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Pourquoi le SPD et le KPD furent-ils autant désarmés face à l’antisémitisme nazi (1918-1933) ?

mardi 2 septembre 2014, par Yves

Avant de s’intéresser à l’antisémitisme de gauche en France aujourd’hui et à la question de l’histoire du négationnisme « à la française », il peut être utile de faire un petit détour par l’Allemagne des années 20 et 30, pays qui a « produit » les théoriciens marxistes les plus importants depuis plus d’un siècle et aussi connu le mouvement antisémite le plus criminel de l’Histoire – les deux phénomènes n’ayant, évidemment, aucun rapport entre eux.

S’il y a bien une période durant laquelle tous les courants marxistes ont pu tester les thèses douteuses de La Question juive de Karl Marx (1) ou les analyses faiblardes du « pape » de la social-démocratie allemande Karl Kautsky (2) sur le même sujet, c’est bien celles de l’apparition du parti nazi et de la progression de ses thèses antisémites dans les masses allemandes.

Qu’ont compris le KPD et le SPD des spécificités de l’antisémitisme nazi ? Pas grand-chose, en tout cas certainement pas sa dimension fondamentalement meurtrière, pré-génocidaire, ni même sa dimension « anti-hégémonique » pour reprendre l’expression de Moishe Postone (3) . Qu’ont-ils vu en Hitler ? Un bouffon, un agitateur qui se calmerait dès qu’il accéderait au pouvoir ou alors qui serait facilement renversé par une insurrection armée dirigée par le KPD, parfois aussi un « agent de Morgan et de Rothschild » (Die Rote Fahne, quotidien du Parti communiste allemand).

Après-guerre, le Parti communiste allemand (devenu à l’Est la SED) procéda-t-il à la moindre autocritique et revint-il sur sa sous-estimation de l’antisémitisme ? Absolument pas. Bien au contraire, il refusa d’indemniser les Juifs allemands après-guerre puisqu’ils étaient victimes du « capitalisme » et que la RDA construisait le « socialisme ». La SED emboîta le pas à la campagne antisémite internationale lancée par Staline en 1952/1953 et qui se traduisit par l’exécution des principaux membres du Comité antifasciste juif soviétique en 1952 ; le procès des blouses blanches en URSS (1953) ; le procès Slansky en Tchécoslovaquie (1952), et aussi, en RDA, par un procès secret contre Paul Merker, que nous évoquerons à la fin de ce texte. Ce dirigeant du KPD ne plia ni devant le nazisme, ni devant l’antisémitisme de ses camarades « communistes », ni devant ses geôliers en Allemagne de l’Est. Stalinien, il resta, mais antisémite jamais il ne fut...

I- Une social-démocratie consciente de l’antisémitisme mais hésitant entre théorie du complot, croyance naïve dans les vertus de la pédagogie et crétinisme légaliste

Dans un livre consacré à l’attitude de la social-démocratie allemande face à l’antisémitisme entre les deux guerres (4) , Donald L. Niewyk montre comment ce courant essentiel du plus puissant mouvement ouvrier d’Europe eut du mal à lutter contre l’antisémitisme nazi : il l’interpréta comme un « complot » des classes dominantes contre le SPD et la République de Weimar, pour le rétablissement de l’Empire, et éprouva beaucoup de difficultés à y déceler autre chose qu’une « manœuvre de division et de diversion (5) », selon un vieux schéma qui perdure jusqu’à aujourd’hui – y compris à l’ultragauche ou chez les anarchistes. Périodiquement, et ce jusqu’en 1933, des voix s’élevèrent dans le Parti pour dire que « la signification politique et sociale des idées national-racistes (völkisch) ne repose absolument pas sur l’antisémitisme (...) mais sur l’antisocialisme, c’est-à-dire la supériorité raciale des classes dominantes » (Hermann Heller, 1931). Le fait que le Parti nazi concluait des affaires avec des capitalistes juifs, par exemple, pour acheter des uniformes, des armes, des insignes, ou que des cabinets d’avocats nazis incluait des associés juifs, les conforta dans cette vision erronée.

Puis, avec le temps, le débat dans les publications du SPD s’orienta vers d’autres directions. Ses intellectuels cherchèrent des explications relevant à la fois de la sociologie et de la psychologie collective, intéressantes au demeurant, mais ne permettant guère d’en déduire une stratégie concrète. Pour Fritz Spiegelber, les classes moyennes, particulièrement les paysans et la petite bourgeoisie traditionnelle, étaient prises entre l’enclume du Capital et le marteau du prolétariat ; comme elles étaient désorientées, les Juifs représentaient un bouc émissaire commode en temps de crise comme exutoire face à leurs angoisses existentielles. Selon Ernst Hamburger, l’antisémitisme était un ersatz de socialisme, adapté aux classes moyennes frappées par la prolétarisation, pour qui il était plus facile de s’attaquer aux capitalistes juifs qu’à tout le système capitaliste. Un autre autre intellectuel socialiste compara l’antisémitisme à une théorie diabolique, facile à comprendre pour ceux qui avaient une vision simpliste de la réalité, réduite à un combat entre en un Dieu (l’Aryen, ou l’Allemand), et à un Diable (le Juif). Un autre encore dénonçait la « névrose » de la petite bourgeoisie qui, face à l’approfondissement de la crise (après 1929), souffrait d’un « stress économique » considérable. Selon lui, cette névrose était liée à un « complexe d’infériorité » suite à la défaite de l’Allemagne, défaite vécue comme une défaite de la nation et de la race allemandes face à des Juifs jugés supérieurement intelligents. Les masses petites-bourgeoises en voie de prolétarisation « étant émotionnellement et intellectuellement incapables d’évaluer leur souffrance de manière objective ou d’accepter les solutions social-démocrates, elles trouvent donc un bouc émissaire dans leurs concurrents juifs » (Rudolf Breitscheid). Alfred Braunthal pointait, lui, vers d’autres causes que la crise : la haine de la bourgeoisie contre « tout ce qu’elle détestait dans le monde moderne » ; « un romantisme politique et économique qui joue avec l’idée de retourner aux corporations et à la production artisanale du Moyen Age ». Arthur Rosenberg voyait dans l’antisémitisme une nostalgie « pour une société pré-industrielle où les hommes étaient mus par l’intérêt pour leur travail et un sens du devoir plutôt que par le désir de gagner de l’argent » et pour ces gens-là les Juifs « incarnaient le matérialisme et le libéralisme » économique qu’ils abhorraient.

Ce déluge d’explications relevant de la sociologie et de la psychologie sociale, s’il avait le mérite d’essayer de rendre compte d’une réalité complexe, avait aussi de terribles inconvénients : il semblait évident qu’autant de tares psychologiques n’allaient pas disparaître sous l’effet de la propagande social-démocrate, de discussions paisibles ou même de débats contradictoires avec les nazis, s’il s’agissait d’une « névrose de masse ». Les diagnostics et l’ampleur de la tâche étant plutôt décourageants, cela incita le SPD à revenir à la thèse du complot antisocialiste (6) censé rétablir l’Empire et abattre la République de Weimar.

La stratégie légaliste social-démocrate trouva rapidement ses limites : le SPD organisa de multiples conférences, publia de nombreux articles et brochures pour expliquer que l’antisémitisme nazi reposait sur des mensonges éhontés : les Juifs n’avaient pas déserté en masse en 1914 ; ils n’avaient pas profité financièrement de la Première Guerre mondiale ; ils n’avaient pas assené de « coup de couteau dans le dos de l’Allemagne » ; ils n’avaient pas négocié le traité de Versailles (pas un seul Juif ne faisait d’ailleurs partie de l’Etat-Major allemand) ; ils ne tiraient pas les ficelles de la république de Weimar, etc. Ils tentèrent de démontrer que la science ne reconnaissait aucune validité aux théories fondées sur l’existence de races, etc. Les sociaux-démocrates avaient beau répéter que les Juifs avaient été de courageux soldats pendant la Première Guerre mondiale, qu’ils avaient versé leur sang pour l’Allemagne (12 000 Juifs étaient morts au front) et étaient toujours de bons patriotes, rien n’y fit, le rouleau compresseur antisémite continua son action délétère dans les consciences des petits bourgeois et d’une partie des travailleurs, notamment les salariés des PME et les chômeurs. (Rappelons à ce propos que le KPD et le SPD ne recueillirent jamais, à eux deux, plus d’un tiers des voix des ouvriers et des employés, selon R. J. Evans, Le Troisième Reich, t. I, L’avènement, Flammarion, 2009).

Leur démarche rationaliste et légaliste échoua face à des mouvements politiques (les nazis mais aussi tous les autres courants nationaux-racistes dits « völkisch (7) ») qui savaient mobiliser habilement toutes sortes de pulsions irrationnelles (8), n’avaient aucun complexe à mentir, calomnier, diffamer et surtout utiliser la violence dans les rues, les manifestations, les meetings, etc.

Paralysé par son réformisme et son attachement viscéral à la domination de l’Etat, le SPD comptait sur la police et la justice pour faire le nécessaire travail d’enquête et de répression contre les éléments qu’il appelait « antirépublicains ». Le Parti social-démocrate se refusa à organiser ses propres milices, et quand il forma une organisation d’autodéfense en 1924 (la Reichsbanner rassemblait trois millions de personnes en 1931 et était ouverte aux militants des autres partis centristes et démocrates !) il ne voulut évidemment pas l’armer ni écraser la peste brune dans l’œuf. Si le SPD dénonçait la violence des nazis, c’était pour expliquer qu’elle était bien supérieure à celle des révolutionnaires spartakistes de 1918 – que, eux, les sociaux-démocrates, politiciens « responsables », avaient fait emprisonner et assassiner en s’alliant avec les corps francs et l’armée !

Sur le fond, les sociaux-démocrates allemands ne prirent jamais très au sérieux les propos de Hitler, ni même le NSDAP, convaincus que si, par hasard, il arrivait au pouvoir, le parti nazi mettrait de l’eau dans son vin (9) . Le SPD, malgré sa longue expérience, ne réussit jamais à comprendre que le nazisme voulait mettre en œuvre une politique exterminationiste (10) dirigée spécifiquement contre les Juifs, pas simplement contre les socialistes, les communistes ou les républicains. Comme le remarque D.L. Nywick, « la plus grande faiblesse du SPD face à l’antisémitisme était sa réticence à croire que la plupart des antisémites haïssaient vraiment les juifs » ; le parti avait « tendance à minimiser la possibilité que les dirigeants nationaux-racistes (völkisch) veuillent vraiment mettre en œuvre leurs revendications les plus extrêmes – priver les Juifs de tous leurs droits civiques, les exproprier et les expulser d’Allemagne, s’ils en avaient la possibilité ».

Soucieux de ne pas apparaître comme un parti « manipulé par les Juifs » (ce dont les nazis l’accusaient), le SPD entretint des relations discrètes avec les dirigeants de la communauté juive allemande et avec des organisations bourgeoises juives, tout en rappelant sans cesse qu’un Juif, s’il voulait être cohérent, devait lutter pour l’émancipation de tous, pour la République et le socialisme, et donc refuser tout soutien aux partis conservateurs.

Jusqu’en 1933, le SPD dénonça constamment la propagande antisémite des nazis et des autres partis nationalistes. Malheureusement, enfermé dans son légalisme, il eut beau protester sur tous les tons, le cancer antisémite se répandit à toute allure dans la société allemande : les magistrats rendaient des jugements explicitement antisémites ; les policiers relâchaient les délinquants nazis ; les flics faisaient inculper des Juifs pour des meurtres commis par des nazis ; les voyous profanaient des cimetières juifs ; les universités renvoyaient des professeurs parce qu’ils étaient juifs ; des associations d’étudiants interdisaient aux juifs d’adhérer à leur organisation ; des tracts et des insignes nazis étaient distribués dans les casernes, etc.

Face à l’arrivée de plusieurs dizaines de milliers de Juifs en Allemagne, le SPD plaida pour un traitement humain mais temporaire de ces travailleurs, car il souhaitait surtout les aider à partir s’installer ailleurs, principalement aux Etats-Unis (11), à cause du chômage régnant en Allemagne, prétendait-il.

On remarquera qu’une telle attitude légaliste face à l’immigration comme face au racisme et à l’antisémitisme, est toujours celle de la plupart des antiracistes et antifascistes actuels.

II - Le KPD, un parti « communiste » puis stalinien qui utilisa fréquemment un langage antisémite, notamment pour conquérir les masses influencées par le nationalisme et le nazisme

Olaf Kistenmacher (12) s’est intéressé à l’évolution de la prose du KPD et les résultats de son étude sont consternants. Le Parti communiste allemand, censé être beaucoup plus à gauche que la social-démocratie qu’il dénonça comme « social-fasciste » voire comme « fasciste » entre 1928 et 1932, tint à de nombreuses reprises un langage non seulement nationaliste mais antisémite. Comme le SPD, il crut que les nazis n’en voulaient qu’à eux-mêmes, que l’antisémitisme n’était qu’un prétexte, et que le véritable objectif du Capital était de les liquider, eux, les communistes, de liquider le mouvement ouvrier allemand, et que les Juifs seraient épargnés par les nazis voire soutiendraient le NSDAP contre les communistes.

Une telle cécité politique découlait en partie d’une réalité indéniable. Les nazis voulaient effectivement détruire le mouvement ouvrier, le KPD et le SPD qu’ils rendaient responsables de tous les maux de l’Allemagne : défaite durant la première guerre mondiale, corruption, crises économiques, chômage, inflation, instabilité sociale et gouvernementale, etc. Donc il est indéniable que le nazisme avait pour intention de prendre pour cibles les socialistes et les communistes allemands, et cette intention se manifestait très concrètement tous les jours par des actes de violence et des meurtres. Deux exemples suffiront : 44 militants communistes furent tués en 1930, 52 en 1931 et 75 au cours des six premiers mois de 1932. Et à la fin 1933, après la prise du pouvoir de Hitler, le bilan était très lourd : 130000 militants du Parti avaient été arrêtés et 2 500 assassinés, du moins selon les chiffres du KPD.

Comme l’expliquait le dirigeant stalinien Ernst Thaelmann en 1930, le fascisme était effectivement « le meilleur instrument de l’oppression des travailleurs » et aussi le meilleur « incitateur à la guerre contre l’Union soviétique ».

Mais, cette cécité vis-à-vis de l’antisémitisme provenait aussi de La Question juive de Marx et des écrits des théoriciens sociaux-démocrates qui les avaient formés, à commencer par Kautsky (voir notre annexe à la fin de cet article). Ils croyaient encore que l’antisémitisme n’était qu’une tactique de diversion, pour dévier la colère des travailleurs contre une minuscule partie de la classe capitaliste, sa fraction juive. Mais cette diversion, les communistes allemands y eurent eux-mêmes recours chaque fois qu’ils tentèrent de tendre la main aux travailleurs ou aux petits-bourgeois influencés par les partis nationalistes et même par les nazis.

Comme l’explique Helmut Berding dans son Histoire de l’antisémitisme en Allemagne (Editions MSH, 1995, p. 203-204) :

« Le comportement du Parti communiste allemand (KPD) face à l’antisémitisme fut contradictoire. En théorie – son attitude était, sur ce point, comparable à celle de la social-démocratie –, il considérait l’antisémitisme d’un point de vue purement fonctionnaliste, comme un instrument de la lutte des classes. Il prétendait pour sa part, en tant que parti marxiste, être libre de tout préjugé religieux, national ou ethnique. (...). D’une part, le Parti communiste était diamétralement opposé aux partis d’extrême droite : le DNVP, les groupes nationaux-populaires et le NSDAP. Ces partis de droite, engagés dans une lutte sans compromis avec le communisme, étaient également les porte-parole de l’antisémitisme. Dès lors, dans son combat contre la droite politique, le KPD affronta l’antisémitisme et utilisa contre lui les mêmes arguments idéologiques critiques qu’on entendait chez les libéraux de gauche ou les sociaux-démocrates. D’autre part, tout en luttant contre les partis d’extrême droite, le KPD combattait la république de Weimar et son ordre parlementaire et démocratique. Dans cette position d’affrontement le KPD tenta en diverses occasions (ce fut le cas en 1919-1920, durant l’année de crise 1923 et de 1930 au milieu de 1932) d’établir une relation entre l’extrême gauche et l’extrême droite. Sa propagande se calqua alors sur l’extrémisme de droite : il distribua des tracts portant l’inscription “A bas la république des Juifs”, assimila le capitalisme au judaïsme et appela à la lutte contre les capitalistes juifs. »

Olaf Kistenmacher cite un article du 28 mars 1920, paru dans Die Rote Fahne et intitulé « Noske (13) le Judas » : « En fait, cette comparaison n’est pas correcte. Car, lorsque Judas a trahi Jésus, que les pharisiens l’ont livré aux Romains, et que les Romains l’ont crucifié, Judas s’est pendu à l’heure et à l’endroit exacts où il avait livré Jésus à l’ennemi. Noske, lui, est toujours vivant (...). Noske doit avoir eu un ancêtre criminel ou qui s’adonnait à la luxure. Et cet ancêtre a agi à travers lui. Il suffit d’ailleurs de regarder la forme de son crâne pour reconnaître son caractère criminel. » Cette idée que les comportements sont héréditaires était très répandue à gauche dans les années 20. Et elle concernait aussi les Juifs, souligne Olaf Kistenmacher, citant L’ABC du communisme de Boukharine et Preobrajenski, ouvrage qui forma des centaines de milliers de militants communistes : « 60. L’antisémitisme et le prolétariat. L’antisémitisme est une des pires formes de haine nationale ; il désigne l’hostilité raciale envers les Juifs qui appartiennent à la race sémite (dont les Arabes forment une autre composante importante. »

Lorsque trois cents Juifs émigrés d’Europe de l’Est furent enfermés avec d’autres « sans papiers » dans un camp en 1920, Die Rote Fahne, tout en se montrant solidaire des travailleurs, tint un discours très ambigu et nationaliste contre « la bande de chacals étrangers » qui étaient en train de s’attaquer aux « propriétés en ruines de l’Allemagne ». Pour Die Rote Fahne, les grands capitalistes étaient des « étrangers », des « traîtres », des « Judas » qui ne se préoccupaient pas du bien-être de la « nation allemande », du « peuple », comme le soulignera d’ailleurs Karl Radek en 1923 lors d’une réunion du Komintern.

La tentative la plus tristement célèbre de tendre la main à l’extrême droite allemande reste celle de Ruth Fischer (14) (qui ne se considérait pas comme juive et que l’on peut donc difficilement accuser de « haine de soi » !). Cette dirigeante du KPD prononça un long discours devant des étudiants nationalistes à l’été 1923, dans lequel elle dénonça certes tous les capitalistes, mais prôna l’usage de la violence contre les capitalistes juifs en ces termes : « Vous protestez avec virulence contre le capital juif ? Quiconque condamne le capital juif est déjà un combattant de la lutte des classes, même s’il n’en est pas conscient. Vous êtes contre le capital juif et vous voulez éliminer ceux qui manipulent les cours des actions ? Vous avez raison. Alors piétinez les capitalistes juifs, pendez-les aux réverbères, foulez-les aux pieds. Mais que voulez-vous faire aux gros capitalistes, les Klockner, les Stinnes, etc. ? »

Selon Berding, ces attaques « suscitèrent aussi de violentes critiques dans le parti » et « restèrent sans doute des phénomènes exceptionnels ». Malheureusement, ce n’est pas la conclusion d’Olaf Kistenmacher et d’autres historiens.

En effet, le discours de Ruth Fischer faisait partie d’une stratégie de l’Internationale communiste, imaginée notamment par Karl Radek (d’ailleurs lui aussi « juif »), qui souhaitait coopérer avec les mouvements nationalistes, populistes et de droite en Allemagne. Le 20 juin 1923, il prononça un discours, devant le Comité exécutif élargi de l’Internationale communiste, pour rendre hommage au fasciste Albert Leo Schlageter, exécuté par l’armée française qui occupait alors la Ruhr : « Le sort de ce martyr du nationalisme allemand ne doit pas être passé sous silence ni traité avec mépris. (...) Schlageter, ce soldat courageux de la contre-révolution, mérite d’être honoré par nous, soldats de la révolution (...). » « Une brochure fut publiée, contenant des articles de Radek et de Moeller van den Bruck (15) , l’auteur du Troisième Reich », relate également Ossip K. Flechtheim (16) .

Le Parti communiste allemand alla jusqu’à publier dans son quotidien, Die Rote Fahne, des articles du comte Erst von Reventlow, un dirigeant des nationalistes völkisch (nationaux-racistes). Selon l’historien Edmund Silberner, « Durant une courte phase, qui dura environ deux mois, le KPD tenta de s’adapter aux modes de pensée nationaliste et antisémite de la droite. Il essaya de montrer aux nationalistes que la question juive ne les séparait pas en fait des communistes ». Et Enzo Traverso, dans Les marxistes et la question juive de souligner que pendant quelques semaines à Berlin apparurent des panneaux avec la svastika et l’étoile rouge (cf. O. Flechtheim, op. cit., p. 119). En bon trotskyste, il ajoute aussitôt que le KPD fut obligé d’abandonner « ce langage chauvin et antisémite ». Malheureusement cette affirmation ne correspond pas à la réalité.

La thèse de Susanne Wein sur « le mouvement ouvrier allemand et l’antisémitisme à Brême de 1924 à 1928 » (présentée en 2001) souligne que l’on retrouve des remarques antisémites dans les publications du KPD non seulement dans les périodes de crise telles que 1923 ou 1930-1933 (remarques de toute façon criminelles, quel que soit le contexte) mais aussi de façon continue dans la période dite de « stabilisation relative », de 1924 à 1928.

En 1923, pour le quarantième anniversaire de la mort de Marx, Die Rote Fahne publia des extraits de La Question juive en indiquant que, tout comme les fascistes et les nationaux-racistes völkisch, les communistes allemands étaient, eux aussi, favorables à ce que la « société s’émancipe du judaïsme ».

Le dirigeant « communiste » Hermann Remmele, lors d’un discours dans une réunion fasciste en 1923, expliqua comment il comprenait l’antisémitisme : « Il suffit de s’être rendu une fois au marché aux bestiaux de Stuttgart ou dans les abattoirs, pour voir comment les négociants de bestiaux, juifs pour la plupart, achètent les animaux à n’importe quel prix, tandis que les bouchers de Stuttgart doivent repartir les mains vides, parce qu’ils n’ont pas assez d’argent. » Et les spectateurs fascistes de s’exclamer « Très juste ! ». Remmele poursuivit : « Il est compréhensible que la haine des Juifs se développe dans les milieux de la petite-bourgeoisie, des commerçants et des intermédiaires. Ces classes petites bourgeoises s’appauvrissent de la même façon que la classe ouvrière. Mais les causes de cet appauvrissement viennent d’ailleurs ; elles découlent de l’augmentation incessante de l’inflation (...). »

Comme le remarque Olaf Kistenmacher, même si le dirigeant « communiste » ne le dit pas explicitement, ce sont bien, dans son discours, les Juifs qui sont présentés comme les profiteurs de l’inflation puisqu’ils peuvent acheter à « n’importe quel prix ».

Lors du pogrom du 5 novembre 1923 qui dura deux jours, si le SPD prit position contre l’antisémitisme, Die Rote Fahne fut beaucoup plus discrète ; le quotidien « communiste » se contenta de dénoncer les actions de « la petite bourgeoisie décadente » et le KPD n’essaya pas de protéger les Juifs durant le pogrom dans le quartier de Scheuneviertel.

Olaf Kistenmacher note que l’utilisation du terme « Judas » était courante dans la littérature antisémite au XIXe et au XXe siècle, donc bien sûr dans la littérature nazie, et que Die Rote Fahne s’en servait fréquemment alors qu’elle ne faisait pas référence à d’autres personnages du Nouveau Testament. C’est ainsi que le quotidien du KPD désigna Hitler comme le « Judas du Tyrol du Sud » en novembre 1932 et les dirigeants du SPD en janvier 1933 comme des « Judas Iscariote ». Olaf Kistenmacher mentionne aussi l’expression de « Juif errant » à propos des corps francs d’Erhardt, comme une façon irresponsable et dangereuse d’utiliser des stéréotypes antijuifs contre des adversaires politiques.

Considérant que l’Allemagne était de fait réduite au statut d’une « colonie », le KPD définit en 1930 un « programme pour la libération nationale et sociale du peuple allemand » qui appelait à une « révolution populaire », tentant ainsi de séduire les nationalistes völkisch et nazis.

En avril 1930, les délégués du KPD au conseil municipal de Berlin crièrent avec les nazis « Dehors les Juifs ! » pour que les représentants des autres partis ne puissent pas prendre la parole.

Heinz Neumann déclara dans une réunion tenue par Goebbels : « Jeunes socialistes ! Vaillants combattants pour la nation ! Les communistes ne veulent pas de guerre fratricide avec les nationaux-socialistes ! »

En 1931 et 1932, le KPD organisa des actions communes avec le parti nazi : référendum contre le gouvernement social-démocrate de Prusse en août 1931, motion de censure contre le gouvernement social-démocrate de Prusse en mars 1932, motion provoquant la dissolution du Parlement allemand de juillet 1932, grève des transports de Berlin en novembre 1932. (A ce propos un lecteur me communique les précisions suivantes qui selon selon lui infirment mon analyse : "Même si le KPD (direction berlinoise) a poussé à la grève, les ouvriers du BVG étaient pour la grève (votée par 14 500 pour) contre la baisse des salaires
Le comité de grève comprenait des ouvriers de toute tendance : à la première conférence (02/11/1932) sur 127 délégués il y a 25 de l’ADGB (SPD), 52 RGO (KPD), 5 « autonomes », 5 DMV et 40 inorganisés (dont les nazis)). Et il y avait des ouvriers nazis dans l’entreprise avant la grève, les syndiqués étaient d’environ 6 000 pour l’ADGB, 2 000 pour les RGO et 1 200 pour le NSBO sur une effectif de 22 000 salariés.
Donc les ouvriers nazis participèrent activement à la grève. On vit même des SA venir saluer et soutenir des piquets sans y être chassés. Mais, la grève se déroulant au moment des élections législatives ((à ces élections, à Berlin, le KPD obtient 860 000 voix (+160 000 voix), le SPD 760 000 voix (-120 000 voix) et le NSDAP 600 000 voix (-60 000 voix)).) dès le deuxième tour passé (le 06/11), la )direction du NSDAP de Berlin (Goebbels) s’activa pour la reprise du travai
l.")

« En fait, comme en 1923, le KPD réussit à gagner un petit cercle d’officiers idéalistes et d’intellectuels nationaux-bolcheviks (...). Mais la masse des chefs et des adhérents du mouvement national-socialiste était, bien entendu, absolument immunisée contre le “virus” national-bolchevique » (O. Flechtheim, op. cit., p. 210).

Cela n’empêcha pas le « communiste » Hermann Remmele d’affirmer que les Juifs étaient plus puissants que le parti nazi et que le banquier juif Jakob Goldschmidt finançait Hitler par l’intermédiaire de la Danatbank dont il était le directeur général !

Olaf Kistenmacher cite les titres de plusieurs articles visant les Juifs entre 1930 et 1932 dans le quotidien du KPD : « Le propriétaire juif d’un grand magasin finance le parti nazi », « La déclaration d’amour du riche banquier Solomonsohn aux nazis », « Au Juif errant Goebbels », « Hitler, l’agent de Morgan et Rothschild », « Hitler vient au secours des Juifs riches », « Les nazis sont favorables au capital juif », etc.

Comme le conclut Olaf Kistenmacher : « Durant le XIXe et le XXe siècles, la stigmatisation traditionnelle des Juifs passa de la dénonciation des Juifs riches aux théories modernes du complot, selon lesquelles les Juifs ne sont pas seulement présentés comme riches et puissants, mais comme incarnant toute la société capitaliste, raison pour laquelle cette forme d’anticapitalisme fétichisé reste très vague. Pour lutter contre l’antisémitisme, il aurait fallu s’opposer à l’identification des Juifs au capital improductif et ne pas rendre les Juifs responsables de crises économiques comme celle de 1923. Non seulement le KPD en fut incapable, mais il renforça cet élément de l’antisémitisme moderne, le reproduisit et diffusa son pouvoir discursif. »

Cette incompréhension totale de l’antisémitisme allait bien sûr de pair avec une incompréhension totale du nazisme non seulement de la part du KPD mais aussi de l’Internationale communiste, dont le Comité exécutif, le 1er avril 1933 (rappelons que Hitler avait été nommé chancelier le 30 janvier 1933 et qu’il reçut les pleins pouvoirs le 23 mars 1933) affirmait encore triomphalement : « La mise en place d’une dictature ouvertement fasciste, qui détruit toute illusion démocratique chez les masses et les libère de l’influence des sociaux-démocrates, accélère la marche de l’Allemagne vers une révolution prolétarienne. »

Le crétinisme pseudo-radical des staliniens n’était que le miroir inversé du crétinisme légaliste des sociaux-démocrates.

III - Paul Merker, le seul dirigeant stalinien allemand qui s’opposa à l’antisémitisme de son parti et reconnut la nécessité que les Juifs aient un Etat après 1945

« Avant 1945, la plupart des communistes allemands et, après 1945, la plupart des communistes d’Allemagne de l’Est considéraient la “question juive” – c’est-à-dire l’ensemble complexe formé par l’antisémitisme, l’Holocauste, et la place des Juifs en Allemagne et en Europe – comme un problème périphérique au drame principal de la lutte de classe et de l’antifascisme. » Cette citation est extraite d’un article passionnant de Jeffrey Herf (17) qui permet de découvrir qui fut Paul Merker (1884-1969) et pourquoi il fut emprisonné pendant trois ans à cause de ses positions sans ambiguïté contre l’antisémitisme de gauche de ses camarades staliniens. Ce qui suit, dans cette troisième partie, est un résumé des informations contenues dans cet article.

Adhérent au KPD depuis 1920, Merker fut député de son parti en Prusse, travailla pour le Komintern aux Etats-Unis entre 1931 en 1933, militant dans les syndicats et au Parti communiste américain. Après avoir passé une année dans la clandestinité à Berlin en 1933-1934, il dirigea le Secrétariat extérieur du KPD avec Walter Ulbricht (futur dirigeant de la RDA) et Franz Dahlem, puis fut interné au camp du Vernet en France, sous Vichy de 1939 à 1941. En 1942, il put se réfugier à Mexico où il participa jusqu’en 1945 à une revue des communistes allemands en exil. Ce qui est remarquable dans ses écrits de l’époque c’est qu’il « plaça l’antisémitisme et la catastrophe vécue par les Juifs au centre de la lutte antifasciste ». Peut-être faut-il mentionner ici que lorsque Paul Merker fut un militant « clandestin à Berlin en 1934, et fut caché par des Juifs qui hébergèrent d’autres militants clandestins du Parti dans leurs maisons et leurs appartements. » Paul Merker écrivit en 1956 que « la lutte de la classe ouvrière allemande contre l’antisémitisme avait été inadéquate » et que c’était « le devoir des non-Juifs de s’opposer radicalement à l’antisémitisme ».

Dès octobre 1942, il « souligne les différences entre les persécutions dont sont victimes les Juifs et les communistes : les premiers sont persécutés à cause de ce qu’ils sont et ont donc les mêmes droits que “toutes les nations que Hitler a envahies et persécutées”. Les seconds sont persécutés à cause de leurs positions politiques et de leurs actes. Ils ont volontairement entrepris de lutter contre les nazis » et « ne peuvent donc s’attendre à “aucune compensation matérielle pour les sacrifices qu’ils ont consentis”. La victoire contre leur nazisme sera leur récompense ».

Comme le souligne Jeffrey Herff, cette position fut loin de faire l’unanimité parmi les staliniens allemands mais cela n’empêcha pas Paul Merker de publier un livre (18), qui parut en deux volumes en 1944 et 1945, dans lequel il « mit l’accent sur la dynamique autonome de l’idéologie raciale nazie et son rôle dans la catastrophe qui s’abattit sur les Juifs ».

Pour « combattre l’antisémitisme dans la zone soviétique » Paul Merker insista pour que « tous les survivants juifs allemand soient indemnisés ». En 1948, il aggrava encore son cas, dans un article consacré à « La guerre en Palestine », en « soutenant la création de l’Etat d’Israël, vantant la lutte des Juifs contre l’impérialisme britannique, contre les intérêts pétroliers américains et les intérêts réactionnaires des princes et des couches féodales arabes ». Il « appela à l’établissement de relations étroites entre Israël, l’Union soviétique et les nouvelles démocraties d’Europe de l’Est ». « Exclu du parti en 1950, explique Jeffrey Hersch, il fut arrêté pour espionnage en 1952, interrogé en prison de 1952 à 1955, et déclaré innocent mais pas réhabilité totalement en 1956 ».

Son arrestation coïncida avec le procès fabriqué contre Rudolf Slansky en novembre 1952. Paul Merker fut accusé de défendre « les intérêts des capitalistes monopolistes sionistes », d’être un « valet de l’oligarchie financière américaine qui exige des compensations pour les biens juifs expropriés afin de faciliter la pénétration du capital financier américain en Allemagne. Tel est le véritable fondement du sionisme de Merker », déclara l’acte d’accusation. Comme le souligne Jeffrey Herf, en affirmant que Merker défendait les intérêts des « riches émigrés économiques juifs », les staliniens est-allemands transformaient les Juifs auparavant « victimes du fascisme » en « participants actifs d’une puissante conspiration internationale et anti-allemande ».

En RDA, plusieurs staliniens juifs allemands furent arrêtés, ou au moins interrogés, à l’occasion du procès contre Merker. La seule façon pour eux de sauver leur peau fut de témoigner contre lui et de s’engager à ne plus rien dire publiquement à propos du judéocide. Tel était le deal que Paul Merker refusa courageusement pendant ces trois années de prison (décembre 1952-janvier 1956), même si on l’accusa d’être un « domestique des Juifs », et si ses geôliers se moquèrent de lui en le présentant comme un « roi des Juifs » qui avait voulu « vendre la RDA aux Juifs ».

Son procès et surtout son attitude intransigeante gênèrent tellement le régime stalinien est-allemand que l’affaire resta secrète jusqu’à la chute du mur et la disparition de la RDA en 1989. Il faut dire aussi que Merker ne passa pas à l’Ouest et ne fit rien pour rendre ses mésaventures publiques et embarrasser le régime. Loyauté stalinienne oblige...

Pour conclure, nous ne pouvons que citer sa déclaration devant la Commission de contrôle du Comité central de la SED : « Je ne suis ni juif ni sioniste, même si ce n’est certainement pas un crime d’être l’un ou l’autre. Je n’ai jamais eu l’intention de m’enfuir en Palestine. Je n’ai jamais soutenu les actions du sionisme. J’ai (...), à quelques reprises, écrit que, après avoir été opprimés par le fascisme de Hitler, profondément humiliés, chassés de leurs pays, et après que des millions d’entre eux eurent été massacrés uniquement parce qu’ils étaient juifs, le sentiment d’un lien profond et le désir d’une patrie juive ont émergé chez des Juifs vivant dans différents pays. Ce sentiment était l’expression de personnes qui avaient été profondément blessées et avilies. Le fascisme de Hitler est apparu dans notre pays. Nous n’avons pas réussi à mobiliser les masses travailleuses pour empêcher son régime de s’installer et donc ses crimes d’être commis. Par conséquent, nous, spécialement en Allemagne, ne devons ni ignorer ni combattre ce que j’appelle le renforcement du sentiment national juif ».

Selon Merker, il était « historiquement erroné de décrire le sionisme comme un agent de l’impérialisme américain. Au contraire, ce sont les masses juives, dans de nombreux pays, avec le soutien de l’Union soviétique et en opposition avec l’impérialisme britannique et l’impérialisme américain, qui ont contribué à faire naître l’Etat d’Israël. »

Prenez-en de la graine, messieurs les antisionistes d’extrême gauche alliés du PIR, du Collectif Cheikh Yassine, et autres soutiens du Hamas !...

Conclusion : des leçons d’une actualité brûlante

Il nous a semblé important de souligner cette minoration du rôle politique de l’antisémitisme par les socialistes et les communistes allemands durant les années 20 et 30, et par contraste la lucidité (très rare du moins sur cette question) du stalinien Paul Merker.

En effet, l’histoire se répète aujourd’hui, à propos de l’antisionisme et de ses interprétations antisémites de gauche, pour le moment sous la forme d’une farce pitoyable, demain peut-être sous celle d’une tragédie.

Des Etats et des mouvements politiques divers, dans les pays arabo-musulmans, utilisent à fond la rhétorique antisémite. Que fait l’extrême gauche occidentale ? Elle ferme les yeux quand elle ne vante pas les vertus anti-impérialistes de l’islam politique (Hamas, Hezbollah, etc.).

Des partis nationaux-populistes se créent ou se développent un peu partout en Europe et remportent des succès électoraux inquiétants. Que fait la gauche radicale ? Elle les présente comme « pro-israéliens », donc manipulés par « les sionistes » – entendre les « Juifs ».

Le mouvement altermondialiste, à l’échelle mondiale, est traversé par des tendances antisémites au nom d’une prétendue « solidarité avec le peuple palestinien », du « sionisme considéré comme un racisme », etc. Dans les mouvements des Indignés et des Occupy, se diffusent des théories du complot antisémites. Que dit l’extrême gauche ? Elle s’ébahit devant les vertus contestataires des citoyennistes qui occupent les places et...désertent les lieux de production.

En France comme en Europe, la plupart des militants d’extrême gauche d’aujourd’hui n’ont tiré aucune leçon des années 20 et 30 en Allemagne. Il serait temps d’ouvrir les yeux, camarades !

ANNEXE : Kautsky et les Juifs

Dans Rasse und Judentum (1914) Kautsky consacre beaucoup de temps à démontrer qu’il n’existe pas de race juive (au sens, selon ses termes, de « traits physiques » ou « mentaux » spécifiques) et à démolir les préjugés régnant à ce sujet, y compris ceux du sociologue antisémite Werner Sombart. (On ne s’étonnera donc pas que Kontrekulture, la maison d’édition du fasciste Alain Soral, ait récemment réédité Les Juifs et la vie économique, un livre de 656 pages écrit par Sombart.) Kautsky affirme que si les Juifs ne sont ni une race, ni une nation (il est donc hostile au sionisme), ils forment un groupe social transnational particulier, déterminé par trois éléments fondamentaux :

– ils ont principalement vécu dans les villes (ils incarnent, pour lui, le type même de l’homo urbanus) ;

– ils ont eu un rapport privilégié avec la lecture et le savoir technique (grâce aux connaissances accumulées dans l’artisanat) et scientifique ;

– et ils ont exercé certains métiers liés au commerce et à l’argent (intermédiaires, représentants, collecteurs d’impôts, usuriers, etc.) à l’artisanat (confection, cuir) et aux professions libérales (médecins, savants).

Selon lui, les Juifs ont formé, au fil des siècles, une « association de membres d’une classe particulière disséminée dans le monde entier », situation qui aurait progressivement donné lieu à certains « traits héréditaires » ! Quelques pages plus loin, il pousse ce « raisonnement » encore plus loin : « la grande masse des Juifs ont constitué, depuis 2 000 ans, une caste exclusive, héréditaire, de commerçants, de financiers, d’intellectuels urbains, et aussi de quelques artisans ; à travers la pratique et l’accumulation d’expérience, de génération en génération, ils ont développé de plus en plus de traits spécifiques à ces couches sociales, en opposition aux masses paysannes composant le reste de la population ».

Avec une analyse aussi mécaniste, peu fondée empiriquement (Kautsky ne fournit que très peu de sources historiographiques à l’appui de sa thèse) et aussi impressionniste (conforme aux préjugés sur les Juifs), il ne faut pas s’étonner que les communistes et socialistes allemands formés à l’école marxiste et kautskyenne aient été désarmés pour combattre l’antisémitisme !

Selon le « pape du marxisme », l’antisémitisme se résumait, après 1921, au ressentiment des employés, des petits bourgeois et des intellectuels (produits en surnombre par l’Université, déjà...) envers la « capacité des Juifs à avancer plus rapidement » dans l’échelle sociale ! Attentif, cependant, à l’émigration en Allemagne des travailleurs juifs d’Europe orientale ou de Russie, il ajoute une autre clé de compréhension à l’antisémitisme, celle de la concurrence entre prolétaires. « Aujourd’hui c’est de plus en plus le Juif prolétaire, étudiant désargenté, représentant de commerce fauché, ouvrier à domicile, qui subit l’hostilité des antisémites. (...) l’antisémitisme est désormais entré dans la phase de la lutte contre le prolétariat, et de la lutte la plus brutale ».

Kautsky étant mort en 1938, nous ignorons s’il a développé des analyses plus sophistiquées de l’antisémitisme nazi et de la question juive, mais il n’en est fait aucune mention dans les ouvrages que nous avons consultés. Et malheureusement les marxistes n’ont fait aucun progrès dans l’analyse de la question juive depuis 1921 – que dis-je, depuis 1844 !

Y.C., Ni patrie ni frontières, 2/09/2014

NOTES
1. Thèses dont Franz Mehring disait, comme l’ânonneront après lui des générations de marxistes : « cette enquête fondamentale (...) se passe de tout commentaire, car tout commentaire en affaiblirait la portée » !

2. Rasse und Judentum, littéralement « La race et les Juifs », 1914-1921 ; en anglais sur le site marxists.org : Are the Jews a race ? Cf. notre commentaire à la fin de ce texte.

3. Cf. son interview par Martin Thomas dans ce numéro et sur le site mondialisme.org : http://mondialisme.org/spip.php?article2117

4. Socialist, Anti-Semite and Jew. German Social-Democracy Confronts the Problem of Anti-Semitism, 1918-1933 (« Le socialiste, l’antisémite et le Juif. La social-démocratie allemande affronte le problème de l’antisémitisme, 1918-1933 »), Louisiana State University Press, 1971. Ce livre très indulgent pour la politique social-démocrate est fondé sur une recherche détaillée dans les archives et sur des interviews de militants socialistes allemands qui ont connu cette époque. Toutes les citations de cette première partie proviennent du livre de Donald L. Niewyk sauf indication contraire.

5. « Le prolétariat, expliquait une brochure du SPD en 1924, reconnaît dans l’antisémitisme religieux, économique, politique et racial, une manœuvre savamment calculée pour que les travailleurs ne s’aperçoivent pas de la haine que les fascistes éprouvent à leur égard. Les fascistes veulent que les prolétaires se focalisent plutôt sur une minorité du peuple allemand, le 1% de Juifs, et qu’ils tiennent cette minorité responsable de toute la misère et de tous les problèmes actuels. »

6. Ce projet nazi n’avait rien d’imaginaire, évidemment. Tout comme les staliniens du KPD, les sociaux-démocrates furent réprimés très brutalement dès que les nazis parvinrent au pouvoir : en juin 1933, « trois mille fonctionnaires sociaux-démocrates furent arrêtés dans toute l’Allemagne, maltraités torturés, jetés en prison ou des camps de concentration » (R. J. Evans, Le Troisième Reich, op. cit., p. 434). Et quand les militants du SPD se défendirent les armes à la main comme dans le faubourg de Köpenick à Berlin, les sections d’assaut « rassemblèrent alors 500 sociaux-démocrates qu’elles battirent et torturèrent pendant plusieurs jours, causant la mort de 91 d’entre eux » (idem).

7. Nous avons gardé le terme völkisch en allemand, mais en y accolant l’expression « national-raciste ». Deux définitions parmi d’autres : « forme du néo-paganisme allemand de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, raciste, anti-Lumières, hostile au rationalisme, antisémite » ; et « nostalgie folklorique et raciste d’une préhistoire allemande mythifiée ». Cf. ces deux explications plus détaillées : http://www.hapoel.fr/documents-importants/george-mosse-brochure-antifascisme/ et ici : http://tempspresents.com/2009/08/24/stephane-francoisqu%E2%80%99est-ce-que-la-revolution-conservatrice/

8. Le KPD essaya d’utiliser l’image de Thaelmann comme le NSDAP utilisait celle de Hitler, à grands coups d’affiches représentant son visage ou de brochures toutes signées par lui. En vain.

9. Ils n’étaient pas les seuls. Sollicité en 1932 par un dirigeant du Zentrum (parti qui puisait lui aussi dans l’arsenal antisémite et s’allia finalement avec Hitler), un groupe de capitalistes juifs lui répondit : « Tout d’abord vous êtes trop pessimiste. Ensuite, que se passera-t-il de si grave si Hitler parvient au pouvoir ? »

10. On trouvera de nombreuses citations de Hitler entre 1919 et 1926, puis à partir de 1939, dans lesquelles son projet exterminationiste est exposé sans la moindre ambiguïté sur le site phdn : « L’antisémitisme mortifère de Hitler » http://www.phdn.org/histgen/hitler/declarations.html. Nous ne citerons ici que la première : « « L’antisémitisme, fondé sur des motifs purement sentimentaux, trouvera son expression ultime sous forme de pogroms. L’antisémitisme selon la raison doit, lui, conduire au combat législatif contre les privilèges des Juifs et à l’élimination de ces privilèges (...). Son but ultime [celui de l’antisémitisme] doit, immuablement, être l’élimination des Juifs en général. » Dès le départ, Hitler fait attention aux mots qu’il emploie : il parle d’« éloignement » (Entfernung) alors qu’il pense très fort « extermination » (Vernichtung), comme l’expliquent plusieurs historiens. On remarquera que la plupart des antisionistes de gauche, marxistes ou anarchistes, choisissent l’interprétation littérale des propos de Hitler, la plus indulgente, avant 1941, ce qui leur permet de sous-estimer la portée de l’antisémitisme, hier comme aujourd’hui.

11. Certains dirigeants du SPD se montraient aussi favorables à une émigration des Ost-Juden (Juifs de l’Est récemment arrivés en Allemagne) vers la Palestine mais à condition qu’il s’agisse d’un petit nombre et que les Juifs « cessent de traiter les Arabes comme des personnes inférieures ». Selon eux, la « résistance des Arabes à l’installation des Juifs n’était le fait que d’une minorité de fanatiques religieux qui seraient rapidement pacifiés ». « Pacifiés », on appréciera l’euphémisme et l’erreur d’analyse historique grossière. De fait, plus que d’un soutien unanime et enthousiaste au sionisme (rappelons que Kautsky était hostile au sionisme), c’était surtout pour le SPD une façon de se débarrasser des Juifs d’Europe de l’Est qui, selon lui, pesaient sur le marché du travail allemand.

12. « From ‘Judas’ to ‘Jewish Capital’ : Antisemitic Forms of Thought in the German Communist Party (KPD) in the Weimar Republic, 1918-1933 » « De “Judas” au “Capital juif” : des formes de pensée antisémites dans le Parti communiste allemand sous la république de Weimar, 1918,1933 » http://www.engageonline.org.uk/journal/index.php?journal_id=10&article_id=35). Toutes les citations de cette deuxième partie proviennent de cet article sauf indication contraire.

13. Gustav Noske (1868-1946), socialiste allemand chargé des liens entre le SPD et le quartier général de l’armée pendant la première guerre mondiale. Gouverneur de Kiel, puis ministre de la Guerre en 1919, il réprima violemment les insurrections spartakistes en 1918 et 1919 et ordonna l’assassinat de Liebknecht et Luxembourg par les corps francs.

14. Ruth Fischer prétendit plus tard qu’on avait déformé ses propos : « Je fus obligée de répondre à certaines remarques antisémites. J’ai donc déclaré que les communistes étaient pour combattre les capitalistes juifs seulement si tous les capitalistes, juifs et non juifs, faisaient fait l’objet de la même attaque. » (R. Fischer, Stalin and German Communism. A Study in the Origins of the State Party, 1948.) Comme le remarque Olaf Kistenmacher dans son article 1) l’objectif d’une révolution communiste n’était pas, même pour le KPD, de tuer tous les capitalistes ; et 2) le public völkisch (national-raciste) de R. Fischer n’était nullement prêt à tuer tous les capitalistes, seulement les capitalistes juifs.

15. La notice Wikipedia consacrée à Moeller van den Bruck (1876-1925) est entièrement pompée sur un long article d’Alain de Benoist que l’on trouve sur le Net ; on y apprend donc que, contrairement à ce que peut suggérer le titre de son livre qui fut récupéré par les nazis, von den Bruck n’aurait pas été favorable au rétablissement de l’empire, ni nazi ; d’après Alain-Wikipedia-de-Benoist c’était un brave penseur gentiment nationaliste, partisan d’une « troisième voie » (sic) entre le capitalisme et le socialisme, et d’une alliance avec la Russie puis l’URSS – d’où sa collaboration avec le KPD. Comme il s’est suicidé en 1925, on ignore quelle aurait été son attitude face au national-socialisme au pouvoir, mais restons méfiants surtout quand c’est la Nouvelle Droite qui nous « informe » en sous-main...

16. Notons que, dans Le Parti communiste allemand sous la République de Weimar, Maspero, 1969, Ossip K. Flechtheim, dont le livre fut écrit en 1948, ne consacre pas une ligne à la position du KPD sur l’antisémitisme, et que Hermann Weber, l’auteur d’une longue postface critique écrite en 1968, n’a rien non plus à dire sur ce sujet !

17. « East German communists and the Jewish question », www.ghi-dc.org/publications/ghipubs/op/ op11.pdf , « Les communistes d’Allemagne de l’Est et la question juive ». Toutes les citations de cette troisième partie proviennent de cet article, sauf indication contraire

18. Avec un titre curieux, « Allemagne : être ou ne pas être » : Deutschland – Sein oder Nichtsein. tome 1 : Vom Weimar zu Hitler, tome 2 : Das Dritte Reich und sein Ende. Les deux volumes furent réédités en 1972, en reprint, chez Materialismus Verlag.