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Charlie Hebdo vu à travers le prisme déformant d’un certain anti-impérialisme (1)

samedi 2 mai 2015, par Yves

9 Février 2015, Barry Finger

(Il nous a semblé intéressant de traduire cet article dont nous partageons l’essentiel de l’analyse générale même si nous partageons pas l’optimisme de l’auteur sur la lucidité et la clarté politiques de l’équipe de Charlie Hebdo. A ce sujet on pourra lire : « Charlie Hebdo les musulmans et la liberté d’expression : faux débats et vraies question » (2012) – http://www.mondialisme.org/spip.php?article1884 – et « D’une authentique émotion de masse à une manipulation politique » (2015) – http://www.mondialisme.org/spip.php?article2287, Y.C. Ni patrie ni frontières)

« Tout meurtre commis en réaction à une insulte, quelle que soit sa grossièreté, doit être condamné sans équivoque. Voilà pourquoi ce qui est arrivé à Paris ne peut être toléré. Mais nous ne devrions pas non plus tolérer le genre d’intolérance qui a provoqué cette réaction violente. » (Bill Donohue (2) , Catholic League)

« Je pense qu’il existe une différence essentielle entre, d’un côté, la solidarité avec les journalistes qui ont été attaqués, et le refus d’admettre l’idée que ces journalistes auraient été en quelque sorte des “cibles légitimes”, et, de l’autre, la solidarité avec ce qui est une publication ouvertement raciste. » (Richard Seymour (3) , blog Lenin’s Tomb)

En plaçant ces deux citations en exergue de cet article, je ne souhaite nullement créer un amalgame entre Donahue et Seymour. Il n’y a aucune raison de croire, par exemple, que Seymour se serait solidarisé avec la Catholic League américaine pour qui la photographie d’Andres Serrano « Piss Christ (4) » ne doit plus être exposée en public. Je n’imagine pas non plus que Seymour puisse tresser des lauriers à ceux qui ont vandalisé cette photo à la National Gallery de Victoria, en Australie. Et si des employés de cette galerie avaient été assassinés, Seymour n’aurait certainement pas fouillé dans l’histoire de la National Gallery (en supposant que, pour la commodité de mon raisonnement, une telle découverte soit possible) pour prouver que ce musée avait une longue tradition anticatholique et qu’il fallait donc « contextualiser » le meurtre de ces employés d’une institution « papophobe ». Il n’aurait pas exigé des critiques du pape qu’ils s’autocensurent désormais de façon à ne pas donner de prétextes au terrorisme [catholique] et à prouver qu’ils n’avaient que de bonnes intentions envers les catholiques. Et il en serait certainement allé de même avec tous les Seymour de gauche ou d’extrême gauche.

Donc, je ne suggère pas que des militants de gauche ou d’extrême gauche auraient adopté de telles attitudes face à des actes terroristes commis par des catholiques. Mais je me demande pourquoi des pans entiers de la gauche et de l’extrême gauche défendent des valeurs républicaines, révolutionnaires, laïques, pourquoi ils luttent pour l’égalité des sexes, l’internationalisme de la classe ouvrière et une démocratie cohérente sur toutes les questions... sauf par rapport à une seule forme de cléricalisme autoritaire. Lorsque l’Eglise catholique, qui défend des positions politiques beaucoup moins extrémistes que les islamistes, a poursuivi en justice quinze fois Charlie Hebdo, la gauche et l’extrême gauche ont-elles exprimé la moindre sympathie envers l’Église catholique ?

Au fond, la discussion ne porte pas du tout sur la « liberté d’expression » ou l’adoption de lois contre le blasphème, qui ne sont que des paravents derrière lesquels se dissimulent des questions politiques plus profondes, plus fondamentales. Il faut donc plutôt nous demander comment l’islamisme a pu devenir une ligne de démarcation au sein de la gauche et de l’extrême gauche. Pourquoi l’islamisme pousse-t-il des militants défendant des positions plutôt sensées dans d’autres domaines à s’aligner, sur une question, UNE SEULE, sur les positions défendues par les partisans d’une idéologie médiévale et obscurantiste qui vivent parmi nous ?

Je peux comprendre pourquoi certaines personnes refusent de reprendre à leur compte le slogan « Je Suis Charlie ». Beaucoup de militants d’extrême gauche américains (et sans doute aussi britanniques) ne connaissent pas bien Charlie Hebdo. Pourtant, ceux qui refusent de prendre parti savent que Charlie Hebdo fait partie d’un courant républicain de gauche, anti-impérialiste, opposé aux politiques d’austérité, favorable aux immigrés, bien que les positions politiques spécifiques de cet hebdomadaire restent largement inconnues, voire même énigmatiques à leurs yeux. Je peux comprendre cette attitude, tant qu’elle ne va plus loin. Mais, à l’âge de l’Internet, cette position me semble plutôt timorée.

Supposons par exemple, que des militants du Revolutionary Communist Party (5) , ou du Workers World Party (6) , soient attaqués par des terroristes. Je doute que moi ou beaucoup de gens aux Etats-Unis déclareraient « Je suis le Revolutionary Communist Party » ou « Je suis le Workers World Party ». Dans un tel cas, nous montrerions notre solidarité humaine vis-à-vis des victimes innocentes d’un massacre absurde, mais nous ne donnerions certainement pas un chèque en blanc, et n’exprimerions pas une solidarité totale avec ces organisations, en criant des slogans favorables à ces groupes staliniens. En général, d’ailleurs, il ne vient à l’idée d’aucun militant de gauche ou d’extrême gauche de manifester une solidarité inconditionnelle à l’égard d’une publication dont il n’a jamais entendu parler... ou dont il ne veut pas connaître le contenu.

La prudence sur de telles questions s’inspire parfois de principes politiques respectables ; mais elle peut aussi être une façon commode d’esquiver un problème politique.

Car, soit dit en passant, il est quand même fascinant de voir des militants invoquer la prudence pour ne pas exprimer leur solidarité vis-à-vis de Charlie Hebdo, alors qu’ils ont abandonné depuis longtemps tout scrupule politique face aux mouvements islamiques de résistance. Ce sont les mêmes qui crient, lors des manifestations contre telle ou telle agression israélienne, des slogans comme : « Nous sommes tous le Hezbollah », « Nous sommes tous le Hamas », « Nous sommes tous des Libanais » ou « Nous sommes tous des Palestiniens ». Même s’ils connaissent les positions réactionnaires défendues par les islamistes, beaucoup de ces gauchistes, apparemment très pointilleux sur les principes, préfèrent s’abstenir à propos de Charlie Hebdo – qu’ils ne connaissent pas, disent-ils –, tout en s’enthousiasmant pour une alliance rouge-brune (entre l’extrême gauche et les islamistes) contre l’impérialisme. Ils dressent peut-être encore aujourd’hui une ligne Maginot contre l’Etat islamique, Boko Haram et Al-Qaïda, mais cette ligne pourrait être franchie, si de discrètes excuses pour les actions du Front al-Nusra, ou une certaine empathie pour les talibans ou l’armée du Mahdi s’avéraient leur être favorable.

Ces affinités avec le cléricalisme signifient qu’une régression fondamentale s’est opérée dans l’analyse politique de la gauche et de l’extrême gauche. Pour ce faire, certains militants ont amalgamé une idéologie réactionnaire – l’islamisme – à une religion qu’ils ont ensuite assimilée à une race. Ils ont même récemment suggéré que Charlie Hebdo était l’équivalent de Der Stürmer (7) parce que « l’islamophobie est le nouvel antisémitisme ». Ils ont transformé l’opposition au clérico-fascisme (8) en une opposition à la religion musulmane dont les symboles ont été politiquement appropriés par le fascisme islamiste (tout comme le fascisme espagnol et les fascismes d’Europe centrale se sont approprié autrefois l’imagerie catholique). Ces militants ont ensuite transformé cette opposition au clérico-fascisme [islamiste en une hostilité globale vis-à-vis de la communauté spirituelle musulmane qui a donné naissance à ces symboles, communauté de croyants que ces militants d’extrême gauche ont enfin transformé en une « race » victime d’une hostilité particulière.

Au terme de ce processus, il n’y avait plus qu’un tout petit pas à franchir pour assimiler tout rejet du fondamentalisme religieux et de son expression la plus extrême, le clérico-fascisme, à une forme de « racisme dissimulé ». Les Pakistanais, les Marocains, les Algériens, les Turcs, les Albanais, les Kurdes, les Azéris, les Tchétchènes, etc., sont alors tous devenus, pour les partisans de cette théorie, une seule nation, une seule race, qui s’identifie avec une seule perspective politique et religieuse. L’extrême gauche, qui prône la solidarité internationale, voudrait désormais nous faire avaler le breuvage traditionnel empoisonné forgé par les xénophobes de droite et les populistes nationalistes. Si autrefois le rejet du nationalisme faisait partie intégrante des principes des révolutionnaires, ceux-ci nous exhortent désormais à tout simplement adopter, en les inversant, les conclusions réactionnaires de la droite,.

Le fascisme dans le tiers monde prospère en pillant les griefs politiques avancés par la gauche : contre l’occupation étrangère, contre le pillage des ressources nationales et contre la trahison des intérêts d’un pays par les élites dirigeantes compradores, soumises à l’impérialisme. Mais le fascisme dans le tiers monde s’oppose aussi de façon véhémente et violente à la gauche, parce que le socialisme donne la priorité aux intérêts de la classe ouvrière par rapport à la cause de l’unité nationale et parce que tous les révolutionnaires de gauche défendent la laïcité et la démocratie contre les traditions du patrimoine national les plus répandues. Le socialisme renverse les traditions et les hiérarchies locales, y compris, plus précisément, les responsables religieux privilégiés qui s’associent à ces hiérarchies. En un mot, la gauche divise. Elle sème perpétuellement la discorde politique et sociale. Faisant écho à des thèmes post-modernes, la réaction islamiste présente la gauche comme une sorte de virus culturel extérieur introduit par l’Occident afin de saper la volonté nationale de résister à la domination impérialiste. La gauche est méprisée par les islamistes parce qu’elle serait insuffisamment anti-impérialiste et ne serait pas authentiquement nationaliste.

Paradoxalement, lorsque certains militants puisent dans le répertoire post-moderne pour dénoncer le prétendu « impérialisme culturel » de la gauche, ils en viennent à défendre une forme d’essentialisation orientaliste – et islamistophile. Les gauchistes hostiles à Charlie Hebdo connaissent « la mentalité musulmane » tout aussi sûrement que les sociologues impérialistes prétendaient autrefois connaître la « mentalité arabe », la « sensibilité asiatique » et la « vision africaine du monde ». Seymour et ses amis nous assurent avec condescendance, en mobilisant leur science de la dialectique, que « les musulmans » seraient tous offensés par les plaisanteries scabreuses lancées par Charlie Hebdo contre la façon dont les enseignements de Mahomet sont détournés par les partisans du djihadisme politique et certains saltimbanques religieux. Et pour qu’il n’y ait pas de doute à ce sujet, ils proclament que, eux, contrairement à la clique de racistes inconscients qui affirment « Je Suis Charlie », se tiennent vaillamment aux côtés des opprimés. Ils nous assurent que les opprimés sont les nouveaux Français, que les nouveaux Français sont tous musulmans et que les musulmans sont tous fondamentalistes. En effet, depuis la guerre israélo-arabe de 1967 et la révolution iranienne de 1979 « la forme ascendante de la résistance politique [serait] incarnée » par « diverses variantes de l’islamisme » (Unhitched : The Trial of Christopher Hitchens, p. 57). Tourner en dérision le djihadisme ce serait donc soutenir l’impérialisme et le racisme, et dissimuler ces positions inadmissibles sous le manteau de la défense de la liberté d’expression et de la laïcité .

Déplorer poliment les assassinats des dessinateurs de Charlie Hebdo ne pourrait se faire, semble-t-il, que de façon marginale. Pourquoi ? Serait-ce parce que cela risquerait de déclencher, en retour, une réaction prévisible de la droite contre les musulmans ? Mais, dans ce cas, pourquoi ne pas invoquer les objections et les mises en garde classiques des marxistes contre le terrorisme individuel, tout en proclamant fermement sa « solidarité antiraciste » avec la « politique de résistance » des meurtriers de Charlie Hebdo ? Après tout, Trotsky ne défendit-il pas Herschel Grynszpan, qui, en 1938, assassina un diplomate nazi à Paris, en sachant parfaitement que son acte allait intensifier les attaques contre les Juifs ? Une telle solidarité avec les djihadistes de Paris offrirait, au moins, une réponse politique cohérente. Stupide, fausse et répugnante ... mais politiquement cohérente.

Ce pourrissement de la réflexion politique commence par une ignorance et une arrogance culturelle savamment calculées, se poursuit par une manœuvre pour ne pas prendre parti et se termine par la trahison.

Comment un militant de gauche peut-il interpréter des dessins qui lui semblent politiquement insultants sans tenir compte du contexte dans lequel ceux-ci ont été produits ? Personne ne doute de l’orientation « libérale », respectable du magazine New Yorker. En juillet 2008, cette publication présenta en « une » un dessin représentant Michelle Obama, avec une coiffure afro, un fusil et des vêtements militaires et Barack Obama vêtu d’un kamis musulman et portant un turban, tous deux entrechoquant leurs poings, tandis qu’un drapeau américain brûlait dans leur cheminée [et qu’un portrait de Ben Laden était accroché au mur ; on trouvera ce dessin sur la notice de Wikipedia en anglais consacrée au New Yorker, NdT]. Cette publication provoqua un contrecoup totalement insensé, tout aussi incendiaire et irresponsable. D’un autre côté, toute personne dotée d’une cerveau en bon état de fonctionnement avait compris, à l’époque, qu’il ne s’agissait pas d’une prise de position éditoriale du New Yorker contre Obama, mais d’une parodie de la propagande hystérique diffusée par le Tea Party et Fox News. Bien sûr, nous gauchistes américains et britanniques, nous considérons pleinement qualifiés pour reconnaître une mauvaise satire lorsqu’elle émane de la fraction « libérale » de notre classe dominante. Comme nous sommes intelligents !

Mais que savons-nous de la tradition française ? Comment déterminer avec certitude si cette couverture incendiaire de Charlie Hebdo qui affirme : « Les esclaves sexuelles de Boko Haram en colère : Touchez pas à nos allocs » et représente des femmes enceintes, exprime – ou pas – le racisme de Charlie Hebdo ? Ce dessin n’est pas paru dans le New Yorker et nous n’avons donc aucun autre cadre de référence que celui offert par cette petite partie de notre matière grise dont nous préférons réserver l’usage... pour une utilisation ultérieure.

Charlie Hebdo cherchait à ridiculiser l’islam jusqu’à ce que « l’islam soit aussi banalisé que le catholicisme (9) », c’est-à-dire que jusqu’à ce que l’islam soit pleinement accepté comme étant un élément aussi authentique, obscène et rétrograde du caractère national français que le christianisme. Pas plus, mais pas moins. « 100 coups de fouet si vous n’êtes pas morts de rire », comme le proclamait une couverture de Charlie Hebdo (10) qui visait autant les fanfarons djihadistes actuels que les épouvantails islamiques comiquement dégonflés du Front national.

La fracture provoquée par les assassinats de Charlie Hebdo souligne de façon saisissante la division croissante apparue entre deux tendances de la gauche radicale. La tendance hostile à Charlie Hebdo, en accordant aux islamistes le droit et la légitimité morale de se sentir offensés, leur a également offert un alibi « antiraciste » et de « gauche » pour réagir contre ces offenses. Et ce faisant, elle a rejeté et abandonné les laïcs, les homosexuels, les féministes, les révolutionnaires et les démocrates qui militent au sein de ces communautés minoritaires en Occident et dans les nations dont ils ont émigré. Une fraction de la gauche radicale a modifié ses calculs tactiques pour pouvoir accueillir l’hypothèse nationaliste selon laquelle les musulmans les plus politiquement actifs défendent, et défendront dans un avenir prévisible, des conceptions sociales réactionnaires, deviendront des clérico-fascistes, et constituent donc la force la plus prometteuse en fonction de laquelle toute alliance anti-impérialiste significative doit être conçue. Le regretté Chris Harman, du Socialist Workers Party britannique, a formulé explicitement cette idée : « Sur certaines questions nous serons du même côté que les islamistes contre l’impérialisme et contre l’Etat. C’était le cas, par exemple, dans un grand nombre de pays lors de la seconde guerre du Golfe. Ce devrait être le cas dans des pays comme la France ou la Grande Bretagne lorsqu’il s’agit de combattre le racisme. Là où les islamistes sont dans l’opposition, notre règle de conduite doit être : “ avec les islamistes parfois, avec l’Etat jamais ”. » (Le Prophète et le prolétariat, automne 1994, https://www.marxists.org/francais/harman/1994/00/prophet.htm).

Un tel raisonnement exclut la possibilité de lutter de façon déterminée à la fois contre l’impérialisme et contre le cléricalisme autoritaire. Au départ cette position se présente justement comme un simple « changement de vitesse », une petite concession à la « réalité », puis elle se transforme en une stratégie alternative qui s’adapte à cette réalité. Elle s’explique par la profonde démoralisation ressentie dans le monde arabe face à l’effondrement du mouvement ouvrier et du projet socialiste. Mais ses répercussions sont profondes. Car cette alliance « rouge-brune » entre une partie de la gauche radicale et les cléricaux-fascistes rompt efficacement le lien traditionnel entre les anti-impérialistes des métropoles [occidentales] et nos compatriotes du tiers-monde qui luttent, nos alliés et camarades qui veulent élargir et compléter la transformation socialiste à l’échelle mondiale en se fondant sur des valeurs démocratiques et des idéaux révolutionnaires communs. Cette alliance avec la réaction, proposée par un courant de la gauche radicale, constitue une attaque préventive contre la capacité future des révolutionnaires arabes de se regrouper et de reprendre leur combat pour le socialisme.

À la base, cette alliance est également malhonnête, et, plus important encore, nationaliste. Le calcul et le raisonnement qui l’inspirent pourrait être formulé en ces termes : « Chaque coup contre l’impérialisme, quelle qu’en soit la source et quelles que soient ses conséquences internes pour les nations arabes et musulmanes, représente aussi un coup contre le capitalisme global du Nord. Il renforce ainsi nos propres perspectives de transformation sociale et de libération en Occident. Personne ne peut nous accuser d’abandonner les victimes de l’impérialisme entre les mains des partisans du cléricalisme autoritaire. Au contraire, nous exprimons ainsi notre profond respect pour leur identité et les choix politiques déterminés par cette identité. Charlie Hebdo est raciste parce qu’il ne soutient pas la politique effectivement ascendante de l’anti-impérialisme, politique choisie par les victimes de l’impérialisme. »

Plutôt que de lier nos destins, ce mouvement rouge-brun accepte que l’humanité se divise en deux zones : ici, en Occident, nous pouvons lutter pour l’émancipation de l’exploitation et de l’oppression ; là-bas, nous devons accepter la domination d’une oumma réactionnaire effrayée par les impulsions libératrices de la révolution et des bouleversements sociaux.

Pire encore, ce mouvement subordonne notre émancipation du capitalisme à leur asservissement au cléricalisme réactionnaire.

Barry Finger est un militant de la gauche radicale qui vit à New York, il est membre du comité de rédaction de la revue New Politics. On pourra lire un certain nombre de ses articles sur son blog : http://newpol.org/blog/17

NOTES DU TRADUCTEUR

1. Le titre original anglais était « Charlie Hebdo et la politique de l’anti-impérialisme » [http://www.workersliberty.org/node/24665 ] ; je me suis permis de le changer pour être plus fidèle au contenu de l’article lui-même. Liberal en anglais signifie souvent de gauche, au sens réformiste ; left est ambivalent et peut désigner la gauche et/ou l’extrême gauche ; quant à socialist il est souvent, mais pas toujours, synonyme de révolutionnaire, d’où des ambiguïtés pas toujours faciles à éviter dans la traduction de ce texte. YC, Ni patrie ni frontières.

2. Bill Donahue, sociologue et militant né en 1947, président de la Catholic League depuis 1993. Il mène campagne contre la « diffamation » et les « discriminations » dont seraient victimes les catholiques et le catholicisme. Il a déclaré le jour même des assassinats de Charlie Hebdo : « Ce qui unit les musulmans dans leur colère contre Charlie Hebdo c’est la façon vulgaire dont Mahomet a été représenté dans cette publication. Ils protestent contre le fait qu’ils sont délibérément insultés depuis des années. Sur ce point, je suis totalement en accord avec eux (...). Stephane Charbonnier, le rédacteur en chef, a été tué aujourd’hui. Il est dommage qu’il n’ait pas compris le rôle qu’il a joué dans sa mort tragique. En 2012, lorsqu’on lui demanda pourquoi il insultait les musulmans, il avait répondu : “ Mahomet n’est pas sacré pour moi. ” [En fait la citation complète est : « Mahomet n’est pas sacré pour moi. Je ne blâme pas les musulmans de ne pas rire de nos dessins. J’obéis à la loi française. Je n’obéis pas à la loi islamique. », NdT.] S’il n’avait pas fait preuve d’autant de narcissisme, il serait peut être encore en vie. Mahomet n’est pas sacré pour moi non plus, mais il ne me viendrait jamais à l’idée d’insulter délibérément les musulmans en salissant leur prophète. » On ne s’étonnera pas qu’un tel individu, grand partisan de « l’autocensure » responsable, ait déclaré que « Hollywood est contrôlé par des Juifs laïques qui haïssent le christianisme en général et le catholicisme en particulier » et critiqué les créateurs du feuilleton satirique « South Park » parce qu’ils acceptèrent en 2006 de supprimer une représentation de Mahomet dans cette série de dessins animés corrosifs.

3. Richard Seymour, né en 1997, en Irlande du nord, ex-militant du SWP britannique et journaliste marxiste très présent dans les médias officiels (NdT).

4. Cette photo représente un crucifix plongé dans un bocal d’urine et fut exposée à Avignon en France, en 2010/2011. En avril 2011, des mouvements catholiques intégristes proches de l’extrême droite lancèrent une campagne contre cette œuvre, avec le soutien de l’archevêque d’Avignon et de trois députés UMP ; un millier de personnes manifestèrent et Piss Christ fut vandalisé par des militants qui agressèrent à cette occasion plusieurs gardiens qui étaient intervenus (NdT)..

5. RCP : cette organisation maoïste fut créée en 1975 par Bob Avakian et est l’un des nombreux groupes issus du SDS américain, lui-même mouvement étudiant de masse (100 000 membres en 1968) à la fois hostile à la guerre du Vietnam, favorable au mouvement des droits civiques et partisan de l’action directe. Après la dissolution du SDS en 1969, plusieurs groupes d’extrême gauche (surtout maoïstes) puisèrent dans cette mouvance et de nombreuses féministes firent également leurs premières armes dans le SDS (NdT)..

6. Workers World Party, groupe maoïste fondé en 1959, suite à une scission dans le SWP américain (trotskiste) et qui soutient la Corée du Nord avec ferveur (NdT)..

7. L’un des précurseurs de cette tentative d’amalgame très répandu dans les médias anglosaxons aujourd’hui est sans doute Alain Gresh, auteur d’un article paru en 2012 dans Le Monde Diplomatique où il se demandait benoîtement qu’aurait-on pensé d’un journal satirique allemand, de gauche, antiraciste, qui se serait moqué des juifs sous la république de Weimar (cf. à ce propos la note 1 de ce texte http://www.mondialisme.org/spip.php?article2290). Louis Aliot, député du Front national, s’indigna d’ailleurs que l’enterrement de Charb ait été retransmis sur BFM TV en ces termes : « Est-ce que vous imaginez l’inverse ? À la télévision, un enterrement avec des chants nazis, des drapeaux nazis, des anciens nazis ? Parce que moi, dans mon esprit, je ne fais pas la différence entre l’un et l’autre. » Une très symbolique et inquiétante convergence d’« analyses »... (NdT)..

8. Contrairement à une légende tenace chez beaucoup de gauchistes, cette expression ne vient pas des néoconservateurs américains ou des partisans du conflit ou de la guerre des civilisations, mais des spécialistes universitaires de l’Italie mussolinienne, du Portugal salazariste et de l’Espagne franquiste et elle est née dans les années 20 (raison pour laquelle, sans doute, elle fut utilisée par le trotskiste Tony Cliff à propos des Frères musulmans dans la revue officielle de la Quatrième internationale en 1946). Après, la question de savoir si elle s’applique au djihadisme internationaliste actuel est un autre problème... (NdT).

9. Selon Charb, cité dans l’article intitulé « A Charlie Hebdo, on n’a “pas l’impression d’égorger quelqu’un avec un feutre” », Le Monde, 20 septembre 2012, NdT.

10. En novembre 2011, suite à l’incendie des locaux du journal, NdT.