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L’argent, les banques, le complot ("sioniste") : un anti-capitalisme de façade à vertu fédératrice

mercredi 23 juillet 2014, par Yves

Une lettre de Jacques WAJNSZTEJN à propos de "Sur les sources de l’antisémitisme de gauche, anticapitaliste et/ou anti-impérialiste"

Un mot sur le texte que tu m’as fait passer (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2055) même si c’est avec un gros retard. Je réponds sous forme de points pour ne pas avoir trop à rédiger.

1) Quand tu dis qu’aucun groupe libertaire ou d’extrême gauche ne s’est penché sur la question de l’antisémitisme de gauche c’est à la fois vrai et faux ; faux si tu ne prends pas groupe au sens politique car dès numéros n°1 et 2 de Temps critiques nous y avons accordé la plus grande attention (cf. par exemple mon article explicite du n°2 sur le révisionnisme).
J’ai ensuite, en tant qu’individu, certes, mais au sein du réseau ultragauche "réseau de discussion" signalé (donc publiquement) le fait qu’il fallait contrôler la provenance des textes que certains, peu scrupuleux, faisaient passer en "info" sur le site et j’ai par exemple dénoncé en 2008, au moment de la crise des subprimes, la publicité indirecte faite à un texte anti-capitaliste paru sur le site de discussion de Paul Jorion. Il faut dire que ce texte faisait une centaine de pages économiques et que, bien évidemment, il n’y a qu’un dinosaure comme moi pour se farcir ça et s’apercevoir qu’au milieu de ce fatras vaguement anti-impérialisme apparaissait clairement, au détour d’une page, des attaques contre la banque juive. Jorion n’a apparemment lui-même rien rétorqué sur ce point, mais je ne connais pas la suite de leurs discussions. Ensuite, je suis intervenu, toujours sur cette liste ultragauche pour signaler qu’il me semblait déplacer de faire des références au site de Collon, lui aussi clairement antisémite et complotiste sous couvert d’anti-impérialisme etc.

Dans le même ordre d’idées, ta critique de la méconnaissance des « anti-Deutsch » et de leurs racines politiques par les différents groupes gauchistes ou anars est un peu rapide car ces anti-Deutsch, au moins pour certains à l’origine de ce courants sont des anciens contributeurs de Temps critiques et ont participé à notre revue jusqu’au n°3.

Bodo Schulz, l’un des fondateurs de Temps critiques a même défendu de telles positions dans la revue. Ce n’est qu’après le basculement du groupe de Freiburg auquel nous étions liés, dans un discours et des pratiques pro-israéliennes et pro-américaines que Bodo a rompu avec ce groupe. Pour résumer, cet aspect « anti-Deutsch » s’expliquait par la crainte que la réunification de l’Allemagne ne produise un retour du nationalisme et de l’antisémitisme ; ensuite, un élément plus subjectif me semble susceptible d’avoir aussi joué son rôle : le fait que pas mal de ces individus aient été en fait des réfugiés de la RDA et donc élevés dans la haine de la grande Allemagne, situation que l’exil politique de leurs parents ou leur propre exil n’a pas levée.

2) La personnalisation et la diabolisation des individus exploiteurs est une tradition du mouvement anarchiste français du tournant fin XIXe-début XXe et le « juif » constituait un débouché facile pour cette imagerie. Je pourrais te fournir toute une batterie de citations antisémites de certains de ses membres, réunies justement par Bodo Schulze dans une revue éphémère des années 8O : Logues, regroupant des individus se posant la question de la critique de la marchandise.

Mais il ne faut pas oublier non plus qu’en Allemagne même, dans les années 1920, les tableaux de Grosz ou autres caricaturistes donnaient à fond là-dedans avec les bourgeois caricaturés gros ventres, gros cigares, chapeaux haut de forme et femmes faciles sur les genoux.

Mais revenons à aujourd’hui ; si on laisse de côté l’imagerie antisémite, l’erreur de ces militants est de confondre la critique de l’argent et la critique du capital en pensant que la première est principale. Jean-Pierre Voyer a été un des premiers à accentuer cette critique au détriment de l’autre et c’est aussi pour cette raison que B. Schulz a tenu à ce que nous traduisions et publiions l’article de Postone sur la logique de l’antisémitisme. La brochure « Un monde sans argent » a aussi connu un grand retentissement dans ce même milieu faisant de cette condition la pierre de touche de nouveaux rapports sociaux.

À noter que cette distinction entre capital et argent n’est pas facile à tenir quand le contexte paraît être celui d’une crise financière. Ainsi, je me suis senti obligé de critiquer Jappe (pourtant fortement influencé par Postone) pour certains de ses écrits contenus dans Crédit à mort (cf. mon article « Une énième diatribe contre la chrématistique » disponible sur notre site http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article285 mais aussi je crois sur mondialisme.org), écrits qui autonomisaient complètement la sphère financière dite spéculative du reste de la dynamique du capital.

Pour être juste encore et malgré nos différends, la revue Théorie Communiste ne me semble pas du tout touchée par ce travers et ce n’est pas par refus de l’antisémitisme puisqu’ils soutiennent toujours Dauvé et ses positions de l’époque de La Guerre sociale, mais tout simplement parce que leur critique concerne prioritairement la critique du capital et que pour eux, les questions du travail, de l’argent et de la marchandise n’en sont que des dérivés.

3) Je suis entièrement d’accord avec ton point 9 sur les théories multiculturalistes et postcoloniales sauf qu’il paraît déjà presque démodé quand il aborde la question du néoféminisme et des mouvements homosexuels qui sont maintenant eux aussi pénétrés par cette obsession de la blanchitude des dominants.

Pour conclure et élargir, beaucoup (j’exagère, mais je suis d’un naturel optimiste) de militants ou de critiques du capitalisme (et je te place parmi eux) avancent que tout cela (retour de l’antisémitisme de gauche, de l’anticapitalisme primaire, des particularismes radicaux etc) est finalement le fruit du déclin de la théorie du prolétariat. Ceci est juste, mais là où il y a problème c’est que la plupart d’entre eux pensent qu’en fait il y a une erreur de centrage. Qu’il faut revenir au vieux combat classiste, revenir aux "fondamentaux", comme s’il n’y avait pas déclin objectif et subjectif des positions et des conflits de classes. Comme tu le dis, "il n’y a plus de garde-fous"... et il faut faire avec.

Le "sujet révolutionnaire" ne peut en être un car il n’existe plus en dehors de son contexte historique qui l’a vu naître et agir. C’est là que nous divergeons. Mais cela ne veut pas dire que nous pensons que ce sont les "99%" d’indignés qui doivent agir à sa place. Tout notre éditorial du n° 16 s’attache à critiquer cette vision qui exprime la moyennisation et l’individualisation paradoxale de la société capitalisée. C’est à partir de là que certains anti-capitalistes en viennent à vouloir construire une contre-société sur la base citoyenne (la "société civile" justement pour nous impossible puisque la société est capitalisée et que le rapport au capital devient de plus en plus immédiat et de moins en moins médié par ses institutions, le travail, l’école, la famille, etc). Tout est alors dans la prise d’opinion et les pratiques d’occupation qui regroupent des individus de tendances très diverses (cf. la place Tahrir en Égypte) et l’idéologie Occupy des 99%.

On a effectivement l’impression que ces "indignés" entérinent le fonctionnement "normal" du capital. Les questions de la domination et de l’exploitation au travail sont occultées en dehors du discours contre les discriminations (à nouveau le genre) qui est lui-même interne au développement et à la dynamique du capital et qui ne risque donc pas de poser la question de sa remise en question.

Ils donnent l’impression de ne réagir qu’à ses dysfonctionnements les plus criants et sur des bases on ne peut moins claires. Je crois me rappeler qu’en France, au moment des rares occupations de place qui ont eu lieu, au moins à Paris il y a eu des affichettes contre la banque juive (Salomon Brother’s pour être précis).

Jacques WAJNSZTEJN, 22/07/2014