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Pourquoi "Le Monde" publia-t-il une tribune négationniste en décembre 1978 ?

mardi 16 septembre 2014, par Yves

[Ce texte est extrait d’une chronologie du négationnisme, de 1948 à 2014, qui paraîtra en octobre 2014 dans le n° 46-47 de Ni patrie ni frontières sous le titre : « Increvables négationnistes ! « Ultragauches », « libertaires » et antisémitisme : un long aveuglement (1948-2014) »]

28 décembre 1978, début de l’Affaire Faurisson.

LES EXPLICATIONS EMBARRASSEES DU QUOTIDIEN LE MONDE TRENTE-QUATRE ANS PLUS TARD

On consultera à ce sujet l’article d’Ariane Chemin (1) qui présente un argumentaire de défense assez étonnant :

1) Il s’agissait de respecter la liberté d’expression d’un brave abonné inconnu – mais quand même maître de conférences – qui harcelait Le Monde de ses courriers ; « Au journal, le grand débat, c’était la liberté d’expression, se souvient aujourd’hui Bruno Frappat. Dans l’après-Mai 68, l’ouverture d’esprit et l’humanisme étaient nos guides. » Et le chapeau au-dessus de la lettre de Faurisson d’expliquer : « « M. Robert Faurisson a, dans une certaine mesure, réussi. Nul n’ignore plus, à l’en croire, qu’il n’y a jamais eu de chambres à gaz dans les camps de concentration. (...) Aussi aberrante que puisse paraître [cette] thèse, elle a jeté quelque trouble, dans les jeunes générations notamment, peu disposées à accepter sans inventaire les idées acquises. Pour plusieurs de nos lecteurs, il était indispensable de juger sur pièces. »

Donc un fasciste a le droit de dire n’importe quoi dans le « journal de référence » de la bourgeoisie française, et, puisque les jeunes sont rétifs à l’autorité, on leur refile de la daube négationniste, qu’on présente sur la même page que les textes de deux spécialistes de l’univers concentrationnaire : Georges Wellers et Olga Wurmser-Migot. Et ensuite on inaugure un feuilleton intitulé « Le débat sur les “chambres à gaz” », guillemets négationnistes inclus et offerts en prime. Le piège relativiste a parfaitement fonctionné, mais cela Le Monde a du mal à le reconnaître, même en 2012.

2) A l’époque les recherches sur le judéocide étaient peu développées en France. « Si Le Monde semble perdu, c’est aussi parce que, à la fin des années 1970, il n’y a pas encore de travaux de référence et de spécialistes faisant autorité », rappelle Laurent Joly. Dans une conférence devant les militants du PIR (2) l’intellectuel trotskisant Enzo Traverso avance l’hypothèse que, dans les années 50, personne n’aurait été choqué si un homme politique avait affirmé, à l’époque, que « la Shoah était un détail de l’Histoire ». Je me permets d’en douter mais le plus important n’est pas là : Traverso ne dit pas que si les déportés juifs n’ont pas mis en avant leur spécificité, c’est qu’ils y furent contraints sous la pression des staliniens...
La bibliographie partielle que nous reproduisons ci-dessous montre qu’on n’était quand même pas tout à fait ignare sur le sujet, même s’il est vrai que les recherches se sont beaucoup développées dans les années 80 et 90.

3) Raoul Hilberg ne fut traduit qu’en 1988 (la première version de ce livre parut pourtant en anglais en 1961 et Rassinier, le mentor de Faurisson, l’avait lu, contrairement aux journalistes du Monde). Quant au livre de Michael Marrus et Robert Paxton, Vichy et les juifs, il est exact qu’il fut publié en anglais en 1981 et traduit en français la même année.

4) On ne connaissait pas le passé de Faurisson. « N’oublions pas que Faurisson était un universitaire, faisait profession d’apolitisme et avançait masqué », rappelle Valérie Igounet.
Le fait d’ignorer les travaux parus dans d’autres langues que le français sur le judéocide montre bien les limites d’un journal comme Le Monde qui n’avait donc pas un seul journaliste lisant d’autres langues que le français (?!) et n’était même pas capable de payer des pigistes pour lire les livres importants parus à l’étranger sur l’Holocauste (?!)...

Quant à ne pas savoir qui était Robert Faurisson, en quoi consiste le métier de journaliste si ce n’est de mener des enquêtes ? Ariane Chemin souligne involontairement l’incompétence (ou alors les choix politiques) des journalistes mais aussi des universitaires français qui n’ont pas su en trente ans écrire des livres et constituer un stock d’articles suffisamment solides pour contrer l’argumentaire d’un fasciste... Ou bien tout cela viendrait-il de leurs réticences à s’attaquer à la question du fascisme français ?

Seul le premier argument, celui de la « liberté d’expression », pourrait tenir la route si on ignorait comment les fascistes se servent de cette fameuse liberté. Or, Nuremberg et la Terre promise de Maurice Bardèche fut publié en 1948. Trente ans plus tard, les journalistes du Monde ne pouvaient plus se retrancher derrière l’inexpérience et la naïveté. Cela faisait trois décennies que les néonazis allemands essayaient de gommer l’existence des camps et des fours crématoires, soutenus par l’extrême droite française.

Y.C., Ni patrie ni frontières, 16 mars 2014

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Petite bibliographie sur les camps nazis et le judéocide entre 1945 et 1978

Cette bibliographie, évidemment non exhaustive, vise à répondre à l’argument de ceux qui, comme Ariane Chemin du Monde, prétendent qu’on ne savait pas grand-chose sur les camps de concentration et d’extermination en 1978 quand Le Monde publia la lettre de Robert Faurisson. Cette liste d’ouvrages permet aussi de se rendre compte que les militants « révolutionnaires » qui ont décidé de croire Paul Rassinier ont effectué un choix politique très conscient : ils ont accordé foi au témoignage d’un anticommuniste antisémite acoquiné avec l’extrême droite, plutôt qu’à des antifascistes de gauche ou des historiens antifascistes, comme l’étaient la plupart des auteurs cités ci-dessous. Il suffit de penser au fait que, en 1979, le nombre de livres sur les soviets russes, l’écrasement de Kronstadt ou la révolution allemande de 1919-1923 était bien moins important... tout en remportant l’adhésion enthousiaste de ces mêmes ultragauches.
Des dizaines de témoignages sur les camps de concentration et d’extermination furent publiés en France, juste après la guerre, entre 1944 et 1948. On en trouvera une longue liste dans le livre d’Annette Wieworka, « Déportation et génocide », Plon 1993, réédition Pluriel 2013, pages 447-475. Une vingtaine, publiés AVANT 1948, portent sur Auschwitz, donc on savait déjà l’essentiel – à moins, bien sûr, de considérer les déportés comme des menteurs et les nazis comme des « porteurs de vérité », comme MM. Bardèche, Rassinier, Guillaume, Garaudy et Faurisson... On peut en plus citer les ouvrages suivants parus avant que les ultragauches ne rencontrent Faurisson ou ne le soutiennent, ouvrages dont ils ne pouvaient ignorer l’existence et le contenu :

Vassili Grossmann, L’Enfer de Treblinka, Arthaud, 1945

David Rousset, L’univers concentrationnaire, Editions du Pavois, 1946

Eugen Kogon, L’enfer organisé, La Jeune Parque, 1947 (republié sous le titre L’Etat SS, 1970)

David Rousset, Les Jours de notre mort, 1947

François Bayle, Croix gammée contre Caducée, Imprimerie nationale, 1950

Léon Poliakov, Bréviaire de la haine : Le Troisième Reich et les Juifs, Calmann-Lévy, 1951

Michel de Bouard Mauthausen, 1954

Olga Wormser-Migot : La tragédie de la Déportation 1940-1945. Témoignages de survivants des camps de concentration allemands, Hachette, 1954

Elie Wiesel, La Nuit, éditions de Minuit, 1958

Joseph Billig, Le dossier Eichmann et la solution finale de la question juive, Buchet-Chastel, 1963

Léon Poliakov, Le procès de Jérusalem, Calmann-Lévy, 1963

Léon Poliakov, Auschwitz, Julliard, 1964

Olga Wormser-Migot, Le retour des déportés. Quand les alliés ouvrirent les portes, 1965

Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier 1943, Minuit, 1996

Joseph Billig, L’Hitlérisme et le système concentrationnaire, PUF, 1967

Miriam Novitch, La vérité sur Treblinka, Presses du Temps Présent, 1967

Roger Manvell et Heinrich Fraenkel Le crime absolu, Stock, 1968

Olga Wormser-Migot, Le système concentrationnaire nazi 1933-1945, 1968

Yves Ternon et Helan Socrate, Histoire de la médecine SS : le mythe du racisme biologique, Castermann, 1969

Olga Wormser-Migot, L’ère concentrationnaire, 1970

Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra, Auschwitz et après I, Minuit, 1970

Charlotte Delbo, Une connaissance inutile, Auschwitz et après II, Minuit, 1970

Saul Friedländer, L’antisémitisme nazi. Histoire d’une psychose collective, Seuil, 1971

Charlotte Delbo, Mesure de nos jours, Auschwitz et après III, Minuit, 1971

François Bédarida, Le génocide et le nazisme, Press Pocket, 1972

Georges Wellers, De Drancy à Auschwitz, Fayard, 1973

Joseph Billig, Les camps de concentration dans l’économie du Reich hitlérien, PUF, 1973

Olga Wormser-Migot, L’ère des camps, 1973

Germaine Tillon, Ravensbrück, Seuil, 1973

Poliakov Léon, Les totalitarismes au XXe siècle, 1975

Gitta Sereny, Au fond des ténèbres, Denoël, 1975

Hermann Langbein, Hommes et femmes à Auschwitz, Fayard, 1975