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Sur le national-bolchevisme (un article de Mouvement communiste)

lundi 16 décembre 2013, par Yves

Ce courant est né d’abord autour d’une tendance exclue du KAPD (1) en mai 1920 implantée à Hambourg et représenté par Fritz Wolffheim (2) (1888-1942) et Heinrich Laufenberg (1872-1932).

Elle partait du postulat que la révolution n’était pas possible immédiatement, ou plus exactement que « la dictature du prolétariat ne peut s’imposer en une fois (3) » et que celui-ci doit agréger les autres couches ou classes (sauf la grande bourgeoisie) derrière son programme dans lequel il faut tenir compte des communautés de langage, de culture et du fait national. Cette prise en considération de la nation fut la porte d’entrée vers une évolution vers la droite, tout en participant à la révolution de Novembre 1918, à la formation des conseils (Laufenberg était président du conseil de Hambourg), à la création du KPD puis du KAPD. Par la suite, Wolffheim évolua de plus en plus vers le nationalisme allemand, la défense de la germanité dont le représentant devait être la classe ouvrière, autour de laquelle se bâtirait la « communauté populaire ». Il rejoignit les nazis en animant dans le NSDAP des petits cercles de « gauche ». Après 1934, il sera exclu du parti nazi puis emprisonné dans un camp de concentration en 1938 où il mourra en 1942.

Comment des militants ouvriers formés, participant à des luttes radicales en novembre 1918 et jusqu’au printemps 1920, ont-ils pu devenir, surtout Wolffheim, les concepteurs du national-bolchevisme ?

A la fois à cause de leur pratique collective, de leur trajectoire personnelle et de l’accélération de l’histoire qu’a constitué d’abord la Première Guerre mondiale puis la période révolutionnaire 1918-1921. Le mouvement ouvrier d’avant 1914 y compris son extrême gauche (4) défendait une analyse plus que sommaire de ladite question nationale. Les positions oscillaient entre la défense de la nation (dans ce cas les militants les plus convaincus quittaient souvent la social-démocratie pour former des partis socialistes nationaux) et sa négation dans la situation du capitalisme actuel et sous le socialisme, mais il n’existait pas de compréhension (5) élaborée du phénomène contradictoire que représente l’influence du nationalisme dans la classe ouvrière.

Pendant ce temps-là, les dirigeants de la social-démocratie, surtout du SPD, s’intégraient totalement à la nation et à l’Etat en lui donnant de plus en plus de gages. Le dernier gage qu’ils donnèrent à la bourgeoisie fut le vote des crédits de guerre et le soutien à l’Union nationale dans tous les pays. Le fait que des millions d’ouvriers participèrent, au début avec enthousiasme, à la Première Guerre mondiale bouleversa plus d’un militant.

En réaction contre la « trahison » du SPD, la haine des fondements théoriques du mouvement social-démocrate, assimilés à tort à un « marxisme » ou plus exactement à un « ouvriérisme » acritique, poussa Wolffheim à remettre en cause le prolétariat comme agent de la transformation révolutionnaire pour le compte de l’Humanité. (Selon Laufenberg « Toute classe dominante cherche à présenter ses intérêts comme ceux de la totalité, le Prolétariat comme la Bourgeoisie, mais à plus juste titre puisqu’il représente la “majorité de la société” (6) . »)

Constatant ensuite que la situation issue de la révolution issue de Novembre 1918, si elle avait renversé la monarchie n’avait pas été, capable d’aller plus loin, comme le montrait l’écrasement des insurrections à Berlin (janvier puis mars 1919), à Brême et à Brunswick (janvier 1919) en Bavière (avril-mai 1919) et que le SPD n’était finalement que peu ébranlé (7) et que le Grand Soir n’était pas pour tout de suite, certains militants en vinrent à penser qu’il fallait nouer des alliances (tout en laissant, en principe, un rôle dirigeant à la classe ouvrière) et trouver un nouveau « réceptacle » à la communauté de lutte : la nation. Le reflux du mouvement révolutionnaire en Allemagne lors de la deuxième tentative dans la Ruhr (mars-mai 1920), la groupuscularisation du KAPD dès 1921, la disparition des Unions (8) ne pouvaient que précipiter l’évolution vers le national-bolchevisme.

1923

Ce courant était minoritaire au sein du KAPD mais il influença ensuite l’Internationale communiste et surtout son représentant en Allemagne, Karl Radek (9). En effet, au moment de l’occupation de la Ruhr par l’armée française en 1923, Radek soutint la « ligne Schlageter » (du nom d’un ancien officier des corps francs, organisateur de groupes de sabotage, arrêté en mai 1923 jugé par l’armée française et fusillé le 23 mai 1923 (10) ). Selon cette « théorie », à cause des conséquences du Traité de Versailles, l’Allemagne vaincue n’était plus impérialiste mais devenait une « nation prolétaire » ; la classe ouvrière pouvait passer des alliances sinon avec la bourgeoisie du moins avec des courants nationalistes. Les vrais responsables des malheurs des ouvriers allemands, les vrais ennemis devenaient les capitalistes de l’Entente. Le quotidien du KPD, Die Rote Fahne, annonça ainsi la nouvelle ligne : « Le parti communiste doit dire très clairement aux masses nationalistes de la petite bourgeoisie et aux intellectuels que seule la classe ouvrière, après sa victoire, pourra défendre la terre allemande, les trésors de la culture allemande et l’avenir de la nation. » (13 mai 1923).

Cette politique de la « main tendue » du KPD ira assez loin puisque qu’Hermann Remmele, député communiste au Reichstag, se fera acclamer à Stuttgart dans une réunion nazie. Quelques jours plus tard, dans un meeting communiste à Stuttgart, Remmele invita à s’exprimer un nazi « venu plaider devant des milliers de militants pour une trêve entre le KPD et le NSDAP d’Hitler ». Remmele « alla jusqu’à affirmer qu’une alliance avec les nationaux-socialistes pour abattre le capitalisme lui paraissait moins blâmable qu’avec les sociaux-démocrates ».

Cette « ligne Schlageter » annonçait les revirements tactiques radicaux qui deviendront systématiques durant les années suivantes. L’Internationale communiste abandonna cette position dès la fin septembre 1923 et le KPD s’exécuta. Selon la nouvelle ligne, « l’offensive [était] à l’ordre du jour », offensive qui se conclura par la lamentable insurrection ratée de Hambourg en octobre 1923.

Pourquoi cette politique de l’Internationale communiste fut-elle relayée par le KPD ?

Depuis le traité de Rapallo (16 avril 1922) (11) , l’Allemagne vaincue était la seule alliée et le seul partenaire économique de l’URSS. L’occupation de la Rhénanie permit à l’URSS d’honorer ses engagements en utilisant les militants du KPD comme pions sur l’échiquier diplomatique. Mais une partie des militants du KPD (beaucoup d’entre eux étaient hostiles à cette ligne sans jamais s’y opposer, d’où ensuite, le virage d’octobre 1923 pour donner des gages à cette opposition et aussi éliminer quelques énervés) soutinrent ce national-bolchevisme parce que la critique du nationalisme était loin d’être systématique au sein du Parti et que le concept d’impérialisme utilisé à toutes les sauces permettait de dédouaner toutes les bourgeoisies « faibles » de l’oppression de « leurs » classes ouvrières.

L’intermède (1923-1933)

Jusqu’à la crise de 1929-1931, les nationaux-bolcheviques ne furent organisés que dans des cercles ou des groupuscules (12) tentant une impossible synthèse entre un « marxisme » politique et économique et la « nation ». Marginaux, ils ne bénéficieront pas d’afflux de nouveaux membres suite à la crise de 1929. A l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la plupart passeront dans la clandestinité contre le régime.

Les prétendues réussites du plan quinquennal en URSS faisaient l’admiration tant de certains officiers et sous-officiers allemands que de milieux industriels, surtout chez les ingénieurs qui y admiraient la victoire de la rationalité technique sur l’anarchie du marché et la possibilité d’y développer un « monde nouveau ». Même les nazis comme Hitler et Goebbels admiraient la discipline et les méthodes d’organisation du KPD et la force symbolisée par l’URSS stalinienne. Ce qui conduisit le NSDAP à copier certaines méthodes d’organisation et d’enracinement dans les quartiers ouvriers jusque-là « tenus » par le SPD ou le KPD. Quant à la tendance de « gauche » du NSDAP, représentée par les frères Strasser (13) influents dans le syndicat nazi, le NSBO, ils voulaient que les ouvriers des trois partis fassent front ensemble contre les patrons et la réaction. Dans l’expression « national-socialisme », ils s’intéressaient davantage au socialisme qu’au nationalisme.

En revanche, pour ce qui concerne le KPD et le NSDAP, tout en continuant à mener des affrontements de rues meurtriers (une centaine de morts par an dans les deux camps entre 1930 et 1933) (14) , de nombreux militants, notamment parmi les chômeurs, firent la navette entre les deux partis. Au niveau national, en 1932, appliquant systématiquement la politique « classe contre classe » de l’Internationale communiste, le KPD passa plusieurs accords avec le NSDAP contre le SPD tant au Reichstag qu’au parlement de Prusse. Lorsque le NSDAP entreprit un « tournant de gauche » pour conquérir les ouvriers des grandes usines, les ouvriers membres du NSBO mais aussi des SA participèrent activement à la grève et se firent photographier aux piquets de grève, lors du conflit qui toucha les transports publics de Berlin (du 2 au 7 novembre 1932) et concernait 38 000 salariés (15). Ce tournant « ouvrier » n’ayant pas été un succès fut rapidement abandonné par le NSDAP. Evidemment, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les récalcitrants furent invités à la fermer au sein du NSDAP ou du NSBO, puis, lors de « la nuit des Longs couteaux » (juin 1934), le régime élimina physiquement ceux qui ne voulaient pas obéir à la nouvelle ligne.

Tentative de conclusion

Les groupes ou courants nationaux-bolcheviques sont toujours restés marginaux, dans la période considérée, sur le plan organisationnel (à l’exception du groupe d’Otto Strasser, la « Communauté de combat nationale-socialiste » fondée en juillet 1930 ; elle perdura jusqu’en mars 1933, regroupant entre 10 000 et 20 000 militants dont un quart finirent au KPD) mais leurs « études » théoriques nourrirent une partie des militants du NSDAP, voire du KPD, et permirent des transferts.

N’accordons cependant pas trop de « puissance » à ces groupuscules. C’est l’échec de la révolution en 1919, l’impuissance de la république de Weimar et les conséquences de la crise de 1929-31 qui ont été les causes de ces interpénétrations. Et si l’on veut rester sur le terrain des grandes formations politiques de l’époque et de leur « propagande » vis-à-vis des ouvriers ainsi que des raisons de la participation des ouvriers nazis aux grèves sauvages de l’automne 1932, on est obligé de constater que des « porosités » bien plus importantes existaient. En effet, si les ouvriers nazis grévistes étaient sincèrement, en tant qu’ouvriers, favorables à la lutte, ils ne représentaient que l’expression la plus radicale, dans les rangs ouvriers, de la tendance permanente au nationalisme, c’est-à-dire la défense, dans le cadre d’un Etat, de leur condition. Cette défense pouvant s’exprimer de façon violente tant contre les patrons que contre d’autres ouvriers (organisés ou pas). Mais ce nationalisme était également, sous de fausses apparences, l’apanage du SPD et du KPD.

Mouvement communiste.

(article paru dans le n°36/37 de la revue Ni patrie ni frontières : "Extrême gauche, extrême droite. L’inventaire de la confusion")

Notes

1. À l’époque il y a deux partis communistes en Allemagne, le KPD et le KAPD, ce dernier étant sur des positions considérées comme « gauchistes » par Lénine dans Le gauchisme, maladie infantile du communisme (1922). Le Kommunistische Arbeiter Partei Deutschlands (Parti communiste ouvrier d’Allemagne) fut fondé en avril 1920. À son zénith, il compta jusqu’à 50 000 membres ; il soutenait la révolution russe et le gouvernement bolchevique et faisait partie de la Troisième Internationale. Cependant, après le troisième congrès de l’Internationale communiste en 1921, le KAPD estima que l’URSS était devenu un capitalisme d’État et se sépara de l’Internationale communiste. Très rapidement, ce parti de masse devint un groupuscule.

2. Wolffheim avait vécu aux Etats-Unis jusqu’en 1913 et avait été membre des Industrial Workers of the World.

3. Dans « Démocratie et organisation » publié en 1915 et cité dans le livre de Denis Authier et Jean Barrot, La Gauche communiste en Allemagne, Payot, 1976.

4. Voir le livre optimiste d’Anton Pannekoek (1873-1960) et Josef Strasser (1870-1935), Nation et lutte de classes (Editions 10/18, 1977, disponible aussi sur le site marxists.org) écrit en 1912, pour qui la question nationale tomberait d’elle-même lors de la révolution.

5. Compréhension ne veut pas dire acceptation du nationalisme ou démission devant celui-ci.

6. En avril 1920. Cité dans La Gauche communiste en Allemagne (Payot, 1976) de D. Authier et J. Barrot.

7. Les effectifs de l’ADGB (Allgemeine Deutsche Gewerkschaftsbund, Confédération générale syndicale allemande, contrôlée par les sociaux-démocrates) bondissant même de 1,7 million en 1918 à 5,5 millions en 1919 et à 7,9 millions en 1920 !

8. Organes unitaires (ni partis, ni syndicats) nés dès 1919 dans les usines où le KAPD (par exemple la grande usine chimique Leuna à Mersebourg en Saxe) et les anarchistes (les mineurs de charbon de Gelsenkirchen) avaient une influence et qui regroupèrent jusqu’à 500 000 membres fin 1921.

9. Dans un discours, Radek dépeignit Schlageter comme « une figure honorable, mais dévoyée, un courageux contre-révolutionnaire », un « pèlerin du néant ». C’est Radek lui-même qui, en octobre 1919, lors d’une polémique contre le KAPD (tout juste fondé) avait accusé ce parti d’abriter des « bolcheviques nationaux ». Le terme national-bolchevisme n’apparaîtra qu’au printemps 1920.

10. Sa mémoire sera exploitée autant par les nationalistes (dont les nazis) que par les staliniens.

11. L’Allemagne et l’URSS renoncèrent aux réparations de guerre qu’elles se devaient l’une à l’autre et rétablirent des relations diplomatiques et commerciales. Une clause secrète, effective jusqu’en 1933, garantissait à la Wehrmacht des camps d’entraînement multi-armes en URSS.

12. On peut citer : celui de Friedrich Lenz et Hans Ebeling, autour de la revue Der Vorkampfer (vers 1930-1933), qui tenta de réaliser une fusion idéologique nationale-communiste entre les idées de Marx et celles de l’économiste allemand List, et outre le groupe de Wolffheim, celui de Ernst Niekisch (1889-1967). Cet enseignant social-démocrate (dans les années 1919-1922) fut exclu du SPD en 1926 en raison de son nationalisme. Il adhéra au petit Parti socialiste de Saxe qu’il convertit à ses idées. Il anima alors la revue Widerstand qui aura une grande influence sur la jeunesse avant 1933. Le mouvement de Niekisch regroupait des personnes venues de la gauche comme de la droite nationaliste. Après 1933, Niekisch s’opposera au nazisme et sera déporté en camp de concentration (1937-1945).

13. Gregor Strasser (1892-1934) et Otto Strasser (1897-1974).

14. L’affrontement le plus sanglant eut lieu le dimanche 7 juillet 1932 à Altona. A l’époque, Altona était une commune voisine de Hambourg et une place forte du KPD où il obtenait 60 % des voix aux élections. Lors d’une manifestation-provocation du NSDAP, autorisée par le préfet de police proche du SPD, la police tua 8 personnes.

15. Ceci est généralement connu. Ce qui l’est moins, c’est que, lors de la vague de grèves spontanées de l’automne 1932, à laquelle participèrent 300 000 travailleurs (dans toute l’Allemagne et dans diverses industries), et durant la grève du BVG (transports municipaux de Berlin), des socialistes, des communistes, des membres du SAP, des nazis et des inorganisés collaborèrent ensemble dans une quarantaine de comités de grève.