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Gerry Byrne : Madrid, 11 mars 2004, et « moralisme » : leur morale et la nôtre

dimanche 18 janvier 2015, par Yves

Un texte d’actualité de Gerry Byrne suivi d’une contribution critique de
Jacques Wajsnztejn

Madrid, 11 mars 2004, et « moralisme » : leur morale et la nôtre

(Cette contribution individuelle d’une militante de l’Alliance for Workers Liberty a été publiée sur le site de ce groupe trotskyste britannique en mai 2004. NDLR.)

Face aux attentats de Madrid, ma réaction immédiate ne diffère pas, je suppose, de celle de millions de gens, quelles que soient leurs convictions politiques. Ce sont les doutes qui nous divisent. Je ne sais pas bien comment exprimer mon malaise par rapport à certains des doutes exprimés dans la gauche radicale, tels que :

— « Nous ne pouvons pas prendre position tant que nous ne savons pas qui est responsable de ces attentats. »

Réponse : Ce sont des êtres humains. Ces attentats sont un crime et doivent être condamnés.

Ou encore :

« Comment cela va-t-il influencer les perspectives du mouvement antiguerre ? »

Réponse : Cela dépendra de la façon dont ce mouvement réagira : avec décence et humanité ou en tournant autour du pot.

Qu’est-il arrivé à notre humanité ? Quand la gauche révolutionnaire a-t-elle perdu sa morale ?

Il ne s’agit pas pour moi ici de régler des comptes avec telle ou telle tendance politique particulière. J’ai été émue par la décence de certains de mes adversaires politiques et parfois choquée par la froideur de certains militants de mon propre camp. Je veux parler ici des idées de base, jamais remises en cause, qui font partie de l’air que nous respirons, de la culture politique que partage la gauche radicale.

Un exemple très simple suffira pour illustrer mon propos. Combien de fois ai-je entendu des camarades déclarer : « Celui-là, le soir du Grand Soir, on le collera au mur et on le fusillera. » En général, ce n’est pas dit sérieusement, mais ce genre de brutalité désinvolte ne serait pas considérée comme drôle, si on parlait d’un viol ou d’une réflexion raciste (ce qui est un progrès, puisque autrefois ces sujets prêtaient à rire). Bien sûr, je sais que nous devrons affronter de dures nécessités en luttant pour la libération de l’humanité, par contre je n’admets pas la délectation avec laquelle ces nécessités sont acceptées par certains d’entre nous. Comme si le principal objectif du socialisme était de déclencher une orgie de revanches.

Le simple fait de parler de morale semble suspect dans l’extrême gauche. Il est devenu politiquement inadéquat de lier morale et discours politique. L’accusation de « moralisme » permet d’étouffer une discussion politique. On considère l’évocation de l’éthique soit comme une preuve de naïveté, soit comme une manipulation politique, aussi l’élimine-t-on du débat. Aujourd’hui l’extrême gauche ne sent pas le besoin de répondre à des questions morales. Ces questions n’auraient aucune légitimité — les militants se comportent comme si elles n’avaient jamais été posées dans le passé.

Cela n’a pas toujours été le cas. Les œuvres de Marx et Engels, et celles des premiers socialistes, regorgent d’indignation morale et d’appels aux sentiments. Pour eux, à l’évidence, le socialisme était, entre autres, une affaire morale. J’ai failli écrire une « croisade » morale, parce que, pour beaucoup d’entre eux, le socialisme était lié au sentiment religieux, et cela constitue peut-être l’un des problèmes des socialistes actuels. Mais, même dans le cas de Marx, qui était fier de son athéisme, ses œuvres abondent de réflexions morales.

Que s’est-il donc passé et pourquoi la situation a-t-elle changé ?

La première cause de cette situation est le stalinisme. Et ensuite le relativisme post-moderne. Bien sûr, avant l’avènement de Staline, il existait déjà des positions morales douteuses dans le mouvement ouvrier. Mais c’est le stalinisme qui a provoqué cette secousse sismique dans la mentalité socialiste, qui a radicalement inversé le sens des valeurs, en abaissant les valeurs les plus élevées, et en transformant la dimension morale en un champ de mines où personne n’ose plus s’aventurer.

Le stalinisme a agi comme une tumeur sur le cerveau du socialisme, mettant fin progressivement aux fonctions les plus élaborées : la mémoire, le jugement, l’empathie. Je n’utilise pas cette métaphore par hasard. Une de mes amies est morte d’une tumeur au cerveau et elle m’a confié que le pire, ce qui la rendait malade, c’était la pensée que ce corps étranger était en train de changer sa personnalité, d’avaler et d’usurper son identité la plus profonde. Le stalinisme a englouti et rejeté l’identité du socialisme, en attaquant ses principaux fondements. Ses victimes humaines gisent dans des tombes (souvent anonymes) depuis plus de cinquante ans, mais son poison intellectuel imprègne encore nos discussions.

Le stalinisme a ébranlé les deux piliers essentiels de la morale socialiste : la vérité et l’empathie humaine, et les a transformées en des zones interdites d’accès. Le postmodernisme s’est engouffré dans ce vide, et, en insistant sur la relativité de toutes les valeurs humaines (en prônant un relativisme absolu ?), a empêché que l’on puisse trouver le moindre remède.

Quel est donc ce poison qui nous envahit ?

La valeur relative de la vie humaine

« On ne compte pas les morts, lorsque Dieu est de notre côté », chantait Bob Dylan. Mais, c’est maintenant la gauche radicale, plutôt que les dirigeants impérialistes, qui considère que l’appartenance politique d’un cadavre est plus importante que notre commune appartenance à l’humanité. Cette attitude aurait sans doute surpris nos ancêtres socialistes. Ils fulminaient contre le peu de valeur accordée à la vie des pauvres, de la classe ouvrière, et particulièrement à la vie des enfants. Ils considéraient, sans la moindre réticence, que le concept de la vie humaine était une valeur absolue, tout simplement parce que le système capitaliste ne la reconnaissait pas dans la pratique. Ils remettaient en cause l’affirmation que toutes les vies humaines avaient la même valeur dans cette société, mais ils ne doutaient pas de la valeur de la vie elle-même.

Quand je parle de la valeur relative de la vie humaine, je fais allusion à l’incapacité de condamner les attentats-suicides ou le terrorisme — lorsqu’ils sont perpétrés par « notre camp ». Nous nous sentons obligés de placer des guillemets ironiques autour du mot terrorisme, comme si, en exprimant ainsi notre scepticisme, nous pouvions vider un acte terroriste de son sens, ou faire comme s’il ne s’était jamais produit.

Le terrorisme est bien un phénomène bien réel. Ce mot a un sens très largement accepté (même si l’on peut, bien sûr, discuter pour savoir si tel ou tel acte entre dans cette catégorie). Le terrorisme est le fait de prendre pour cible, de façon délibérée et indéterminée, des populations civiles afin de susciter un état de peur généralisé, dans l’espoir d’obtenir un changement politique. Même si cet objectif politique est une cause que nous soutenons, les socialistes ne devraient jamais soutenir le terrorisme, parce qu’il porte atteinte à un principe fondamental de la morale révolutionnaire. Nous ne pouvons nous contenter de dire que nous sommes en désaccord avec le terrorisme d’un point de vue uniquement tactique, parce qu’il est inefficace ou contre-productif. Nous devons nous opposer au terrorisme pour des raisons de principe.

Mais commençons d’abord par évoquer deux affirmations qui servent à faire diversion dans le débat sur le terrorisme. « Bush est le véritable terroriste », par exemple. Lorsque des gouvernements prennent délibérément et régulièrement pour cibles des populations civiles pour créer la panique et la démoralisation, que ce soit à Dresde ou à Bagdad, il s’agit d’un crime de guerre. Nous pouvons, dans notre matériel de propagande, affirmer que ce crime de guerre est l’équivalent moral du terrorisme, dans son sens le plus courant. Pour être absolument clair, je crois que le terrorisme, les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité sont tous injustifiables du point de vue de la morale socialiste. Mais lorsque l’on dit que Bush est un « véritable » terroriste, on sous-entend, par contraste, que les attentats terroristes ne seraient pas de « vrais » actes terroristes, et qu’ils ne mériteraient donc pas d’être condamnés.

Et qu’en est-il de la prétendue « guerre au terrorisme » ? A mon avis, il est juste de mettre cette expression entre guillemets. Le concept même de « guerre au terrorisme » est incohérent du point de vue de la logique, politiquement malhonnête et utilisé pour dissimuler des attaques contre les libertés mêmes que cette guerre est censée défendre. Il est absurde de faire la guerre à une façon de faire la guerre.

C’est aussi absurde que de mener une guerre contre l’usage des armes chimiques. On peut certes interdire cet usage, mais le terrorisme n’a que faire des lois. Que peut diable signifier « gagner la guerre au terrorisme » ? Que plus aucun groupe d’hommes ne sera jamais capable de terroriser une population civile ? La seule façon de parvenir à un tel objectif serait d’éliminer toutes les libertés, de liquider la société civile. Par conséquent dire que les socialistes doivent s’opposer, par principe, au terrorisme n’implique aucun soutien à « nos » gouvernements dans leur prétendue « guerre au terrorisme ».

Nous devrions refonder la morale socialiste et renouer avec ses deux piliers : la vérité et le respect de la vie, de la liberté et de la dignité humaines. Pourquoi ?

— Parce que le socialisme est fondé sur la solidarité humaine, sur l’affirmation que c’est ce que nous avons en commun, notre humanité (et non nos différences historiques accidentelles — origines ethniques, nationales, genre, etc.), qui détermine la façon dont nous devrions être traités.

— Parce que notre projet politique est de créer une société fondée sur ces valeurs, plutôt que sur les valeurs anti-humaines de la société de classe.

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer », écrit Marx dans ses Thèses sur Feuerbach. Cette affirmation n’a aucun sens en dehors d’une préoccupation morale. Changer le monde est quelque chose que nous devrions faire. Le travail monumental de description et d’analyse mené par Marx dans Le Capital et dans bien d’autres ouvrages n’a pas de sens si l’on en soustrait la conclusion que le système qu’il décrit est mauvais, que nous sentons qu’il faudrait le changer.

Un socialisme dénué de valeurs morales n’est pas une version allégée du socialisme, mais sa négation même. Et tous nos efforts politiques, s’ils ne sont pas fondés en dernière instance sur la morale socialiste, sont au mieux masturbatoires, au pire psychotiques.

Gerry Byrne

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Commentaire de Jacques Wajnsztejn sur l’article de Gerry Byrne

Dire comme Gerry Byrne, que le stalinisme et le relativisme post-moderne convergent vers le cynisme politique et l’absence de sens éthique demanderait au moins quelques éclaircissements.

Leur point commun est certes une critique de l’universalisme des Lumières, mais je ne vois guère d’autres points communs. Je ne vois pas non plus de continuité entre les deux phénomènes même si l’un semble relayer l’autre. Mais surtout, la différence apparaît dans le fait que là où le stalinisme, mais avant lui le léninisme et le fonctionnement général de la sociale-démocratie, conduisent à un cynisme politique adossé à un moralisme prolétarien (ce qui est tout autre chose qu’une éthique), le relativisme post-moderne, qui par certains côtés continue la « froideur bourgeoise » dénoncée par Adorno, est néanmoins capable de réintroduire des valeurs morales.

Il le fait, mais en dehors de la perspective humaniste traditionnelle, assimilée à l’universalisme abstrait que proposent à la fois la bourgeoisie et le prolétariat. Le mouvement « antispéciste » et sa morale de l’intérêt et de l’empathie ; le mouvement « féministe radical » et son radicalisme puritain me semblent deux bons exemples de cette tendance (1).

Ce qui me semble plutôt à l’origine du cynisme politique, c’est la lutte des classes considérée comme la guerre entre deux camps (et c’est dans cette mesure que la ligne classe contre classe du stalinisme représente un « modèle ») dont la fin ne peut être que la victoire totale de l’un sur l’autre (ce que la dictature du prolétariat doit assurer). La perspective n’est donc pas du tout celle d’un communisme comme étant justement la négation de toutes les classes dans une révolution à titre humain, perspective qui ne sera dégagée que par quelques individus perdus au sein de la période contre-révolutionnaire, tel André Prudhommeaux, ou alors développée à partir de la fin des années 60-début 70, c’est-à-dire quand la crise de la théorie du prolétariat éclate et que la théorie communiste s’autonomise du programme prolétarien.

Très souvent, la violence politique comme accoucheuse de l’histoire a été aussi une voie pour poser la révolution comme politique, comme forçant les rapports sociaux objectifs par une subjectivité révolutionnaire exacerbée. C’est le cas du Comité de salut public et de la Terreur dans la révolution française, de la révolution russe, mais surtout celui de la révolution khmère rouge. Dans la même perspective, il y a tout le discours sur la nécessité d’un homme nouveau. Tout apparaît alors possible puisqu’on n’est plus déterminé par rien dans le système, par une quelconque objectivité et que c’est la subjectivité révolutionnaire qui pose la révolution. C’est la position que défendait, par exemple, quelqu’un d’aussi intéressant qu’Ulrike Meinhof au sein de la RAF et que défend encore, seul, Loïc Debray au sein de Temps critiques.

Tout ce qui est dit sur les ambiguïtés de l’extrême gauche autour de l’Irak (on pourrait dire la même chose par rapport à Israël) n’est pas faux, mais justement la faiblesse de cette position, c’est qu’elle n’est que morale. J’affirmerai donc la même position mais sur une base politique en essayant d’expliquer pourquoi l’extrême gauche pense cela. Ce n’est pas parce qu’elle n’a plus d’éthique mais parce qu’elle n’a plus de principes : la défaite du prolétariat et des mouvements des années 60-70 la fait se réfugier dans un nouveau combat anti-impérialiste qui est capable d’accepter toutes les compromissions de la même façon qu’elles avaient déjà été acceptées à l’époque du FLN, du FNL, de l’ETA et de l’IRA (mais alors pour certains il y avait encore l’illusion, mais maintenant ?) sous prétexte que l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

On retrouve ici l’idée de la lutte entre deux camps. Mais ce n’est pas vrai que l’extrême gauche n’a plus de souci éthique quand elle dégouline de bons sentiments sur la question des sans logement, des sans papiers, des immigrés et plus généralement des pauvres. Il y a 30 ans tout cela aurait été qualifié de « lumpen prolétariat » et basta !

Ayant perdu sa boussole théorique et les principes qui vont avec, l’extrême gauche pose sa morale n’importe où, attirée qu’elle est par les mauvaises odeurs, celles de l’injustice, des inégalités, de la publicité par exemple. Elle se ressource dans un bain de jouvence judéo-chrétien très en phase avec l’islamisation des banlieues. L’esprit religieux triomphe (judéo-chrétien d’un côté, musulman de l’autre et tout peut co-exister face à la religion de la marchandise). L’idée qu’on ne puisse lutter contre cette dernière par le premier ne semble pas faire évidence. En conséquence, les cris de révolte contre ce qui est déclaré intolérable sonnent faux.

Il n’y a pas à opposer des valeurs humaines à des non-valeurs inhumaines. Dire cela est encore de l’ordre de l’indignation morale et c’est s’interdire de comprendre des phénomènes comme Auschwitz. Là encore, je renvoie à ce qu’Adorno a écrit là-dessus. Les valeurs sont justement ce qui est proprement humain et c’est en leur nom que se commettent les pires crimes.

Si comme le dit Byrne, la solidarité humaine (2) est importante, c’est parce que nous sommes dans une phase historique où il est possible que cela fasse sens parce qu’il n’y a justement plus deux camps ennemis et non pas parce que cela serait inscrit au frontispice de l’idéal socialiste. C’est ce que reconnaissent, par exemple, sans se repentir, la plupart des anciens participants à la lutte armée dans l’Italie des années 70.

Jacques Wajnsztejn

Sur cette question, on peut se reporter à : J. Wajnsztejn : Capitalisme et nouvelles morales de l’intérêt et du goût. L’Harmattan

Sans parler du fait qu’il existe des formes de solidarité qui s’opposent à la solidarité humaine, par exemple les solidarités particularistes, communautaristes et autres. Ce sont elles qui amènent à justifier l’injustifiable comme le montrent aussi bien les solidarités pro-palestiniennes que pro-israéliennes.