historiques des Procès de Moscou. « Les procès de Moscou, écrit Volkogonov, ne furent pas seulement une purge générale, ils furent instruits pour détruire Trotsky moralement, politiquement et psychologiquement ; l’ordre pour le détruire physiquement avait déjà été donné longtemps auparavant (52) ». L’État soviétique encourageait l’antisémitisme généralisé et persécutait les Juifs (Trotsky et les opposants n’étaient pas les seuls Juifs persécutés et l’antisémitisme stalinien ne s’arrêta pas après leur élimination : il suffit de penser au « complot des blouses blanches » en 1952 et au destin de Leopold Trepper aux mains de la police soviétique après la Seconde Guerre Mondiale), tout en condamnant à mort les antisémites. Staline a maintenu cette mesure alors même qu’il lançait sa propre campagne antisémite. Selon Vaksberg, les procès antisémites ne furent pas les seuls à se multiplier dans les années 30, ceux contre les antisémites connurent la même croissance(53). L’État soviétique feignait de combattre l’antisémitisme alors qu’il l’encourageait.

Les procès de Moscou parvinrent à cumuler les deux accusations - judaïsme et antisémitisme - chez les mêmes accusés : « Le dernier procès de Moscou par exemple, fut mis en scène dans l’intention, à peine dissimulée, de présenter les internationalistes comme des traîtres Juifs capables de se vendre à la Gestapo allemande. Depuis 1925 et surtout depuis 1926, une démagogie antisémite, bien camouflée, inattaquable, va de pair avec des procès symboliques contre de prétendus pogromistes (54). »

Dans la mesure où le dictateur mit en échec Trotsky et ses alliés en employant des méthodes antisémites, il est juste de se demander si Trotsky fut vaincu parce qu’il était juif, comme l’affirment Wistrich et Volkogonov. Wistrich va jusqu’à assurer que Winston Churchill jugeait que le judaïsme de Trotsky avait été la cause centrale de son échec. L’homme d’État britannique aurait déclaré : « En plus, il était juif. Et il ne pouvait rien y faire(55) . »

S’appuyant sur un épisode mettant en cause l’ancien populiste Vasiliev, Dimitri Volkogonov affirme que « tout le monde n’acceptait pas Trotsky comme dirigeant. Parmi les bolchéviques, certains n’acceptaient pas son passé non bolchévique ; et pour la population en général, ses origines juives le rendaient suspect. On entendait fréquemment dire : "Lénine est entouré de Juifs." Parmi la correspondance que Lénine reçut sur le sujet, on trouve le télégramme d’un ancien membre de la Volonté du Peuple [Narodnaïa Volia, A.C.], un sympathisant bolchévique, Makari Vasiliev : "Pour sauver le bolchévisme, il faudrait éloigner un groupe de bolchéviques extrêmement respectés et populaires : le gouvernement soviétique y gagnerait beaucoup si Zinoviev, Trotsky et Kamenev - dont la présence aux postes les plus élevés et influents ne reflète pas le principe d’autodétermination nationale - démis-sionnaient immédiatement." Vasiliev exigea également "l’éloignement volon-taire de Sverdlov, Ioffé, Steklov et leur remplacement par des personnes d’origine russe" (56) ». Inutile de préciser que Lénine ignora les demandes du vieux populiste Vasiliev.

Il est clair que Staline persécuta Trotsky à cause de la menace qu’il représentait pour son pouvoir personnel et non pas parce qu’il était juif. Durant les années 1920-1930, période pendant laquelle Staline persécuta Trotsky et ses alliés et expulsa l’ex-chef de l’Armée rouge, les Juifs étaient difficilement persécutés par simple haine raciale. Il était encore périlleux de s’opposer aux principes établis précédemment par Lénine. Dans la plupart des cas, Staline ne persécutait pas ses opposants juifs parce qu’il était antisémite. Mais comme il était fondamentalement antisémite, peu lui importait d’utiliser et d’encourager l’antisémitisme des masses russes pour légitimer la persécution de ses adversaires. Cependant, tout indique que, dans les années 40, le peu de rationalité subsistant dans la politique antisémite de Staline disparut complètement et que la persécution des Juifs (aussi inexplicable qu’elle soit à travers une analyse historique) devint l’un des délires d’un esprit malade.

Le sionisme

Dans « La désintégration du sionisme et ses possibles successeurs » (1903), Trotsky qualifiait le sionisme d’utopie réactionnaire. Selon lui, cette idéologie séparait les travailleurs juifs du mouvement ouvrier en leur faisant miroiter une promesse irréalisable : la construction d’une nation juive sous le capitalisme. Trente ans plus tard, la situation politique mondiale, et plus particulièrement la situation des Juifs, s’était considérablement dégradée : l’antisémitisme progressait à travers toute l’Europe, l’antisémitisme d’État croissait en URSS, les nazis prenaient le pouvoir et persécutaient les Juifs allemands, et des conflits éclataient fréquemment entre les colons juifs et les Arabes vivant en Palestine. En 1934, interrogé sur la nécessité pour les communistes de réexaminer la question juive au vu de l’évolution de la situation mondiale, Trotsky déclara : « Tant l’existence d’un État fasciste en Allemagne que le conflit arabo-juif en Palestine permettent de vérifier, d’une façon encore plus claire qu’auparavant, que la question juive ne peut être résolue dans le cadre du capitalisme. J’ignore si le judaïsme peut être reconstruit en tant que nation.(…) Mais, sur notre planète, personne ne peut penser qu’un peuple a moins de droits qu’un autre à une terre (…). L’impasse dans laquelle se trouvent les Juifs d’Allemagne, comme l’impasse dans laquelle se trouve le sionisme, est inséparable de l’impasse du capitalisme mondial dans son ensemble (57). »

Dans un entretien postérieur, réalisé au Mexique en 1937, Trotsky réitère son opposition au sionisme ; il réaffirme que seule une révolution prolétarienne pourrait apporter les conditions matérielles nécessaires à la construction nationale juive (déplacement volontaire et massif des Juifs, économie planifiée, projets topographiques, création d’un tribunal prolétarien international pour résoudre le conflit judéo-arabe).

Mais le doute (« J’ignore si le judaïsme peut être reconstruit en tant que nation ») laisse cette fois place à une certitude : « la nation juive se maintiendra pour toute une époque à venir ».

Trosky conclut en rappelant que le socialisme se doit de fournir les conditions matérielles nécessaires au plein essor national et culturel du peuple juif (58). Dans le même entretien, Trotsky tente d’expliquer son changement de point de vue sur l’existence d’une nation juive : « Pendant ma jeunesse, j’inclinais plutôt à penser que les Juifs des différents pays seraient assimilés et que la question juive disparaîtrait ainsi d’une manière quasi automatique. Le développement historique du dernier quart de siècle n’a pas confirmé cette perspective. Le capitalisme décadent a partout fait surgir un nationalisme exacerbé, dont l’antisémitisme est une des manifestations. La question juive s’est surtout exacerbée dans le pays capitaliste européen le plus développé : l’Allemagne (59). »

Outre le recul du processus d’assimilation des Juifs, dû en grande partie à l’accroissement de l’antisémitisme, la seconde raison de son changement de position provient, nous précise Trotsky, du développement culturel de la nation juive, et en particulier du développement du yiddish.

A la fin du XIXe siècle, le yiddish était considéré, par les Juifs eux-mêmes, comme une langue née de la misère et de l’oppression subie dans les ghettos d’Europe orientale et de l’empire tsariste. Ce ne fut qu’au début du XXe siècle que la littérature et les formes d’expression artistiques (notamment théâtrales) s’épanouirent parmi les Juifs d’Europe orientale et des nouveaux pays d’immigration, comme la France, les États-Unis et l’Argentine. « Les Juifs des différents pays, écrit Trotsky, ont créé leur propre presse et développé la langue yiddish comme un instrument adapté à la culture moderne. On doit donc tenir compte du fait que la nation juive se maintiendra pour toute une époque à venir(60). » Le changement de point de vue de Trotsky sur l’assimilation des Juifs et sur la création d’un territoire pour ceux qui désireraient vivre ensemble et développer leur nation sous un régime socialiste ont été interprétés comme un « léger changement » » en faveur du sionisme. Glotzer écrit : « A la fin de sa vie, Trotsky fut contraint de changer, bien que très légèrement, sa position vis-à-vis du sionisme (61). » Même affirmation chez Knei-Paz : « Dans cet article [« La désintégration du sionisme et ses possibles successeurs », A.C.] Trotsky a défini une fois pour toutes - ou presque, puisque trente ans plus tard il exprimera un avis légèrement différent - son hostilité vis-à-vis du sionisme (62). »

Pourtant, Trotsky ne changea pas sa position de principe lorsque son point de vue sur l’assimilation des Juifs évolua. Le processus même d’assimilation subit un recul au début du siècle. Aucun spécialiste de la question juive ne peut nier qu’à la fin du XIXe siècle, les Juifs d’Europe centrale et occidentale étaient en train de s’intégrer à la population des pays dans lesquels ils résidaient, à travers des mariages mixtes, une plus grande diversification professionnelle et de l’abandon volontaire de la religiosité et des coutumes juives. Ce processus s’inversa drastiquement pendant l’entre-deux-guerres avec le développement de l’antisémitisme parmi la population et au niveau de l’État, à travers la (ré)introduction de dispositions juridiques restrictives.

Trotsky ne fit qu’adapter son point de vue à l’évolution de la réalité. Il nous est impossible d’en déduire le moindre soutien à l’idée sioniste, sous prétexte que Trotsky modifia son point de vue sur le problème juif à l’époque de l’émergence du nazisme et de « l’antisémitisme soviétique ». Trotsky s’opposait à l’idée sioniste et restait convaincu que le salut des Juifs dépendait de la fin du régime capitaliste. Selon Harari, si Trotsky considérait les Juifs comme « une nation sans territoire » mais condamnait le sionisme comme une « utopie irréalisable », c’était parce qu’il ignorait l’étendue de la colonisation juive en Palestine : « On ne peut le lui reprocher. Manquant en effet d’informations sur ce qui se passait en Eretz Israel, il ignorait la lutte continuelle menée, principalement par les ouvriers juifs de Palestine, contre l’impérialisme britannique mais aussi contre "la force réactionnaire des musulmans" (selon l’expression de Trotsky). Pour lui, les multiples efforts pour mettre en œuvre la "aliyah" se résumaient à une simple "immigration". Trotsky ne connaissait pas l’ampleur de la "aliyah" vers Eretz Israel (63). » (Aliyah a plusieurs sens en hébreu mais il s’agit ici de l’immigration des Juifs vers Israël, NdT.)

Comme nous l’avons vu, Trotsky ne condamna pas le sionisme parce qu’il ignorait la réalité de la colonisation juive en Palestine. Cependant, lorsqu’il s’intéressa davantage à ce problème, il se plaignit de manquer d’informations plus précises. Hersh Mendel, Juif polonais révolutionnaire, relate dans ses mémoires une entrevue clandestine avec Trotsky en 1934, à Versailles. (La rencontre, souhaitée par Trotsky afin de discuter du régime de Pilsudski en Pologne, fut organisée par le fils aîné de Trotsky, Lyova Sedov). « J’étais sur le point de m’en aller lorsqu’il me demanda soudain si j’avais des nouvelles du mouvement des ouvriers juifs en Palestine. Je m’attendais pas du tout à cette question et ne sus que répondre. Il me demanda de bien vouloir rassembler du matériel sur ce sujet et de le lui envoyer. J’écrivis aussitôt en Pologne pour transmettre aux camarades sa requête et je m’empressai de l’oublier. L’histoire du mouvement ouvrier international est pleine de ces révolutionnaires juifs qui se souviennent épisodiquement de leur appartenance au peuple juif et qui s’empressent de l’oublier aussitôt. Je me disais qu’il en irait de même avec Trotsky, mais il n’était pas homme à oublier ce qu’il tenait pour important (64). »

Enzo Traverso nous offre un « témoignage intéressant de l’intérêt croissant de Trotsky pour la question juive dans les années 30 ». Il s’agit du récit de la visite que Beba Idelson (dirigeante socialiste-sioniste vivant en Palestine) rendit à Trotsky en 1937 au Mexique. « Il s’informa sur la vie des Juifs en Palestine en général et posa plusieurs questions sur la nature des kibboutz, sur les relations entre Juifs et Arabes, la situation économique du pays, l’université et la bibliothèque juives de Jérusalem, etc. Beba Idelson écrit : "Je ne lui parlais pas comme on parle à un étranger. Je sentais que j’étais en train de parler à un Juif, un Juif errant, sans patrie. Cela me fit me sentir très proche de lui et je sus que je m’adressais à un homme qui pouvait me comprendre. Trotsky ne devint jamais sioniste, mais il n’était déjà plus indifférent à l’idée d’une nation juive" (65). » Pour certains auteurs, l’erreur de Trotsky fut de croire à l’imminence de la révolution mondiale. Son analyse de la situation internationale dans tous ses autres aspects était si parfaite que, s’il ne s’était agi de cette croyance aveugle, Trotsky aurait soutenu le projet sioniste ou tout du moins un quelconque projet de construction d’une nation juive, même sous le capitalisme ; ce qui, selon certains, aurait sauvé les Juifs (ou en tout cas un grand nombre d’entre eux) de l’Holocauste.

Le 19 février 1939, Trotsky fut sollicité par Ruskin, célèbre avocat juif de Chicago, qui souhaitait inclure le célèbre révolutionnaire exilé dans son programme d’aide aux Juifs d’Europe : il « (supposait) que les origines juives de Trotsky l’amèneraient à participer à un tel mouvement ». Mais l’ex-chef de l’Armée rouge lui répondit : « Seule la révolution internationale peut sauver les Juifs (66) ». Effectivement, sans l’appui des puissances impérialistes, le projet ne disposait pas des moyens financiers nécessaires pour l’ultime mesure radicale : l’évacuation des Juifs européens. Pour Trotsky, le sionisme ne pouvait sauver les Juifs face à l’avancée du rouleau compresseur du nazisme et à l’imminence de la guerre en Europe. Il « rejetait l’idée que le projet des sionistes de partir en Palestine pût représenter immédiatement, face à Hitler, un refuge pour les Juifs. La solution immédiate était la révolution socialiste (67) ».

À propos des mesures prises par le gouvernement britannique afin de restreindre l’immigration juive en Palestine, Trotsky écrivit, en juillet 1940, un mois avant d’être assassiné : « La tentative de résoudre la question juive par l’émigration des Juifs vers la Palestine peut être analysée désormais pour ce qu’elle est : un bluff tragique pour le peuple juif. Cherchant à gagner la sympathie des Arabes, plus nombreux que les Juifs, le gouvernement anglais a nettement modifié sa politique vis-à-vis des Juifs ; il a renoncé à sa promesse de les aider à fonder "un foyer national juif" en terre étrangère. Les prochains épisodes militaires pourraient transformer la Palestine en un piège mortel pour des centaines de milliers de Juifs. Jamais il n’a été aussi évident que le salut du peuple juif est étroitement lié à l’effondrement du système capitaliste (68). »

Trotsky s’opposa toute sa vie au sionisme, courant réactionnaire, dépourvu de moyens propres, et aux objectifs irréalisables. En effet, ce mouvement dépendait obligatoirement de l’impérialisme britannique qui lui accordait, ou retirait, son soutien à sa convenance ; il était obligé d’affronter le nationalisme arabe et enfin il éloignait les travailleurs juifs du mouvement révolutionnaire socialiste. Mais, après avoir analysé l’évolution de la question juive durant les premières décennies du XXe siècle, Trotsky formula sa conception de la construction nationale juive au sein d’un régime socialiste mondial en ces termes : « Les mêmes méthodes qui, utilisées pour résoudre la question juive sous le capitalisme sont utopiques et réactionnaires (le sionisme) prendront, dans le cadre d’une fédération socialiste, leur véritable sens et seront salutaires. Voilà le point que je souhaitais éclaircir. Comment un marxiste ou un social-démocrate peuvent-ils y voir une objection ?(69) »

On pourrait reprocher à Trotsky d’être parvenu tardivement (dans les années 30) à la conclusion qu’il reviendrait obligatoirement au gouvernement prolétarien de créer les conditions nécessaires au plein essor de la nation juive. Peut-être que l’étude plus attentive du judaïsme ukrainien, polonais ou lituanien, moins tourné vers les grands centres urbains que les Juifs cosmopolites des grandes villes de Russie ou d’Europe occidentale, aurait permis de parvenir à cette conclusion dès 1917. Mais de toute façon, il n’eût pas été possible de proposer une solution à la « question juive » en séparant la « partie occidentale » de la « partie orientale ». Les Juifs d’Europe occidentale, en voie d’assimilation, semblaient montrer le chemin que suivrait le judaïsme dans son ensemble.

Le Birobidjan

L’idée de créer un territoire juif en Union soviétique surgit dans les cercles du Parti communiste en 1925. Le 4 septembre 1926, la section juive du parti, Yevsekstia, adopta une résolution déclarant souhaitable l’établissement d’un territoire autonome juif. Et voilà que le Présidium du Comité exécutif de l’URSS décida, le 28 mars 1928, d’orienter la colonisation juive dans la région du Birobidjan, en Sibérie orientale, près de la Chine et du fleuve Amour.

Selon Nathan Weinstock, le territoire autonome juif fut créé de façon purement administrative. Les véritables intéressés ne furent pas consultés et l’initiative rencontra l’opposition d’une partie de l’OZET (organisation de colonisation agricole juive en URSS). Le Birobidjan, qui devait recevoir les colonies agricoles juives, se situait dans une région aride de Sibérie, choisie en raison d’objectifs stratégiques : peupler l’Extrême-Orient russe et empêcher ainsi l’avancée chinoise. « Selon les planificateurs, explique Nathan Weinstock, au cours du premier plan quinquennal devait surgir du néant un centre birobidjanais comptant des dizaines de milliers de colons juifs. Cette vision utopique ne cadrait en rien avec les dures réalités. Les conditions climatiques et économiques étaient tellement rigoureuses que les deux tiers des colons retournèrent chez eux. Ce qui n’empêcha pas de décréter le Birobidjan "district autonome juif" le 31 octobre 1931. De 1928 à 1933, près de 20 000 Juifs s’y installèrent définitivement. Lorsque la région fut proclamée "province autonome" le 7 mai 1934, sa population juive ne s’élevait qu’à un cinquième de l’ensemble des habitants. (Elle atteindra 23,8% en 1937.) Tout au plus recensait-on 20 000 Juifs birobidjanais à la fin de 1937. Et encore 5% seulement étaient engagés dans l’agriculture (70). »

En 1937, interrogé sur sa vision de la création de la « province autonome » juive du Birobidjan, Trotsky répondit qu’il ne possédait pas d’informations spéciales (rappelons que Trotsky quitta l’URSS au moment de la création de ce projet). Il précisa néanmoins qu’à son avis, il ne pouvait s’agir là que d’une expérience très limitée. Pour que les Juifs puissent maintenir une existence nationale normale, Trotsky reconnaissait la nécessité d’un territoire qui leur serait propre. Mais l’URSS, ajouta-t-il, même sous un régime socialiste beaucoup plus avancé que le régime stalinien, aura encore bien des difficultés pour résoudre son propre problème juif (71).

Trotsky ne s’opposait pas à l’idée générale contenue dans le projet du Birobidjan : « Aucun individu progressiste doué d’intelligence ne pourra émettre d’objection à ce que l’URSS attribue un territoire spécial aux citoyens qui se sentent juifs, s’expriment de préférence en langue juive et désirent vivre en une masse compacte. » Mais il ne niait pas non plus les graves problèmes qu’engendrerait la création de la « province autonome », ni le fait qu’elle allait « inévitablement être le reflet de tous les vices du despotisme bureaucratique (72) ».

Le Birobidjan n’allait pas offrir les conditions matérielles nécessaires au développement culturel juif et ne réaliserait pas ce que Trotsky (dans une lettre de 1934) considérait être l’obligation d’un gouvernement prolétarien : « Le sionisme coupe les travailleurs de la lutte de classes en faisant miroiter des espoirs concernant un État juif, espoirs irréalisables sous le capitalisme. Mais un gouvernement ouvrier est tenu de créer pour les Juifs, comme pour toute nation, les circonstances les meilleures pour leur développement culturel. Cela veut dire, entre autres, fournir à ceux des Juifs qui veulent avoir leurs propres écoles, leur propre presse, leurs propres théâtres, etc., un territoire séparé afin qu’ils puissent se développer et s’administrer eux-mêmes. C’est ainsi que se comportera le prolétariat international quand il sera devenu le maître du globe tout entier. Dans le domaine de la question nationale, il ne doit y avoir aucune restriction ; au contraire, il faudra attribuer une aide matérielle multiple pour les besoins culturels de tous les groupes ethniques et nationalités. Si tel ou tel groupe national est voué au déclin (au sens national), cela ne devra résulter que d’un processus naturel, mais jamais comme conséquence de quelques difficultés territoriales, économiques ou admi-nistratives que ce soit (73) ».

Outre les difficultés déjà mentionnées, le Birobidjan était très loin de Moscou ou de tout autre centre urbain important. Y survivre était difficile et se réadapter à sa ville d’origine encore plus difficile, raisons pour lesquelles le Birobidjan a été souvent comparé à un ghetto. Mais pendant la Seconde Guerre mondiale, le Birobidjan, selon Pierre Teruel-Mania, se transforma en véritable camp de concentration. Avec l’avancée des troupes nazies, l’URSS évacua toute une partie de la Pologne occupée par l’Armée rouge (près d’un million de Juifs), la transportant de force dans des wagons à bestiaux vers l’Oural et la Sibérie. La raison de ce déplacement forcé aurait été la méfiance de Staline vis-à-vis des Polonais, y compris des Juifs polonais, susceptibles de soutenir l’invasion nazie contre l’Union soviétique. Staline sauva involontairement ces Juifs d’une mort certaine dans les camps de concentration et d’extermination nazis. Mais d’un autre côté, il les confina et les laissa mourir de faim et de froid dans les régions semi-désertiques de la Sibérie, en particulier au Birobidjan. Le nombre de morts, selon les survivants, s’élève à 600 000 ou davantage. « La seule certitude est qu’en 1946, lorsque les Polonais "réfugiés en URSS" furent autorisés à rentrer chez eux, les Juifs n’étaient pas plus de 150 000. Des centaines de milliers périrent de froid et de faim en Sibérie orientale, dans le ghetto birobidjanais qui n’était rien d’autre qu’un camp de concentration (74). »

Le nazisme

Trotsky fut sans nul doute le premier dirigeant politique (toutes tendances confondues) à mettre en garde le monde contre deux dangers représentés par la montée du nazisme : une nouvelle guerre mondiale et l’extermination physique des Juifs. En juin 1933, Trotsky écrivait que « Le temps nécessaire à l’armement de l’Allemagne détermine le délai qui nous sépare d’une nouvelle catastrophe européenne. Il ne s’agit ni de mois, ni de décennies. Quelques années seront suffisantes pour que l’Europe se retrouve à nouveau plongée dans la guerre, si les forces intérieures de l’Allemagne ne parviennent pas à en empêcher à temps Hitler (75) »

Le brusque revirement des chefs nazis, qui se mirent à tenir des propos pacifistes, ne pouvait étonner que les « naïfs incurables ». Les nazis n’avaient pas d’autre solution que recourir à la guerre pour faire endosser la responsabilité des désastres intérieurs à des ennemis extérieurs.

Comme l’écrit Volkogonov : « Trotsky avait prédit la Seconde Guerre mondiale au début des années 30 (76). » Pour Trotsky, le médiocre Hitler ne créa ni politique, ni théorie propres : il emprunta sa méthodologie politique à Mussolini qui connaissait suffisamment bien la théorie de la lutte des classes de Marx pour l’utiliser contre la classe ouvrière. Quant à ses théories raciales, il les devait aux thèses racistes d’un diplomate et écrivain français, le comte de Gobineau. L’habileté politique de Hitler consista à traduire « l’idéologie du fascisme dans la langue de la mystique allemande » et à mobiliser ainsi, comme Mussolini le fit en Italie, les classes moyennes contre le prolétariat (seul capable de stopper l’avancée nazie). Selon Trotsky, avant de devenir un pouvoir d’État, le national-socialisme n’avait pratiquement pas accès à la classe ouvrière. D’autre part, la grande bourgeoisie, même celle qui soutenait financièrement le national-socialisme, ne le considérait pas non plus comme son parti. Pour se hisser au pouvoir, le nazisme s’appuya sur une autre base sociale : la petite bourgeoisie, anéantie et paupérisée par la crise en Allemagne. C’est aussi dans ce milieu que les mythes antisémites trouvèrent le terrain le plus fertile.

« Le petit bourgeois a besoin d’une instance supérieure, placée au-dessus de la matière et de l’Histoire, protégée de la concurrence, de l’inflation, de la crise et de la vente aux enchères. Au développement, à la pensée économique, au rationalisme - aux XXe, XIXe et XVIIIe siècles - s’opposent l’idéalisme nationaliste, source du principe héroïque. La nation d’Hitler est l’ombre mythologique de la petite bourgeoisie elle-même, son rêve pathétique d’un royaume millénaire sur terre. Pour élever la nation au-dessus de l’histoire, on lui donne le soutien de la race. L’Histoire est présentée comme une émanation de la race. Les qualités de la race sont construites indépendamment des diverses conditions sociales. En rejetant la dimension économique comme vile, le national-socialisme descend un étage plus bas : du matérialisme économique, il passe au matérialisme zoologique (…). Les nazis excluent du système économique actuel le capital usurier et bancaire, comme s’il s’agissait d’une force démoniaque. Or, c’est précisément dans cette sphère, comme chacun sait, que la bourgeoisie juive occupe une place importante. Tout en se prosternant devant le capitalisme dans son ensemble, le petit bourgeois déclare la guerre à l’esprit maléfique de l’accumulation, personnifié par le Juif polonais au long manteau mais qui, bien souvent, n’a pas un sou en poche. Le pogrom devient alors la preuve indéniable de la supériorité raciale (77). »

La véritable raison de la victoire d’Hitler, selon Trotsky, ne fut pas la force de son idéologie mais l’absence de solutions alternatives : « Il n’y a pas la moindre raison de voir la cause de ces échecs [des Internationales socialiste et communiste, A.C.] dans la puissance de l’idéologie fasciste. Mussolini n’a jamais eu, au fond, la moindre idéologie. L’idéologie de Hitler n’a jamais sérieusement influencé les ouvriers. Les couches de la population dont le fascisme a, à un moment donné, tourné la tête, c’est-à-dire avant tout les classes moyennes, ont eu le temps de se dégriser. Si, néanmoins, une opposition tant soit peu notable se limite aux milieux cléricaux, protestants et catholiques, la cause ne réside pas dans la puissance des théories semi-délirantes, semi-charlatanesques de la "race" et du "sang", mais dans la faillite effroyable des idéologies de la démocratie, de la social-démocratie et de l’Internationale communiste (78). »

Le second pronostic de Trotsky - l’extermination des Juifs - est lié à son pronostic du déclenchement d’une nouvelle guerre mondiale, mais n’en dépend pas. En 1938, Trotsky affirmait que « le nombre de pays qui expulsent les Juifs ne cesse de croître. Le nombre de pays capables de les accueillir diminue (…) Il est possible d’imaginer sans difficulté ce qui attend les Juifs dès le début de la future guerre mondiale. Mais, même sans guerre, le prochain développement de la réaction mondiale signifie presque avec certitude l’extermination physique des Juifs(79) ». Ces lignes furent rédigées, comme nous le rappelle Harari, « bien avant que les fours de Hitler commencent à fonctionner, lorsque le monde entier était indifférent au problème des Juifs (80) ».

Dans le même article de décembre 1938, Trotsky ne met pas seulement en garde contre le danger de l’extermination des Juifs mais également contre l’imminence de cette catastrophe ; il appelle tous les éléments progressistes à aider la révolution mondiale. Cette tâche devient presque obligatoire pour les Juifs, y compris la bourgeoisie juive, car au moment où la Palestine se révèle un « tragique mirage », le Birobidjan une « farce bureaucratique » et où l’Europe et l’Amérique ferment leurs frontières à l’immigration juive, seule la révolution peut les sauver du massacre : « La Quatrième Internationale a été la première à dénoncer le danger du fascisme et à indiquer la voie du salut. Elle appelle les masses populaires à ne pas se faire d’illusions et à affronter ouvertement la réalité menaçante. Il n’est de salut que dans la lutte révolutionnaire (…). Les éléments progressistes et perspicaces du peuple juif doivent venir au secours de l’avant-garde révolutionnaire. Le temps presse. Désormais, un jour équivaut à un mois ou même à une année. Ne tardez pas à agir (81). »

Contrairement aux auteurs qui affirment que le pronostic de Trotsky, si précis soit-il, n’avait pas d’implications pratiques ou que Trotsky ne proposa pas de solutions à la hauteur de ses prévisions (82), Peter Buch écrit que « pour Trotsky, il n’était pas question d’"attendre" le socialisme. Des mesures pratiques étaient nécessaires pour sauver les Juifs des bouchers nazis. Avec l’échec de la révolution socialiste en Europe, seule une puissante campagne internationale destinée à dévoiler les véritables plans de Hitler et à forcer les pays occidentaux - notamment les États-Unis et l’Angleterre - à ouvrir leurs portes et à offrir l’asile aux Juifs, pouvait aider les Juifs. Trotsky proposa une action massive en faveur de la demande d’asile des Juifs menacés. Une telle requête était capable d’unir tous les vrais opposants au fascisme, révolutionnaires ou non, dans un mouvement de masse qui aurait pu sauver des millions de Juifs des chambres à gaz (83) ».

Trotsky ne considérait pas la menace de l’extermination des Juifs comme un produit des caractéristiques intrinsèques et pluriséculaires du peuple allemand - comme l’affirment certains historiens du nazisme et plus récemment Daniel J. Goldhagen (84) - mais comme un problème créé par le capitalisme puisque « la question juive est la plus critique dans le plus capitaliste des pays européens, l’Allemagne (85) ». Isaac Deutscher rappelle que, « dans une phrase mémorable, motivée par la prémonition des chambres à gaz, Trotsky a ainsi résumé l’essence du nazisme : "Tout ce que la société, si elle s’était développée normalement (par exemple, en direction du socialisme), aurait dû expulser (…) comme l’excrément de la culture, elle est en train de le régurgiter : la civilisation capitaliste vomit aujourd’hui la barbarie non digérée" (86) ». Trotsky évoqua aussi le danger de l’antisémitisme aux Etats-Unis, si jamais il devenait aussi intense ou pire qu’en Allemagne : « La victoire du fascisme dans ce pays [la France, A.C.] signifierait le renforcement de la réaction, et l’essor monstrueux de l’antisémitisme violent dans le monde entier, surtout aux États-Unis(87) ». Ceux qui ne parviennent pas à expliquer des passages comme celui-ci les oublient symptômatiquement ou les tournent en ridicule.

Dans une lettre adressée à Glotzer le 14 février 1939, Trotsky va plus loin dans cette prévision de l’irruption d’un antisémitisme violent aux Etats-Unis : « Il y a 400 000 Juifs en Palestine, mais Ruskin et ses associés prétendent y emmener 500000 personnes supplémentaires. (Comment ? Quand ?) Je lui répondis qu’ils étaient en train de préparer un guet-apens aux Juifs palestiniens. Avant de transférer ces 500 000 personnes, surgira une question palestinienne interne avec les 2 500 000 Juifs nord-américains. Le déclin du capitalisme américain entraînera un essor de plus en plus terrible de l’antisémitisme aux États-Unis - en tout cas, plus important qu’en Allemagne. Si la guerre éclate, et elle éclatera, de nombreux Juifs seront les premières victimes de la guerre et ils seront pratiquement exterminés. » Si d’une part Glotzer loue la prescience de Trotsky - lorsqu’il aborde sa prévision de la Solution finale - il ridiculise sa vision de l’antisémitisme aux États-Unis : « Trotsky était très loin de la réalité américaine. Dans ce cas-là, ses abstractions le desservirent » (88). »

Enzo Traverso rappelle que Trotsky dénonçait inlassablement la fermeture des frontières européennes et américaines à l’immigration juive - action criminelle des démocraties occidentales à la hauteur du banditisme nazi. Par conséquent, « la référence implicite aux États-Unis, qui refusaient d’accueillir les Juifs européens menacés par Hitler, démontre que Trotsky voyait dans l’antisémitisme un produit du système impérialiste dans son ensemble, et non pas exclusivement la conséquence du délire nazi (89) ». Rappelons également que les démocraties occidentales ne furent pas les seules à fermer leurs frontières à l’immigration juive fuyant le nazisme. « Avant la signature du pacte Hitler-Staline, pendant la persécution des Juifs en Allemagne, en Autriche et en Tchécoslovaquie, l’URSS stalinienne avait été le seul pays européen - même l’Espagne franquiste accordait le droit d’asile aux Juifs - à refuser l’asile aux Juifs persécutés par Hitler (90). »

En mai 1940, Trotsky convoqua une Conférence d’alarme de la Quatrième Internationale. Dans « La guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale », document issu de cette conférence, on peut lire l’un de ses derniers commentaires sur la « question juive » et son insertion dans le problème plus général du destin de l’humanité dans sa globalité : « Le monde du capitalisme décadent est surpeuplé. La question de l’admission d’une centaine de réfugiés supplémentaires devient un problème majeur pour une puissance mondiale comme les États-Unis. A l’ère de l’aviation, du télégraphe, du téléphone, de la radio et de la télévision, les voyages d’un pays à l’autre sont paralysés par les passeports et les visas. Le gaspillage occasionné par le commerce mondial et le déclin du commerce national coïncident avec une monstrueuse intensification du chauvinisme et particulièrement de l’antisémitisme. A l’époque de son ascension, le capitalisme a sorti le peuple juif du ghetto et en a fait l’instrument de son expansion commerciale. Aujourd’hui, la société capitaliste en déclin essaie de presser le peuple juif par tous ses pores : dix-sept millions d’individus sur les deux milliards qui habitent la terre, c’est-à-dire moins de un pour cent, ne peuvent plus trouver de place sur notre planète ! Au milieu des vastes étendues de terres habitables et des merveilles de la technique qui a conquis pour l’homme le ciel comme la terre, la bourgeoisie s’est arrangée pour faire de notre planète une abominable prison (91) . »

Conclusion

Trotsky n’a pas abondamment écrit sur la « question juive ». Une brochure suffirait à regrouper l’ensemble de tous ses écrits, y compris les entretiens et les paragraphes extraits d’articles qui ne sont pas consacrés exclusivement à la « question juive ». Ses réflexions sur le sujet s’étalent sur une longue période, de 1903 à 1940.

De nombreux auteurs affirment qu’au cours de ces trente-sept années, le point de vue de Trotsky sur la « question juive » a évolué.

Selon Ernest Mandel, Trotsky serait passé d’une vision assimilationniste typiquement semi-internationaliste (« la consolidation du système bourgeois de production et de la société bourgeoise conduira inévitablement à l’émancipation juive (…) et à son assimilation ») à une vision qui dépassait celle de Marx et Engels (92). Enzo Traverso affirme que « le changement de perspective entre 1933 et 1938 ne peut être expliqué seulement par un approfondissement de sa réflexion théorique sur l’antisémitisme : il relève aussi d’une dichotomie inhérente à la pensée de Trotsky. Il s’agit de la contradiction entre sa "philosophie spontanée", faite d’une adhésion superficielle à la tradition philosophique du marxisme de la Deuxième Internationale (tradition dominée par les figures de Plekhanov et de Kautsky), et sa rupture pratique, c’est-à-dire non systématisée, avec toute forme de marxisme positiviste et évolutionniste (93) ».

En abandonnant sa position initiale - la croyance en la possibilité de l’assimilation des Juifs et la définition de l’antisémitisme comme un vestige de l’ère médiévale, synonyme de retard et d’ignorance - Trotsky serait passé à une vision « plus lucide », vision qui allait défendre la solution territoriale et verrait dans l’antisémitisme l’expression extrême de la barbarie moderne. Pour Pierre Vidal-Naquet : « de tous les grands dirigeants marxistes du XXe siècle, Trotsky est probablement celui qui s’approche le plus, à la fin de sa vie, d’une vision lucide de la question juive et de la menace nazie (94) ».

Certes, Trotsky abandonna l’idée de l’assimilation de Juifs, formula l’idée de construction nationale juive au sein d’une société communiste avancée et inclut (comme Lénine) dans son analyse de l’antisémitisme la notion d’une « distillation chimiquement pure de la culture impérialiste » - expression de la modernité et de la décadence mêmes de la société capitaliste, et non plus simple vestige culturel d’une société passée (cette affirmation ne rend pas les autres caduques). Il cessa de faire des déclarations du type « l’antisémitisme disparaîtra lorsque le capitalisme disparaîtra » et affirma que le prolétariat ferait tout, lorsqu’il serait maître de la planète, pour garantir la fin de l’antisémitisme et la résolution de la question juive.

Mais cette évolution n’a pas modifié la vision fondamentale de Trotsky au sujet de la « question juive » qui fut toujours associée au destin de la révolution prolétarienne mondiale. L’article de Trotsky, daté de 1913, sur la politique de Bismarck en Roumanie, analysé ci-dessus, démontre que Trotsky avait une vision claire de l’utilisation des Juifs en fonction des manœuvres et conspirations politiques internationales entre les nations les plus avancées - par les politiciens des nations où les Juifs étaient en train de s’ « intégrer » à la population locale depuis des décennies - comme c’était le cas en Allemagne. L’assimilation des Juifs ne leur garantissait même pas la préservation de leurs droits civiques. Et c’est justement parce que la vision de Trotsky n’a jamais été « assimilationniste » à outrance, qu’il ne marginalisait pas le mouvement ouvrier juif (comme l’avait fait la Deuxième Internationale avant 1914). Dès 1903-1904, Trotsky croit que le mouvement ouvrier juif en tant que tel a un rôle important à jouer en agissant conjointement avec l’ensemble du mouvement ouvrier et au sein des mouvements ouvriers des différents pays. Dans ses premiers écrits - « La désintégration du sionisme et ses possibles successeurs » (1903) et « La question juive en Roumanie et la politique de Bismarck » (1913) - Trotsky va plus loin lorsqu’il écrit que « l’intelligentsia » et les secteurs intermédiaires de la population juive, y compris ceux qui formaient partie du mouvement sioniste, devraient soutenir la social-démocratie car elle seule lutterait pour les droits des Juifs. Dans les années 30, lorsqu’on calomnia Trotsky en assurant qu’il recevait de l’argent des Juifs fortunés nord-américains, il démentit cette rumeur, mais ajouta que si la bourgeoisie juive lui offrait son aide, il l’accepterait volontiers car tout Juif devait soutenir l’unique mouvement capable de sauver littéralement sa peau (95). Trotsky ne concevait pas l’émancipation politique (la conquête de l’égalité des droits civiques) et l’assimilation comme une solution possible au problème juif. La révolution de 1917 ne pouvait réussir à elle seule à résoudre la « question juive ».

De ce fait, la vision de Trotsky est extrêmement proche de celle de Marx dans La Question juive (1843). Trotsky ne dépasse pas la vision de Marx, il l’exprime à travers des exemples vivants illustrant les problèmes politiques de son temps. Le véritable sens de l’article de Marx sur la « question juive » tend à être déformé par les mots durs et les termes en apparence antisémites employés dans ce texte. Mais une lecture attentive de l’article démontre que Marx soutenait, au moment même où l’assimilation des Juifs semblait indiquer la fin du « problème juif », que la société capitaliste ne laisserait jamais le Juif oublier qu’il était juif. L’émancipation finale des Juifs du judaïsme et de la société dans son ensemble ne pourrait avoir lieu qu’après le dépassement du système capitaliste de production et la révolution prolétarienne mondiale.

Dans des termes et dans un contexte bien différents, Trotsky exprima très tôt le même point de vue que Marx, bien qu’il n’ait jamais évoqué son article. C’est la vision dialectique de Trotsky qui lui permit d’aboutir à la formulation de l’idée de la construction nationale juive après la révolution socialiste mondiale (en tant que nécessité et non comme désir personnel) et à prévoir de façon très précise le tragique destin des Juifs après l’échec de la révolution en Europe. L’originalité de sa vision sur la « question juive » a consisté à toucher l’essence de la « question juive », sans dépendre de la lecture du texte de Marx et à partir de ses propres connaissances théoriques et de l’observation poussée de la réalité,.

Arlene Clemesha

NOTES

1.Vladimir Medem, De mi Vida, Buenos Aires, Ediciones Bund, 1986, pp. 262-263. (Trad. en français par H. Minczeles et A. Wieworka, Ma vie, Champion, 1969.)

2. Isaac Deutscher, The Prophet Armed, New York, Vintage Books, 1954, p. 74. (Trad. en français par P. Péju et E. Bolo, Le Prophète armé, Julliard, 1962.)

3. Cf. V. Medem, op. cit. p. 279. Sur le Ve Congrès du Bund et la décision de ne pas inclure la discussion sur le programme national dans les actes du Congrès, voir p. 273.

4. V. I. Lénine, « The nationalization of Jewish schools » in Daniel Rubin (éd.), Anti-Semitism and Zionism, New York, International Publishers, 1987, p. 63.

5. Cf.. V. Medem, op. cit., p. 279.

6. Cf. I. Deutscher, op. cit., pp. 74-75.

7. Enzo Traverso, Les marxistes et la question juive, Paris, Kimé, 1997, p. 154.

8. Cf. V. Medem, op. cit., p. 281.

9. Robert Wistrich, Revolutionary Jews from Marx to Trotsky, Londres, Harrap Publishers, 1976, p. 193. Albert Glotzer précise lui aussi que « l’universitaire marxiste David Riazanov affirme que Trotsky fut l’instrument de Lénine à ce sujet » [« Je ne suis pas un Juif mais un internationaliste » in Trotsky : Memoir & Critique, New York, Buffalo, Prometheus Books, p. 212.]

10. Cité par Y. Harari, « Trotsky y la cuestión judía », Raíces, Testimonio 31, sdp, p. 4.

11. Idem.

12. Cité par Peter Buch, « Introduction » in Leon Trotsky. On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 7.

13. Cf. Y. Harari, op. cit., pp. 4-5.

14. Cf. Baruch Knei-Paz, The Social and Political Thought of Leon Trotsky, Oxford, Clarendon, 1979, p. 541 ; Peter Buch, op. cit., p. 7.

15. A. Glotzer, op. cit., p. 212.

16. Léon Trotsky, 1905, Paris, Minuit, 1969, pp. 121-123.

17. Cf. B. Knei-Paz, op. cit., p. 346. Selon Enzo Traverso « il est intéressant de noter que Trotsky fut le seul dirigeant marxiste de renom à intervenir sur cette question : Otto Bauer, Karl Kautsky, Victor Adler, George Plekhanov et Lénine ne troublèrent pas, à cette occasion, le silence du mouvement socialiste au sujet de l’antisémitisme ». (E. Traverso, « Trotsky et la question juive », Quatrième Internationale, Paris, 1990, p. 76.

18. Cf. Y. Harari, op. cit., p. 5.

19. Cité par B. Knei-Paz, op. cit., p. 542.

20. Idem, p. 543.

21. Idem, p. 544.

22. Cité par Y. Harari, op. cit., p. 6

23. Idem, p. 5.

24. A. Glotzer, op. cit., p. 213.

25. B. Knei-Paz, op. cit., p. 542.

26. Cité par Y. Harari, op. cit., p. 7.

27. Idem, p. 7.

28. A. Glotzer, op. cit., p. 209.

29. Tous les extraits se trouvent dans : A. Glotzer, op. cit., p. 208.

30. Dimitri Volkogonov, Trotsky. The Eternal Revolutionary, New York, Free Press, 1996, pp. 206-207.

31. Ernest Mandel, Trotsky como alternativa, São Paulo, Xamã, 1995, p. 203. (La Pensée politique de Léon Trotsky, Ernest Mandel, 1980, Maspero, La Découverte "Poche", réédition 2003.)

32. Cf. Meir Talmi, « Análisis histórico del problema » in Nahum Goldman et al. Nacionalidad oprimida. La minoría judía en la URSS, Montevideo, Mordijai Anilevich, 1968, p. 26.

33. R. Wistrich, op. cit., p. 199.

34. E. Mandel, op. cit., p. 203.

35. Cité par R. Wistrich, op. cit., p. 199.

36. Cité par Y. Harari, op. cit., p. 8.

37. Léon Trotsky, « Letter to Klorkeit and to the Jewish Workers in France », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 15 (« Le rôle des ouvriers juifs », 10 mai 1930, marxist internet archive.)

38. Léon Trotsky, « Greetings to Unser Kampf », Idem, p. 16.

39. Léon Trotsky, « Letter to Klorkeit and to the Jewish Workers in France », Idem, pp. 14-17.

40. Cf. J. Harari, op. cit., p. 12.

41. Les articles de Trotsky cités sont publiés dans Leon Trotsky, On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994.

42. A. Glotzer, op. cit., p. 218.

43. Cité par A. Glotzer, op. cit., pp. 222-224.

44. Idem.

45. Léon Trotsky, « Thermidor and anti-Semitism », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 23. (« Thermidor et l’antisémitisme », 22 février 1837, La lutte, tome 12 des Œuvres de Trotsky, EDI, 1982)

46. Arkady Vaksberg, Stalin Against the Jews, New York, Vintage, 1995, pp. 15-16.

47. Léon Trotsky, op. cit., p. 26.

48. Cité par A. Glotzer, op. cit., p. 218.

49. Léon Trotsky, op. cit., p. 26.

50. Isaac Deutscher, Los Judíos no Judíos, Buenos Aires, Kikiyon, 1969, p. 37.

51. Cf. A. Glotzer, op. cit., pp. 217-218.

52. D. Volkogonov, op. cit., p. 381.

53. Cf. A. Vaksberg, op. cit., p. 70.

54. Léon Trotsky, « Interview with Jewish correspondents in Mexico », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 18.

55. Cf. R. Wistrich, op. cit., p. 201.

56. D. Volkogonov, op. cit., pp. 92-93.

57. Leon Trotsky, « On the Jewish Problem », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 18.

58. Léon Trotsky, « Interview with Jewish correspondents in Mexico », Idem, p. 20.

59. Idem.

60. Idem. Le yiddish a quasiment disparu dans les décennies postérieures au massacre des Juifs d’Europe par le nazisme.

61. A. Glotzer, op. cit., p. 230.

62. B. Knei-Paz, op. cit., p. 541.

63. Y. Harari, op. cit., p. 11.

64. Hersh Mendel, Memoirs of a Jewish Revolutionary, Londres, Pluto Press, 1989, p. 308.

65. Enzo Traverso, « Trotsky et la question juive », Quatrième Internationale, Paris, 1990, p. 80.

66. A. Glotzer, op. cit., p. 230.

67. John O’Mahony, « Trotskyism and the Jews », Workers’ Liberty, Londres, n° 31 (mai 1996), p. 30. (Cet article de Sean Matgamma est reproduit dans ce numéro de Ni patrie ni frontières sous le titre « De Trotsky au trotskysme des imbéciles », pp. 97-106, NDLR.)

68. Ugo Caffaz, « Trockji e la questione ebraica", Le Nazionalità Ebraiche, Florence, Vallechi, 1974, p. 108.

69. Léon Trotsky, "Thermidor and Anti-Semitism », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, pp. 28-29. (« Thermidor et l’antisémitisme », 22 février 1837, La lutte, tome 12 des Œuvres de Trotsky, EDI, 1982.)

70. Nathan Weinstock, Le Pain de misère, vol. III, Paris, La Découverte, 1986, p. 43.

71. Léon Trotsky, « Interview with Jewish correspondents in Mexico », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, pp. 20-21.

72. Léon Trotsky, « Thermidor and Anti-Semitism », Idem, p. 28. (« Thermidor et l’antisémitisme », 22 février 1837, La lutte, tome 12 des Œuvres de Trotsky, EDI, 1982.)

73. Léon Trotsky, « Reply to a question about Birobidjan », Idem, p. 19.

74. Pierre Teruel-Mania, De Lénine au Panzer-Communisme, Paris, Maspero, 1971, p. 112.

75. Léon Trotsky, « ¿Qué es el nacionalsocialismo ? », El fascismo, Buenos Aires, CEPE, 1973, p. 85. (« Qu’est-ce que le national-socialisme » se trouve dans les œuvres de Trotsky publiées chez EDI et aussi dans le recueil Comment vaincre le fascisme ? Éditions de la Passion, 1993.)

76. D. Volkogonov, op. cit., p. 415.

77. Léon Trotsky, op. cit., pp. 77-78, pp. 80-81.

78. Léon Trotsky, « La agonía mortal del capitalismo y las tareas de la IV° Internacional », Programa de Transición para la Revolución Socialista, Caracas, Avanzada, 1975, p. 38. (L’agonie mortelle du capitalisme et les tâches de la Quatrième Internationale, Programme de transition pour la révolution socialiste, cf. le site marxist internet archive).

79. Léon Trotsky, « Appeal to American Jews menaced by fascism and anti-semitism », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 29.

80. Y. Harari, op. cit., p. 15.

81. Léon Trotsky, op. cit., p. 30.

82. Cf. R. Wistrich, op. cit., p. 206 ; B. Knei-Paz, op. cit., p. 554.

83. Peter Buch, op. cit., pp. 4-5.

84. Daniel J. Goldhagen, Les bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, Le Seuil, 1997.

85. Léon Trotsky, « Interview with Jewish correspondents in Mexico », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 20.

86. Isaac Deutscher, Los Judíos no Judíos, Buenos Aires, Kikiyon, 1969.

87. Léon Trotsky, « Appeal to American Jews menaced by Fascism and anti-Semitism », op. cit., p. 29.

88. A. Glotzer, op. cit., p. 230.

89. Enzo Traverso, Les marxistes et la question juive, Paris, Kimé, 1997, pp. 221-222.

90. P. Teruel-Mania, op. cit., p. 111.

91. Léon Trotsky, « Imperialism and anti-Semitism », op. cit., p. 30.

92. E. Mandel, Trotsky como alternativa, São Paulo, Xamã, 1995, p. 199, 202 et 206. (La Pensée politique de Léon Trotsky, Ernest Mandel, 1980, Maspero, La Découverte "Poche", réédition 2003.)

93. E. Traverso, Les Marxistes et la question juive, Paris, Kimé, 1997, p. 222.

94. P. Vidal-Naquet, Los Judíos, la Memoria y el Presente, Mexico, FCE, 1996, p. 205. (En français : Les Juifs, la mémoire et le présent, Le Seuil, 1995.)

95. Léon Trotsky, « Appeal to American Jews menaced by Fascism and anti-Semitism », op. cit., p. 29.