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Quand Michel rime avec Quenelle

dimanche 16 mars 2014, par Yves

http://florealanar.wordpress.com/2014/03/08/quand-michel-rime-avec-quenelle/

8 mars 2014 par florealanar

« On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle… »

Pierre Desproges

Un bien étrange article est paru en page 5 du n° 48 du « Monde libertaire » gratuit (1), inspiré par la récente « affaire Dieudonné ». Qu’un tel écrit puisse être publié dans une publication anarchiste militante en dit long sur ce climat malsain qui gagne décidément tous les milieux, ainsi que sur le déclin d’une réflexion digne de ce nom au sein d’un mouvement libertaire qui ne se distingue plus guère, sur certains sujets, d’une quelconque officine gauchiste.

Que nous dit son auteur, qui signe d’un seul prénom si banal – Michel – qu’il lui assure un tranquille anonymat ?

Tout d’abord, il n’évoque l’ami de Jean-Marie Le Pen et du régime politico-religieux iranien que sous le terme d’« humoriste », par deux fois. Rappelons à cet observateur pointu du monde du spectacle que lorsque Guy Bedos ou Pierre Desproges, par exemple, ironisaient sur les Maghrébins ou les Juifs dans leurs sketches, personne, parmi le public, à part peut-être une poignée d’abrutis, ne prenait cela au premier degré, les humoristes en question ne pensant pas un mot de ce qu’ils disaient sur scène sur le ton de la plaisanterie. C’était même là, en partie, la source du ressort comique de leur propos. Avec Dieudonné, tel n’est pas le cas. Il faut être sérieusement coupé du monde ou stupide comme le premier Michel venu pour ignorer que ce personnage est devenu depuis un bon moment maintenant un militant ardent de la cause antisémite, et que son propos sur les planches est évidemment en lien direct avec le discours nauséabond tenu hors de la scène. Le présenter uniquement comme un amuseur relève donc de l’imposture et révèle déjà un parti pris douteux chez qui se livre à cet exercice navrant.

« Instrumentalisation de l’antisémitisme

Michel regrette ensuite que les plaisanteries ou propos sur l’Etat d’Israël soient désormais assimilés à une critique des Juifs dans leur ensemble, et donc de verser dans l’antisémitisme. Notre politologue de pacotille a-t-il déjà écouté ce que profère Dieudonné sur le sujet ? Pourquoi laisse-t-il entendre que l’Etat d’Israël serait la cible de « l’humoriste » ? Il y a maintenant trop longtemps que Dieudonné véhicule à son tour les clichés les plus éculés sur une prétendue mainmise juive sur le monde pour oser avancer cet argument minable. Quand Dieudonné regrette que les chambres à gaz du IIIe Reich n’aient pas liquidé davantage de Juifs, de façon à lui épargner aujourd’hui la chronique de Patrick Cohen sur France Inter, quel est le rapport avec la politique israélienne ? Lorsqu’il affirme à la télévision iranienne (2), ce formidable espace de liberté d’expression, que « le sionisme » (il ne dit jamais « les Juifs ») s’empare du cerveau des petits enfants de France dès l’école primaire, les livres scolaires étant édités par Fernand Nathan, là encore quel rapport ?

La question que l’auteur de l’article souhaiterait mettre en avant ici, à mon sens, est ce que certains appellent « l’instrumentalisation de l’antisémitisme », qui consiste à qualifier ou à accuser d’antisémite tout propos ou toute personne émettant des critiques sur l’Etat d’Israël et sa politique. S’il est vrai que certains thuriféraires de cet Etat ont une fâcheuse tendance à verser dans ce travers, il n’est plus possible aujourd’hui, pour un observateur sans œillères, d’ignorer ou de taire, a contrario, le fait bien plus fréquent, à mon sens, que l’existence même et la politique de cet Etat offrent aussi une occasion en or aux antisémites authentiques de se camoufler derrière le masque bien commode de l’« antisionisme ». Quoi qu’il en soit, si cette instrumentalisation de l’antisémitisme se doit d’être dénoncée, elle ne peut honnêtement s’effectuer qu’à partir d’exemples visant précisément des individus frappés injustement ou mensongèrement par cette accusation d’antisémitisme. S’y livrer à partir de l’« affaire Dieudonné », antisémite avéré, ami de toute la racaille négationniste, soutien de Youssouf Fofana, est politiquement et surtout moralement inacceptable.

L’abjection pour tous

Michel déplore le fait que le ministre de l’Intérieur se mêle d’interdire un spectacle jugé antisémite alors qu’il « n’aurait pas fait autant de foin lorsque sa collègue de la Justice, Mme Taubira, d’origine africaine, était traitée de guenon dans un journal d’extrême droite ». Il existe en France des lois qui punissent les propos racistes. Je sais bien que la caricature présente souvent les libertaires comme des opposants à toute règle de vie commune, mais, répétons-le, c’est une caricature, même si certains anarchistes, il est vrai, s’appliquent hélas à vouloir lui donner un air de vérité. Moi je trouve ça très bien qu’une parole raciste ne puisse être proférée publiquement. Michel, lui, ne se dit pas qu’il faut mener le combat pour que tous les propos dégueulasses fassent l’objet d’un même traitement, qu’ils visent les Noirs, les Juifs ou les Auvergnats. Que n’a-t-il saisi sa plume vengeresse, dans cette affaire Taubira, afin de pourfendre alors l’inaction de Manuel Valls avec cette même fougue mise aujourd’hui au service de la liberté d’expression menacée d’un Dieudonné ? Non, Michel le libertaire, donc antiraciste, nous dit que s’il a été possible, sans subir de représailles, de tenir des propos dégueulasses sur une femme noire, pourquoi n’aurait-on pas le droit d’en tenir d’aussi abjects sur les Juifs ? Surtout s’ils sont prononcés par un « humoriste »…

Avant d’en venir au seul sujet qui l’intéresse vraiment, la politique de l’Etat israélien, Michel voudrait nous convaincre qu’il existe pire raciste que Dieudonné en la personne du ministre de l’Intérieur, compte tenu de son attitude envers les immigrés, et les Roms en particulier, tout comme l’auraient été avant lui Chirac, Chevènement et Sarkozy. C’est grotesque, bien sûr, et on en reste là encore au degré zéro de la réflexion politique. Car rien ne permet d’affirmer que les personnages cités soient notoirement racistes, aussi antipathiques soient-ils. Leurs propos ou agissements ne sont évidemment dictés que par des préoccupations politiques et destinés à un électorat en fonction de ses fantasmes et peurs du moment. Il est évident, sauf pour Michel, que Dieudonné dépasse en racisme tous les personnages cités ci-dessus, même si nombre d’étrangers ont payé chèrement leur politique en matière d’immigration. Faut-il rappeler par ailleurs que cette politique n’est jamais celle d’une seule personne mais de tout un gouvernement, ce que devrait quand même savoir le rédacteur d’une publication militante, me semble-t-il. Et notons, soit dit en passant, que Mme Taubira, malgré quelques gesticulations médiatiques, cautionne toujours cette politique indigne par sa seule présence dans ce gouvernement.

Théocratie

Michel s’applique donc ensuite à évoquer cette fameuse politique de l’Etat d’Israël, unique objet de son ressentiment. Car on pourrait concevoir qu’il défende la liberté d’expression et proteste contre l’interdiction d’un spectacle avant qu’il ait eu lieu, tout en condamnant les propos tenus par « l’humoriste ». Pourquoi, en effet, devoir faire la preuve qu’Israël est un Etat odieux pour défendre la liberté d’expression de Dieudonné, sinon parce qu’on adhère au moins un peu à ses propos ? On peut écouter la musique de Wagner l’antisémite, Michel, sans se croire obligé de démontrer que la Pologne méritait d’être envahie…

On ne sait ce qui domine dans la bouillie qu’il nous sert : la bêtise, une ignorance abyssale de l’histoire, à quoi il convient d’ajouter une écriture d’une confusion telle qu’elle aurait dû à elle seule, à mon sens, suffire à refuser de publier un tel article. On apprend donc qu’Israël serait un « Etat théocratique » – « tout comme le Vatican et le Tibet » (sic) – qui « fonde sa légitimité sur la Torah ». On notera au passage que Michel a eu la délicatesse de ne pas inclure l’Iran dans cette catégorie, ni aucun pays où l’islam est religion d’Etat, sans doute pour ne pas froisser « l’humoriste » et une partie de son public. Et si le Tibet y figure, alors qu’il serait plus logique de le classer lui aussi parmi « les territoires occupés », pourquoi ne pas y ajouter la bande de Gaza sous la coupe du Hamas, dont le but est d’instaurer un Etat islamique ?

Commençons par rappeler à Michel et à tous ceux qui emploient ce terme à tort et à travers que l’essence du sionisme est profondément laïque, et que parmi ses pionniers, issus du courant socialiste, figuraient des militants parfaitement athées. Invitons-le ensuite à se pencher sur l’histoire de son propre mouvement en se documentant sur ce que furent les réactions au sein de la sphère libertaire de l’époque face à la création de l’Etat d’Israël, réactions loin d’être hostiles dans l’ensemble. Il a bien sûr coulé beaucoup d’eau sous les ponts du Jourdain depuis ce temps. Si le religieux a certes connu une forte poussée et investi divers domaines de la vie sociale, bien que la majorité de la population israélienne ne soit pas composée de pratiquants, rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit là d’un Etat théocratique. A moins de considérer que tout Etat où la religion pèse d’un poids important soit à classer dans cette catégorie. Ce qui y inclurait d’ailleurs les Etats-Unis, qui comptent un pourcentage infime d’athées et dont le président prête serment sur la Bible.

La démonstration de Michel l’amène ensuite à vouloir compter les morts en posant quelques questions dont on saisit mal ce que certaines viennent faire là. Combien d’Indiens et de Noirs massacrés au cours de leur histoire par les Etats-Unis, par exemple. La réponse n’est pas fournie, mais il semble qu’elle soit de nature à légitimer des propos antisémites sur les scènes de France en 2014.

Au-delà des questions que posent la liberté d’expression, le racisme et le problème israélo-palestinien, toutes fort mal traitées sinon salopées par Michel, cet article pose en outre, plus globalement, l’un des problèmes récurrents de la presse libertaire, qui traite trop souvent de sujets dont leurs auteurs n’ont qu’une connaissance de surface, où l’approximation, les erreurs historiques, le goût du slogan maximaliste et des affirmations péremptoires remplacent la précision, le travail de recherche et le sens de la mesure, transformant le plus souvent ce vieux mouvement libertaire en annexe du gauchisme.

Un Etat comme un autre

On sent bien à la lecture de cet article que Michel n’a qu’une envie : déverser toute sa rage contre l’Etat israélien, sans prêter une véritable attention au prétexte qui lui en fournit l’occasion. Il n’est d’ailleurs pas le seul, dans la galaxie militante radicale, à s’être lâché ainsi en nous éclaboussant tout à la fois des vomissures de Dieudonné. Cette façon de traiter ce thème éminemment conflictuel, outre qu’elle fait litière de toute éthique élémentaire, contredit grandement l’argument parfois avancé par certains selon lequel l’Etat d’Israël ferait l’objet d’un traitement particulier (comprendre « adouci »), compte tenu de la lourde histoire de la Shoah et, plus généralement, du peuple juif depuis toujours. Il y a belle lurette, en effet, que ces prétendues précautions ou hésitations ont disparu. La légendaire sensiblerie de la sphère radicale envers les peuples opprimés obéit depuis longtemps maintenant à une sévère et assez incompréhensible hiérarchie au sommet de laquelle le Palestinien paraît indétrônable. Il s’ensuit une avalanche d’écrits, d’actions et de condamnations contre un Etat soumis à une surveillance de tous les instants quand, dans le même temps, le Soudanais, le Tibétain, le Ouïghour, le Kurde, l’habitant du Kivu, le Mapuche, le Papouasien-Néo-Guinéen, l’Indien yanomami, etc., attendent un même soutien et que s’écrivent sur leur sort peu enviable ne serait-ce que le centième de ce qui paraît sur le conflit israélo-palestinien dans les publications des révolutionnaires scrupuleux. Et la question se pose : pourquoi ?

Pour conclure son article, qui restera désormais en bonne place au chapitre de la médiocrité rédactionnelle militante, Michel, gagné par un humour dieudonnesque désolant, invite les lecteurs à déguster de la quenelle de Lyon. Chez Faurisson ?

(1) Gratuit N°48 léger

(2) Interview diffusée en février 2011 en Iran. Il en existe une vidéo, en deux parties, qu’on trouve sur la Toile.

(3) Membre de ce qu’on a appelé le « gang des barbares », coupable de l’assassinat d’Ilan Halimi, considéré comme riche puisque juif.

Dans ce même numéro, on lira avec intérêt, en revanche, l’article signé Mato-Topé, « Peut-on rire de tout ? », page 3.

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PRECISIONS de la FA

La Fédération anarchiste a publié le communiqué suivant

"Communiqué : article du Monde Libertaire gratuit
Un article inadmissible a échappé à la vigilance de nos camarades du Monde Libertaire gratuit. L’article « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui Pierre Desproges ET SURTOUT PAS AVEC MANUEL VALLS ! » dans le numéro 48, n’aurait jamais dû paraître dans notre presse, pour des raisons évidentes à celles et ceux qui l’auront lu. Il s’agit bien évidemment d’une erreur, la personne ayant écrit cet article ne fait pas partie de notre organisation et ne représente pas davantage notre position politique. Nous allons rechercher collectivement la source de ce dysfonctionnement. Nous demandons aux personnes qui auraient encore ce numéro 48 sur leurs blogs ou sites internet de bien vouloir le retirer de la circulation
."

On lira d’autres réactions sur le blog de Floréal....