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Wildcat : "- Sur la pratique prolétarienne au sein de la production capitaliste" (2012)

mercredi 11 février 2015, par Yves

Ce texte du groupe allemand Wildcat publié en 2012 revient sur la question de "l’enquête ouvrière" dans un esprit très proche de celui qui avait inspiré les questionnaires traduits par nos soins en 2005 (Kolinko : Trois questionnaires sur les conditions de travail et les luttes http://www.mondialisme.org/spip.php?article484). (NPNF)

La contradiction fondamentale de la relation capitaliste réside dans l’unité du processus de travail et du processus de valorisation. Le capital développe le travail en élargissant son caractère social, mais, dans le même temps, il l’atomise sur le plan politique en tentant de le figer en une main-d’œuvre individualisée. Si nous examinons de plus près l’histoire de la lutte de classe, nous nous apercevons que, régulièrement, les travailleurs se réapproprient le caractère social du travail pour en faire la source de leur pouvoir dans les luttes. Cette contradiction au sein du processus de travail social est le point de départ central de la théorie révolutionnaire.

Les réformistes déplorent que les rapports de distribution soient injustes, qu’il s’agisse des richesses ou de la main d’œuvre en période de chômage élevé. Ou ils s’indignent contre la stupidité ou la monotonie du travail sous le capitalisme, et se plaignent que la « subjectivité et la personnalité » des individus soient détruites.

Marx, en revanche, comprenait la lutte permanente entre le Travail et le Capital comme la force motrice du processus de « subsomption réelle (1) ». Il développa un concept, que les marxistes de la Deuxième et de la Troisième Internationale ont complètement oublié et qui est aussi absent du marxisme contemporain. Le fait même que les travailleurs ont à effectuer un « travail abstrait » devient le point de départ de leur capacité en tant que classe de renverser les relations sociales actuelles. C’est parce que le travail est interchangeable que rien ne lie les producteurs à « leur » travail. Cela signifie qu’ils peuvent se battre pour son abolition.

Sur l’opéraïsme

« Comment peut-on renverser toutes les relations dans lesquelles les êtres humains restent des créatures opprimées, asservies, abandonnés et méprisables », comment est-ce possible ?

Pour les opéraïstes des années 1960, ce renversement prendrait moins la forme d’une insurrection sanglante que celle d’une « révolution sociale » menée par ceux que le capital oblige déjà à coopérer. « Il s’agissait d’une rupture avec la politique habituelle fondée sur des slogans très simples et elle était un peu plus radicale que l’utopie d’une “grève générale” décisive. L’opéraïsme partait du point de vue opposé, à savoir que nous ne pouvons renverser le pouvoir complexe du capital que si nous tenons compte de la composition complexe de la classe ouvrière. »

Toute personne qui se réfère à la « classe ouvrière » doit s’interroger sur sa « composition complexe », sinon celle-ci se transforme en un automatisme idéologique. Pour les staliniens de la Troisième Internationale, la classe ouvrière n’était un « sujet révolutionnaire » que dans la mesure où ils présumaient toujours l’existence d’un Parti politique qui la dirigerait. Quant aux différentes positions trotskistes et bordiguistes, elles ont tendance à faire brusquement surgir de leur chapeau de magiciens une classe ouvrière mystique ; ils ont toujours une explication à portée de main, avant même de s’engager dans une étude approfondie des diverses situations concrètes.

Si nous comprenons la classe comme étant un collectif traversé par des différences de genre, de statut, d’origines nationales, de qualifications, etc., nous pouvons commencer à réfléchir aux changements historiques qui interviennent dans les formes et le contenu des luttes. Les questions relatives aux migrations, aux différences entre travail salarié et travail reproductif, aux différentes formules de « travail indépendant », etc. deviennent l’objet de notre attention. Une telle conception de la classe ouvrière n’est jamais donnée d’avance, elle suppose des enquêtes constantes (2) .

Le concept de « composition de classe » s’oppose aux conceptions matérialistes erronées pour lesquelles la lutte de classe serait le produit automatique de la condition économique commune aux travailleurs sous le capitalisme. D’un autre côté, ce concept remet en question une compréhension philosophique de la classe ouvrière qui la définit comme un pur protagoniste, un sujet qui se révolte et choisit un côté de la barricade indépendamment des conditions spécifiques de la production. La notion de « composition de classe » met en relation la subjectivité (révolutionnaire) avec les conditions matérielles. Ce concept est lié à celui de la « composition organique du capital » (Marx) qui à son tour change et se modifie dans et à travers la lutte de classe. L’opéraïsme tente de discerner la tendance vers la révolution qui se manifeste par la recomposition politique à l’œuvre dans le « travailleur social général » – et pas dans le « sabotage des techniciens », à la mode chez les partisans de la Nouvelle Gauche pour qui une poignée de travailleurs super-qualifiés n’avaient qu’à appuyer sur un bouton pour que tout s’arrête.

Si l’on suppose que le chemin vers la libération passe par le fait de « contourner » la coopération productive (en d’autres termes, il s’agit de transformer la coopération forcée et atomisée des travailleurs dans le processus de production sociale en une arme pour leur organisation), alors les questions du pouvoir et de la subjectivité révolutionnaire sont étroitement liées : si l’on part d’une position de classe, il n’existe pas de (contre-) pouvoir (révolutionnaire) sans contenu. La collectivité est la substance du contre-pouvoir et son contenu.

De l’extérieur, nous n’avons pas à enseigner aux travailleurs dans quel but ils sont censés utiliser leur pouvoir. Ils ne peuvent en disposer que s’ils développent une subjectivité collective en rupture avec la subjectivité individualiste et privée de chaque membre de la classe, s’ils brisent l’atomisation politique au sein de la coopération productive. Dans ce processus, les travailleurs comprennent que le caractère social du travail développé par le capital ne peut exister indépendamment d’eux et qu’ils créent ce caractère social chaque jour grâce à leur coopération.

Interviews

Les conversations, les discussions, les interviews, les tracts dans le cadre d’une enquête militante doivent s’engager dans le processus décrit ci-dessus. Les « éléments extérieurs » doivent d’abord comprendre comment le processus de production immédiat fonctionne effectivement, ce qui nécessite également d’analyser la structure du capital. Comment les travailleurs « développent »-ils la production (utilisation des machines ; aide mutuelle dans le cadre du travail ; non-respect des règles officielles ; comportement envers la hiérarchie ; coopération malgré la présence d’intérimaires et d’autres facteurs de « division ») ? Comment peut-on surmonter l’atomisation et à l’individualisation politique ? Quelles sont les causes (cachées, sous-jacentes) des conflits ? Nous devons aussi nous mettre, nous-mêmes et les travailleurs, en face d’un miroir afin de comprendre nos pratiques actuelles – la meilleure façon de surmonter certaines mystifications est de comprendre ce que nous sommes (déjà) en train de faire.

Tel est le cœur de l’enquête opéraïste : le capital est contraint de développer le travail socialement, mais en même temps il doit s’assurer que les travailleurs restent individualisés. Le Capital a déjà organisé les travailleurs ; mais le travailleur individualisé entretient des illusions pour supporter sa condition. Une conversation ou une interview ne peuvent donc pas se limiter à décrire les contradictions et les conflits dans le processus de production ; elles devront montrer comment les contradictions et les conflits font partie du fonctionnement du processus de production ; comment les travailleurs inventent souvent des tâches supplémentaires pour compenser les contradictions suscitées par la « hiérarchie des gestionnaires » ou par la contradiction capitaliste entre le fait de réaliser le maximum d’économies et en même temps de « produire et vendre de la qualité ». Les interviews ne se résument pas à une simple collecte d’informations. Si l’échange se déroule bien, il « produit » un résultat, : de nouvelles perspectives et de nouvelles analyses émergent. Ceux qui sont impliqués dans l’enquête ouvrière apprennent et modifient leurs points de vue.

Par où commencer ? Existe-t-il des secteurs ou des domaines à partir desquels une recomposition politique de la classe pourrait naître et s’étendre ?

Wildcat n° 93, automne 2012

Notes du traducteur

1. Dans le Capital, Marx distingue la soumission (subsomption) formelle du travail (lorsque des rapports antérieurs au capitalisme – par exemple artisans et leur organisation en guilde – sont intégrés dans des rapports marchands) et la soumission réelle (le mode spécifiquement capitaliste), NdT.

2. Cf. https://bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1965-la-conception-socialiste-de-l%E2%80%99enquete-ouvriere-panzieri/ Un texte, traduit en français, de Panzieri paru en 1965 dans la revue Quaderni Rossi, NdT.