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- Quand Le Monde libertaire ouvre ses colonnes à la rhétorique antisémite

lundi 15 septembre 2014, par Yves

[Ce texte est extrait d’une chronologie du négationnisme, de 1948 à 2014, qui paraîtra en octobre 2014 dans le n° 46-47 de Ni patrie ni frontières sous le titre : « Increvables négationnistes ! « Ultragauches », « libertaires » et antisémitisme : un long aveuglement (1948-2014) »]

– 3 décembre 2009
Parution dans Le Monde Libertaire d’un article signé Jacques Langlois, à propos du livre de Michel Dreyfus, L’antisémitisme à gauche. ( http://www.monde-libertaire.fr/expressions/13083-lantisemitisme-pretendument-de-gauche )

Reprenant tout d’abord l’argumentaire de Roger Garaudy, soutenu par l’abbé Pierre et le père Lelong lors de son procès pour négationnisme en 1998, notre socialiste-républicain-libertaire (1) (sic), écrit en effet : « Comme mon maître, Proudhon, j’ai lu la Bible, pas en hébreu, ni tous les jours comme lui. Le premier génocide racial décrit et même vanté, depuis que l’écriture et l’histoire existent, est le massacre de la population de Canaan, femmes et enfants compris, par les Juifs s’y installant. Il est vrai que ce premier génocide n’est pas opéré a priori contre un peuple, mais au nom d’un autre peuple, élu, auquel Dieu aurait attribué le territoire concerné. C’est du reste ce que les Juifs orthodoxes continuent de dire sous la houlette de l’État sioniste d’Israël. Il suffit de lire l’Ancien Testament (2) ».

Comme l’écrit Nicolas Weil, « On voit [se] former par inversion et glissements successifs une nouvelle figure repoussoir dans une démonologie déjà fournie : celle de Josué, habillage typologique du Juif-Israélien moderne et conquérant et, par extension, signe de la sauvagerie primitive de l’Hébreu puis du Juif. Elle se nourrit également de la tendance à amalgamer, par un maniement pervers de symboles, les Palestiniens (ici englobés dans la notion de peuples autochtones et confondus avec les Cananéens) avec les Juifs victimes de la Shoah, tandis que les Israéliens eux-mêmes sont assimilés aux nazis (3). »

Et Aurélie Cardin ajoute : « (...) prendre, les récits bibliques comme des événements historiques établis et non comme une interprétation de ces événements relève d’une lecture fondamentaliste de la Bible. (...) En qualifiant de Shoah les massacres commis par Josué et rapportés dans la Bible, l’abbé Pierre sollicite le texte et donne à son propos une connotation négationniste (4). »

Non content de reprendre à son compte l’argumentaire fallacieux de l’obscurantiste religieux Garaudy (5) et de l’abbé Grouès (6), Langlois nous explique que l’antisémitisme antérieur au judéocide n’était pas, « à l’époque évidemment, si méchant » car il « était économico-financier. C’était comme attribuer à l’ensemble des Auvergnats ou des Écossais une mentalité de rapiats ». Langlois n’a visiblement jamais entendu parler des pogroms suscités par cette forme bénigne, « économico-financière », du racisme antijuif, ce qu’il appelle encore plus pudiquement une « humeur antijuive ». Les pogromistes russes du XIXe siècle, pour ne prendre qu’un seul exemple et ne pas remonter au Moyen Âge et aux 12 000 juifs assassinés en l’an 1096 dans les villes qui longent le Rhin, étaient seulement de mauvaise « humeur », tout s’explique !

Poussant le bouchon un peu plus loin, il écrit : « Ajoutons que cette malheureuse assimilation stéréotypée du Juif en général au capitaliste n’impliquait nullement leur extermination ; il suffisait de détruire les bases de la finance, ce à quoi Proudhon s’était appliqué. »

Langlois « oublie » de citer les propos génocidaires de son maître Proudhon dans ses Carnets de 1846 (dont le contenu ne fut révélé que bien après sa mort) : « Juifs. Faire un article contre cette race qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec aucun peuple. Demander son expulsion de France, à l’exception des individus mariés avec des Françaises ; abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi, poursuivre enfin l’abolition de ce culte. Ce n’est pas pour rien que les chrétiens les ont appelés déicides. Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer. H. Heine, A. Weil, et autres ne sont que des espions secrets ; Rothschild, Crémieux, Marx, Fould, êtres méchants, bilieux, envieux, âcres, etc. etc. qui nous haïssent... ».

Même s’il tait le contenu de ce texte, Langlois est tout de même obligé de reconnaître à contrecœur « que Proudhon partageait les préjugés de son temps contre le Juif financier et s’est hélas livré à l’amalgame Juif égale agioteur, usurier ou spéculateur ». Mais il excuse immédiatement l’antisémitisme de son gourou car le pauvre Proudhon aurait « subi les conséquences de la finance, parfois juive, par exemple dans son projet de banque du peuple ou dans sa demande d’une concession de ligne de chemin de fer » !

Donc, si votre patron, votre banquier ou votre propriétaire est juif et vous fait une crasse quelconque, et si vous tenez des propos racistes contre lui :

1) ce n’est pas grave tant que cela reste un « préjugé », une « humeur », et que vous ne passez pas à l’acte ;
et 2) ne vous bilez pas trop, vous n’êtes pas tout seuls car l’antisémitisme fait partie de l’esprit du temps...

De toute façon, poursuit Langlois, « Proudhon est avant tout un antijudaïque religieux et culturel ». Voilà qui ne nous rassure pas vraiment surtout lorsqu’il ajoute : « Proudhon ne supporte pas la “charia” judaïque qui permet de traiter différemment les autres suivant qu’ils sont juifs ou “goys”. » Et toc, deux religions alignées d’un coup, et la haine de ces croyances justifiée par un athée qui puise ses arguments soit dans l’antijudaïsme chrétien soit dans les excuses banales des racistes (« Je ne déteste pas les Arabes, je n’approuve pas leur religion et leur culture », dit-on aujourd’hui en langage politiquement correct).

Mais ce n’est pas tout : reprenant une légende du XIXe siècle, Langlois nous explique que les Arabes et les Juifs seraient des Sémites, confondant ainsi allégrement un groupe linguistique très large (qui aujourd’hui inclut aussi une partie des Maltais, Ethiopiens, Erythréens, Somaliens et Djiboutiens) et un groupe ethnique restreint – position que plus personne ne défend aujourd’hui à part les... antisémites.

Pour finir, dans la pire tradition franchouillarde des staliniens ou des altermondialistes ignorants, son article est émaillé de réflexions contre le « lucre anglosaxon », les « financiers anglosaxons », la « doctrine libérale anglosaxonne ». Tout d’abord Langlois oublie que les banquiers suisses et gaulois, chinois, japonais et saoudiens ont eux aussi un sens très développé du « lucre » et de la « finance ». Il ne sait pas que, sur les onze plus grandes places financières du monde, six n’ont rien d’ « anglosaxon » : Hong Kong, Singapour, Zurich, Séoul, Tokyo et Genève.

Il ignore aussi que les théoriciens du libéralisme sont loin d’être tous « anglosaxons » : les physiocrates (Gournay et Turgot) et leurs amis philosophes (Condillac et Montesquieu) étaient français, tout comme Say et Bastiat, et plus tard Walras ; Friedrich List était allemand ; Hayek et von Mises étaient autrichiens, etc.

Un tel tropisme anti-anglo-saxon est suspect car il cache généralement d’autres « humeurs »... Et dire que cette prose est parue dans l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste, et que les livres de ce sinistre personnage sont publiés par les Editions libertaires !

Y.C.,Ni patrie ni frontières, 15/09/2014

NOTES
1. Cf. http://divergences.be/spip.php?rubrique177. Sa notice biographique, au dos de ses livres publiés par les Editions libertaires, nous apprend qu’il a été « cadre supérieur » à EDF-GDF, « spécialisé dans les “ richesses humaines” » et a milité à la CGT et à la CFDT.

2. « L’antisémitisme prétendument de gauche », Le Monde libertaire n° 1575 (3-9 décembre 2009), http://www.monde-libertaire.fr/expressions/13083-lantisemitisme-pretendument-de-gauche.

3. Nicolas Weill, Une histoire personnelle de l’antisémitisme, Laffont, 2003, cité dans M. Prazan et A. Minard, Roger Garaudy, itinéraire d’une négation, Calmann Lévy, 2007.

4. Aurélie Cardin, L’Affaire Garaudy/abbé Pierre dans la presse (janvier 1996-décembre 1998), mémoire de maîtrise, Paris X Nanterre, 2000, cité dans M. Prazan et A. Minard, op. cit. Rappelons d’ailleurs que Cornelius Castoriadis s’engagea sur un terrain glissant, lui aussi, quand il écrivit, en 1984, en plein débat sur le négationnisme : « La simple honnêteté oblige de dire que l’Ancien Testament est le premier document raciste écrit que l’on possède dans l’histoire. Le racisme hébreu est le premier dont nous ayons des traces écrites – ce qui ne signifie certes pas qu’il soit le premier absolument. » Pour plus de détails, lire « “Haine de l’autre”, racisme et religion », http://mondialisme.org/spip.php?article2084
On retrouve aussi cette idée d’un prétendu racisme juif originel dans un article de la revue néofasciste Nationalisme et République que pompa Garaudy, et qui s’intitulait « Faut-il censurer la Bible ? L’origine juive du racisme. »

5. Dans Les mythes fondateurs de la politique israélienne, Roger Garaudy a écrit à propos du mot génocide : « Cette définition ne peut s’appliquer à la lettre que dans le cas de la conquête de Canaan par Josué », phrase d’ailleurs relevée par le parquet dans son inculpation du philosophe musulman pour « contestation de crime contre l’humanité et appel à la haine raciale ».

6. L’abbé Grouès, plus connu sous le nom d’abbé Pierre, écrivit en effet à Garaudy en 1996 : « Tout a commencé pour moi dans le choc horrible qui m’a saisi lorsque, après des années d’études théologiques, reprenant pour mon compte un peu d’études bibliques, j’ai découvert le livre de Josué. Déjà un trouble très grave m’avait saisi en voyant, peu avant, Moïse apportant les Tables de la Loi qui enfin disaient “Tu ne tueras pas“, voyant le Veau d’or, ordonner le massacre de trois mille gens de son peuple. Mais avec Josué je découvrais (certes conté des siècles après l’événement) comment se réalisa une véritable “Shoah“ sur toute vie existant sur la “Terre promise“. » (cité dans M. Prazan et A. Minard, op. cit.). « Une fois encore, commentent les auteurs, les rôles sont inversés (...) à quelques millénaires de distance, les Juifs sont criminalisés par leurs textes sacrés (vocation authentifiée par la citation du livre de Josué), quand ceux de la Shoah sont dépouillés du crime dont ils furent victimes ». (op. cit., p. 235)