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Sans-papiers maliens : les « Baras ». Le droit des papiers n’est pas les droits de l’homme (« La voix des sans-papiers » n° 12)

jeudi 13 novembre 2014, par Yves

Ce numéro consacré aux noyades en masse de migrants africains en mer, est une fois de plus occupé en grande partie par des témoignages de Maliens. Ce n’est pas un hasard. Notre aire d’enquête et de diffusion directe (sur papier) reste Paris, et en moindre mesure sa région, où la présence de Maliens à la tête des luttes et de la parole publique des sans-papiers est prépondérante depuis que, avec l’occupation de Saint-Bernard en 1996, le mouvement existe au grand jour. Le territoire du Mali actuel est souvent peuplé de populations à forte « tradition d’émigration » : mouvements plus ou moins temporaires, voire saisonniers, et presque exclusivement composés d’hommes en quête d’ouvrage. Contrairement aux discours de la peur tenus par le commun des politiciens français et européens qui sans vergogne parlent d’invasion de l’eldorado européen, il s’agit en priorité de mouvements transfrontaliers entre pays africains : ce ne sont souvent que les choix politiques et militaires des pays européens (et notamment de la France pour l’Afrique « francophone »), qui déterminent des « choix » différents, ou même transforment en migrations subies vers l’Europe des « migrations » qui ne l’étaient pas à l’origine.

Significatifs sont à ce propos les témoignages ci-dessous, de délégués du « collectif Baras ». Les deux premiers livrés le 19 août dernier à l’émission la Voix des sans-papiers (radio FPP, 106.3 fm) par Idrissa et Camara, nous en publions de larges extraits après adaptation à l’écrit. Le troisième apporté directement au journal par Michel.

Ainsi nommé d’après le nom du foyer Bara à Montreuil, ce collectif de sans-papiers a engagé la lutte pour la régularisation il y a deux ans, dans des conditions très précaires, qui se poursuivent avec l’occupation, depuis la mi-août, d’une agence désaffectée de l’ANPE, 72 rue René Alazard à Bagnolet.

Idrissa. Les Baras, c’est nous les Maliens qui étions en Libye depuis des années et qui avons dû venir en France avec la guerre et la chute de Khadafi. En Italie on a été placés dans un camp, certains y ont fait 18 mois, moi j’y ai passé un an. N’ayant toujours pas de papiers, j’ai décidé de venir en France. Ici tout le monde sait qu’à Montreuil les Maliens sont très nombreux. Je suis arrivé au foyer en juillet 2012. Quand la nuit tombait, je ramassais les cartons et je dormais dans le foyer. Après deux mois, le délégué du foyer a décidé que tous les gens venus d’Italie, on ne payait rien, on était là que pour le bizness : donc dehors ! Mais tous les jours arrivaient des gens d’Italie et on a commencé à lutter, sachant qu’on ne peut compter que sur nous-mêmes.

On a commencé fin 2012. On a manifesté à la mairie de Montreuil, on a expliqué notre situation : on était en Italie, ça ne va pas là-bas, on est venu en France, on était au foyer, maintenant on nous fiche dehors, on ne sait pas où aller. Mme Voynet nous a dit qu’ils n’avaient pas de logements pour nous, que chacun devait se débrouiller à sa manière. Les délégués du foyer nous ont donné 15 jours. Pendant ce temps chacun se prenait la tête en pensant aux policiers qui allaient nous chasser par la force. Au bout des 15 jours, ils ont effectivement appelé la police. Même le représentant de la mairie était là, le jour de notre expulsion, il nous a dit : on n’a aucune solution pour vous. On a fait trois mois : on dormait dans le métro, dans les jardins, dans les sous-sols… En mars 2013 Mme Voynet voulait nous disperser dans les foyers en Île-de-France, dans les campagnes. On nous a dit qu’il fallait chercher des solutions partout où c’était possible ailleurs qu’à Montreuil. Nous on a dit : Montreuil, c’est là que sont les Maliens, 80% de Maliens. On ne veut pas être divisés. On revient donc à Montreuil. Et la lutte, depuis 2012, continue. Aujourd’hui la situation est un peu compliquée. On est restés dix mois dans un squat, 124 avenue Galliéni à Bagnolet. Le 1er août on a été expulsés, ça a été violent. On a fait cinq jours devant la mairie de Bagnolet, le maire a appelé les CRS. On a trouvé refuge sous l’échangeur d’autoroute de Galliéni pendant trois jours, puis on a eu cette solution du 72 rue Alazar. Le jour de l’occupation, les policiers sont passés, puis un huissier. Ce qu’on compte faire ? nous on n’en sait rien, on sait pas la suite. On attend.

Camara. Devant la mairie, le maire nous a dit : la solution est de vous disperser. On a dit non, on veut être ensemble, régularisés ensemble. Quand on est arrivés sous l’échangeur, il y a eu des arrestations, 75 personnes. Les CRS savent qu’on est des sans-papiers, et pourtant ils nous arrêtent pour nous contrôler. Une fois libérés, on a décidé de squatter à nouveau, et ce n’est pas fini. Tant que le préfet ne nous reloge pas on est obligés de squatter les bâtiments vides. Pour les régularisations, le préfet a dit que c’est interdit de régulariser en masse, c’est fini en Europe. Si ça se faisait avant, c’est fini maintenant, c’est le cas par cas. Nous on veut pas ça, une personne par an, au compte-gouttes… le collectif fait 340 personnes ! On est jeunes, nous les Maliens, mais plusieurs nationalités sont là, tous des pauvres, même des Roms, donc le collectif demande plusieurs choses. Mais le plus important, ce n’est pas le logement, c’est les papiers. Ils veulent qu’on se disperse, ok, donnez-nous les papiers. Vous verrez : plus de squat. Car on sait faire, on va se débrouiller. Mais d’abord il faut les papiers.

Moi j’étais en Libye. La guerre a commencé en mars 2011, je suis resté jusqu’en août. Je ne savais plus quoi faire, les bombes tombaient sans arrêt. Je travaillais dans le bâtiment, il y avait plein de place, beaucoup de gens dormaient chez moi. Ils sortaient le matin pour aller chercher du travail, et le soir on ne les revoyait plus. C’est ça la guerre, ils étaient morts. Là, je me retrouve à l’ambassade du Mali, j’ai pris mon laissez-passer pour le pays, ça coûte dix euros. Je ne voulais pas venir en Europe, moi, mais Khadafi en a décidé autrement. Avant qu’il meure il a fait la guerre de plusieurs façons. Il a dit : puisque les Français ne veulent plus de moi comme président de la Libye, la France et l’Italie vont avoir leur part, on va leur envoyer tous les Noirs. Dans le collectif il y en a pas mal qui ont été embarqués de force comme moi. Ils se lèvent le matin pour aller au travail et hop, embarqués : soit vous partez, soit on vous tue ! On n’a pas le choix. Voilà comment on est arrivé ici sans payer un euro.

Déjà quand j’étais en Côte d’Ivoire la guerre m’a chassé. Les Français sont arrivés avec l’ONU, chaque nuit des gens mouraient. Le Mali a décidé de faire rentrer les Maliens, je suis passé par Sikasso, c’est ma région, mais je ne suis même pas allé chez moi, j’ai pris aussitôt la route de la Libye, car j’étais parti de Côte d’Ivoire sans rien. En Libye, on était vraiment tranquilles, j’y ai fait quatre ans. Je travaillais et chaque mois j’envoyais de l’argent à mes parents. Des gens comme moi, il y en avait pas mal en Libye, les Baras maliens ont tous vécu à peu près ça.

Idrissa. Moi non plus je ne souhaitais pas venir en Europe. Là-bas en Libye, où je travaillais j’étais bien. Je travaille, je paie mes impôts, sans demander à personne. C’est la guerre qui m’a fait venir en Europe. Comme Camara l’a dit, c’est la faute de la France, et maintenant qu’on est ici on nous refuse les papiers. Nous ne sommes pas des voyous, tout ce qu’on demande c’est d’être régularisés. Si tu n’as pas de papiers tu n’es rien. Nous, on a la force de travail, nous sommes jeunes, la plupart on a moins de trente ans. On veut travailler comme les autres, être considérés comme les autres. C’est la galère qui nous pousse à squatter. L’État français n’a pas compris. Depuis qu’on est en France, moi par exemple, je n’ai jamais trouvé de travail, qu’est-ce qu’ils veulent qu’on fasse ? On doit bien s’habiller quand même, et manger. En Libye, on faisait des transferts d’argent à nos familles, ici on ne peut pas. On grappille à peine un ou deux euros pour pouvoir manger, c’est vraiment la honte ! Il faut que partout, dans la presse africaine, on dise aux gens de chez nous ce qui se passe en France. En Afrique on entend : France terre des droits de l’homme. Mais arrivés ici, on ne voit rien. De cette France, assez !

Camara. Je n’ai pas été à l’école, je n’ai pas honte de le dire. En Libye, il n’y avait pas les droits de l’homme, il n’y a que le droit des Libyens. Mais en France, ce que j’ai compris, les droits de l’homme, il y en avait davantage en Libye qu’ici. Une fois que tu quittes l’Afrique noire et que tu arrives en Libye, le lendemain tu vas au travail et ils ne te demandent pas tes papiers. En tant que jeunes d’Afrique noire, on est toujours ensemble, on travaille ensemble dans le bâtiment. Moi j’aimerais savoir : ici, le droit qu’on nous dit, où il est ? Le droit de l’humanité, il est où ? il est où ?

Idrissa. Tu as tes papiers, tu as tes papiers ? voilà ce qu’on te demande toujours !

Camara. On peut comprendre qu’il te faut des papiers français pour avoir ton droit. Mais ça, c’est le droit de ton papier, ce n’est pas les droits de l’homme.

Michel. Tout petit déjà, je rêvais d’aventure, j’avais la bougeotte. Je suis parti de mon village, Masgui, au sud-est du Mali, à 14 ans en 2007, pour aller travailler en Libye. J’ai tout de suite trouvé du travail et je n’en ai jamais manqué. En avril 2008, d’un jour à l’autre, on nous arrête, sans raison, mes copains et moi. J’ai fait huit mois de prison dans quatre établissements différents. Pas des centres de rétention, non, de vraies prisons. Deux mille Africains noirs ont été ainsi arrêtés en très peu de temps. Khadafi avait marchandé avec l’Europe : cinq milliards d’euros pour bloquer l’émigration subsaharienne. Ils ont alors commencé à rapatrier les migrants par charters entiers.

Dans les prisons les conditions n’étaient pas vivables. Pour manger, quand tu tombais sur deux ou trois poignées de riz, tu avais gagnée ta journée. La nuit, impossible de dormir. Tu bouges, et tu ne retrouves plus ta place. Accroupis, serrés les uns contre les autres jusqu’à étouffer. Il faisait une chaleur terrible. Tu peux bouger quand tout le monde bouge, quand il s’agit d’aller faire la queue pour manger, ou pour les chiottes. Et tu es heureux quand tu peux boire quelques gorgées. Un jour j’ai déniché un bidon d’eau : pendant qu’on me saute dessus, moi je le protège en me couchant dessus pour ne pas le lâcher. Les gardiens arrivent, ils dirigent la distribution. Je me suis tout de même arrangé pour en garder une bouteille pour moi. Se laver, c’était toute une affaire. La douche (trois pour toute la prison, plusieurs centaines de personnes), ça allait très vite : on y passe à quatre, à la course, les quatre suivants sont déjà là qui poussent, et ainsi de suite. Mais tout le monde ne peut pas se laver… L’enfer c’était aussi qu’on ne savait pas combien ça va durer. Pas de juges, pas d’avocats, pas d’infos… On a cru que c’était la fin. Certains sont morts.

Le 18 octobre 2008, on nous rapatrie au Mali, 420 personnes. Trois avions. Arrivés à Bamako, on nous amène au garage des pompiers… Mais on ne nous dit rien, rien n’est fait pour nous venir en aide. On pense quand même qu’ils vont nous donner les 300 dollars promis en Libye. Ils nous demandent ce qu’on a perdu dans l’expulsion… Mais ! on a tout perdu !... Finalement ils nous disent : si vous voulez rentrer au village venez à la gare, on vous paie votre billet. Alors je me suis cassé sans rien demander.

Ma mère et tout le monde croyaient que je suis mort. On disait : six mois dans les geôles de Khadafi, ça ne pardonne pas. J’étais au village à 22h, il faisait nuit, des gens venaient me regarder jusque sous le nez pour voir si c’était bien moi. Ma mère pleurait. Il est vrai qu’en un an j’avais bien changé.

Je suis resté quinze jours, puis j’ai dit à ma mère : je retourne à Bamako. Et je suis reparti malgré tout ce que j’avais souffert. C’était comme une drogue. Tripoli, de nouveau. Et pourtant les Libyens ne nous traitent pas bien. On était un peu leurs esclaves, on nous accusait même de prendre leur travail. Puis quand la guerre a commencé, en 2011, des bandes de voyous ont commencé à attaquer les foyers, des bandes organisées par les policiers, je crois, pour voler l’argent des migrants. Avec la guerre, virage à 180 degrés : les flics n’arrêtent plus les Noirs pour les renvoyer chez eux, mais pour les mettre sur les bateaux ! C’était le nouveau chantage de Khadafi à l’Europe : ou vous m’aidez à écraser les révoltes ou je fais partir en masse les émigrés chez vous. Il nous a fait un appel : tous ceux qui veulent partir en Europe, en avant ! Les policiers venaient chercher les gens dans les foyers et les embarquaient de force. Beaucoup ne voulaient pas partir. Moi non plus. J’avais organisé ma vie, plus de bougeotte. Je travaillais depuis 2008, deux ans encore, pour finir ma maison au pays, et je rentrerais pour faire du commerce. Et voilà la guerre ! Pas de travail, on reste au foyer, plus d’argent. Et on maltraite les Noirs, on les considère des rebelles, on les accuse d’être les mercenaires de Khadafi… Tu parles ! je n’ai jamais tenu une arme dans mes mains… Je me suis dit : si je reste je vais être tué. J’avais deux amis nigériens et un copain, Issa, tous les trois tués. Beaucoup d’autres ont ont été tués, par les policiers ; la population dénonçait les foyers où, disaient-ils, il y avait des rebelles. C’est alors que je me suis décidé.

Je suis parti pour l’Italie le 2 novembre 2011, contre paiement de 200 dinars. Je n’ai pas eu à faire à un passeur au sens strict. Le soir, on entre au port dans un camion couvert, on embarque sur un bateau de taille moyenne. Ce bateau faisait partie, selon moi, de la campagne de Khadafi contre l’Europe : c’est ses policiers qui nous ont ouvert le passage sur le port. On était nombreux dans les cales, peut-être 300. Trois jours sans manger : car le bateau était en panne, la boussole morte, et la mer en tempête. Il y avait des bagarres, des gens perdaient la tête, il fallait les calmer, l’équilibre du bateau était en danger. Il y avait aussi des femmes, des enfants. Cette vision me revient, d’un Afghan qui monte sur la balustrade du pont, il se retourne vers moi en éclatant de rire, et il se jette à l’eau ! On l’a vu disparaître dans les vagues. Et puis encore un jeune Malien, sans crier gare, il saute à l’eau, on n’a rien pu faire. C’était le désespoir.

À l’approche de Lampedusa, on a été transférés direct sur un grand bateau pour la Sicile. Ensuite, internement en camp de rétention à Bari, dans les Pouilles. Huit mois plus tard on m’a donné une attestation de séjour et une OQTI [obligation de quitter le territoire italien], on m’a lâché dans la nature. En tant qu’habitant de la francophonie, je suis entré en France le 12 novembre 2012. Depuis, je rame dans cette galère en région parisienne.

(Article extrait de « La voix des sans papiers » n° 12, mercredi 12 novembre 2014)