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A propos de « Les nouveaux rouges-bruns. Le racisme qui vient » de Jean-Loup Amselle

dimanche 16 novembre 2014, par Yves

Jean-Loup Amselle fait partie des rares intellectuels qui se souviennent encore que la société française est structurée en classes sociales aux intérêts divergents et non en communautés religieuses, ethniques, nationales ou raciales. Un des rares à se réclamer de l’universalisme et des Lumières sans tomber dans l’idéologie du « conflit des civilisations ».

Ce compte rendu commencera donc par dire en quoi ce livre – dont le ton hésite entre celui du pamphlet et celui de l’analyse pédagogique (pédagogie indispensable en ces temps de régression théorique) – est le bienvenu.

Bienvenu d’autant plus que les confusionnistes (pour notre part nous préférons ce terme à celui de rouges-bruns (1) ) pullulent à gauche, à l’extrême gauche et chez les libertaires.

C’est d’ailleurs ce qui constitue l’une des difficultés d’analyser ce qui se passe dans le champ intellectuel et dans les différents courants dits anticapitalistes. Dans une interview récente, l’antisémite Jean Bricmont se demande avec une fausse naïveté ce qu’il y a de commun entre lui, Dieudonné, Soral, Chomsky, Chouard, Michéa,Lordon, les Indigènes de la République et quelques autres prétendus « anti-impérialistes » d’(extrême) droite et d’(extrême) gauche.

Le livre d’Amselle répond en partie à cette (fausse) question de Bricmont.

L’auteur décortique rapidement les idéologies identitaires fondées sur le « primitivisme » (idéalisation des sociétés dites primitives, sous domination coloniale ou néocoloniale ; et idéalisation de la paysannerie du Nord comme du Sud). C’est sans aucun doute la partie la plus intéressante de ce livre. Comme il l’écrit : « Le primitivisme, sous la forme d’un populisme de l’autochtonie, est donc un schème de pensée éminemment malléable et, à ce titre, il peut être aussi bien récupéré par l’(extrême gauche) que par l’(extrême) droite. »

L’auteur explique très justement que les « rouges-bruns » sont en grande partie une création des médias et qu’ils leur fournissent sans arrêts des tribunes.

Il se livre aussi à une critique des notions de peuple (2) , ethnie, race, groupe, nation, communauté, diaspora, etc., analyse fort utile mais qui nous laisse sur notre faim. Car si Amselle expose les dérives possibles (ou inévitables) de l’usage de ces notions, il ne nous explique pas quelles notions lui sembleraient plus adéquates.

Il sympathise avec le point de vue de Shlomo Sand sur l’ « invention du peuple juif » (point de vue pas vraiment original puisque tous les peuples ont été « inventés »), mais ne nous explique ni comment qualifier les habitants d’Israël (anciens « autochtones » ou nouveaux immigrants) ni comment qualifier les Juifs et les juifs de la « diaspora » qui se sentent des liens privilégiés avec les habitants juifs de l’Etat d’Israël.

Plus grave, il semble approuver les résolutions de la conférence de Durban sans nous expliquer sur quel point. Il faut écouter son débat avec Luc Ferry sur France Culture pour découvrir que selon lui Israel serait un Etat colonial (serait-ce le seul sur cette planète ?), une société d’apartheid (même question), que les "sionistes" sont une des causes de l’antisémitisme, etc. Bref des réflexions particulièrement douteuses... Qui sont d’ailleurs contradictoires avec ce qu’il écrit p. 266 dans "L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes", Stock,2008 : "que l’Etat israélien soit colonial de fondation et de fonctionnnement qui le nierait (...) mais est-ce vraiment la question alors que pas une fois dans ce livre (celui de Badiou, Y.C.) n’est affirmé le droit à l’existence d’Israël ?""

Enfin, il évoque son identité de « judéo-marxiste originaire de la capitale » pour ridiculiser/relativiser la notion d’identité, mais il emploie plusieurs fois l’expression « notre pays » et va même jusqu’à envisager un bon protectionnisme en ces termes « non pas qu’il faille être systématiquement hostile au protectionnisme et au souci de défendre l’économie de notre pays ». Quand un auteur met l’adjectif républicain à toutes les sauces (Amselle évoque à plusieurs reprises l’« universalisme républicain ») et emploie une expression comme « notre pays », c’est bien qu’il reconnaît une certaine validité à la notion de nation. A moins qu’il ne s’identifie à l’Etat du pays où il vit, ce qui serait tout aussi réactionnaire.

Pourquoi y aurait-il une nation française et pas une nation israélienne ? Un peuple français et pas de peuple(s) juif (s) ou de peuple israélien ? Pourquoi aurait-il le droit d’écrire « notre pays » et pas un Israélien ? Mystère. La condamnation du nationalisme (du patriotisme ou du chauvinisme) ne peut qu’être mondiale....

Pour terminer sur une note positive, et c’est suffisamment exceptionnel pour le souligner, Amselle est l’un des rares intellectuels français à dénoncer sincèrement ET l’antisémitisme et l’islamophobie (pour ma part je préfère le terme de « racisme antimusulmans »). L’un des rares à ne pas vouloir hiérarchiser les oppressions et les discriminations au détriment ou en faveur de telle ou telle communauté. L’un des rares à remettre en cause la racialisation opérée par le Front national, les intellectuels multiculturalistes, les Indigènes de la République, certains groupes d’extrême gauche, les intellectuels nationaux-républicains (Taguieff, Debray, Finkielkraut), et à en montrer les effets délétères.

Là encore, petit bémol : s’il critique la pseudo théorie du « racisme anti-Blancs » il semble croire que ce pseudo-racisme, à force d’être martelé dans les têtes, aurait acquis une consistance réelle (« le “racisme anti-Blancs”, miroir du racisme anti-Noirs et anti-Arabes est bien et bien devenu une réalité dans notre pays »). On ne comprend pas s’il veut dire que ce mythe s’est considérablement développé ou si les « petits Blancs » seraient discriminés par les « non-Blancs ».

Un livre très utile, donc, mais (sans doute parce qu’il a été écrit « dans l’urgence (3) » selon l’aveu même de son auteur), un ouvrage qui nous laisse sur notre faim car il recèle quelques contradictions non résolues. Espérons que Jean-Loup Amselle saura nous expliquer de façon plus détaillée ses points de vue, dans un prochain livre, sur les questions qu’il aborde. En attendant, on pourra écouter sur France-Culture plusieurs de ses interviews (4) ou lire ses livres précédents, notamment "Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains" (2010) et "L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes" (2008), tous deux publiés chez Stock.

Y.C., Ni patrie ni frontières, 16/11/2014

P.S. « Les nouveaux rouges-bruns » de Jean-Loup Amselle a été édité par Lignes, en 2014, 116 pages, 14 €

NOTES

1. Sur ce sujet, un texte essaie de traiter cette question par l’humour « Fiche technique : comment reconnaître un rouge-brun » (http://reflets.info/fiche-technique-comment-reconnaitre-un-rouge-brun/). Cet article permet aussi de réfléchir et de débattre même si je ne partage sans doute pas le point de vue de l’auteur et du site, car ils sont un peu trop « citoyennistes » à mon goût. Mais nul n’est parfait.... Les réactions qui suivent l’article sont aussi intéressantes à lire que le texte car elles prouvent (malheureusement) l’étendue du confusionnisme actuel, notamment sur les réseaux sociaux, et montrent à quel point les internautes qui consultent ce site sont plutôt réac tout en se croyant de gauche...

2. La revue et les éditions Ni patrie ni frontières ont abordé cette question à plusieurs reprises. On pourra consulter

– « Culture, nation, ethnie, nationalisme : du flou et du moins flou de quelques définitions » (http://www.mondialisme.org/spip.php?article1407 ) extrait d’un livre de Karim Landais que nous avons édité (« Anarchisme, nation, identité, culture- Régionalisme, nationalisme et anarcho-indépendantisme ». On peut le télécharger sur le site (http://www.mondialisme.org/spip.php?article1180 ) ou en commander une version papier à yvescoleman@wanadoo.fr comme tous les numéros de la revue) ;

– « Banlieues :La racialisation des questions sociales mène à une impasse » (http://mondialisme.org/spip.php?article967 ) ;

– « Race, culture, peuple, racisme, civilisation : quelques définitions provisoires » (http://mondialisme.org/spip.php?article1827 ).

– Et évidemment le n° 36/37 de Ni patrie ni frontières "Extrême gauche/extrême droite : inventaire de la confusion"

ainsi que

- "Les dix commandements de la Gauche théocompatible"
http://www.mondialisme.org/spip.php?article1067

- et "Les 6 péchés capitaux de la Gauche identitaire postmoderne" http://www.mondialisme.org/spip.php?article1533

3. Autre exemple : ses réflexions sur l’interprétation antifasciste de l’assassinat de Clément Méric sont particulièrement obscures et auraient mérité d’être développées pour éviter toute ambiguïté...

4. On trouve la liste de ses interventions ici : http://www.franceculture.fr/personne-jean-loup-amselle.html . Il explique le contenu de son dernier livre ici : http://www.franceculture.fr/emission-la-suite-dans-les-idees-la-zemmourisation-de-l-espace-public-2014-11-08