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D’Alain Badiou, philosophe mao-banal, et de la calamiteuse Cécile Winter, à propos d’Israël-Palestine

mercredi 20 août 2014, par Yves

Dans « Circonstances III. Portées du mot “juif” », Lignes, 2005, p. 98, Alain Badiou a écrit : « Si l’on veut résoudre le problème de la guerre infinie au Moyen-Orient, il faudra arriver – et je sais que c’est quelque chose de difficile – à oublier l’holocauste. »

Si on lit l’explication qui suit cette phrase bêtement provocatrice et qui lui a valu une critique virulente d’Eric Marty (« Cités » n° 57, 2014 : « Shoah, généalogie d’un nom, histoire d’une négation », p. 141-158), on s’aperçoit que la pensée du philosophe est plus nuancée, du moins dans Circonstances III, que ne l’affirme Marty avec sa Grosse Bertha idéologique.

Quelques lignes plus loin, Badiou modère ce propos tenu dans le cadre d’une interview publiée dans Haaretz le 27 mai 2005 : pour lui, ce ne sont pas les Européens mais les Israéliens et les Palestiniens qui doivent « oublier l’holocauste » s’ils veulent réussir à créer une Palestine unie et démocratique. De plus, dans d’autres textes du même recueil, Badiou prend clairement position contre tout négationnisme ou même révisionnisme à propos des chambres à gaz, et ne souhaite pas du tout que les Européens, eux, oublient la « destruction des Juifs d’Europe », expression qu’il préfère à « Holocauste ».

Badiou nous explique, que partout, sauf dans les déserts, du moins selon son idole, le président Mao, il y a une droite, une gauche et un centre, et donc qu’on retrouve cette configuration dans le « mouvement de solidarité » avec la Palestine ». Admettons cette explication un poil simplette.

Badiou oublie cependant de penser l’essentiel (après tout, c’est un philosophe, on s’attend à ce que sa pensée fasse mieux que d’enfiler des banalités) : la « gauche » de ce mouvement ne vit pas sur place, en Israël-Palestine, mais en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique latine, en Asie, en Afrique, ou dans les pays arabo-musulmans voisins.

Or les Européens et les Américains, eux, n’ont pas intérêt à oublier le judéocide (et cela les antisionistes de gauche le font tous les jours, et depuis longtemps, puisqu’ils ne savent même plus identifier un antisémite quand ils en rencontrent un, cf. Dieudonné, le collectif Cheikh Yassine ou les Indigènes de la République).

Quant aux Latino-Américains, vu le nombre impressionnant d’anciens nazis que leurs gouvernements ont accueillis après 1945 et vu l’influence antisémite de l’Eglise catholique (ou, plus récemment, des Eglises protestantes fondamentalistes) dans l’éducation religieuse des peuples d’Amérique latine, il serait utile qu’eux aussi n’oublient pas les origines chrétiennes de l’antisémitisme nazi et sa conséquence politique : le judéocide.

Pour ce qui concerne les pays arabo-musulmans (ceux qui font partie de l’Organisation pour la conférence islamique, l’OCI) ce sont quatorze siècles de dhimmitude (cf. « Géopolitique de l’islam et dhimmis juifs » http://www.mondialisme.org/spip.php?article907), de persécutions antijuives et surtout l’expulsion des Juifs après 1948, qu’ils ne doivent pas oublier (dans ces pays personne n’évoque cette « Naqba » juive, sinon pour prétendre, comme les gauchistes occidentaux décérébrés et/ou complotistes, que ce serait les bombes du Mossad dans les synagogues proche et moyen-orientales qui auraient poussé 900 000 Juifs à fuir en abandonnant tout derrière eux, alors qu’ils vivaient dans cette région depuis des siècles et avaient enduré pas mal de pogroms, de rackett étatique à leur égard, etc.)…

Cette interview de Badiou, comme la collection d’articles ou d’extraits de textes contenus dans Convergences III, n’apporte rien d’essentiel à la connaissance du problème israélo-palestinien mais défend quand même quelques positions générales sympathiques.

Certes, on peut déplorer que ce livre contienne quelques stupides clichés antisionistes du genre :

– la première idée d’Hitler était de « déporter les Juifs hors d’Europe » pour les envoyer à Madagascar (visiblement Badiou n’a pas lu « Mein Kampf » et ne connaît rien de la force des courants antisémites nationalistes allemands, en dehors même des nazis, entre les deux guerres mondiales) [le site phdn.org rassemble des dizaines de citations de Hitler qui montrent sa volonté d’exterminer les Juifs bien avant 1942 : http://www.phdn.org/histgen/hitler/declarations.html] ;

– Israël est un « pays antisémite » (on reconnaît là une des explications commodes des antisionistes pour ne pas condamner l’antisémitisme ailleurs... qu’en Israël) ;

- et les Palestiniens sont les « juifs du monde arabe » (Badiou nous dévoile ici sa méconnaissance de 1400 ans d’histoire des Juifs au Proche et au Moyen-Orient).

Mais bon, soyons honnêtes, ces réserves faites, les conclusions politiques de Badiou peuvent être exposées en cinq points très simples et justes :

1. tout Etat est une machine d’oppression ;

2. tout Etat fondé sur une religion, une ethnie, une « race », un mythe, etc., est ou deviendra une machine d’oppression ;

3. ceux qui travaillent dans un pays ont le droit d’y vivre (« Celui qui est ici est d’ici »), quelles que soient leurs origines ;

4. le nazisme ne se réduit pas à l’antisémitisme et fait partie d’un projet politique global qu’il faut essayer de comprendre et d’expliquer ;

5. et enfin, Juifs et Palestiniens ont la possibilité historique exceptionnelle de créer un Etat commun, unique, universaliste, s’ils abandonnent, ou plutôt mettent de côté, leurs particularismes religieux, culturels, ethniques, mythologiques, etc.

La perspective ainsi tracée par Badiou est juste mais complètement banale pour qui connaît les positions marxistes (ou même anarchistes sur les quatre premiers points) depuis des décennies. Elle n’est pas très réaliste, à mon humble avis, mais c’est aux peuples israélien et palestinien de décider s’ils veulent vivre ensemble dans un seul Etat universaliste, multiculturel, multi-religieux (ce qui serait une première mondiale) ou séparés dans deux Etats nationalistes (ce qui est un oxymore...) hostiles.

En tout cas, ce n’est certainement pas aux antisionistes de gauche ou de droite de tous les pays de décider en leur nom en soutenant l’OLP, le FPLP, le Djihad islamique ou le Hamas. Et ce n’est certainement pas aux antisionistes qui comparent les « sionistes » (les Israéliens) aux nazis, ni aux gauchistes qui font alliance avec les partisans (antisémites ou pas) de l’islam politique, ici ou là-bas, qu’il faut accorder le moindre crédit pour trouver une solution politique.

Dans ce sens-là, Alain Badiou manque singulièrement de lucidité politique comme en témoigne la discussion entre Georges Bensussan et lui qui se déroule en ce moment dans les colonnes du journal « Libération ».

Mais c’est plutôt son alliée, Mme Winter, qui est visée par Bensussan à cause justement d’un texte particulièrement dégueulasse, signé par elle et inclus à la fin de « Circonstances III » : « Signifiant maître des nouveaux Aryens ». Si le lecteur ne comprend pas tout de suite quel est ce mystérieux « signifiant maître », il saisit dès les premières lignes qui sont les « nouveaux Aryens ». Ce sont « évidemment » les Israéliens, donc aussi les nouveaux nazis.(On retrouve la même idée chez le négationniste Garaudy, dans "Les mythes fondateurs de la politique israélienne", quand il critique le livre d’un théologien juif : « De tels propos évoquent fâcheusement le "mythe aryen" dont l’idéologie fonda le pangermanisme et l’hitlérisme. ») Ca commence à puer dès le titre de l’article...

Dans ce texte, Mme Winter se livre à une réécriture rapide (20 pages) de l’histoire, telle qu’on en trouve chez les Rassinier, Faurisson et Garaudy ou leurs aimables correspondants allemands ou américains néonazis ; tous les sionistes se seraient frotté les mains de la bonne affaire que constituait le génocide, conscients, dès 1942, que non seulement après la guerre ils pourraient toucher « l’héritage » (sic) mais les « intérêts » (resic) de l’Holocauste. Les dirigeants sionistes américains n’auraient pas pris leurs responsabilités, n’auraient pas su quoi faire et pas voulu pousser Roosevelt et les Alliés à intervenir, etc. Curieusement, elle ne dit pas un mot sur l’attitude de l’Union soviétique stalinienne qui avait quand même plus de 4,2 millions d’hommes sous les drapeaux et qui se trouvait un chouïa près de la Pologne et de l’Allemagne que les Etats-Unis... Mais chut, quand on est antisioniste, il faut protéger Staline et son régime qui bien sûr était très préoccupé par le sort des Juifs, lui...

Le problème principal de ces jugements rétrospectifs, et à l’emporte-pièce, de Mme Winter et de ses citations manipulées de témoins ou d’historiens est qu’ils n’ont aucun intérêt aujourd’hui si ce n’est d’apporter de l’eau au moulin des négationnistes et des antisémites (de gauche ou de droite). Les convergences sont évidentes sur quatre points :

1. après tout Hitler (dixit Badiou) ne voulait pas exterminer les Juifs (donc on minore la dimension génocidaire du nazisme pourtant clairement exprimée avant 1939) ;

2. c’est surtout la faute des démocraties occidentales et des sionistes de Palestine s’ils ont été exterminés (la responsabilité des nazis passe ainsi habilement au second plan, voire disparaît totalement) ;

3. aujourd’hui les gouvernements israéliens continuent finalement la même politique que les « sionistes » avant 1948 : les prétendus ex-alliés sionistes d’Hitler poursuivent la politique nazie ;

4. les gouvernements israéliens alimentent l’antisémitisme pour être matériellement et moralement soutenus par l’Occident (là aussi, un tel raisonnement permet, entre autres, de fermer les yeux, sur l’antisémitisme de gauche et sa fonction politique, surtout en France).

L’alliance entre Badiou, philosophe mao-banal mais pas du tout négationniste car il lui reste quand même une culture antifasciste de gauche, et Winter qui flirte avec les fondements de l’argumentation négationniste est donc, au-delà d’une petite polémique au sein des milieux intellectuels, une triste illustration des limites et des aberrations de l’antisionisme actuel.

Un peu partout en Europe, les jeunes que l’on voit s’indigner, avec raison, contre les crimes de guerre israéliens, ignorent le danger de manifester aux côtés d’antisémites de tout poil. De telles alliances niées par Badiou et Winter, mais soutenues en fait par les raisonnements odieux de Mme Winter, ne peuvent qu’encourager ces jeunes à continuer dans une voie sans issue pour tous, ici comme en Israël-Palestine.

Y.C., Ni patrie ni frontières, 19 août 2014

Articles complémentaires (parmi bien d’autres sur ce site)

- « Sur « L’antisémitisme partout » d’Eric Hazan et Alain Badiou ou comment dissimuler les acquis d’un siècle de débats sur le sionisme http://www.mondialisme.org/spip.php?article1809

- « Sur les sources de l’antisémitisme de gauche, anticapitaliste et/ou anti-impérialiste » http://www.mondialisme.org/spip.php?article2055