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Les impasses de la grande dévalorisation

mercredi 9 novembre 2016, par Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn

Au dé­but des an­nées 2000, nous avons dé­jà pré­sen­té et cri­ti­qué les thèses de la re­vue al­le­mande Kri­sis1. Après des échanges avec les prin­ci­paux au­teurs de cette re­vue, nous nous sommes aperçus de points de di­ver­gence im­por­tants au­tour de la ques­tion de la va­leur. La pa­ru­tion de leur der­nier livre : La grande dé­va­lo­ri­sa­tion. Pour­quoi la spé­cu­la­tion et la dette de l’État ne sont pas les causes de la crise de Lo­hoff et Trenkle, Post-édi­tions, 2014, nous donne l’oc­ca­sion d’y re­ve­nir. 

Mise en perspective de leur position générale

Si on vou­lait la ré­su­mer, un peu abrup­te­ment on pour­rait dire que pour eux, la crise ac­tuelle est une confir­ma­tion de la loi de la va­leur alors que pour nous elle est le signe de sa ca­du­ci­té.

Dit de façon en­core plus la­pi­daire, pour eux la va­leur do­mine le ca­pi­tal alors que pour nous le ca­pi­tal do­mine main­te­nant la va­leur (cf. notre no­tion de « ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal »).

D’où le fait que Lo­hoff et Trenkle main­tiennent la cen­tra­li­té de la va­lo­ri­sa­tion comme cadre de leur ana­lyse d’une crise qu’ils conçoivent donc en termes de dé­va­lo­ri­sa­tion, alors que notre cadre est la ten­dance à la va­leur sans le tra­vail vi­vant (sub­sti­tu­tion ca­pi­tal/tra­vail et in­té­gra­tion de la tech­no-science aux forces pro­duc­tives) qui nous fait ana­ly­ser la crise ac­tuelle en termes de crise de re­pro­duc­tion du rap­port so­cial et non sim­ple­ment du mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste.

Pour avan­cer dans cette sché­ma­ti­sa­tion de nos di­ver­gences, on peut dire que :

– pour les au­teurs de Kri­sis — c’est une thèse qu’ils donnent comme fon­da­men­tale —, la va­leur do­mine le ca­pi­tal. En ef­fet, mal­gré toutes leurs af­fir­ma­tions se­lon les­quelles leur ana­lyse spé­ci­fie le mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, on peut s’aper­ce­voir que tous leurs dé­ve­lop­pe­ments sont a-his­to­riques et c’est par­ti­cu­liè­re­ment voyant pour ce qui est des rap­ports entre va­leur et ca­pi­tal. Or, c’est jus­te­ment ce que le dé­ve­lop­pe­ment du ca­pi­tal fic­tif (et plus gé­né­ra­le­ment le dé­ve­lop­pe­ment de la fi­nance) dé­ment à cer­taines pé­riodes his­to­riques comme celle que nous vi­vons au­jourd’hui. De ce pos­tu­lat de do­mi­na­tion de la va­leur sur le ca­pi­tal, ils in­fèrent que le ca­pi­tal fic­tif est le « mau­vais cô­té » du ca­pi­tal puisque son dé­ve­lop­pe­ment gé­né­ra­li­sé et sa ten­dance à s’au­to­no­mi­ser le conduisent à ap­pa­raître comme plus vaste que le mou­ve­ment de la va­leur ; ten­dance qui contre­dit leur thèse. Pour s’en sor­tir, ils en re­viennent alors à la théo­rie mar­xiste tra­di­tion­nelle de la va­leur-tra­vail, celle qui fonde la va­leur des mar­chan­dises sur la quan­ti­té de plus-va­lue ex­traite dans l’ex­ploi­ta­tion du tra­vail vi­vant. C’est pour Kri­sis le « bon cô­té du ca­pi­tal ».

– Dans les textes de Temps cri­tiques, le ca­pi­tal do­mine main­te­nant la va­leur. Nous di­sons main­te­nant, car ce n’était pas le cas dans la pé­riode de do­mi­na­tion réelle du ca­pi­tal. En ef­fet, de­puis une ving­taine d’an­nées, nous avons cher­ché à mon­trer que le ca­pi­tal fic­tif per­met­tait au ca­pi­tal de s’au­to­no­mi­ser de sa dé­ter­mi­na­tion pro­duc­tive ; de s’abs­traï­ser de son as­su­jet­tis­se­ment au temps de tra­vail dit « pro­duc­tif » et ain­si d’ac­cé­der à la re­pré­sen­ta­tion. Mais c’est une re­pré­sen­ta­tion qui se nie, car avec la vir­tua­li­sa­tion de toutes les ac­ti­vi­tés hu­maines, il tend — sans y par­ve­nir — à « s’ac­tua­li­ser », à sup­pri­mer les tem­po­ra­li­tés de la vie hu­maine. [cf. le dé­ve­lop­pe­ment page sui­vante]

Le ca­pi­tal fic­tif est dé­sor­mais in­dis­so­ciable du mou­ve­ment his­to­rique du ca­pi­tal tel qu’il s’est réa­li­sé de­puis l’échec du der­nier as­saut pro­lé­ta­rien, ce­lui des an­nées 1965-75. Marx (cri­ti­quant à l’avance tous les mar­xistes dog­ma­tiques de la va­leur-tra­vail) écrit d’ailleurs ex­pli­ci­te­ment dans la cin­quième sec­tion du Livre III du Ca­pi­tal : le ca­pi­tal fic­tif est une forme sans conte­nu. Nous pour­rions ajou­ter : l’ar­gent se fait signe plus que mar­chan­dise.

Nous avons, en ef­fet par­lé de la va­leur comme re­pré­sen­ta­tion, mais c’était dans la pre­mière époque de Temps cri­tiques, celle de l’an­tho­lo­gie II in­ti­tu­lée « La va­leur sans le tra­vail ». En 2004, avec L’éva­nes­cence de la va­leur et sur­tout en 2008 avec Crise fi­nan­cière et ca­pi­tal fic­tif, s’est ou­verte une se­conde époque de notre théo­rie de la va­leur : c’est la va­leur qui ne peut plus être dé­fi­nie par son quan­tum de plus-va­lue, c’est la va­leur qui se dé­lite et se pul­vé­rise tant elle se trouve par­tout et nulle part puisque son an­crage dans le tra­vail s’est ar­ra­ché. Elle ne peut plus être dé­fi­nie comme une re­pré­sen­ta­tion et c’est bien une consé­quence di­recte de la conclu­sion du livre Crise fi­nan­cière et ca­pi­tal fic­tif à sa­voir que notre cri­tique de la va­leur « se place du cô­té du prix », car « le prix est po­li­tique », etc.

Il n’y a donc plus mise en re­pré­sen­ta­tion de la va­leur mais cris­tal­li­sa­tion, coa­gu­la­tion de la va­leur, opé­ra­tion­na­li­sa­tion de la va­leur « au ser­vice » du ca­pi­tal, de son mou­ve­ment, de sa po­li­tique, de sa puis­sance. Une telle ap­proche qui place la va­leur comme « ser­vante » du ca­pi­tal per­met, au pas­sage, de ne pas s’en­fer­mer dans un pro­blème qui nous a blo­qués dans notre ap­pro­fon­dis­se­ment/cla­ri­fi­ca­tion de la ques­tion, à sa­voir la fausse an­ti­no­mie entre la va­leur comme équi­valent gé­né­ral et la va­lo­ri­sa­tion dans le pro­cès in­té­gral de pro­duc­tion, puis­qu’il peut tou­jours bien y avoir un pro­ces­sus de va­lo­ri­sa­tion sur toute la chaîne de « pro­duc­tion ».

Lais­sons pour l’ins­tant (dans ce texte) non exa­mi­née la ques­tion de la re­pré­sen­ta­tion-ca­pi­tal et de sa né­ga­tion. Là-des­sus, nous avan­ce­rons l’hy­po­thèse, non pas d’une « fin po­ten­tielle du ca­pi­tal » comme le for­mule J. Ca­matte de­puis les an­nées 1990, mais comme une fin de la re­pré­sen­ta­tion-ca­pi­tal au pro­fit d’une so­cié­té ca­pi­ta­li­sée (sans re­pré­sen­ta­tion) dans la­quelle le ca­pi­tal s’ac­tua­lise en per­ma­nence ; oui, en ce­la, le ca­pi­tal a pha­go­cy­té la va­leur.

 

Dans cette forme sans conte­nu, le ca­pi­tal semble abo­lir le pas­sé et tendre vers l’im­mor­ta­li­té (cf. sa ré­fé­rence et sa cri­tique à Ri­chard Price (vol. III des Théo­ries sur la plus-va­lue, ES, p. 55-7), ce à quoi Marx ne peut évi­dem­ment pas sous­crire. Il dit seule­ment que dans cette forme il de­vient « le ca­pi­tal par ex­cel­lence » (ibid., p. 538). Dé­jà, dans les Grun­drisse, il af­fir­mait que l’ar­gent de­vient la com­mu­nau­té réelle (An­thro­pos, vol. I, p. 165-7) et le ca­pi­tal de­vient to­ta­li­té dans la me­sure où il peut éli­mi­ner ses bé­quilles, c’est-à-dire ses pré­sup­po­si­tions (ibid., p. 424)

Mais Marx ne tient pas sa po­si­tion et page 552 il dé­nonce cette forme « ir­ra­tion­nelle », cette « forme du ca­pi­tal qui s’aliène de plus en plus et perd toute re­la­tion avec son être propre » (ibid., p. 552). Une « ir­ra­tio­na­li­té » dé­non­cée éga­le­ment par Lo­hoff et Trenkle et pour les mêmes rai­sons qui sont que le « vrai ca­pi­tal » c’est le ca­pi­tal pro­duc­tif et qu’il faut se ral­lier à la cri­tique de la chré­ma­tis­tique d’Aris­tote. Mais alors, à quoi bon se ré­cla­mer d’un « bon » Marx éso­té­rique si c’est pour se ra­battre sur le « mau­vais » Marx exo­té­rique du tra­vail pro­duc­tif et de la va­leur-tra­vail ?

Non, la cri­tique qui pour­rait ici être faite à Marx, c’est celle de sous-en­tendre, dans ses plus grandes an­ti­ci­pa­tions et les meilleures que le ca­pi­tal n’au­rait pas de li­mites, alors qu’au­jourd’hui, suite à une nou­velle prise en compte de notre rap­port à la na­ture ex­té­rieure, la ques­tion des li­mites se pose non seule­ment de ma­nière in­terne au mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, mais aus­si de ma­nière ex­terne, dans ce rap­port à la na­ture ex­té­rieure jus­te­ment. Et cet ex­té­rieur peut consti­tuer une li­mite mor­telle... mais aus­si la pos­si­bi­li­té d’une nou­velle dy­na­mique (ca­pi­ta­lisme « vert ») qui se nour­rit aus­si de la cri­tique d’ori­gine éco­lo­giste.

Si on tient compte de l’autre an­ti­ci­pa­tion de Marx qui est que le ca­pi­tal en gé­né­ral se fait fi­gure ob­jec­tive, c’est-à-dire qu’il tend à ab­sor­ber le rap­port so­cial qui le dé­fi­nis­sait (ibid., p. 570), alors on semble bien en être là : do­mi­na­tion du ca­pi­tal et éva­nes­cence de la va­leur d’un cô­té ; so­cié­té ca­pi­ta­li­sée de l’autre même s’il nous reste peut-être à re­pré­ci­ser ce qui fait qu’on re­fuse d’y voir « la com­mu­nau­té ma­té­rielle du ca­pi­tal » théo­ri­sée par Jacques Ca­matte et la re­vue In­va­riance.

En­core so­cié­té donc, mal­gré la ré­sorp­tion des ins­ti­tu­tions, la mise en ré­seaux des rap­ports so­ciaux, l’ubé­ri­sa­tion du sa­la­riat, la par­ti­cu­la­ri­sa­tion des re­la­tions col­lec­tives, etc. des mé­dia­tions po­li­tiques éta­tiques et éco­no­miques exercent en­core un pou­voir de ré­gu­la­tion qui bien, que chao­tique et fluc­tuant, a un ef­fet so­cié­tal2

Et aus­si parce que la ten­dance n’est ja­mais par­ache­vée et qu’elle im­plique des mou­ve­ments de ré­sis­tance qui ont du mal à dé­ga­ger des pers­pec­tives propres et res­tent contre dé­pen­dants de leur cri­tique (an­ti-in­dus­trielle, an­ti-mo­der­ni­té).

Il n’empêche qu’il y a des points de convergence avec nous dans l’appréciation de certaines tendances à l’œuvre du capital :

– le fait que les pays émer­gents et même la Chine ne consti­tuent pas des pro­ces­sus au­to­nomes de va­lo­ri­sa­tion pou­vant ve­nir pre­miè­re­ment concur­ren­cer les pays à ca­pi­taux do­mi­nants (p. 116 et 117) car ils sont trop dé­pen­dants de leurs ex­por­ta­tions, du ca­pi­tal fic­tif (sous forme d’IDE) en pro­ve­nance de l’Oc­ci­dent, de leur pos­ses­sion de dol­lars ; et deuxiè­me­ment four­nir un pro­lé­ta­riat de sub­sti­tu­tion aux classes ou­vrières dé­faillantes de ces mêmes pays car ces pro­lé­taires ne se fixent pas et leur no­ma­disme, qua­si ins­ti­tu­tion­na­li­sé par la loi chi­noise, coïn­cide avec le no­ma­disme ac­cen­tué du ca­pi­tal dans une Chine ac­tuelle en voie de dé­lo­ca­li­sa­tion. Ce­ci est ren­for­cé par les pro­grammes d’au­to­ma­ti­sa­tion en cours ac­tuel­le­ment en Chine où le temps de la force de tra­vail comme « ca­pi­tal le plus pré­cieux » ap­pa­raît ter­mi­né.

– une re­con­nais­sance du rôle ac­tif du ca­pi­tal fic­tif même si, pour eux, il ne fait qu’ajour­ner la crise et en est le symp­tôme plu­tôt que la cause, alors que pour nous il joue un rôle mo­teur dans la ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal et les in­no­va­tions, par­ti­cu­liè­re­ment dans le sec­teur des nou­velles tech­no­lo­gies dont la « va­leur » pro­duite est elle-même vir­tuelle ou fic­tive, au moins dans un pre­mier temps et par­ti­cipe de « l’éva­nes­cence de la va­leur ». Ce rôle mo­teur est d’ailleurs re­con­nu par Trenkle lui-même (p. 20) quand il dit : « [...] à l’ère de la troi­sième ré­vo­lu­tion in­dus­trielle le ca­pi­tal fic­tif s’est trans­for­mé pour de­ve­nir lui-même le mo­teur de l’ac­cu­mu­la­tion » ; mais c’est tou­te­fois pour main­te­nir l’hy­po­thèse gé­né­rale et prin­ci­pielle de leur livre, d’une dé­va­lo­ri­sa­tion fi­nale puisque ces « traites sur l’ave­nir » sont ex­po­nen­tielles. Re­tour à la crise fi­nale comme via­tique, mais de­puis presque un siècle qu’en en­tend ça ce­la n’a guerre de per­ti­nence im­mé­diate. C’est jus­te­ment cette éva­nes­cence de la va­leur qui n’est pas perçue quand il op­pose va­lo­ri­sa­tion et ac­cu­mu­la­tion de ca­pi­tal fic­tif (p. 78).

Ce­la leur per­met de cri­ti­quer des éco­no­mistes mar­xistes qui osent quand même par­ler de ca­pi­tal fic­tif, comme Ches­nais, mais n’en font qu’une ponc­tion sur la sur­va­leur dans le cadre d’un jeu à somme nulle (= pas de dy­na­mique).

Ils ra­joutent une dis­tinc­tion entre ca­pi­tal fic­tif « en fonc­tion » qui par­ti­cipe à terme de la va­lo­ri­sa­tion et ca­pi­tal fic­tif « à dé­cou­vert » car dans ce cas au­cune va­leur ne fait face au ca­pi­tal. Sauf dans le cas des pro­duits dé­ri­vés, on ne voit pas trop la per­ti­nence de cette dis­tinc­tion dans une phase d’uni­fi­ca­tion de toutes les formes de ca­pi­tal.

Tou­te­fois, la pers­pec­tive des deux au­teurs du livre semble di­ver­ger. La pre­mière par­tie de Trenkle reste co­hé­rente avec ce qui pré­cède par rap­port à la no­tion de ca­pi­tal fic­tif et par rap­port à la fi­nan­cia­ri­sa­tion en ne par­lant pas en terme de dé­con­nexion puisque le mot « d’éco­no­mie réelle » qui laisse sup­po­ser une éco­no­mie « ir­réelle » ou fic­tive n’y ap­pa­raît pas plus ; alors que dans la se­conde par­tie qui est celle de Lo­hoff, elle est sans ar­rêt re­prise de façon a-cri­tique, ac­com­pa­gnée sou­vent, et en contre point, de celle de « va­lo­ri­sa­tion de la va­leur », ex­pres­sion qui lit­té­ra­le­ment n’a au­cun sens (même s’il semble lui don­ner ce­lui de la cir­cu­la­tion de l’ar­gent, note 1, p. 147 ce qui ne nous semble pas avoir rap­port avec une quel­conque va­lo­ri­sa­tion de la va­leur, mais bien plu­tôt avec sa réa­li­sa­tion comme disent les mar­xistes ) à l’in­verse de no­tions in­ternes au schème de la va­leur, telles que pro­cès de va­lo­ri­sa­tion et va­lo­ri­sa­tion du ca­pi­tal).

– la re­con­nais­sance que la force de tra­vail n’est pas une vraie mar­chan­dise... mais pour dire qu’elle reste es­sen­tielle alors que pour nous elle n’est pas une mar­chan­dise, car elle n’est pas pro­duite3 et qu’elle de­vient de plus en plus in­es­sen­tielle pour le pro­cès de va­lo­ri­sa­tion. « Le tra­vail sans va­leur » sous-titre-t-il page 84 en pa­ral­lèle et en op­po­si­tion à notre « la va­leur sans le tra­vail ». Pour Trenkle, « le tra­vail im­mé­diat [...] dis­pa­raît donc de plus en plus comme source de la pro­duc­tion de la va­leur » (p. 118) ce qui cor­res­pond à peu près à notre no­tion d’in­es­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail.

Nos au­teurs en sont ré­duits, dans leur troi­sième par­tie, à dé­ta­cher com­plè­te­ment « l’im­mense ac­crois­se­ment de pro­duc­tion de ri­chesse ma­té­rielle » [par la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique] des pos­si­bi­li­tés de créer de la va­leur suite à « l’évic­tion mas­sive de la force de tra­vail des sec­teurs pro­duc­tifs de va­leur » (p. 238) puis­qu’ils rai­sonnent en­core sur les bases d’une théo­rie de la va­leur-tra­vail (et sans le dire à toutes les pages, mais de façon im­pli­cite en rap­port avec la no­tion de tra­vail pro­duc­tif telle qu’on l’en­ten­dait à l’époque de l’éco­no­mie clas­sique et de Marx) que pour­tant ils condamnent4 comme ap­par­te­nant au « mau­vais Marx ». Seule­ment leur pro­blème c’est que c’est leur seul mo­dèle d’ex­pli­ca­tion de la dé­va­lo­ri­sa­tion, la théo­rie du « bon » Marx sur le tra­vail abs­trait et la forme va­leur ne leur per­met­tant pas d’ex­pli­quer « la crise ».

– la cri­tique des in­di­ca­teurs éco­no­miques dans la me­sure où cer­tains ou­tils sont au­jourd’hui in­uti­li­sables. Mal­heu­reu­se­ment, la dé­mons­tra­tion que pro­duit Trenkle pour cri­ti­quer le pa­ra­doxe de So­low, à tra­vers le haut ni­veau d’agré­ga­tion des don­nées, vaut lar­ge­ment pour le cal­cul du taux de pro­fit et em­pêche tout cal­cul de sa baisse ten­dan­cielle (p. 90) ; sans par­ler de l’im­pos­sible cal­cul de la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail (cf. les tra­vaux de Za­ri­fian sur la « nou­velle pro­duc­ti­vi­té ») et ce que nous di­sons sur la com­bi­na­toire des forces pro­duc­tives qui per­met, plus ou moins, de dis­tin­guer une pro­duc­ti­vi­té au­to­nome des fac­teurs de pro­duc­tion. C’est donc d’une re­mise en cause bien plus gé­né­rale dont il s’agit ; une re­mise en cause qui ne touche pas seule­ment les ou­tils bour­geois de l’éco­no­mie po­li­tique, mais aus­si ceux qu’ont uti­li­sé Marx puis les mar­xistes. Mais au lieu de sai­sir l’uni­té du pro­cès de l’amont (Re­cherche et Dé­ve­lop­pe­ment) jus­qu’à l’aval (pu­bli­ci­té, marques, re­pré­sen­ta­tion de la chaîne de va­lo­ri­sa­tion, il en ap­pelle à un cal­cul de la pro­duc­ti­vi­té « au ni­veau ma­té­riel » (p. 101) ce qui est à la fois peu mar­xiste et à contre ten­dance de la vir­tua­li­sa­tion propre à la dy­na­mique ac­tuelle du ca­pi­tal.

Trenkle étend sa cri­tique des ou­tils à la dif­fi­cul­té de dis­tin­guer consom­ma­tion et in­ves­tis­se­ment dans le sec­teur des NTIC5 et à la sim­pli­fi­ca­tion que pro­duit le cal­cul de la pro­duc­ti­vi­té des ser­vices par l’évo­lu­tion du ni­veau des sa­laires, une sim­pli­fi­ca­tion par­ti­cu­liè­re­ment abu­sive au­jourd’hui, mais qui cor­res­pond à des sou­cis de comp­ta­bi­li­té na­tio­nale de la ri­chesse et de son rap­port à la va­leur-puis­sance (de l’État) dont il semble peu au fait6.

– la re­con­nais­sance par Lo­hoff (par­tie 2) que tant que la crise reste fi­nan­cière elle n’est pas dra­ma­tique au contraire de ce qu’il ad­vien­drait si on pas­sait à une crise mo­né­taire, c’est-à-dire une si­tua­tion dans la­quelle la traite sur l’ave­nir si­gnée par le ca­pi­tal fic­tif ne se­rait plus va­li­dée ni par les agents éco­no­miques pri­vés, ni par les banques, ni par les États. Or ce n’est pas à l’ordre du jour mal­gré tous les lan­ceurs d’alerte mo­né­ta­ristes de­vant les po­li­tiques de quan­ti­ta­tive ea­sy.

 

En­trons un peu dans le dé­tail de leurs ana­lyses et tout d’abord dans la pre­mière par­tie de Trenkle où on re­trouve les dé­ve­lop­pe­ments les plus in­té­res­sants.

Il y af­firme, à la dif­fé­rence de Jappe et de son Cré­dit à mort ou de son ar­ticle dans le jour­nal le Monde : « L’ar­gent est-il de­ve­nu ob­so­lète ? Un fé­tiche en voie de dis­pa­ri­tion7 » : « On constate que la crise ac­tuelle de l’éco­no­mie mon­diale n’est au­cu­ne­ment le ré­sul­tat d’une spé­cu­la­tion ou d’un en­det­te­ment ex­ces­sifs dont il s’agi­rait main­te­nant de payer la note » (p. 18). Ce se­rait la fin d’un phé­no­mène de crois­sance in­ten­sive, mo­ti­vée par la « com­pen­sa­tion » par la va­lo­ri­sa­tion par la masse des pro­duits d’une dé­va­lo­ri­sa­tion à l’uni­té, qui se­rait à la ra­cine de la crise, ce que nous ap­pe­lons nous, la ten­dance ac­tuelle à une re­pro­duc­tion ré­tré­cie8. Mais de là à dire qu’il n’y au­rait pas d’équi­libre pos­sible au moins à moyen terme, dans cette si­tua­tion, il y a un pas que rien ne per­met de fran­chir. Sur­tout qu’il n’y a pas de li­mites vi­sibles puisque Trenkle re­con­naît lui-même qu’il y a non seule­ment com­pen­sa­tion, mais aus­si sur­com­pen­sa­tion (p. 41) par les pro­duits in­no­vants ! Il y voit la confir­ma­tion de la contra­dic­tion mar­xienne entre crois­sance des forces pro­duc­tives et étroi­tesse des rap­ports de pro­duc­tion une contra­dic­tion que nous pen­sons en­glo­bée9 par la dy­na­mique du ca­pi­tal10.

Alors qu’il dé­crit cor­rec­te­ment le mou­ve­ment de glo­ba­li­sa­tion et ses consé­quences pa­ra­doxales que sont d’un cô­té le re­tour au pre­mier plan in­dus­triel des États-Unis et de l’autre le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de l’Asie du Sud-Est, il n’y voit pas un nou­veau plan Mar­shall, mais un simple re­cy­clage de ca­pi­tal fic­tif (p. 81).

Mais pas­sons à Lo­hoff qui, d’en­trée de jeu, af­firme la né­ces­saire dis­tinc­tion entre éco­no­mie réelle et sec­teur fi­nan­cier (p. 127) sans per­ce­voir le pro­ces­sus d’au­to-pré­sup­po­si­tion du ca­pi­tal consti­tué par les nou­velles ar­ti­cu­la­tions de sa puis­sance. C’est dé­jà une dif­fé­rence fon­da­men­tale d’ap­proche par rap­port à Trenkle qui lui ne part pas de ce pré­sup­po­sé et n’em­ploie qu’une fois le terme d’éco­no­mie réelle et avec des guille­mets qui plus est. Mais les guille­mets re­viennent aus­si dans la troi­sième par­tie com­mune, signe d’une in­dé­ci­sion théo­rique non ex­pli­ci­tée par nos au­teurs, mais qui condi­tionne et ex­plique en par­tie leur va-et-vient entre deux types d’ex­pli­ca­tion, l’une par la va­leur-tra­vail, l’autre par le ca­pi­tal fic­tif ou la ca­pi­ta­li­sa­tion11.

La dif­fé­rence de point de vue entre eux s’ac­cen­tue quand Lo­hoff dé­ve­loppe l’idée d’une pro­duc­tion de va­leur qui pré­cède sa cir­cu­la­tion en re­ve­nant à une concep­tion dix-neu­viè­miste du pro­cès de va­lo­ri­sa­tion (p. 143), né­gli­geant par là l’im­por­tance des phé­no­mènes de mar­ché alors même qu’est pro­cla­mée par ailleurs une mar­chan­di­sa­tion gé­né­ra­li­sée. S’il né­glige l’in­fluence du mar­ché en gé­né­ral il semble faire une ex­cep­tion pour ce qui est du mar­ché fi­nan­cier où il re­prend une ci­ta­tion de Marx qui trans­forme tout ca­pi­ta­liste en « thé­sau­ri­seur ra­tion­nel » (note 1, p. 147) pour im­mé­dia­te­ment se ré­trac­ter puis­qu’il voit en­suite ce thé­sau­ri­seur comme un « ca­pi­ta­liste dé­tra­qué », alors qu’il est pour nous un non-ca­pi­ta­liste qui n’ac­cu­mule que de l’ar­gent et non du ca­pi­tal. Et Marx de conclure que l’in­tel­li­gence du thé­sau­ri­seur ca­pi­ta­liste se ma­ni­feste par son re­cy­clage conti­nuel de l’ar­gent dans la cir­cu­la­tion. Le contraire d’un thé­sau­ri­seur donc. On ne peut faire plus confus.

Pour­tant, Marx touche bien là un point fon­da­men­tal, car c’est bien ça la spé­ci­fi­ci­té du ca­pi­ta­liste, ce re­cy­clage conti­nuel de l’ar­gent dans la cir­cu­la­tion et non pas celle de pro­duire des mar­chan­dises. Le but est bien tou­jours A-A’ et A-M-A’ plu­tôt une des fi­gures pos­sibles du mou­ve­ment. C’est cette forme pure que re­cherche le ca­pi­tal. En un sens c’est son uto­pie qu’il ne réa­lise évi­dem­ment ja­mais com­plè­te­ment, mais en tout cas ce n’est en au­cune façon un « ca­pi­ta­lisme in­ver­sé » comme la qua­li­fient Lo­hoff et Trenkle (p. 242). En ce sens la flui­di­té et la flexi­bi­li­té sont des prio­ri­tés que les im­mo­bi­li­sa­tions pro­duites par l’ac­cu­mu­la­tion de ca­pi­tal viennent contra­rier. Flux contre stocks, en­core une contra­dic­tion à contex­tua­li­ser his­to­ri­que­ment.

La Wert­kri­tik qui se targue de faire la dif­fé­rence entre le Marx éso­té­rique et le Marx exo­té­rique ga­gne­rait à mieux choi­sir ses ci­ta­tions et a dé­ci­dé­ment du mal avec les pro­ces­sus his­to­riques en gé­né­ral que ce soit ce­lui de la va­leur ou ce­lui de la lutte des classes.

Quand on creuse un peu l’ana­lyse du cré­dit par Lo­hoff, qui vient en­suite, on s’aperçoit que c’est tout le pro­ces­sus de créa­tion mo­né­taire au ni­veau mi­croé­co­no­mique de la banque qui reste pour lui un mys­tère et il doit vrai­ment se de­man­der com­ment tout ce­la peut te­nir la route de­puis 1930 au moins ! En fait c’est la prio­ri­té de l’ap­proche phi­lo­so­phique qui nuit à la com­pré­hen­sion des mé­ca­nismes de la mi­croé­co­no­mie, vé­ri­table boite noire des com­mu­nistes ra­di­caux, a for­tio­ri quand la théo­rie du fé­ti­chisme vient mettre son trouble dans la com­pré­hen­sion du fonc­tion­ne­ment du ca­pi­tal. C’est que « la réa­li­té ca­pi­ta­liste est fé­ti­chiste » (p. 156). On est pas­sé à un de­gré su­pé­rieur de fé­ti­chisme, ce n’est plus ici ce­lui de la mar­chan­dise ou de l’ar­gent, c’est le fé­tiche ca­pi­tal dont il est ques­tion à par­tir du mo­ment où il re­vê­ti­rait sa forme fic­tive.

Plus fon­da­men­ta­le­ment, au ni­veau ma­croé­co­no­mique, ce que ne com­prend pas Lo­hoff c’est que toute éco­no­mie est mo­né­taire, mais que dans les éco­no­mies mo­dernes la mon­naie est en­do­gène c’est-à-dire qu’elle est créée par les banques et pas seule­ment par le sou­ve­rain.

Page 162, Lo­hoff cite Marx pour qui il y a tou­jours une ten­dance dans le ca­pi­ta­lisme à in­ver­ser l’ordre chro­no­lo­gique entre va­lo­ri­sa­tion et ca­pi­ta­li­sa­tion mais tou­jours aus­si peu sou­cieux de contex­tua­li­sa­tion his­to­rique, il ne voit pas que cet ordre est fluc­tuant en fonc­tion des dif­fé­rentes phases de dé­ve­lop­pe­ment du ca­pi­tal et de « cycles fi­nan­ciers12 ». La fonc­tion de la ca­pi­ta­li­sa­tion peut va­rier sui­vant ces phases jus­te­ment (re­pro­duc­tion élar­gie, re­pro­duc­tion ré­tré­cie ou ca­pi­ta­li­sa­tion dif­fé­ren­tielle13). Pour don­ner un exemple, la ca­pi­ta­li­sa­tion ac­tion­na­riale des FMN dé­passe la va­leur ma­té­rielle des ac­tifs de ces mêmes en­tre­prises et ce­la n’a rien à voir avec une bulle fic­tive ou spé­cu­la­tive. Ce qui compte comme va­leur c’est ici la ca­pa­ci­té fu­ture de réa­li­ser des pro­fits. Nous sommes d’ac­cord avec Phi­lippe Ri­viale quand il dit14 que la va­leur s’au­to­no­mise quand l’en­tre­prise se pro­duit elle-même comme va­leur et que c’est cette va­leur qu’il faut faire croître parce que le ca­pi­tal s’est em­pa­ré de la va­leur (nous, nous di­sons : « le ca­pi­tal do­mine la va­leur »), de toutes les va­leurs et qu’il y a « éva­nouis­se­ment » de la va­leur (nous di­sons « éva­nes­cence »).

Lo­hoff voit le pas­sage d’une crise fi­nan­cière à une crise mo­né­taire (cf. su­pra) dans une ten­dance la­tente à l’hy­per­in­fla­tion qu’on est pour­tant bien en mal de re­pé­rer au­jourd’hui. En fait son ana­lyse est pro­fon­dé­ment da­tée dans la me­sure où il voit comme pers­pec­tive une phase de stag­fla­tion (stag­na­tion + in­fla­tion) qui a été celle de la fin des an­nées 1970 et donc d’avant la re­struc­tu­ra­tion des en­tre­prises et la glo­ba­li­sa­tion fi­nan­cière et mon­diale, alors que le risque au­jourd’hui est ce­lui de la dé­fla­tion (baisse de tous les grands agré­gats) com­bat­tu par les po­li­tiques d’ar­gent fa­cile des banques cen­trales. En fait il ne com­prend pas — et c’est confir­mé en troi­sième par­tie (note 1 p. 252) — que l’in­fla­tion est contrée par la ca­pi­ta­li­sa­tion, par exemple quand l’ar­gent sert à l’achat de titres de pro­prié­té (cf. le ra­chat par les grandes firmes de leurs propres ac­tions ou la pra­tique au­jourd’hui do­mi­nante de concen­tra­tion par fu­sions/ac­qui­si­tions).

Plus fon­da­men­ta­le­ment, l’ana­lyse de nos deux au­teurs est de consi­dé­rer l’ac­tion du ca­pi­tal fic­tif comme pro­cy­clique (il va tou­jours dans le sens du cycle donc main­te­nant il irait vers une ag­gra­va­tion de la spé­cu­la­tion et soit une in­fla­tion soit la dé­fla­tion (tou­jours l’in­dé­ter­mi­na­tion de nos deux au­teurs). Or Keynes a bien mon­tré au contraire la fonc­tion contra-cy­clique du ca­pi­tal fic­tif, parce que jus­te­ment l’ar­gent n’est pas un voile, mais un pro­ta­go­niste éco­no­mique. À par­tir de cette re­con­nais­sance, le ca­pi­tal fic­tif de­vient un élé­ment struc­tu­rel de la dy­na­mique du ca­pi­tal et cesse d’être une va­riable ex­terne.

Contrai­re­ment à ce que croit Lo­hoff, l’ar­gent ne risque pas de perdre son ca­rac­tère de mar­chan­dise (p. 177), mais son ca­rac­tère de re­pré­sen­ta­tion de la ri­chesse, de sym­bole et signe. Sa dé­ma­té­ria­li­sa­tion dé­jà bien en­ta­mée et les pro­jets de sa vir­tua­li­sa­tion, dé­jà dans les ti­roirs, poussent vers ce­la.  

Lo­hoff fait aus­si da­van­tage in­ter­ve­nir la no­tion de tra­vail abs­trait, mais c’est pour s’en ser­vir comme d’un tra­vail « pas­sé » ou mort qui don­ne­rait va­leur au pro­duit alors que ce­la sup­po­se­rait au mi­ni­mum qu’ait été réa­li­sée la pré­misse que Marx es­pé­rait, à sa­voir la trans­for­ma­tion et l’uni­fi­ca­tion de toutes les formes concrètes et donc par­ti­cu­lières et plus ou moins com­plexes de tra­vail en une forme simple, celle du job amé­ri­cain.

C’est-à-dire une so­cié­té ca­pi­ta­liste pure com­po­sée de sa­la­riés in­dif­fé­ren­ciés. C’est ce qui a été ap­pro­ché, sur­tout aux États-Unis dès 1945 et jus­qu’à la fin des an­nées 1960, mais les re­struc­tu­ra­tions, l’au­to­ma­ti­sa­tion et la glo­ba­li­sa­tion ont pro­duit de nou­velles seg­men­ta­tions de la force de tra­vail à l’in­té­rieur du sa­la­riat (sa­la­riés du pri­vé/sa­la­riés du pu­blic, sa­la­riés ga­ran­tis/sa­la­riés pré­caires, tra­vailleurs pauvres/chô­meurs et ex­clus du tra­vail) et entre sa­la­riés et non-sa­la­riés. Ce mou­ve­ment ne va pas dans le sens d’un ren­for­ce­ment des dif­fé­rences de classe avec af­fir­ma­tion d’une iden­ti­té de classe (comme avec l’an­cienne iden­ti­té ou­vrière), mais par­ti­cipe de rap­ports à une iden­ti­té so­ciale lar­ge­ment po­si­ti­vée, d’où aus­si l’échec de nos luttes pour l’abo­li­tion du tra­vail une fois pas­sé le contexte sub­ver­sif du cycle de luttes des an­nées 1960-70. Or, cette iden­ti­té so­ciale po­si­ti­vée est jus­te­ment ce qui manque aux lais­sés pour compte du sa­la­riat qui ne se fixent plus sur une iden­ti­té so­ciale de­ve­nue im­pro­bable, mais sur des ori­gines eth­niques, une re­li­gion, des bandes.

Dans la troisième partie commune sont réaffirmées certaines bases de la Wertkritik :

Tout d’abord, celle du « ca­pi­tal au­to­mate » dé­fi­ni tou­te­fois (p. 218) comme « un pro­cès so­cial aveugle » ce qui pa­raît être une contra­dic­tion dans les termes. Il faut en ef­fet choi­sir entre ca­pi­tal au­to­mate et pro­cès so­cial. Si on a le pre­mier, c’est-à-dire l’an­thro­po­mor­phose du ca­pi­tal (cf. la re­vue In­va­riance à par­tir de sa sé­rie III) alors on n’a plus de pro­cès so­cial, mais la « com­mu­nau­té ma­té­rielle du ca­pi­tal ». Si­non, comme nous le pen­sons, on a la « so­cié­té ca­pi­ta­li­sée » comme syn­thèse15.

En­suite, celle se­lon la­quelle le ca­pi­tal se­rait sa propre li­mite et son dé­ve­lop­pe­ment dé­ter­mi­ne­rait sa propre mort. Nous ne dé­ve­lop­pe­rons pas ces points et leur cri­tique qui ont été dis­cu­tés ailleurs.

Mais surtout une analyse historique du capital fictif depuis 1930 bien peu convaincante.

L’ana­lyse de la faillite des po­li­tiques key­né­siennes face à la crise des an­nées 1970 ne tient pas compte du fait que Keynes n’a pas fait que pro­mou­voir le ca­pi­tal fic­tif à tra­vers le sou­tien à la de­mande. Il a conçu tout ce­la au sein d’une théo­rie du cir­cuit (le « cercle ver­tueux ») qui ne pou­vait fonc­tion­ner que sous cer­taines condi­tions. Soit celles du pro­tec­tion­nisme des an­nées 1930, soit celles de la re­cons­truc­tion na­tio­nale de la pre­mière phase des Trente glo­rieuses et de la « so­cié­té de consom­ma­tion » pen­dant les­quelles la crois­sance peut être qua­li­fiée d’ex­ten­sive sur des mar­chés en ex­pan­sion et avec des « cham­pions na­tio­naux » dans chaque sec­teur in­dus­triel. Et ce n’est pas la stag­fla­tion qui a été une sur­prise, car un ra­len­tis­se­ment de la crois­sance ne pou­vait que la pro­duire à par­tir du mo­ment ou dans l’ana­lyse key­né­sienne la force de tra­vail n’est pas une mar­chan­dise16 et qu’on ne peut en bais­ser le prix qu’in­di­rec­te­ment par l’in­fla­tion ou alors par un chan­ge­ment du rap­port de force ca­pi­tal/tra­vail.

La stag­fla­tion n’a été que le pro­duit du dé­ca­lage de tem­po­ra­li­té entre d’un cô­té, la lutte contre l’in­fla­tion qui conduit à des baisses de prix des mar­chan­dises... sauf du prix de la force de tra­vail puisque ce n’est pas une mar­chan­dise ou en tout cas pas une mar­chan­dise comme les autres, d’où une hausse re­la­tive du coût du tra­vail (ce cas se­ra par­ti­cu­liè­re­ment net en France en 1981 et 1983 où le gou­ver­ne­ment Mau­roy I ra­me­ra à contre-cou­rant de ses confrères), une hausse des taux d’in­té­rêt et donc une baisse de l’in­ves­tis­se­ment et des an­ti­ci­pa­tions pes­si­mistes des en­tre­prises ; et de l’autre le ren­ver­se­ment du rap­port de force ca­pi­tal/tra­vail ini­tié par Rea­gan/That­cher pour faire bais­ser les sa­laires et res­tau­rer des condi­tions fa­vo­rables à l’offre.

Non, ce qui a été une sur­prise c’est le chan­ge­ment de pa­ra­digme pro­duit pre­miè­re­ment par les der­nières luttes de classes des an­nées 1960-1970 et leur in­ci­dence sur la pro­duc­ti­vi­té du tra­vail et deuxiè­me­ment, la glo­ba­li­sa­tion et la mon­dia­li­sa­tion sur des mar­chés prin­ci­paux ten­dan­ciel­le­ment sa­tu­rés. Le « cercle ver­tueux » ne pou­vait plus fonc­tion­ner à par­tir du mo­ment où le but nu­mé­ro un de­vint la conquête des mar­chés sur la base de la meilleure com­pé­ti­ti­vi­té. Tout à coup il s’en­sui­vit des pos­si­bi­li­tés de sor­ties hors du cir­cuit (plus grande ou­ver­ture des éco­no­mies et aug­men­ta­tion des échanges in­ter­na­tio­naux) qui ren­dait vaine toute ac­tion sur la de­mande et né­ces­saire le re­tour­ne­ment des po­li­tiques de re­lance par la de­mande en des po­li­tiques de l’offre. C’est que contrai­re­ment à ce que pensent nos deux au­teurs l’ac­tion des po­li­tiques key­né­siennes ne cor­res­pond pas qu’à une ac­tion sur la de­mande des en­tre­prises (p. 248), mais aus­si à une ac­tion sur la de­mande des consom­ma­teurs et c’est celle-ci qui se mo­di­fie dans la mon­dia­li­sa­tion et la nou­velle di­vi­sion in­ter­na­tio­nale qui se met en place sur un fonc­tion­ne­ment proche du mo­dèle smi­thien d’échange in­ter­na­tio­nal, à sa­voir le mo­dèle des « avan­tages ab­so­lus » ; po­li­tique qui a conduit de fait les pays do­mi­nants à ne plus conti­nuer à as­su­rer les condi­tions de leur sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale, au nom de ces avan­tages ab­so­lus qui n’existent que sur un nombre ré­duit de sec­teurs pour chaque pays. Des pans en­tiers des éco­no­mies na­tio­nales al­laient être bra­dés sur cette base pour un re­cen­trage qui va ac­cé­lé­rer leur dés­in­dus­tria­li­sa­tion.

Le fait que les po­li­tiques key­né­siennes ne soient pas com­prises par Trenkle et Lo­hoff fait que la rup­ture li­bé­rale de la fin des an­nées 1970 n’est pas mieux com­prise et sur­tout que nos au­teurs ne peuvent sai­sir la rup­ture et la ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal qui va en ré­sul­ter.

Ain­si, pour eux, le néo-li­bé­ra­lisme se­rait dé­fi­ni par l’aug­men­ta­tion ex­po­nen­tielle des dettes (p. 255). Or au contraire, la crise des an­nées 1970 et la re­mise en cause des po­li­tiques key­né­siennes vont se faire par la lutte contre l’in­fla­tion et le res­ser­re­ment des condi­tions de cré­dit. Du point de vue fac­tuel ils font de la crois­sance de la pro­duc­ti­vi­té due aux nou­velles tech­no­lo­gies un fac­teur de crise alors que la crise des an­nées 1970 a été une crise de pro­duc­ti­vi­té et que les nou­velles tech­no­lo­gies n’ont pu par­ti­ci­per au ré­amorçage de la crois­sance qu’une fois as­sai­nie la si­tua­tion des en­tre­prises et les taux de crois­sance re­par­tis à la hausse.

Ne per­ce­vant pas la crise comme en même temps un mou­ve­ment de re­struc­tu­ra­tion, ils ne peuvent com­prendre l’aban­don des po­li­tiques key­né­siennes (ten­dan­ciel­le­ment in­fla­tion­nistes car re­po­sant sur la crois­sance de la de­mande des en­tre­prises et des mé­nages) et jus­te­ment la mise en place des po­li­tiques an­ti-in­fla­tion­nistes de la fin des an­nées 70 qui visent, entre autres, le re­dres­se­ment de la courbe des pro­fits dans le par­tage de la va­leur ajou­tée. Ils y voient au contraire un mo­ment d’ex­pan­sion mons­trueuse du cré­dit alors que ce­lui-ci a jus­te­ment été res­ser­ré dans presque tous les pays do­mi­nants à des fins de désen­det­te­ment (hausse des taux d’in­té­rêt et cré­dit ban­caire cher dans les pays do­mi­nants) et que des plans dra­co­niens d’aus­té­ri­té ont été im­po­sés par le FMI à des pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment (qu’on n’ap­pelle pas en­core « pays émer­gents ») for­te­ment en­det­tés.

De plus, il sem­ble­rait que Trenkle confonde l’ex­ten­sion du cré­dit à cette époque avec l’ex­pan­sion des li­qui­di­tés in­ter­na­tio­nales à tra­vers la crois­sance ex­po­nen­tielle des pé­tro­dol­lars et la né­ces­si­té qu’ont des pays à fort ex­cé­dent ex­té­rieur comme le Ja­pon et l’Al­le­magne hier, la Chine au­jourd’hui, de pla­cer leur ar­gent. Car à l’in­verse de ce que dit Trenkle, nous n’avons pas eu des po­li­tiques mo­né­taires ex­ten­sives et nous avons au contraire as­sis­té au triomphe des théo­ries mo­né­ta­ristes res­tric­tives. En Eu­rope, ce­la se concré­tise par une pré­va­lence du point de vue al­le­mand avec l’ali­gne­ment des mon­naies eu­ro­péennes sur le DM et une po­li­tique de « Franc fort » puisque c’est ain­si qu’on dé­si­gnait à l’époque, par ce mau­vais jeu de mots, la dé­pen­dance de toutes les mon­naies du sys­tème mo­né­taire eu­ro­péen vis-à-vis du mark. Cette po­li­tique s’est ac­com­pa­gnée d’une hausse des taux d’in­té­rêt réels (taux no­mi­nal moins taux d’in­fla­tion) qui va pous­ser les en­tre­prises à cher­cher d’autres moyens de fi­nan­ce­ment moins chers sur le mar­ché fi­nan­cier. C’est le dé­but de la dé­ré­gu­la­tion, de la dés­in­ter­mé­dia­tion (obli­ga­tion de pas­ser par les banques comme in­ter­mé­diaires fi­nan­ciers) et de la glo­ba­li­sa­tion fi­nan­cières. En ef­fet le ca­pi­tal fi­nan­cier consti­tue ce lien souple qui dé­mul­ti­plie le pou­voir de la ri­chesse ; mais cette nou­velle donne qui ac­croît la flui­di­té du ca­pi­tal plu­tôt que son ac­cu­mu­la­tion, si elle de­vient struc­tu­relle, n’im­plique pas for­cé­ment des po­li­tiques conjonc­tu­relles pré­sen­tées aux do­mi­nés comme des fa­ta­li­tés.

En outre, par­ler glo­ba­le­ment de « crois­sance ex­po­nen­tielle de la dette » par­ti­cipe d’une vi­sion trop gé­né­ra­li­sante qui mé­lange en­det­te­ment pri­vé et pu­blic, en­det­te­ment de la Grèce17 et en­det­te­ment des États-Unis. Or, si la dette de l’État amé­ri­cain est certes la plus forte, c’est aus­si la plus sou­te­nable comme on peut le re­mar­quer avec son sur­croît de puis­sance au­jourd’hui qui vient rui­ner l’idée du dé­clin amé­ri­cain18. En ef­fet, le pays au­jourd’hui le plus puis­sant, n’est pas ce­lui qui pro­duit le plus et le mieux, mais ce­lui qui capte la plus grande ri­chesse, ex­té­rieure donc et la re­cycle au mieux, par exemple dans l’in­no­va­tion, ce que réa­lisent ef­fec­ti­ve­ment les États-Unis (cf. le nou­veau pro­gramme Oba­ma en di­rec­tion du Big Da­ta). Par consé­quent, ce­la per­met un re­dé­mar­rage sans risque d’in­fla­tion, ce que re­con­naissent nos au­teurs (p. 258) avant de re­ve­nir à leur « da­da » page sui­vante : « le po­ten­tiel d’in­fla­tion n’a pas dis­pa­ru, il s’ac­cu­mule et se fraie fi­na­le­ment un che­min avec d’au­tant plus de vio­lence ». Un genre d’af­fir­ma­tion qui contri­bue à la dé­lé­gi­ti­ma­tion de la science éco­no­mique (certes on s’en moque)... et de ce qui se vou­drait de la théo­rie. On re­trouve ce­la page 280 où la foi du croyant fait dire : « Le “ca­pi­ta­lisme in­ver­sé” ne peut fon­da­men­ta­le­ment fonc­tion­ner qu’en se di­ri­geant tout droit vers son propre ef­fon­dre­ment ». In­ter­pré­té en lan­gage re­li­gieu­se­ment éco­no­mique à la mode, ce n’est qu’une pro­phé­tie au­to­réa­li­sa­trice. C’est que pour eux le mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste est « un sys­tème condam­né à une crois­sance ex­po­nen­tielle per­ma­nente » (p. 291). Or, ce n’est qu’en par­tie vrai puis­qu’au­jourd’hui il par­ti­cipe de cette ten­dance (fuite dans le ca­pi­tal fic­tif et les in­no­va­tions, l’ob­so­les­cence pro­gram­mée, etc.) tout en s’ef­forçant de la contrô­ler au ni­veau I (ca­pi­ta­lisme du som­met) dans une « re­pro­duc­tion ré­tré­cie19 ». Ce n’est bien sûr pas in­faillible, mais on a vu quand même la ra­pi­di­té de ré­ponse en 2008 et de­puis les chan­ge­ments de stra­té­gie de grands or­ga­nismes in­ter­na­tio­naux (FMI) ou na­tio­naux (FED et même BCE de Dra­ghi).

Tout ce­la pro­vient du fait que leur concep­tion d’un ca­pi­tal fic­tif « à dé­cou­vert »20 est di­rec­te­ment liée à leur hy­po­thèse d’une ten­dance gé­né­rale à la dé­va­lo­ri­sa­tion. Ce­la les amène à re­fu­ser la « vé­ri­té » des prix en vou­lant à toute force sé­pa­rer va­leur et prix... au risque de re­ve­nir, ex­pli­ci­te­ment cette fois, à la « théo­rie po­si­ti­viste » de la va­leur-tra­vail : « L’en­sei­gne­ment de l’éco­no­mie, qui a je­té aux or­ties la théo­rie de la va­leur pour la doc­trine sub­jec­tive de la va­leur se­lon la­quelle prix et va­leur sont iden­tiques, a contes­té de ma­nière idéo­lo­gique cette dif­fé­rence » p. 268). Nos au­teurs hé­sitent ici entre deux po­si­tions, la pre­mière étant quand même de pen­cher pour la théo­rie ob­jec­tive de la va­leur (en fait la théo­rie de la va­leur-tra­vail qu’ils ap­pellent d’ailleurs « théo­rie de la va­leur » comme s’il n’en exis­tait qu’une !) contre ce qui ne se­rait qu’une « doc­trine » sub­jec­tive sans va­leur théo­rique donc ; et une se­conde qui est de pré­fé­rer quand même, dans le fond, une théo­rie mé­ta­phy­sique de la va­leur (re­po­sant sur le tra­vail abs­trait) peu pré­sen­table « au pu­blic » dans un dé­bat sur la crise ou la dé­va­lo­ri­sa­tion et a for­tio­ri sur « l’éco­no­mie réelle ».

En fait, alors qu’à l’ori­gine leur no­tion de ca­pi­tal « à dé­cou­vert » pour les pro­duits dé­ri­vés se jus­ti­fiait de par la li­mi­ta­tion à ce cadre, ils la font en­suite dé­ri­ver (sans jeu de mots) vers toute pra­tique de ca­pi­ta­li­sa­tion et de crois­sance des titres de pro­prié­té. Le ca­pi­tal fic­tif se­rait main­te­nant tout à dé­cou­vert puisque même les in­ves­tis­se­ments pro­duc­tifs dans les NTIC ne fe­raient que ta­rir les sources fu­tures de va­lo­ri­sa­tion (pour eux, le tra­vail sans va­leur et non pas la va­leur sans le tra­vail). Pire, on a même l’im­pres­sion que pour eux le ca­pi­tal n’existe plus que sous sa forme fic­tive ! Sans doute doivent-ils re­gar­der les sta­tis­tiques sur l’em­ploi in­dus­triel dans les pays do­mi­nants.

En tout cas, ils ont les yeux fixés sur la com­po­si­tion or­ga­nique du ca­pi­tal et le faible taux d’em­ployés dans les NTIC alors que l’im­por­tant est ici, dans les nou­velles tech­no­lo­gies, une com­po­si­tion tech­nique du ca­pi­tal (part im­por­tante du ge­ne­ral in­tel­lect ou ca­pi­tal co­gni­tif) et non sa com­po­si­tion or­ga­nique. C’est ce que ne com­prend pas une phrase comme celle-ci : « Dans le sec­teur de l’in­for­ma­tion, ce sont non seule­ment le ca­pi­tal va­riable, mais éga­le­ment le ca­pi­tal constant em­ployé, qui sont sans rap­port avec la ca­pi­ta­li­sa­tion bour­sière et les bé­né­fices » (p. 278).

De toute façon, comme pour eux le ca­pi­tal ne peut être que phy­sique (cf. note 1 de la même page 278), ils ne peuvent com­prendre ce qu’est l’in­ves­tis­se­ment im­ma­té­riel21 et le fait que quelque chose de non quan­ti­fiable puisse avoir une « va­leur » ; elle ne pour­rait avoir qu’un prix ! Et ce prix ne cor­res­pon­drait pas à une va­leur mais seule­ment au prix d’une rente de si­tua­tion.

Cette in­ca­pa­ci­té à sai­sir cette nou­velle si­tua­tion cou­plée à leur pers­pec­tive de « grande dé­va­lo­ri­sa­tion », les amène à af­fir­mer des choses par­fai­te­ment ré­ver­sibles. Ain­si quand ils énoncent que « les ten­dances dé­fla­tion­nistes qui en ré­sultent re­couvrent la dé­va­lo­ri­sa­tion struc­tu­relle du mé­dium ar­gent » (p. 315). En ef­fet, la même phrase dans la­quelle on rem­pla­ce­rait dé­fla­tion par in­fla­tion au­rait au­tant de sens si ce n’est plus compte te­nu de leur pers­pec­tive glo­bale. Alors que par contre la si­tua­tion de dé­fla­tion peut se com­prendre (dans leur pers­pec­tive théo­rique de la loi de la va­leur) comme jus­te­ment un ré­ajus­te­ment des prix par rap­port à la va­leur.

Pour fi­nir, on peut re­mar­quer que toute une par­tie de l’ana­lyse est très da­tée, fixée à la fois sur la crise de la bulle tech­no­lo­gique de 2000 (p. 296) et la crise des pro­duits dé­ri­vés de 2008. Ain­si, le texte parle en­core en termes « d’éco­no­mie de ca­si­no », vi­sion dé­jà fausse dans l’ab­so­lu, mais a for­tio­ri fausse re­la­ti­ve­ment à ce qui se passe au­jourd’hui ou tout est sous contrôle, au moins à moyen terme, mais comme di­sait à peu près Keynes, « à long terme nous se­rons tous morts ! »

J. Guigou et J. Wajnsztejn

30/10/2016

 

Notes

 

1 – J. Gui­gou et J. Wa­jnsz­te­jn, L’éva­nes­cence de la va­leur. Une pré­sen­ta­tion cri­tique du Groupe Krisis, L’Harmattan, 2004.

2 – Notre ar­ticle sur l’État dans le n° 18 de la re­vue Temps cri­tiques (au­tomne 2016) donne des pré­ci­sions à la fois sur la façon dont le ca­pi­tal « fait so­cié­té » et sur ce qu’est pour nous la « so­cié­té ca­pi­ta­li­sée » (cf. par­ti­cu­liè­re­ment, p. 45 et 51).

3 – Ce que vend le sa­la­rié c’est la mise à dis­po­si­tion de son temps de tra­vail abs­trait in­dé­pen­dam­ment d’une tache pré­cise. C’est ça le rap­port so­cial sa­la­rial qui est un rap­port de su­bor­di­na­tion et ce n’est qu’en­suite que le contrat de tra­vail vient ré­gir un tra­vail par­ti­cu­lier et des condi­tions par­ti­cu­lières d’ex­ploi­ta­tion.

4 – Cf. leur cri­tique du mar­xisme or­tho­doxe : « Condi­tion­nés de­puis tou­jours à re­plier la cri­tique mar­xienne de la va­leur sur la théo­rie po­si­ti­viste de la va­leur-tra­vail, et à ra­me­ner toute ri­chesse ca­pi­ta­liste à l’ex­ploi­ta­tion réelle du tra­vail vi­vant, il leur est im­pos­sible de re­con­naître dans l’ac­cu­mu­la­tion de titres de pro­prié­té autre chose que la nou­velle dis­tri­bu­tion de la sur­va­leur ex­tor­quée aux tra­vailleurs » (p. 244). S’ils ont ici rai­son contre tous les mar­xistes dont l’ana­lyse reste cen­trée sur le rap­port de force entre tra­vail et ca­pi­tal et donc pose les ques­tions en terme de lutte pour le par­tage des ri­chesses, ils sont par contre en contra­dic­tion avec la par­tie de phrase que nous avons sou­li­gnée avant l’ap­pel de note.

5 – Mais toutes les consé­quences n’en sont pas ti­rées quand on s’aperçoit dans la troi­sième par­tie que nos au­teurs ne com­prennent pas ce qu’est une « consom­ma­tion pro­duc­tive » as­si­mi­lant toute consom­ma­tion à une consu­ma­tion.

6 – Sur ce point on se re­por­te­ra avec pro­fit au livre de François Four­quet, Les comptes de la puis­sance : his­toire de la comp­ta­bi­li­té na­tio­nale et du plan, Re­cherches, 1980. La thèse prin­ci­pale de l’au­teur est que la va­leur est un concept po­li­tique. Ce qu’il ap­pelle « la va­leur-puis­sance ne s’ajoute pas aux clas­siques va­leur d’usage et va­leur d’échange d’Adam Smith, elle forme leur être. N’a de va­leur d’usage que ce qui est utile pour la puis­sance ; et la va­leur d’échange est une quan­ti­té de puis­sance so­ciale cir­cu­lant dans un en­semble spé­ci­fique d’ins­ti­tu­tions, le mar­ché » (p. 386).

7 – Cf. ma cri­tique : « Une énième dia­tribe contre la chré­ma­tis­tique », in La so­cié­té ca­pi­ta­li­sée, an­tho­lo­gie IV des textes de Temps cri­tiques, L’Har­mat­tan, 2014, p. 129-137, dis­po­nible sur le site de Temps cri­tiques. Jappe y dé­ve­loppe une concep­tion a-his­to­rique du ca­pi­tal fic­tif qu’il as­si­mile tout bon­ne­ment au cré­dit comme si on en était en­core à l’époque de Marx dans la­quelle ce ca­pi­tal fic­tif une re­pré­sen­tait en­core qu’une va­riable ex­té­rieure de la dy­na­mique du ca­pi­tal.

8 – Le Ja­pon semble avoir été le pays pré­cur­seur en ce do­maine avant que ce­la ne s’or­ga­nise au ni­veau plus glo­bal du ca­pi­ta­lisme du som­met.

9 – Sur ce point on se re­por­te­ra au livre de J. Gui­gou et J. Wa­jnsz­te­jn, Dé­pas­se­ment ou en­glo­be­ment ? La dia­lec­tique re­vi­si­tée, L’Har­mat­tan, au­tomne 2016.

10 – Cf. J. Wa­jnsz­te­jn, Après la ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal, L’Har­mat­tan, 2007, p. 47-52).

11 – Pour ce se­cond choix d’ex­pli­ca­tion, cf. par exemple, dans la troi­sième par­tie, la note 2 de la page 250 : « La thèse se­lon la­quelle les évo­lu­tions de l’in­dus­trie fi­nan­cière ne fe­raient que re­flé­ter pas­si­ve­ment les ac­ti­vi­tés de l’éco­no­mie réelle [sans guille­mets ici, NDLR], et ne pour­raient ja­mais re­pré­sen­ter une source propre de ri­chesse ca­pi­ta­liste, fait par­tie des pa­ra­digmes fon­da­men­taux de la théo­rie mo­né­ta­riste. Comme l’in­dus­trie fi­nan­cière opère uni­que­ment avec des gran­deurs mo­né­taires, elle s’in­cline par avance de­vant le ver­dict mo­né­ta­riste de l’ar­gent comme simple voile ».
On ne sau­rait que sous­crire à ce­la, mais alors c’est re­con­naître l’éva­nes­cence de la va­leur.
Cf. aus­si note 2, p. 263 et par­ti­cu­liè­re­ment : « La ru­meur se­lon la­quelle l’éco­no­mie réelle se fe­rait pom­per jus­qu’à la moelle par “la su­per­struc­ture fi­nan­cière pa­ra­si­taire” fait par­tie des sté­réo­types idéo­lo­giques mo­bi­li­sés face à la crise du ca­pi­ta­lisme in­ver­sé ». Mais ce­la vient contre­dire le sous-titre dans le­quel se trouve cette af­fir­ma­tion : « Le grand pro­dige et son prix : l’éco­no­mie de ca­si­no et ses spé­ci­fi­ci­tés » (p. 259).

12 – Les banques cen­trales au­jourd’hui ne contrôlent plus di­rec­te­ment la quan­ti­té de mon­naie en cir­cu­la­tion. Elles ré­gulent la pro­pen­sion à in­ves­tir ou épar­gner par un taux d’in­té­rêt pi­vot dit « na­tu­rel » qui re­pré­sente le taux de ren­de­ment net mar­gi­nal du ca­pi­tal qui équi­libre in­ves­tis­se­ment et épargne. S’il est su­pé­rieur à ce cas théo­rique, il y a ten­dance à la dé­pres­sion et si il est in­fé­rieur, ten­dance à la sur­chauffe et à l’in­fla­tion. Ac­tuel­le­ment la si­tua­tion est celle d’une fai­blesse de ren­de­ment des ac­tifs et d’une pro­pen­sion plus grande à épar­gner. Pour être plus concret, on peut se re­por­ter au dé­bat ac­tuel sur les fonds de l’as­su­rance-vie, un type d’épargne qui ne nour­rit pas l’in­ves­tis­se­ment... et qui reste ren­table pour les pe­tits épar­gnants.

13 – Pour cette no­tion, cf. Bi­chler et Nit­zan, Le ca­pi­tal comme pou­voir, Mi­lo, 2012.

14 – Ph. Ri­viale, Les in­for­tunes de la va­leur, L’Har­mat­tan, Pa­ris, 2006.

15 – Cf. J. Gui­gou et J. Wa­jnsz­te­jn, Dé­pas­se­ment ou en­glo­be­ment ? La dia­lec­tique re­vi­si­tée. L’Har­mat­tan, 2016.

16 – Pour le ca­pi­tal glo­bal, le sa­laire est un re­ve­nu et non un coût (ap­proche ma­croé­co­no­mique). C’est la base du for­disme comme mode de ré­gu­la­tion et com­pro­mis entre les classes.

17 – De sur­croît, la dette est vrai­ment prise au pied de la lettre par nos au­teurs qui pensent sans doute que la Grèce « doit » de l’ar­gent aux banques oc­ci­den­tales alors que les re­tours sur cré­dit qu’elles ont ob­te­nus sont bien su­pé­rieurs au cré­dit d’ori­gine et per­mettent sans pro­blème l’an­nu­la­tion de la dette ou au moins sa re­né­go­cia­tion, phé­no­mène très cou­rant en Amé­rique du Sud et par­ti­cu­liè­re­ment au Mexique au dé­but des an­nées 1980.

18 – C’est New York qui ai­mante au­jourd’hui (et en­core plus de­puis 2008 !) la ri­chesse du monde et non pas la Chine et l’Inde ; ce sont les États-Unis et le Ja­pon qui créent le plus d’em­plois qui semblent in­utiles à la crois­sance parce que « non pro­duc­tifs », la France qui en sup­prime le plus et pour­tant nous ne pou­vons que consta­ter la dif­fé­rence de puis­sance !

19 – Plu­sieurs élé­ments concrets la ca­rac­té­rise : les taux bas d’abord ce qui est le signe de ce qu’on ap­pelle en théo­rie éco­no­mique clas­sique, une ten­dance à la stag­na­tion sé­cu­laire (Ri­car­do). Le taux d’in­té­rêt comme « va­leur du temps ».
On peut se re­por­ter aus­si à un ar­ticle de W. La­zo­nick dans le jour­nal Le Monde du 1/10/2014, in­ti­tu­lé : « Pro­fits sans pros­pé­ri­té » dont les chiffres sont édi­fiants : par­mi les grandes firmes amé­ri­caines : 54 % des pro­fits vont vers des ra­chats de leurs propres ac­tions de façon à ré­duire leur nombre en cir­cu­la­tion ce qui fait aug­men­ter mé­ca­ni­que­ment leur va­leur en bourse, da­van­tage payer les di­ri­geants et mieux maî­tri­ser la « gou­ver­nance » ; 37 % est re­dis­tri­bué aux ac­tion­naires et seule­ment 9 % est di­ri­gé vers des in­ves­tis­se­ments. La concen­tra­tion par ac­qui­si­tions/fu­sions entre aus­si dans ce sché­ma puis­qu’il n’y a pas nou­vel in­ves­tis­se­ment. Il y a sim­ple­ment échange d’ac­tifs. Ca­pi­ta­li­sa­tion sans ac­cu­mu­la­tion. La vi­sion plus fi­nan­cière des en­tre­prises amé­ri­caines fait qu’elles hé­sitent moins à vendre des ac­tifs pour en ra­che­ter d’autres que les en­tre­prises eu­ro­péennes pour qui vendre une branche d’ac­ti­vi­té est da­van­tage perçue comme un échec.

20 – Cette no­tion n’est d’ailleurs pas in­utile... si on l’em­ploie de façon li­mi­tée, pour com­prendre, par exemple, la crise des sub­primes en 2008.

21 – C’est se mettre au ni­veau de la comp­ta­bi­li­té na­tio­nale qui ne comp­ta­bi­lise que l’in­ves­tis­se­ment ma­té­riel (FBCF en lan­gage tech­nique) et né­glige le se­cond alors que son poids est par ailleurs es­ti­mé à au moins le tiers du pre­mier.