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D’une authentique émotion de masse à la manipulation politico-médiatique

lundi 6 avril 2015, par Yves

Cet article a au départ été écrit en anglais pour des camarades britanniques et néerlandais. Il a été légèrement remanié pour sa version française et des notes (plus récentes) ont été ajoutées. Son objectif était d’analyser certaines positions adoptées, publiquement ou sur des listes de discussion, par des militants d’extrême gauche et anarchistes suite aux dix-sept exécutions perpétrées par trois djihado-terroristes les 7, 8 et 9 janvier 2015 à Paris.

– Charlie Hebdo est-il vraiment un journal raciste comme « Minute » ?

Il est important de commencer par traiter de cette question car elle permet à un certain nombre de militants de botter en touche, comme c’est leur habitude, ou de se perdre dans des considérations tellement générales qu’elles pourraient être tenues à toutes les époques et dans tous les pays. C’est finalement la même attitude lâche qu’ils ont adoptée lors de l’assassinat d’Ilan Halimi (« Ce n’est qu’un fait divers » (1) ) ou de Mohammed Merah (« En fait, il n’était pas antisémite puisqu’il a tué aussi un Arabe », « Le vrai problème c’est l’islamophobie » ou d’autres raisonnements apparemment plus sophistiqués mais tout aussi crapuleux (2) , etc.).

Essayons quand même de nous pencher sur les critiques de Charlie Hebdo, d’autant plus que, sur Internet, dans d’autres pays, on raconte un nombre impressionnant de conneries. Le summum de la stupidité et de l’aveuglement a sans doute été atteint par une icône « antisioniste », Norman Finkelstein qui a tracé un parallèle entre la couverture de Charlie Hebdo (« Le Coran, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles »), avec une autre couverture imaginée par un salopard, représentant Charb s’exclamant « Charlie, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles ». Finkelstein a, de surcroît, comparé Charlie Hebdo à Der Stürmer, le journal nazi. Un type qui met sur le même plan les collaborateurs de Charlie Hebdo et leurs assassins, un journal antiraciste et un journal nazi, on se réjouirait presque qu’il ait perdu son boulot d’enseignant suite au prétendu « complot sioniste » dont il affirme être victime. On ne s’étonnera évidemment pas que ses propos soient reproduits par le fasciste Alain Soral sur le site d’Egalité et Réconciliation...

Charlie Hebdo est l’héritier du mensuel appelé Hara-Kiri, « journal bête méchant », créé en 1960. Au début, il publiait essentiellement des dessins satiriques et des photos et photomontages (sexistes et vulgaires), mais il s’est mis à intégrer progressivement des textes plus « politiques » exprimant diverses sensibilités plus ou moins de gauche ou libertaires. C’est un journal qui dénonçait (et dénonce toujours) violemment les forces armées françaises, les papes, les présidents, les généraux, les patrons, etc. ; il a pris le parti de soutenir les thèses écologistes alors qu’elles n’étaient pas encore à la mode (en soutenant par exemple la candidature de René Dumont en 1969).

Il a bien sûr défendu le droit à l’avortement et les droits des homosexuels et des transgenre, même si, selon les propres termes d’un collaborateur de Charlie dans un documentaire consacré à cette publication, ce journal aimait bien représenter des « enculades » – rejoignant ainsi le « sens commun » et « l’humour » homophobe français et international.

Cette publication était (et est restée) antistalinienne (même si certains caricaturistes ont travaillé parfois pour la presse du PCF), très critique vis-à-vis de la social-démocratie, et farouchement hostile à toute la droite, aux partis conservateurs et fascistes.

Ce journal a survécu difficilement jusqu’à présent (il s’est arrêté de paraître pendant dix ans), même si son chiffre d’affaires a momentané-ment triplé lorsqu’il a reproduit « les caricatures de Mahomet(3) » parues dans un quotidien xénophobe danois en 2006. Ses ventes ont aussi momentanément explosé quelques années plus tard, quand il a édité un numéro spécial anti-charia publié en 2011, lorsque Ennahda, le parti islamiste tunisien, était au pouvoir et qu’il était alors question que la charia soit adoptée en Libye après l’intervention française. Le siège du magazine a alors été incendié et Charlie Hebdo a reçu de nombreuses menaces de mort, menaces qui ont conduit aux douze exécutions du 7 janvier 2015.

Il serait absurde d’affirmer que Charlie était un journal raciste, au sens où peuvent l’être Minute, Présent et beaucoup de titres de la presse dite « respectable » comme Le Point, Valeurs actuelles, etc., qui tiennent des discours toujours ambigus à la Zemmour ou à la Finkielkraut. Néanmoins, spécialement après 2006, Charlie Hebdo a publié plusieurs caricatures à tendance nettement « islamo-paranoïaque », tandis que dans le même temps le journal continuait à défendre les droits des sans papiers, à dénoncer le racisme, à ridiculiser les racistes, à critiquer toutes les politiques anti-migratoires de la gauche et de la droite, et les propagandes nationalistes défendues par Sarkozy ou le Front national.

Signalons que l’hebdo satirique a été critiqué et poursuivi en justice pour antisémitisme, entre autres, parce qu’il a publié des caricatures antisionistes avec des « blagues » douteuses sur les juifs (par exemple, un dessin d’un Juif orthodoxe embrassant un soldat nazi).

Donc il est difficile de dire qu’il s’agissait d’un journal « raciste », dans la mesure où il critiquait tout le temps le racisme mais beaucoup moins, il est vrai, la paranoïa antimusulmane dominante. Ce qui pose problème avec Charlie Hebdo, ce n’est pas son racisme, c’est davantage son « humour » et la façon dont cet humour est perçu par les gens qui ne sont pas franco-français, notamment parmi les musulmans vivant en France ou ailleurs.

– Quelles sont les particularités de l’humour franco-français dit « antiraciste » et en quoi cet humour peut-il être parfois choquant quand il aborde les religions et spécialement les questions dites ethniques ?

Il existe une vieille tradition d’humour franco-française qui utilise des stéréotypes racistes (par exemple un prétendu accent « arabe » ou « africain » ; un langage corporel spécifique, censé être ethniquement déterminé ; des mots populaires, notamment en verlan, utilisés principalement par les jeunes prolétaires migrants ou non franco-français, etc.) afin de ridiculiser ces stéréotypes et de lutter contre le racisme. Malheureusement les bonnes intentions antiracistes ne suffisent pas (« L’enfer est pavé de bonnes intentions », disait déjà Balzac) et manquent souvent leur cible.

Il est évident que cet humour peut être perçu comme de la condescendance, du paternalisme, voire du racisme par des personnes qui ne sont pas franco-françaises. En tout cas, cet humour est certainement totalement déconnecté de la réalité et de la diversité des origines de la population française aujourd’hui. Ce qui pose tout de même un problème sur le caractère prétendument corrosif et radical de cet humour (cf. « Les comiques “antiracistes” surmédiatisés renforcent les préjugés qu’ils prétendent combattre », 2004, in Compil’ n° 6 de NPNF).

Les comiques franco-français qui utilisent cette forme d’humour prétendent qu’ils ne font que « plaisanter », mais, en même temps, ils veulent souvent délivrer un message politique humaniste et combattre à leur façon le racisme. La coexistence de ces deux explications est assez déroutante pour celles et ceux qui ne sont pas familiers avec l’humour franco-français.

Il faut noter que les comiques médiatiques non franco-français (ceux qui ont été notamment lancés par Djamel Debouze, mais aussi leurs prédécesseurs comme Smain ou d’autres) n’attaquent jamais les symboles du nationalisme ou du patriotisme français. Cet humour dominant a donc une influence particulièrement pesante. De là à dire que certains comiques non franco-français sont des « Oncle Tom », il n’y a pas loin. Aux Etats-Unis, ce fut le cas pour quelqu’un comme Eddie Murphy qui commença une carrière de comique défendant des idées très radicales pour finir chez Disney, délaissant toute critique du racisme des WASP. On remarquera d’ailleurs que les acteurs comiques plus jeunes (Will Smith, Martin Lawrence, etc.) se sont bien gardés de faire des films ou de participer à des productions qui attaquent frontalement le racisme dominant, fût-ce sous une forme comique, et qu’un acteur débile comme Martin Lawrence aurait plutôt tendance à renforcer les stéréotypes contre les Afro-Américains qu’à les remettre en cause. Son niveau ne dépasse pas celui d’un Bigard, en France, c’est tout dire...

Les journalistes et caricaturistes de Charlie Hebdo n’ont pas voulu tenir compte des changements importants survenus dans la composition des populations vivant en France. Ils ont toujours pratiqué l’humour franco-français antiraciste, libre penseur et anticlérical, sans remettre en cause ses ambiguïtés.

Ils pensaient qu’ils avaient raison d’agir ainsi, car ils se moquaient de toutes les institutions et de toutes les religions, et aussi, paraît-il, parce qu’ils ne voulaient pas produire un journal politique sérieux (« au regard du monde on est un putain de fanzine, un petit fanzine de lycéen » a déclaré Luz, l’un des rares membres survivants de l’hebdo, dans une interview aux Inrocks le 10 janvier 2015, ajoutant : « On travaille sur des points de détails, des points précis liés à l’humour français, à nos analyses de petits Français. »)

Cet humour antiraciste, typique de l’« entre soi » de gauche, est sans doute l’une des raisons qui ont pu susciter l’incompréhension non seulement de certains musulmans en France, mais surtout à l’échelle internationale, notamment dans les pays anglo-saxons où le multiculturalisme et le politiquement correct ont abouti à un humour très aseptisé dans les grands médias, l’humour trash voire raciste étant réservé aux films pour ados américains, aux radios marginales ou aux réseaux sociaux.

Certains gauchistes ou libertaires pensent que cet humour franco-français serait raciste et colonialiste ou néo-colonialiste : cette critique peut certainement s’appliquer à beaucoup d’individus racistes et d’extrême droite qui pratiquent cet humour sans complexes et avec beaucoup d’arrière-pensées. Dans le cas de Charlie Hebdo cette accusation me semble fausse : l’équipe a toujours défendu des positions antimilitaristes et, à ma connaissance, dénoncé toutes les interventions militaires françaises depuis la guerre d’Algérie. (Seule exception, je crois, la guerre au Kosovo, mais cela n’a pas été sans créer beaucoup de problèmes internes.)

Mais, au-delà de la nature de Charlie Hebdo, des limites évidentes de l’humour franco-français, et des blagues stupides et datées de cet hebdo, il faut aussi s’intéresser à des questions plus générales.

– Qu’est-ce qui a changé dans la situation des musulmans (français ou pas) en France ?

Le processus d’autonomisation des musulmans de France a commencé il y a plus ou moins trente ans (4), entre 1982 et 1984, lorsque plusieurs grèves minoritaires en faveur du respect de leur dignité, et contre les licenciements, se sont produites dans le secteur de l’automobile. Ces grévistes immigrés demandaient, entre autres revendications, des salles de prière à l’intérieur de leurs usines et ont été attaqués comme « islamistes » par le gouvernement socialiste... Ils furent aussi physiquement agressés par une partie de leurs collègues franco-français (organisés dans un syndicat patronal) qui criaient « Les Arabes dans le four, les Noirs dans la Seine, nous voulons travailler ! » Les journalistes et les sociologues ont oublié cet épisode mais il n’a pas disparu de toutes les mémoires.

Aujourd’hui, les musulmans de France, qu’ils soient français ou « étrangers », ne sont plus seulement des ouvriers sans qualification, des balayeurs, des manutentionnaires ou des coursiers, ils sont aussi médecins, avocats, enseignants, cadres, etc.

Selon une enquête comparative menée par Claude Dargent, chercheur au CEVIPOF en 2003 (« Les musulmans déclarés en France : affirmation religieuse, subordination sociale et progressisme politiques », disponible sur Internet), 30 % d’entre eux appartiennent aux « professions intermédiaires » (contremaîtres, instituteurs, infirmiers, travailleurs sociaux, etc.), aux commerçants-artisans et aux cadres supérieurs voire à la classe capitaliste (catégorie qu’ignorent les statistiques officielles).

De tels faits s’opposent aux simplifications de tous ceux qui essaient plus ou moins d’expliquer/excuser les actions commises par Merah, Nemmouche, Coulibaly et les frères Kouachi en présentant la plupart des « musulmans » comme étant victimes de discriminations sociales si intolérables que la société capitaliste les aurait poussés dans les bras des islamo-djihadistes. Pourtant les 66% de musulmans qui sont ouvriers et employés (donc qui travaillent) ne s’entraînent pas au maniement de la kalach tous les matins avant de partir au boulot...

Certaines explications politiques, sociologiques ou gauchistes oublient un détail : les « musulmans » de culture ou de religion sont capables de réfléchir et de faire des choix, ils ne sont pas seulement des « victimes du racisme » ; ce sont aussi des adultes qui, pour l’infime minorité soutenant les courants les plus radicaux de l’islam politique, choisissent le camp de ce qu’il faut bien appeler « l’extrême droite » musulmane, faute d’un terme plus précis ou adéquat.

Aujourd’hui, une fraction significative (au moins 30%, soit environ un million de personnes) des migrants « musulmans » (les étrangers ayant un permis de séjour, récemment naturalisés français et leurs enfants) veulent pratiquer leur religion dans des conditions normales comme tous les autres croyants.

Ils veulent que leurs droits démocratiques soient respectés dans l’espace public ; mais leurs demandes rencontrent de nombreux obstacles : pendant des années, il a été très difficile pour les musulmans de trouver un terrain pour construire une mosquée, ou d’acheter des locaux à cette fin – et cela continue à être compliqué dans certaines villes ; les agressions physiques contre les femmes musulmanes portant le hidjab ou la burqa (quelques centaines, au maximum, pour ce qui concerne ce dernier uniforme religieux) et des slogans racistes peints sur des mosquées et dans des cimetières musulmans sont de plus en plus fréquents ; le fait qu’une femme portant une burqa puisse être condamnée à une amende a créé plusieurs incidents violents avec des flics racistes zélés ; l’extrême droite accuse en permanence les étrangers et spécialement les musulmans (y compris ceux qui ont une carte d’identité française) de ne pas respecter le drapeau national (cf. les incidents montés en épingle lors de certains matches de football avec l’Algérie) et les « valeurs françaises » (laïcité, démocratie), et les présente comme les partisans d’une future « guerre civile ».

Charlie Hebdo et, plus largement, de nombreux antiracistes de gauche n’ont pas compris, ou pas voulu comprendre, les implications politiques de cette nouvelle situation. Ils ont maintenu le même credo antireligieux et anticlérical défendu, au début du XXe siècle, par le mouvement ouvrier, mais aussi par des partis bourgeois républicains hostiles à l’Église catholique.

Ils croyaient qu’ils pouvaient (au nom de l’athéisme et d’une critique tout à fait justifiée de toutes les religions) traiter de la même façon les croyants d’une religion relativement récente en France comme l’islam, et les croyants de religions beaucoup plus anciennes (protestants et catholiques) qui avaient douloureusement appris à ne plus s’entretuer lors de sanglantes guerres de religion et à respecter, plus ou moins, la séparation entre les religions et l’État. (Ce respect n’est pas toujours évident, comme en témoignent les manifestations de masse soutenues par l’Eglise catholique en faveur du système de l’école privée en 1984 et les mobilisations réactionnaires de l’an dernier contre le mariage homosexuel.)

L’islam pose de nouveaux problèmes spécifiques et en France (sans oublier l’influence évidente du contexte international). L’humour vis-à-vis de cette religion et sa critique affectent particulièrement les Français musulmans (du moins une partie importante d’entre eux, spécialement chez les jeunes Français). Les musulmans sont plus « susceptibles » que les autres croyants, non parce que tous les musulmans seraient « par nature » plus chatouilleux, mais parce que tous les médias dominants (pas seulement Charlie Hebdo avec ses caricatures vaseuses et sa diffusion limitée) attaquent l’islam et parce qu’ils sont physiquement agressés dans les rues et harcelés par les flics, ce qui n’arrive jamais aux catholiques ou aux protestants à cause de leurs convictions religieuses ou de leur apparence physique.

En outre, les jeunes d’origine africaine ou nord-africaine (musulmans pratiquants ou simplement « au faciès ») sont victimes de discriminations à l’école, sur le marché du travail, dans les médias et dans la vie sociale. Il n’est donc pas surprenant que les réactions contre le racisme institutionnel aient pris différentes formes : manifestations démocratiques traditionnelles contre les violences policières et le harcèlement des flics ; implication dans les partis de gauche et de droite, les associations locales et les syndicats ; mais aussi des formes politico-religieuses (sympathie pour les groupes religieux qui luttent militairement contre Bachar Al-Assad, sympathie pour les Frères musulmans égyptiens poursuivis par al-Sissi, pour le Hamas ou le Hezbollah, etc.) ; des formes religieuses (séparatisme salafiste) ; et même, pour une petite poignée d’entre eux, des actions criminelles djihado -terroristes (5).

Une telle situation délicate exige du tact, de l’intelligence et de la sensibilité. L’utilisation d’un humour vulgaire, provocateur, blasphématoire et graveleux a eu des effets politiques désastreux ces dernières années, surtout après la diffusion des « caricatures de Mahomet » en 2006. C’est pourquoi, pour le plus grand malheur de l’équipe de Charlie Hebdo, leurs blagues ont également été bien accueillies par les gens vraiment racistes antimusulmans et d’extrême droite.

Si l’on refuse de reconnaître cette réalité, on ne peut pas comprendre pourquoi Marine Le Pen voulait tellement que son parti xénophobe et raciste soit présent à la marche parisienne du dimanche 11 janvier 2015 et pourquoi, dans de nombreuses villes de province, le Front national a participé aux marches honorant les journalistes de Charlie Hebdo... Une publication qui les a toujours dénoncés comme des fascistes, qui a été poursuivie à plusieurs reprises par Le Pen et ses lieutenants. Un hebdo qui a recueilli 350 000 signatures pour interdire le Front national !

Quelles ont été les positions de l’extrême gauche française en ce qui concerne le racisme antimusulmans et l’antisémitisme ?

La gauche et les groupes anarchistes, en France, comme dans d’autres pays, ont adopté deux attitudes opposées et erronées :

1) Soit ils ont traité l’islam de la même façon que le mouvement ouvrier avait traité le catholicisme ou le protestantisme il y a un siècle en Europe (6) . Ils ont présenté les croyants comme des gens arriérés, ignorants et stupides (7) .

Ils ont utilisé les exemples de régimes islamistes (Iran, talibans afghans) pour expliquer quel avenir nous attend en Europe. Cela a conduit certains individus ou groupes à soutenir la loi contre le port du hijab, à nouer des alliances avec des groupes ou des intellectuels qui prétendent défendre la laïcité et critiquent l’islam au nom de l’athéisme ou en invoquant la tradition des Lumières, mais qui expriment également des idées très douteuses (pour ne pas dire racistes) sur les Arabes, les musulmans et les travailleurs migrants. Ces groupes et ces militants soutiennent avec raison des mouvements féministes dans le monde arabo-musulman et des réformateurs musulmans, mais se refusent par ailleurs à critiquer leurs positions politiques très modérées. En France, par exemple, plusieurs intellectuels musulmans qui veulent réformer l’Islam ont toujours été silencieux sur la dictature de Ben Ali ou la corruption de la monarchie marocaine.

2) Une erreur opposée et parallèle a été commise par une autre partie de la gauche, de l’extrême gauche et du mouvement libertaire : celle de dénoncer uniquement l’existence de « l’islamophobie » dans le monde et de fermer les yeux devant l’antisémitisme.

On peut en trouver un exemple éclatant dans un article de Shlomo Sand, écrit le 13 janvier 2015, et qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Ce texte réussit l’exploit de ne pas dire un mot sur l’antisémitisme en France et dans le monde. Il n’est nulle part fait mention des victimes juives du supermarché casher et de l’antisémitisme évident des djihadistes français. Pas un mot sur Ilan Halimi longuement torturé puis assassiné parce que juif. Aucune mention des 3 enfants juifs et du professeur tués par Mohammed Merah à Toulouse en 2012. Un oubli révélateur de la myopie de beaucoup de gauchistes ou libertaires. Des terroristes tuent des juifs parce que juifs et la mouvance gauchisto-libertaire proteste SEULEMENT contre l’« islamophobie ».

Ces mêmes militants sont totalement inconséquents parce qu’ils n’hésitent jamais à critiquer les fondamentalistes protestants « pro-sionistes » et le mouvement des colons juifs orthodoxes en Israël. Et que l’on ne vienne pas m’objecter que les protestants américains ou les juifs israéliens ne seraient pas, eux, issus des couches populaires... car c’est malheureusement le cas.

Cette sous-estimation de l’antisémitisme en France, ou ailleurs, et ce refus de critiquer l’islam (tout en jurant, la main sur le cœur, être favorable à sa critique comme à celle de toutes les religions) est généralement justifiée au nom de « l’antisionisme ». Certains militants en viennent même à présenter toutes les religions comme intrinsèquement progressistes, pour défendre les mythes de la théologie de la libération or du féminisme islamiques.

Ces groupes ou ces militants ont tendance à présenter les « sionistes » comme un « lobby » qui contrôlerait les médias français et soutiendrait Sarkozy et Le Pen, car les « sionistes » seraient tous des racistes anti-Arabes et antimusulmans, etc. Cette confusion politique profonde à l’intérieur de la gauche radicale a conduit le NPA à coopérer avec des groupes pro-islamistes lors de la dernière offensive meurtrière israélienne contre Gaza en juillet 2014 et cela a eu des conséquences désastreuses.

La plupart des groupes de gauche et d’extrême gauche ou libertaires sont incapables de combattre en même temps l’antisémitisme et le racisme antimusulmans. Ils sont incapables de critiquer le rôle social et politique conservateur de toutes les religions, y compris l’islam. C’est pourquoi ils n’ont pas pu dénoncer les meurtres commis par les islamistes parisiens sans

– ou bien exagérer l’importance de « l’islamophobie » ;

– ou exagérer le caractère réactionnaire de l’islam (comme si les trois tueurs incarnaient le véritable visage des 3 millions de musulmans français (8) ).

– Quelles seront les conséquences immédiates de ces attaques ?

La première conséquence immédiate a été un lavage de cerveaux à grande échelle organisé par le gouvernement, les politiciens et les médias en faveur de l’efficacité de la police, de la démocratie, des vertus de la République française, de la liberté d’expression, de la civilisation et de l’unité nationale. Le gouvernement socialiste français a appelé tous les partis (à l’exception du Front national) à manifester ensemble pour « défendre la République et la démocratie et pour dénoncer le terrorisme ». De nombreux chefs d’Etat ont défilé le dimanche 11 janvier 2015, juste après la réunion des onze ministres européens de l’Intérieur en vue de « lutter contre le terrorisme » et, sans doute aussi, de limiter encore davantage la liberté de circulation en Europe.

Des centaines de milliers de manifestants, si ce n’est des millions, ont applaudi la police, crié « Je suis flic (9) , je suis Charlie, je suis musulman ») chanté l’hymne national et brandi des drapeaux tricolores.

Hollande et son gouvernement étaient très impopulaires avant ces attentats et ils les ont utilisés pour regagner un peu de popularité [quatre mois plus tard, ils ont évidemment chuté de nouveau dans les sondages et le prétendu « effet 11 janvier » s’est dégonflé aussi vite qu’un soufflé, Y.C.]. Les transports parisiens étaient même gratuits le dimanche 11 janvier du moins... jusqu’à 13h20. Après, les manifestants « républicains » étaient censés payer leur ticket de bus ou de métro – probablement pour prouver leur attachement envers la démocratie bourgeoise et leur respect pour l’Etat capitaliste français.

Il est évident que les socialistes français, avec l’aide de la droite et de l’extrême droite, vont essayer d’imposer de nouvelles lois antiterroristes. Ces attentats meurtriers seront utilisés par le Front national qui veut arrêter l’immigration et priver une partie des Français récemment naturalisés de leur nationalité. Ce parti populiste extrémiste propage des idées racistes au nom de la « liberté d’expression » et de « la laïcité ».

Ces meurtres seront aussi utilisés par des intellectuels qui prétendent que « l’islam est incompatible avec la démocratie », dont les essais et les romans sont très populaires pour le moment en France, et sont souvent invités à la télévision et à la radio. Ils seront également utilisés par tous ceux qui détestent les « Arabes » et dissimulent leur racisme sous une défense trompeuse de la laïcité française, présentée comme « unique au monde ». En général, ces attentats risquent de contribuer à diviser encore davantage les travailleurs et les chômeurs en France selon des lignes de partage religieuses ou « ethniques », et de transformer la société française en une collection de « communautés », religieuses ou pas.

– Quel sera l’impact de la campagne gouvernementale pour l’unité nationale et des manipulations médiatiques de la peur et de l’angoisse après les attentats ?

Il est trop tôt pour en mesurer l’impact à long terme. Néanmoins, si nous examinons des expériences assez similaires qui ont eu lieu dans le passé, jusqu’à maintenant, les campagnes en faveur de l’unité nationale menées par le Parti socialiste n’ont jamais eu d’effet durable : la campagne antiraciste « Touche pas à mon pote » qui commença en 1985 ; la campagne contre le Front national suite à la profanation de tombes juives dans le cimetière de Carpentras en 1990 ; la victoire française lors de la Coupe du monde et la promotion du prétendu modèle d’intégration « Blacks/Blancs/Beurs » en 1998 ; et la campagne anti-Le Pen avant le second tour de l’élection présidentielle qui a conduit la plupart des groupes d’extrême gauche et des partis de gauche à voter pour... Chirac en 2002, aucune de ces mobilisations de masse n’a arrêté la montée du Front national.

Ce qui est plus important pour l’avenir est la réticence de certains musulmans (comme le montrent leurs interviews aux portes des mosquées et des écoles) à soutenir la liberté d’expression de Charlie Hebdo, même s’ils ont été absolument horrifiés par ces meurtres. « Pensez-vous qu’avoir la même couleur de peau et le même nom que le tueur du supermarché casher va m’aider à trouver un emploi, même si je marche durant plusieurs jours ? » a remarqué un jeune musulman malien qui s’appelait... Coulibaly. Cette réticence, tout en étant compréhensible, n’est pas un très bon signe (10) . Elle est peut-être exagérée par les médias et les politiciens, mais n’a pas été niée par les dirigeants religieux musulmans.

Néanmoins, s’il s’agit vraiment d’une tendance significative (ce que j’ignore), cela montre que l’extrême gauche n’a, jusqu’à maintenant, été ni entendue ni comprise par la jeunesse musulmane, probablement parce que sa lutte contre le racisme institutionnel a été fort timide et que sa présence dans les quartiers ouvriers trop faible. Cela nous montre en tout cas que la critique nécessaire de toutes les religions et la défense de l’athéisme et du matérialisme doivent être renouvelées, rajeunies, et fondées sur une compréhension plus profonde de la façon dont les religions, et l’islam en particulier, façonnent les attitudes et les valeurs des croyants.

Si nous laissons l’initiative idéologique aux classes dirigeantes et à leurs leaders d’opinion, les luttes futures seront entravées, ou au moins ralenties, par des divisions ethniques et religieuses croissantes qui empêcheront que des combats politiques communs de tous les exploités soient menés contre les classes dirigeantes.

– Quels ont été les principaux slogans lancés par les partis bourgeois – du Parti socialiste au Front national – face aux événements de janvier ?

Évidemment, ils ont mis en avant « l’unité nationale », ce qui n’a aucun sens dans un pays qui prétend contribuer à la construction d’un Etat fédéral européen. Quoi qu’il en soit, les slogans bourgeois traditionnels « pro-européens » ne peuvent toucher les travailleurs immigrés qui vivent ici, si l’Europe se transforme, comme c’est le cas depuis des années, en une forteresse qui refuse massivement d’accorder l’asile politique aux réfugiés, laisse des dizaines de milliers d’hommes et de femmes mourir dans la Méditerranée, et soutient des régimes politiques corrompus et sanguinaires en Afrique ou au Moyen-Orient.

Dénoncer le « terrorisme » est certes correct, d’un point de vue formel, mais les autorités politiques françaises ne sont pas crédibles quand elles invitent le Premier ministre israélien Netanhanyahou ou les représentants du Qatar à une « marche républicaine » à Paris ; lorsque les hommes d’affaires français vendent massivement des armes et des avions militaires à toutes sortes de régimes non démocratiques et que les gouvernements français maintiennent plus de 10 000 soldats en permanence en Afrique.

Défendre la « liberté d’expression » est un bon slogan, mais il faudrait expliquer quel sens a cette liberté, spécialement aux millions de personnes qui rigolent en visionnant des vidéos racistes de Dieudonné ou applaudissent lors de ses spectacles antisémites. Par exemple, il faudrait expliquer pourquoi il est conforme à la liberté d’expression de poursuivre en justice ce bateleur antisémite ou de mettre en prison un négationniste comme Vincent Reynouard. Personnellement, je ne suis pas en faveur d’une liberté d’expression totale, illimitée, donc je ne défends pas les droits des fascistes et je ne peux que me réjouir lorsque leurs droits sont limités par l’Etat bourgeois. Rappelons que même le gouvernement américain, qui permet aux fascistes et aux nazis de publier tout ce qu’ils veulent et de se réunir librement sur le territoire des Etats-Unis, a critiqué le gouvernement français parce que Charlie Hebdo avait publié des « caricatures de Mahomet » en 2006. La « liberté d’expression » n’est donc pas un slogan miracle et elle possède des significations très différentes, y compris pour la gauche....

En ce qui concerne la dénonciation des « barbares » par de nombreux journalistes, c’est un terme absurde et dangereux. Absurde, parce que, étymologiquement, ce mot désigne des « envahisseurs étrangers » (que dénoncent l’extrême droite européenne et les fascistes). Ce terme est politiquement dangereux, car il présente les « Européens » comme les seuls défenseurs de la civilisation et de la démocratie. Et donc les non-Européens comme des « barbares » ou, au minimum, des êtres humains moins développés, en quelque sorte des déficients mentaux qui n’ont pas été capables d’emprunter tout seuls le chemin lumineux de la civilisation...

Pour en finir avec les slogans lancés par les médias, certains membres du gouvernement socialiste actuel, ainsi que des politiciens de droite et d’extrême droite, ont utilisé la phrase « Nous sommes en guerre », qui est probablement le plus dangereux de tous les concepts propagés dans le sphère publique. (Selon Roger Cuckierman, président du CRIF, le pape François lui aurait même récemment déclaré : « La troisième guerre mondiale a commencé ! ») Le mot « guerre » induit un alignement total des travailleurs sur les positions des autorités de l’Etat, des politiciens et des responsables des forces armées.

« Nous » n’avons certainement pas le même objectif que le Premier ministre socialiste Manuel Valls, qui souhaite « intégrer et transformer les gens en soldats de la République ! » « Nous » n’avons pas oublié à quoi nous ont conduits les guerres du Vietnam, d’Algérie, d’Afghanistan, d’Irak, du Mali, etc., ni à qui elles ont bénéficié. « Nous » connaissons les actes barbares qui ont accompagné toutes ces guerres et « nous » savons comment les armées occidentales ont tué, directement ou indirectement par les conséquences de l’embargo ou des « bavures » dues aux bombardements, des millions de civils ; « nous » n’oublions pas qu’ils n’ont même pas été capables d’instaurer ou de restaurer la démocratie bourgeoise dans ces pays. Nous devons combattre cette offensive idéologique dont les principaux thèmes sont partagés par les « réformistes » de gauche, la droite conservatrice et l’ extrême droite, et les manifestations de dimanche montrent qu’un long et difficile travail nous attend.

Y.C, 13 janvier 2015

Post-scriptum (avril 2015) : Selon deux sociologues (Le Monde, 24 février 2015) qui ont étudié les thèmes des « unes » de Charlie Hebdo : « Sur les 523 “unes” parues au cours des dix dernières années, près des deux tiers (336) concernent la politique. L’actualité économique et sociale vient ensuite (85), puis les personnalités médiatiques du sport et du spectacle (42). La religion n’est le thème que de 7 % des « unes » (38). » On arrive d’ailleurs à la même conclusion en consultant le livre Charlie Hebdo. Les 20 ans, 1999-2012, qui comprend des dessins parus dans l’hebdomadaire en dehors des « unes ».

NOTES

1. Les Indigènes de la République, en la personne de Sadri Khiari, se sont particulièrement distingués par leur mauvaise foi dans leur réponse à Philippe Corcuff. http://oumma.com/Reponse-a-Philippe-Corcuff, mais ils furent loin d’être les seuls à sa cacher la tête dans le sable.

2. Toujours en pointe dans la négation de l’antisémitisme, Mme Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République dans les médias, a évidemment trouvé malin (loi du buzz oblige) d’intituler son article « Moi, Mohammed Merah ». Et le PIR a même recruté l’historien Enzo Traverso pour lui faire dire que Hitler était à la fois antimusulmans, raciste anti-Arabes et hostile aux mouvements nationalistes du Proche et du Moyen-Orient...

On se demande alors pourquoi le mufti de Jérusalem (al-Husseini) fut grassement payé pendant plusieurs années par le Troisième Reich et put intervenir régulièrement dans les programmes de propagande nazie en arabe ; pourquoi le médecin de Hitler fit passer à al-Husseini une visite médicale de six heures pour « prouver » que le dirigeant palestinien appartenait à la « race aryenne » ; pourquoi les nazis arrosèrent généreusement plusieurs mouvements nationalistes arabes pendant la Seconde Guerre mondiale ; pourquoi, après-guerre, des régimes nationalistes arabes comme la Syrie et l’Egypte employèrent tant d’anciens nazis dans leurs officines de propagande, leurs services secrets et dans l’industrie militaire ; pourquoi, al-Husseini, aidé par l’avocat nazi François Genoud (soutien du FLN et de Carlos, ami de Jacques Vergès) tenta pendant des années de récupérer en Suisse des fonds nazis, etc. Ceux qui aiment les contes de fées pour gauchistes islamisto-compatibles se délecteront en écoutant Enzo Traverso : http://www.dailymotion.com/video/xp4jth_pour-lecture-decoloniale-de-la-shoah-enzo-traverso_news.

3. Rappelons qu’il n’existe aucun portrait de Mahomet... Et qu’on ne peut donc « caricaturer » une personne qui n’a jamais été représentée. Ce fait objectif incontestable souligne l’irrationalité des protestations violentes contre ces « dessins », mais aussi et surtout le fossé culturel qui sépare les athées matérialistes des croyants. C’est donc aux athées d’inventer de nouvelles façons d’analyser et critiquer les façons dont les religions influencent, modèlent, les comportements, sans bien sûr abandonner leur anticléricalisme et leur attachement à la critique matérialiste, et sans éprouver la moindre culpabilité à critiquer une religion ou une autre, surtout si elles sont « populaires » – toutes les religions le sont !

4. Mais la base matérielle de cette évolution est la décision de fermer les frontières en 1974, décision qui a provoqué par ricochet un accroissement de l’immigration familiale maghrébine et africaine, immigration composée jusqu’alors en forte partie de célibataires ou d’hommes mariés dont la famille vivait « au pays ». Cette décision a, à son tour, posé les bases de la constitution d’une « communauté » musulmane imaginaire, qui s’est renforcée en raison de la paranoïa antimusulmane dominante. Dominante à la fois pour des raisons franco-françaises (séquelles de la guerre d’Algérie, soutien au gouvernement du FLN contre le FIS, politique de la France vis-à-vis d’Israël et de la Palestine, etc.) mais aussi à cause de la politique extérieure de la République islamique d’Iran, et des interventions françaises, en collaboration ou pas avec les Etats-Unis, dans un certain nombre de pays « musulmans » (Irak, Libye, Syrie, Mali, etc.). Le même processus de formation de « communautés musulmanes » s’est d’ailleurs produit dans toute l’Europe dès que l’immigration familiale a complété l’immigration de travail.

5. De nombreux spécialistes de « l’islamophobie » pensent qu’il faudrait éviter d’utiliser le mot « djihad » ou « islamique » à propos d’al-Quaida ou de Daesh, voire qu’il ne faudrait pas leur reconnaître le statut de « musulmans » et que c’est faire leur jeu que de reprendre les dénominations qu’ils s’attribuent. On remarquera tout d’abord que ces mêmes spécialistes si pointilleux se taisent quand on appelle le Hamas, « Mouvement de résistance islamique »... puisque c’est son nom, ou lorsqu’on parle de la République islamique d’Iran ! Et qu’ils ne mettent pas de guillemets à communistes quand ils parlent des staliniens français ou soviétiques. C’est un peu comme si l’on voulait retirer le qualificatif de « catholique » à l’Inquisition ou à Bruno Gollnish, ou celui de « communistes » aux Khmers rouges ou à Staline... Il existe différents courants dans l’islam, tout comme on trouve différents courants dans l’Eglise catholique et même dans le marxisme. A chacun d’assumer sa filiation idéologique ou alors d’en changer si elle est lui trop compromettante, ou trop lourde à porter...

6. Cf. l’introduction au recueil de textes de L’Encyclopédie anarchiste, « La Raison contre Dieu », éditions Ni patrie ni frontières, 2010.

7. On trouve ce type d’attitude sectaire jusque chez des personnes beaucoup plus radicales sur le plan politique que la gauche ou l’extrême gauche laïco-républicaines.
C’est ainsi qu’un blog (L’herbe entre les pavés), suite aux meurtres des 7-8-janvier 2015, cite cette phrase d’un libre penseur Abul Ala Al-Maari (973-1057), « l’un des plus grands poètes de langue arabe » selon Max Vincent : « Les habitants de la terre se divisent en deux : ceux qui ont un cerveau et pas de religion, et ceux qui ont une religion et pas de cerveau. » Je ne me prononcerai pas sur la qualité de ses poèmes (seuls quelques extraits sont présentés) mais le moins qu’on puisse dire est que ce genre de phrase, écrite il y NEUF siècles, empêche toute discussion actuelle entre athées et croyants....
De même, le blog Non Fides publie un texte intitulé « Vive le blasphème ! » signé par « Les drôles de dames de Charlie ». Les camarades de Non Fides n’ont pas un mot pour critiquer ce texte imbécile qui affirme « si dieu existait il faudrait le détruire » (avec quoi !?) et qui dénonce une « morale religieuse à coups de fusil d’assaut », sans comprendre que ces bouffons, loin d’être des matérialistes athées, ne critiquent qu’une seule religion, l’islam... Défendre le droit au blasphème ne peut se transformer en une INJONCTION imbécile au blasphème, comme si les athées n’étaient capables que d’injurier les croyants et incapables d’avancer des arguments rationnels....

8. Il faut noter que plusieurs otages ont été sauvés, dans le supermarché cascher le 9 janvier, par un travailleur musulman malien qui les a cachés, s’est échappé et a été menotté pendant quatre-vingt-dix minutes par les flics quand il s’est enfui du magasin (les otages n’ont pas voulu le suivre). En 2011, ce jeune homme sage et courageux avait mené une lutte pour ses droits à rester en France avec le soutien du réseau RESF et il a obtenu la nationalité française suite à son action en janvier 2015.

9. Il est intéressant de noter aujourd’hui l’étonnement de certains anarchistes qui, avant la manifestation orchestrée du dimanche 11 janvier, n’hésitaient pas à écrire « un bon flic est un flic mort » ou les « flics ne sont pas vraiment des êtres humains ». Soudain les mêmes « radicaux » découvrent avec stupeur qu’il existe un énorme fossé entre leur vision de la police et sa perception par des millions de manifestants.
De là à ce qu’ils crient à la montée du fascisme, il n’y a qu’un pas que certains ont bien sûr franchi allégrement. Il devrait pourtant être évident qu’une révolution sociale ne pourra se produire que si la majorité des membres des forces de répression prennent le parti des exploités. Ce qui sera très difficile si nous considérons tous les flics et les soldats comme des individus n’appartenant pas à l’espèce humaine. Signalons aussi que d’autres radicaux, ou parfois les mêmes, se sont bêtement réjoui du peu d’immigrés ou d’enfants d’immigrés des quartiers populaires dans les manifestations. Pas sûr, malgré le caractère citoyenniste de la manifestation du 11 janvier 2015, que cela soit un bon signe ; en tout cas, si elle est avérée, une telle abstention massive n’a certainement eu aucun caractère positif lors des manifestations spontanées du 7 janvier à la République ou des 9 et 10 janvier 2015 près de l’hyper casher.

10. On a pu noter la même réticence, en Grande-Bretagne, après les attentats du 11 septembre 2001 à New York et ceux de 2005 dans le métro de Londres, cf. Olivier Esteves, De l’invisibilité à l’islamophobie. Les musulmans britanniques 1945-2010, Presses de Sciences Po, 2011. Se contenter d’affirmer, comme ce sociologue ou d’autres spécialistes de « l’islamophobie », que les musulmans sont dégoûtés par le parti-pris « islamophobe » adopté par les médias et les mensonges éhontés qu’ils diffusent (comme, par exemple, sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein à partir de septembre 2002) lorsqu’ils traitent des conflits ou des interventions en Irak, en Afghanistan, en Palestine ou en Syrie et que c’est la raison pour laquelle les musulmans acceptent plus facilement les versions complotistes diffusées par les réseaux sociaux, est un peu court. En effet, le complotisme est très présent aussi à l’extrême gauche et dans les milieux altermondialistes occidentaux, tout en ayant droit de cité dans les grands médias du Proche-Orient, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Ce sur quoi il faudrait plutôt s’interroger, c’est sur la puissance des idéologies identitaires dans le monde occidental, identitarisme facilité par le multiculturalisme initié par la gauche, et les études postcoloniales et subalternes. Ce développement de l’identitarisme de gauche, destiné à nier les identités de classe, est parallèle à celui, plus traditionnel, des partis de droite et d’extrême droite, depuis une quarant