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(2) - S’interroger sur la signification de la laïcité (17) et des droits démocratiques

mercredi 18 février 2015, par Yves

Face au poids social des religions et des Eglises, le mouvement ouvrier a toujours défendu la séparation totale entre les Eglises et l’Etat, donc la laïcité, mais ce processus s’est incarné de façon très différente selon les pays. La « laïcité » turque (pays où les 72 000 imams sont des fonctionnaires payés et contrôlés par le pouvoir) n’a rien à voir avec la « laïcité » américaine (nation dont le dollar proclame « In God we trust », dont les représentants élus – démocrates comme républicains – n’arrêtent pas d’invoquer Dieu dans leurs discours et dont les présidents prêtent serment sur une bible).

Quant à la laïcité française, elle n’a d’équivalent dans aucun pays. Elle est souvent critiquée comme étant une production purement « gauloise », « occidentalo-chrétienne », etc. Et ce n’est pas un hasard si un intellectuel de la gôche souverainiste comme Jean-Pierre Le Goff définit la France comme une « communauté historique à vocation universelle »...

Dans la défense républicaine-universaliste de la laïcité par la gauche socialiste ou néostalinienne, il y a toujours, en arrière-plan, une dimension nationaliste, sociale-chauvine vis-à-vis de laquelle il nous faut prendre clairement nos distances. Ce nationalisme de gauche, que l’on trouve chez les sociaux-chauvins du PCF, du Parti de Gauche ou du PT, s’est d’ailleurs manifesté aussi bien durant le débat sur le Traité constitutionnel européen (18) que durant celui sur l’identité nationale (19) .

Quoi qu’il en soit, les tendances anarchistes et marxistes du mouvement ouvrier ont traditionnellement combattu l’intervention des Eglises dans l’espace public (promouvant une forme plus ou moins virulente d’anticléricalisme, ou du moins d’irrespect, face aux responsables et au prosélytisme religieux). En France, ces tendances ont cherché à contester l’influence des diverses organisations de masse que se donnaient les Eglises (scouts, éclaireurs, JEC, JAC, JOC, etc.), soit en les concurrençant (Secours populaire, Auberges de jeunesses, organisations de jeunesse, etc.) soit en cherchant à les influencer (en France, le PCF a tenté d’influencer les prêtres ouvriers en les attirant dans la CGT et en tendant la main aux organisations de masse chrétiennes).

Aujourd’hui le mouvement ouvrier traditionnel est déliquescent, les traditions anticléricales sont en recul. Et la laïcité se trouve régulièrement critiquée par les intellectuels théophiles (20) et les Eglises. Elle fait partie des droits démocratiques dans la mesure où elle garantit une liberté d’expression, relative certes, mais indispensable à tous les athées, agnostiques et non-croyants et parce qu’elle empêche les Eglises de vouloir réglementer la vie sociale.

C’est pourquoi il faut souligner le lien entre respect de la laïcité et droits démocratiques sur plusieurs plans :

– il faut défendre l’égalité de traitement par l’Etat, son administration et ses forces de répression de tous les habitants (refus des contrôles au faciès, des discriminations dans l’école, à l’embauche, dans le logement social, la santé, etc.) ; donc, pour ce qui concerne les religions, défense de l’égalité de traitement par l’Etat de toutes les Eglises.

Là, deux positions sont possibles en France : généraliser le statut privilégié du judaïsme, du catholicisme et du protestantisme dans les trois départements de l’ex-Alsace-Lorraine à l’islam (21) et à tout le territoire national... ou l’abroger – ce qui serait plus en accord avec une défense intransigeante de la laïcité mais risquerait de provoquer une série de polémiques et de conflits entre laïques et religieux de tout poil, dont je ne vois pas bien l’opportunité dans la période actuelle où tant de questions plus graves se posent aux exploités ;

–si l’accord ne se réalise pas sur l’extension (ou la suppression) du statut concordataire (et plus généralement sur le financement de l’enseignement privé, majoritairement catholique), et si l’on écarte la question de l’entretien par l’Etat des églises, il faut au minimum dénoncer toute discrimination antimusulmane (dans la mesure où cette religion est visée en ce moment) en termes de permis de construire pour les mosquées, port des signes religieux dits ostentatoires à l’école, abolition de la loi contre la burka, constitution de cimetières, etc.

– nous devons lutter contre les individus ou les groupes fascistes ou d’extrême droite qui prennent pour cibles les mosquées, les cimetières musulmans ou juifs, qui s’attaquent aux femmes portant le hijab, la burqa ou le niqab dans la rue, ou aux hommes portant le kemis, etc.

Limites et contradictions : ces luttes pour l’égalité des droits entre tous (croyants, agnostiques ou athées) ne peuvent être conduites en ignorant les aspects néfastes du prosélytisme religieux (22) , déguisé ou pas, mené par toutes les religions, prêtres, rabbins, imams, pasteurs, etc.

Notes
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17. « Les révolutionnaires, la laïcité et le multiculturalisme » (2004, Compil NPNF n° 6).

18 « La triste farce de la victoire du non » (2005).

19 « L’identité nationale : un mythe rance et dangereux. Une vieille question jamais réglée à gauche » (2009).

20 Les intellectuels « théophiles » sont soit croyants (mais sans annoncer clairement la couleur) soit agnostiques ; dans les deux cas ils cherchent à tout prix à définir des positions théocompatibles qui puissent plaire aux Eglises et aux fidèles. Cf. par exemple la contribution de Frank Fregosi, chercheur au CNRS, au colloque « Elus et musulmans en Alsace : regards croisés sur des pratiques – Zoom sur la formation des imams » (http://www.oriv-alsace.org/wp-content/uploads/oriv_cahier_observatoire_quarante_et_un.pdf). Dans ce rapport Fregosi ne se contente pas d’analyser la situation de l’Islam de France mais il propose des solutions pratiques pour aider les musulmans à avoir des imams vraiment qualifiés sur le plan théologique.

21. L’islam n’ayant pas été pris en compte dans le Concordat de 1801, les politiques locaux bricolent pour que l’islam soient moins défavorisé par rapport aux autres religions : c’est ainsi qu’à Woippy (Moselle), le maire UMP François Grosdidier (qui a déposé une proposition de loi – non adoptée – pour intégrer le culte musulman dans le droit concordataire), a par exemple payé la construction d’une salle de prière coûtant 2 millions d’euros.

22 « Discussion sur la religion avec un lecteur (maoïste) » (2013).

Y.C., Ni patrie ni frontières, février 2015

(à suivre)

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