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Tariq Ramadan : pourquoi sa bigoterie a un arrière-goût de quenelle

vendredi 29 août 2014, par Yves

Sur facebook, l’ex-conseiller de Tony Blair et grand altermondialiste devant l’Eternel a écrit le 19 décembre 2013 :

« Je m’y attendais en souriant... on est venu me demander ce que je pensais du nouveau sport national français alternatif que l’on nomme "la quenelle". Oser prétendre qu’il s’agit d’ "un salut nazi inversé" est une supercherie et tout le monde le sait... même ceux qui s’acharnent à en faire un mot d’ordre antisémite. Une propagande mensongère et malsaine.

Je ne suis pas adepte du sens premier, et assez vulgaire à vrai dire, du geste de "la quenelle". Mais dans l’esprit de la plupart de ceux qui y participent, dans le jeu comme dans la provocation, il reste une idée qui dépasse son origine, confirme son intention et donne sa puissance à la mobilisation. Le signe de la quenelle veut dire : "Cessez de nous prendre pour des imbéciles, nous ne nous laisserons ni manipuler ni faire !"

Et ce message, franchement, quenelle ou pas, face aux imposteurs de la pensée et de la politique, il faut le répéter jusqu’à ce qu’il soit entendu...ou même vu... En souriant toujours... »

Il est inutile de décortiquer le discours de ce cuistre (1), mais il nous a semblé utile de revenir sur un certain nombre de positions prises par Ramadan au cours des dix dernières années qui permettent de comprendre sa position vis-à-vis de ce salut nazi inversé qu’est la quenelle... Ce texte est extrait d’un article beaucoup plus long (« Tariq Ramadan, ou les jongleries d’un bigot réactionnaire ») qui paraîtra dans le troisième tome de Nos tares politiques, le numéro 46/47 de Ni patrie ni frontières, sans doute à la fin de l’année 2014.

1. « Homme pédant, vaniteux et ridicule, souvent fier d’étaler son savoir mal assimilé devant des gens simples qu’il croit moins éclairés que lui, parce qu’ils sont incapables de le contredire, ou parce qu’ils ne comprennent pas son jargon. » (définition extraite de Wikipedia)

...Retour sur quelques ramadâneries....

Le « lobby juif » américain, les « intellectuels juifs » et le sionisme

Tariq Ramadan est parfaitement capable de dénoncer « un discours antisémite qui cherche à tirer sa légitimité de certains textes de la tradition musulmane » ; les « intellectuels ou les imams qui, à chaque écueil, au détour de chaque revers politique, voient la main manipulatrice du “lobby juif” » ; les « fausses rumeurs sur les 4 000 juifs qui ne se seraient pas présentés à leur poste, le matin des attaques contre le World Trade Center » et il ne craint pas d’affirmer : « L’antisémitisme ne se justifie jamais. » (Toutes ces citations sont extraites du livre d’Ian Hamel, La vérité sur Tariq Ramadan, éditions Favre 2007) A priori, Ramadan aurait donc les idées très claires sur le sujet.

Mais dans Les musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam (Sindbad, Actes Sud 2003), il tient des propos beaucoup plus ambigus : « D’aucuns proposent aux musulmans de prendre exemple sur les juifs aux Etats-Unis. »

On se demande qui est ce mystérieux « d’aucuns » bien commode pour disserter sur le mythique lobby juif américain, objet de tous les fantasmes à l’extrême droite et chez les partisans de la théorie du complot. Ramadan « oublie » de nous préciser que ce lobby bien réel n’est pas un lobby seulement religieux – donc que la comparaison avec un éventuel lobby musulman n’a pas de sens – et qu’il englobe des Américains qui ne sont pas juifs et souhaitent que leur pays entretienne des liens étroits avec Israël, pour des raisons géopolitiques évidentes et pas pour des raisons religieuses. Sans compter la Droite chrétienne (fondamentaliste et souvent antisémite) qui soutient les gouvernements israéliens car elle pense que, pour que Jésus revienne sur terre, il faut d’abord que tous les juifs soient regroupés en « Terre sainte » ! La question est donc beaucoup plus complexe que feint de le croire Ramadan. Ou alors est-il tout simplement ignorant, comme le souligne la très complaisante Esther Benbassa, qui pense que le conseiller ès-Islam de Tony Blair, « connaîtrait mal la communauté juive » ?

Mais poursuivons notre lecture :

« Lobby extrêmement bien organisé, très présent et influent dans les allées du pouvoir de Washington, il se caractérise soit par une action permanente soit dans le but de protéger les intérêts de la communauté juive soit dans celui de soutenir l’Etat d’Israël ». Se rendant compte qu’il s’engage sur un terrain glissant, sur les traces d’une foultitude d’altermondialistes et d’extrême-gauchistes qui jouent avec le feu, Ramadan ajoute aussitôt que « la tradition du lobbyisme est différente des deux côtés de l’Atlantique ». Ouf, on respire ! Mais notre équilibriste vacille de nouveau en ajoutant que « chaque culture politique nationale a déterminé une certaine façon, pour les différentes allégeances communautaires, économiques ou religieuses de faire pression et d’influer sur la vie politique du pays ». Et que ces « pratiques de lobbying ou des groupes de pression » « sont menées dans les pays européens de façon différente, ou simplement plus discrète ».

« Plus discrète », qu’est-ce à dire ? Que veut insinuer là notre « lettré suisse » ? Les insinuations de Ramadan deviennent d’autant plus troublantes qu’il écrit que la « très grande majorité des musulmans » d’Occident n’a pas « les moyens dont sont riches les communautés juives ». Les pétromonarques qui distribuent généreusement de l’argent en Europe (et qui ont arrosé Sani Ramadan, le père de Tariq, pendant près de vingt ans) ont dû bien rigoler en lisant ces lignes ! Quant à l’opposition entre la pauvreté des « moyens » dont disposent la majorité des musulmans européens, et la richesse prétendue de moyens des Juifs européens, elle est tout simplement nauséabonde, même si ce discours nous est servi en termes très alambiqués.

Les « nouveaux intellectuels communautaires »

A la fin de la même année (2003), Ramadan poursuivit dans la même lignée en écrivant un article sur les « nouveaux intellectuels communautaires », qui provoqua un violent débat juste avant l’ouverture du Forum social européen à Paris, forum auquel l’islamologue suisse était invité.

Ce texte ne dénonçait – malheureusement – pas le fait que la religion provoque toutes sortes de nouvelles divisions négatives dans la gauche et l’extrême gauche, mais il critiquait le fait que des « intellectuels juifs » français soutiennent inconditionnellement la politique d’Israël.

Ce type de critique, en elle-même, n’a rien d’antisémite et Ramadan ne devrait pas être traité de raciste parce qu’il est favorable à un seul Etat regroupant Israéliens et Palestiniens, vivant dans la paix et l’harmonie, comme c’était le cas avant l’arrivée des méchants sionistes (Tariq Ramadan dixit). On peut considérer cette position (qui est aussi celle de la majorité de l’extrême gauche trotskyste depuis plus d’un demi-siècle) comme irréalisable, utopique, naïve, mais absolument pas comme antisémite.

Le caractère douteux de son article découle d’un tout autre élément : dans sa tribune libre, notre distingué philosophe « oublia » de mentionner que les prétendus « intellectuels juifs » qu’il critiquait avaient des relations très différentes avec leur judéité. Certains étaient athées, d’autres pas, certains n’avaient jamais affirmé publiquement être juifs, et l’un d’entre eux n’était pas juif du tout ! Plus grave encore, Tariq Ramadan « oublia » de mentionner que la plupart des « sionistes » (traduisez pro-israéliens) français ne sont pas juifs (les partis de droite et le Parti socialiste ont toujours entretenu de très bonnes relations avec l’Etat d’Israël et d’ailleurs cela explique notamment pourquoi Israël dispose de l’arme atomique – atout de « dissuasion » essentiel vu sa taille et son environnement hostile, mais atout extrêmement dangereux pour son peuple comme pour l’humanité).

Dans "Faut-il faire taire Tariq Ramadan" (L’archipel, 2005, notre funambule islamique est obligé de mentir grossièrement à propos du contenu de son article : il prétend qu’il attaquait tous les intellectuels qui défendent aveuglément la « communauté juive » (qui, en tant que telle, n’existe pas en France, M. Ramadan devrait connaître cette donnée factuelle élémentaire). Mais dans son article il répète trois fois l’expression « intellectuels juifs » et ne mentionne aucun autre type d’intellectuel.

Le fait d’opposer systématiquement de prétendus « musulmans » (comme s’ils défendaient tous les mêmes positions politiques et religieuses), à de prétendus « juifs » dans les débats politiques français ne peut que créer artificiellement (ou approfondir) une division entre des gens qui, jusqu’à maintenant, ne considéraient pas que leur prétendue « identité » religieuse ou pseudo-ethnique était fondamentale dans la sphère publique. Comme les intellectuels cités par Ramadan interviennent dans les médias depuis au moins vingt ans sur toutes sortes de sujets qui n’ont aucun rapport avec Israël et le sionisme, les attaques de Ramadan contre eux ne pouvaient et ne peuvent que nourrir l’idée que « les Juifs » dominent la scène intellectuelle française – même s’il affirme que telle n’était pas son intention.

« Communautés sociales » ou communautés religieuses

Lorsque Ramadan écrit sur l’antisémitisme et l’antisionisme, il oppose « les juifs » comme s’ils formaient un bloc compact d’un côté, et les « immigrés, les Arabes et les musulmans », de l’autre. Il est tellement absorbé par sa religion, ou tellement imbu de sa religion, qu’il tend à voir la société française comme une collection de groupes religieux ou ethniques.

Etre un Juif (sentir que l’on a, pour des raisons familiales, un lien puissant avec la nation juive ou les nations juives, voire plus simplement avec la culture juive) n’a rien à voir avec le fait d’être un juif, un adepte du judaïsme. Un intellectuel aussi sophistiqué que Ramadan n’ignore pas ce genre de distinction élémentaire. Etre un immigré « arabe » en France ne signifie pas automatiquement être un « musulman », etc.

Ramadan affirme parfois que les divisions les plus importantes dans la société française sont les divisions entre les « communautés sociales » et non entre les communautés religieuses. Nous sommes tout à fait d’accord avec lui sur ce point : pour le combat politique révolutionnaire, les divisions de classe sont plus importantes que les divisions religieuses. Mais pourquoi notre philosophe suisse veut-il toujours réduire l’attachement à la culture juive ou arabo-musulmane, au sens le plus large de ces expressions, à une croyance religieuse refermée sur elle-même ? N’est-ce pas justement le meilleur moyen de créer artificiellement ou de nourrir l’hostilité entre des communautés religieuses imaginaires ?

Si les tribus juives furent massacrées,

c’était la faute au… Deutéronome !

Quiconque lit le Coran ne peut qu’être inquiet des nombreuses diatribes lancées contre les juifs qui trahissent le message de leurs prophètes (Abraham, Moïse, etc.) et contre les tribus juives dont les hommes furent massacrés et les femmes et les enfants réduits en esclavage parce qu’ils avaient trahi le pacte conclu avec les partisans de Mohammed. Pour justifier l’extermination de tous les prisonniers masculins juifs, Ramadan utilise un curieux artifice qui consiste à accuser… l’Ancien Testament ! Ainsi écrit-il : « La loi juive, appliquée dans les situations de conflit et de victoire, stipulait : “Et lorsque le Seigneur ton Dieu l’aura livré entre tes mains, tu feras passer tous les mâles au fil de l’épée ; mais les femmes, les enfants, le bétail et tout ce qui se trouvera dans la ville, ainsi que tout son butin, tu prendras pour toi” (Deutéronome, 20,12) » [Muhammad, Vie du Prophète, L’Archipel, 2008].

Cette citation illustre bien à quel point Ramadan est incapable de contextualiser un événement historique simple comme une bataille entre une tribu juive et des tribus musulmanes au VIIe siècle et de lui donner une explication purement militaire : le chef de guerre Mohammed avait besoin de faire un exemple et de montrer ce que coûtait le non-respect d’un pacte de non-agression voire de protection entre deux groupes religieux. Il doit justifier un acte barbare par la barbarie de la religion de l’adversaire ! C’est exactement le même registre qu’utilisent les militaires israéliens quand ils prétendent que les « musulmans » palestiniens ou libanais feraient peu de cas de la vie humaine puisqu’ils se serviraient de leurs enfants ou des populations civiles comme boucliers humains, le tout en raison à la fois en raison de leur « arriération » supposée et de leurs convictions religieuses.

On voit bien comment, dans un cas comme dans l’autre, les explications religieuses ne font qu’obscurcir la compréhension des conflits militaires et politiques, que ce soit au VIIe ou au XXIe siècle.

Y.C., Ni patrie ni frontières, 29 août 2014