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Manar Hasan : A propos du fondamentalisme dans notre pays (1992)

mercredi 24 juillet 2013, par Yves

Le fondamentalisme en Palestine est une ramification du fondamentalisme sunnite du Moyen-Orient, et constitue essentiellement un parti politique qui se nourrit des épreuves réelles endurées par les masses – tout en révélant l’incapacité des autres partis et organisations à faire face à la détresse de ces masses. Les autres partis politiques n’ont pas la prétention de fournir une solution d’ensemble, applicable à toutes les facettes de la vie communautaire et privée ; donc le fondamentalisme, qui a une réponse toute faite à ces questions (par exemple dans les domaines de l’éducation, de la vie familiale, de la succession, de l’art, etc.), est perçu par les masses désabusées comme un remède magique à tous les maux de la société. Cette approche séduit tous ceux qui désespèrent de trouver une solution, même partielle, à leurs difficultés.

On peut dire avec certitude que le fondamentalisme remplit actuellement une fonction sociale comparable à celle du fascisme dans les années 30 et 40. Tout comme pour le fascisme, la montée du fondamentalisme a eu pour toile de fond la crise socio-économique associée à une grave crise des espérances, et se caractérise par la xénophobie, et l’hostilité à la culture, au rationalisme et à l’individualisme, tout en se fixant pour objectif la préservation de l’ordre social existant à travers les changements politiques. Le fondamentalisme fait partie intégrante du processus barbare de régression que l’humanité est en train de vivre, et en cela, l’intégrisme islamique est identique aux intégrismes chrétien et juif. La seule solution qu’il propose est un retour aux valeurs médiévales, sans rejeter la technologie moderne. Les fondamentalistes de toutes les religions se considèrent comme « les élus » ; ils abhorrent les valeurs d’égalité et de démocratie, tout en affirmant sans ambages l’infériorité des femmes par rapport aux hommes, la supériorité de la tradition (et surtout de la tradition rétrograde) sur la pensée, de la soumission sur la liberté, et de l’appartenance à un groupe – que ce soit la nation islamique, la nation juive ou la communauté chrétienne – sur toute association basée sur le libre choix.

Assertions fondamentales

du fondamentalisme

La crise de la société arabe – qui, par nature, est islamique (selon les fondamentalistes) et qui constitue même « une société naturellement islamique » – est née du fait que la société s’est distanciée des commandements divins de l’Islam et que ses élites ont été infectées par un Jahaliyah d’origine occidentale. On pense généralement que le terme Jahaliyah fait référence à la période pré-islamique. En fait, ce terme ne renvoie pas à une période historique spécifique, mais plutôt à un contexte où la société est régie par des lois « faites par l’homme » et non par les lois divines.

La société arabe ne peut être sauvée que par la lutte pour un Etat islamique, dont les peuples arabes seront les éléments de base ; un Etat où la Sharia (loi islamique) sera la seule loi, interprétée par l’Ulimah (Ouléma) Suprême, non par un gouvernement laïque.

La démocratie, l’égalité, la libération nationale, le socialisme et le communisme sont les agents de « l’impérialisme culturel » dont l’objectif est de détruire l’Islam, pour faire régner le Jahaliyah matérialiste, hédoniste et individualiste.

Tous les mouvements qui adhèrent aux principes ci-dessus (démocratie, etc.) sont les ennemis de l’Islam et donc, également, de la société arabe. Selon les fondamentalistes, la preuve en est que des musulmans, comme des membres d’autres communautés, collaborent dans ces mouvements. La lutte pour le triomphe de ces valeurs est corrompue et vile et doit être combattue.

Le comble de la corruption occidentale, selon les fondamentalistes, est le féminisme et le mouvement de libération des femmes, qui allient des valeurs égalitaires et démocratiques et les appliquent aux femmes. Les femmes qui sont actives dans ces mouvements sont corrompues et licencieuses, et sont des renégates dont il est permis de verser le sang. En outre, tout ceci s’applique à toute personne qui les soutient.

Imprégné de ces assertions, le fondamentalisme œuvre à la préservation et au renforcement de la société patriarcale et de ses institutions ; et plus spécifiquement de la famille patriarcale, qui constitue l’unité de base de l’ordre social patriarcal « sur la propriété privée ». Cette relation transparaît clairement dans les revendications démagogiques du fondamentalisme qui, d’une part, prône l’égalité et veut que les gens se satisfassent de peu, et d’autre part, prône la charité et veut que les riches assistent les pauvres. En d’autres termes, faire la charité remplacera la nécessité de transformer l’ordre social existant.

Historique de la montée

du fondamentalisme

L’oppression israélienne, associée à l’arrogance culturelle et à la tentative d’effacer l’identité nationale palestinienne, est une donnée permanente, aussi bien à l’intérieur des frontières d’Israël de 1948 que dans les territoires occupés en 1967. Il est essentiel de noter que cette oppression s’accompagne également d’une attitude toujours positive vis-à-vis du leadership patriarcal traditionnel et vis-à-vis des valeurs sociales patriarcales ; elle permet même aux dirigeants traditionnels d’appliquer à leurs communautés des pratiques traditionnelles, en toute autonomie, tout au moins dans les domaines de la religion et du droit familial.

Une telle pratique contribue à préparer le terrain pour l’assimilation et l’acceptation des idées fondamentalistes par la société palestinienne, dont l’expression de l’identité nationale est étouffée par le système oppresseur.

Cependant, ce n’est là qu’un des éléments du piège qui enserre la société palestinienne dans son étau. Le second élément est le comportement des partis politiques palestiniens qui sont très actifs dans le secteur de la société à l’intérieur des frontières de 1948 ; ces partis politiques ont mis au point une recette infaillible pour contrecarrer la lutte nationale : ils ont toujours réduit la lutte contre l’expropriation des terres à des manifestations locales. Durant les manifestations du Jour de la Terre (qui commémore les manifestations contre l’expropriation de 1976, au cours desquelles 6 Palestiniens non armés furent tués et beaucoup d’autres blessés par la police), ces partis politiques ont employé des vigiles pour empêcher toute expression nationaliste, telle que les drapeaux, etc. Et ils ont transformé ces journées, qui devaient permettre l’expression de la lutte nationale, en kermesses inondées de discours et de Coca-Cola ; ils ont ainsi transformé le Jour de la Terre en une cérémonie grandiose appelée « Fête nationale des Arabes israéliens ».

Il en est de même pour les dirigeants palestiniens hors des frontières de 1948, pour ce qui est de leur conception du rôle des Palestiniens à l’intérieur de l’Etat israélien. En effet, ils ont confiné ceux-ci aux limites des règles du jeu parlementaire, en leur assignant l’objectif de faire pression, sur le gouvernement israélien de l’intérieur, en évitant même parfois de les appeler Palestiniens. Ces dirigeants craignent la formation d’une perspective sociale dans la lutte nationale, et se raccrochent tous, d’une façon ou d’une autre, aux différentes versions de la doctrine des étapes, qui place la libération nationale avant la libération sociale.

La lutte des paysans dont on a volé les terres, la lutte des travailleurs qui souffrent d’une double oppression, celle des femmes dont l’oppression est triple : nationale, de classe et sexuelle, toutes ces luttes sont remises au lendemain de la libération nationale. La capitulation de ces dirigeants devant la tradition rétrograde, due à leur perception déformée de l’Islam comme strate fondamentale de l’identité nationale palestinienne, fait le jeu des fondamentalistes. Aux masses délaissées, ceux-ci semblent plus dignes de confiance, plus honnêtes, et dotés d’une plus vaste vision d’ensemble.

L’influence massive du Hamas n’est en aucune façon un retour à la religion. C’est, entre autres, la réaction des couches les plus opprimées des camps de réfugiés au message social qui est à la base de la position du Hamas. Le rejet de la partition de la Palestine par le Hamas et son affirmation que la lutte doit viser toute la Palestine suscite, dans le cœur des réfugiés, un nouvel espoir de pouvoir réaliser leur rêve du retour, retour dans leurs foyers, leurs champs, leurs villages. Ce n’est donc pas en raison, mais en dépit, de leur projet d’une Palestine islamique, que le Hamas a suscité un nouvel espoir dans le cœur de toutes ces personnes qui se sentent abandonnées, et à qui aucune autre organisation n’a pu apporter des espoirs concrets.

Il faudrait rappeler que le Hamas a été effectivement établi par les autorités qui l’ont soutenu et qui lui ont longtemps permis d’agir sans interférences. Jusqu’à l’accroissement des vagues d’attentats meurtriers perpétrés à l’intérieur de l’Etat israélien par les membres du Hamas, le nombre de prisonniers fondamentalistes dans les camps de détention et les prisons était le plus faible, par rapport à la taille de l’organisation et par rapport aux autres organisations. A l’exception de Sheikh Yasin, aucun dirigeant du Hamas n’avait été emprisonné. Le Mouvement Islamique à l’intérieur des frontières de 1948 jouissait du même traitement, même si les conditions étaient différentes. Ils avaient été autorisés à mettre sur pied une chaîne de télévision câblée pour vulgariser leurs opinions, leurs journaux étaient publiés sans aucune interférence, contrairement à ceux des « Fils du Pays » et d’autres groupes nationalistes dont on ferme les bureaux tous les matins.

Fondamentalisme

et dégénérescence du soulèvement

Rétrospectivement, il est évident que, d’un point de vue stratégique, le fondamentalisme a justifié les espoirs que les Israéliens avaient placé en lui, en cultivant le Hamas comme opposition au mouvement de libération nationale. Toutefois, d’un point de vue tactique, le Hamas a effectivement rejoint la lutte contre l’occupation des territoires occupés en 1976, afin surtout de ne pas perdre son influence sur les jeunes, qui tous soutenaient l’objectif de la libération nationale.

Cependant la motivation fondamentale de l’adhésion du Hamas était de donner au Soulèvement – qui, de par sa nature, était un formidable processus démocratique – l’orientation souhaitée à la fois par le fondamentalisme et par les autorités israéliennes. Le meurtre de Juifs pour la seule raison de leur ascendance juive a poussé les groupes de gauche de la société israélienne à s’opposer au mouvement de libération palestinien. Les valeurs dénaturées du fondamentalisme, surtout celles concernant le statut des femmes et la libération des femmes au sein du processus de libération nationale, ont été adoptées par les comités d’action des autres organisations palestiniennes. Ainsi, des dizaines de femmes furent accusées de « collaboration » et assassinées pour la seule raison que leur comportement personnel n’était pas conforme aux normes de la tradition patriarcale. L’opposition au militantisme politique des femmes, le retour du voile et l’institution de la culture du deuil ont tous provoqué le déclin du mouvement de masse et son utilisation comme outil au service de l’oppression israélienne. Le formidable processus révolutionnaire s’est donc transformé en contre-révolution sociale.

Fondamentalisme

et entrave à la lutte pour l’égalité nationale

Le Hamas a démontré son caractère pragmatique : en effet, son populisme, sa versatilité lui ont permis de tirer gloire de la lutte pour l’indépendance nationale, en dépit de son hostilité à tous les mouvements nationalistes. De même, le Mouvement Islamique à l’intérieur des frontières de 1948 a également réussi à prendre une coloration de démocratie et d’égalité, pour répondre apparemment aux aspirations des masses vers de telles valeurs, mais dans le seul but de les contrecarrer et de les affaiblir. L’objectif fondamental du mouvement est de faire reconnaître par le régime israélien son droit à dominer culturellement la société palestinienne au sein de l’Etat d’Israël, par le renforcement de la famille patriarcale et des autres valeurs de la tradition rétrograde, ainsi que par une séparation totale entre musulmans et non-musulmans.

Ainsi, le Mouvement Islamique a formé des équipes musulmanes de football, de judo et de karaté qui sont fermées aux Palestiniens non musulmans. Le Mouvement a également rendu aux autorités israéliennes des services nombreux et variés : leur leader, Sheikh Abdallah, a déclaré qu’il était acceptable de donner une partie de la terre aux Juifs. Il était également un partisan fervent de la Conférence de Madrid ; mais, faisant preuve d’une hypocrisie toute jésuitique, il décrétait aussi que ceux qui s’y opposaient étaient de bons patriotes palestiniens. Il a également annoncé publiquement son rejet de la fatwa (décret juridique islamique) qui légitimait l’assassinat des membres de la délégation palestinienne.

Mais le plus grand service qu’il a rendu aux autorités israéliennes a été la préservation d’une politique d’apartheid conforme à son idéologie du « développement séparé ». Il est hostile à toutes activités conjointes entre Juifs et Arabes, notamment les rencontres entre écoliers juifs et écoliers arabes, rencontres très rares, dont le seul but était de donner l’illusion d’un engagement dans la voie démocratique. Sheikh Abdullah aide ainsi le régime de l’apartheid en le dispensant d’user de la force dans ses efforts pour imposer l’apartheid.

Il a également contribué aux efforts des autorités israéliennes en faisant obstruction à la formation d’un parti arabe unifié, lors de la dernière campagne électorale. En août 1991, le Sheikh déclarait qu’il était nécessaire de créer un parti arabe unifié pour affaiblir le parti communiste (Rakah) qui compte des Juifs et des Arabes dans ses rangs. Par la suite, quand il est devenu manifeste qu’un parti arabe ne pourrait émerger sans la participation des Palestiniens chrétiens, le Mouvement Islamique s’est désisté, et a même annoncé qu’il considérait préférable de soutenir un parti fondamentaliste juif comme le Shaas. La campagne de diffamation et de rumeurs menée par les fondamentalistes a bloqué à toute tentative d’unifier les partis dirigés par Mi’ari et Darawhe, a rouvert le débat nationaliste au sein du Rakah, et a conduit plus de la moitié de l’électorat arabe à soutenir des partis juifs nationalistes.

Fondamentalisme

et oppression des femmes

Nous avons vu que, sur un grand nombre de questions, le mouvement fondamentaliste, en raison de son caractère populiste et du fait qu’il se nourrit, tel un ténia, des réelles souffrances des masses, est prêt à renier ses principes « sacrés » et à cultiver une politique pragmatique. Le mouvement fondamentaliste rejette le nationalisme tout en participant à la lutte pour la libération nationale ; il abhorre la démocratie tout en étant en faveur des élections ; il rejette le principe d’égalité nationale tout en utilisant le même principe quand les masses luttent pour y accéder ; il condamne le luxe tout en finançant ses journaux par la publicité de biens de consommation occidentaux tels que voitures de luxe, sous-vêtements masculins, etc. ; il déteste le sport comme l’expression de « valeurs occidentales barbares » tout en formant des équipes de football islamiques.

Cependant, la question de la libération et de l’égalité des femmes est la seule sur laquelle le mouvement islamique n’est pas prêt du tout à faire de compromis. Sans hésiter ni transiger, le mouvement met en œuvre son affirmation selon laquelle le statut accordé aux femmes dans l’Islam est le plus correct et le meilleur (à condition « qu’elles sachent se tenir à leur place »). Pour les fondamentalistes, le mouvement de libération des femmes est l’ennemi central, parce que toute la société patriarcale, dont le fondamentalisme défend l’existence, repose sur l’oppression des femmes.

Il y a quelque chose d’ironique dans le fait que, à l’exception des mouvements féministes eux-mêmes, le seul mouvement qui ait passé des heures et des heures en discussions, en débats, en décisions, en sommations et en élaboration de politiques sur la question des femmes, soit le mouvement fondamentaliste. Aucune question n’occupe autant de place dans la conscience de ses militants que la question des femmes : leur tempérament, leur comportement, leur caractère, et surtout leur capacité à tenter et à séduire. Ceci est si évident que même un aveugle peut voir que, pour les fondamentalistes, c’est-à-dire pour la société patriarcale, c’est une question de vie ou de mort. La centralité de la question de la libération des femmes dans la société palestinienne, comme dans la société arabe dans son ensemble, doit bien faire comprendre que les questions de la régression contre le progrès, de la démocratie contre le despotisme, et de la libération contre l’oppression sont directement liées à celles de la libération des femmes. Et quiconque perd de vue ce fait est un allié objectif des fanatiques islamistes. Il ne peut donc y avoir ni compromis, ni armistice, entre les mouvements de la libération des femmes dans la société arabe et le fondamentalisme, quelles que soient les circonstances.

Le mensonge, la tromperie, le commérage, la diffamation sont les armes utilisées par le fondamentalisme contre les femmes – qui sont lasses de leur oppression. Cette oppression est fondée sur l’inquiétude des hommes, la nourrit et la renforce. Nous avons mentionné un peu plus tôt le fait que le fondamentalisme a réussi à bannir les femmes des sphères publique et politique au cours du Soulèvement, mais même « Al-Fanar », une organisation fondée il y a un an et demi à Haïfa, a fait l’objet de plus d’un sermon diffamatoire et médisant dans les mosquées du Mouvement Islamique à l’intérieur de l’Etat d’Israël.

L’organisation Al-Fanar, dont la perspective est fondée sur l’assertion fondamentale qu’il n’y aura pas de libération nationale palestinienne effective sans libération et statut égalitaire pour les femmes, et qui, la première, a révélé les liens entre le traditionalisme rétrograde de la société palestinienne et le soutien que les autorités apportaient à ce traditionalisme, est devenue très rapidement la cible des attaques des fanatiques fondamentalistes. La lutte initiée par Al-Fanar contre les meurtres de femmes en raison de ce que l’on appelle la « profanation de l’honneur de la famille » ; l’opposition du mouvement aux mariages consanguins, qui engendrent des enfants attardés ou souffrant d’autres troubles génétiques ; sa lutte contre le mariage forcé, qui constitue un viol avec la bénédiction de la tradition et des autorités religieuses ; et sa condamnation de la coutume barbare de l’excision des filles bédouines par l’ablation du clitoris, c’est tout cela que les fondamentalistes semblent considérer comme la menace la plus terrible. Le porte-parole du Mouvement Islamique a décrété qu’il n’y avait pas de place pour une organisation telle que la nôtre et pour ses revendications. Mais ce qui est pire, c’est que d’autres organisations et d’autres partis n’ont pas pris la défense de notre jeune mouvement, certains allant même jusqu’à se joindre à nos adversaires. Cet état de fait nécessite des éclaircissements et une analyse, et nous ne devons pas nous contenter de mettre en cause l’agressivité, l’envie ou la stupidité de différents partis et organisations. Car ce phénomène a des racines sociales, culturelles et politiques extrêmement profondes.

Le fondamentalisme et ses alliés indécis

Comme je l’ai dit plus haut, toutes les composantes de la société palestinienne subissent une forme ou une autre d’oppression et de discrimination. Outre les aspects concrets de cette oppression, le régime israélien pratique une « selectzia » culturelle, dont l’objectif est d’oblitérer l’identité nationale palestinienne, objectif dont les manifestations commencent dès l’école avec les programmes scolaires, se poursuivent dans les médias pour culminer dans l’interdiction de toute forme d’expression ou de symbolisme nationaux, allant de la censure de la poésie nationaliste à l’interdiction de déployer le drapeau palestinien.

Ainsi, on incite le peuple palestinien à considérer son passé comme la vraie expression de son nationalisme et la tradition comme une composante fondamentale de ce passé. La nostalgie devient donc partie intégrante du génie national palestinien, et toute critique de cette nostalgie porte préjudice à la nation. La critique des féministes palestiniennes à l’égard de la tradition patriarcale et de l’oppression des femmes, qui perpétue l’arriération de la société, crée une dissonance cognitive pour toutes les tendances politiques, surtout chez les intellectuels. Ils s’inquiètent de ce que toute dénonciation des faiblesses et des aspects rétrogrades de la société puisse servir de munitions aux ennemis de la nation, et ils essaient donc de les bâillonner et de les étouffer. En conséquence, même si certains d’entre eux proclament leur opposition au fondamentalisme, ils le considèrent comme un allié légitime – ayant des principes – contrairement à ceux qui lavent leur linge sale en public. Ainsi, Mi’ari, ancien membre de la Knesset, conseille aux femmes (membres d’Al-Fanar) « de ne pas aborder la question du meurtre des femmes de façon aussi abrupte et tapageuse, mais de faire preuve de plus de retenue ». Interrogé sur son attitude à l’égard du mouvement islamiste qui attaque et calomnie les membres d’Al-Fanar, il répond : « Ils ont une position de principe, et ils l’expriment. » Sur cette toile de fond, les fondamentalistes sont en train de réussir à propager un sentiment de culpabilité et à entretenir des illusions, au sein de toutes les organisations et de tous les courants politiques qui restent accrochés à la tradition, en soutenant que les masses sont profondément religieuses. Celles-ci, consciemment ou inconsciemment, sont entraînées par les fondamentalistes dans leur lutte contre le mouvement de libération des femmes, dont l’existence constitue une menace pour les institutions du patriarcat et du traditionalisme rétrograde.

Comme je l’ai dit plus haut, toutes les composantes de la société palestinienne subissent de nombreuses formes d’oppression et de discrimination :

Ainsi, les nationalistes, conscients de l’opposition générale du fondamentalisme au nationalisme, essaient de l’apaiser et de se concilier ses bonnes grâces en bannissant la question de l’égalité et de la libération des femmes de leur programme pour la libération nationale et en repoussant la résolution de cette question au Jour du Jugement Dernier.

Les démocrates de gauche font dépendre leur soutien à la lutte pour la libération et l’égalité des femmes de l’observation par celles-ci de la tradition et des valeurs patriarcales. Mais les pires de tous sont ces gauchistes qui tentent de se rapprocher du fondamentalisme en raison de ses attaques contre la corruption du régime et de sa rhétorique autour de « l’impérialisme culturel ». Au lieu de mener la lutte démocratique contre le vrai impérialisme, ils se leurrent en faisant des fondamentalistes leurs alliés dans la lutte contre l’impérialisme. Concernant la question des femmes, ils considèrent qu’en faisant des concessions, ils unifient leurs rangs à peu de frais. C’est principalement pour cette raison que la gauche en Palestine, comme dans tout l’Orient arabe, est inefficace, et est en quête de faux prophètes.

Bien sûr, toutes les avances de ces indécis ne vont pas changer l’attitude des fondamentalistes à leur égard, mais ne feront qu’accentuer la pression sur eux. Les fondamentalistes n’accepteront pas les valeurs du mouvement démocratique arabe, même si ses leaders prient cinq fois par jour et participent à la prière du vendredi à la mosquée. Ils n’accepteront pas non plus le nationalisme palestinien de George Habache qui commence ses discours par la formule coranique : « Au nom d’Allah, le Clément et le Miséricordieux ». De tels gestes n’aboutiront qu’à ajouter du mépris à la haine que les fondamentalistes éprouvent déjà vis-à-vis de ces mouvements.

Faillite d’une alternative

Il s’avère que la force du fondamentalisme repose non sur le sentiment religieux des masses, mais sur leurs souffrances, qui résultent essentiellement des hésitations, de la lâcheté, de l’incompétence du leadership des partis politiques soi-disant laïques, qu’ils soient de gauche, nationalistes, réformistes ou pan-arabes. Cependant l’infiltration du fondamentalisme dans la sphère politique reflète d’une part son incapacité à proposer aux masses une alternative sociale, mais montre aussi qu’il a tendance à n’apporter à la structure du pouvoir que les changements qui ont également un impact sur ses conceptions religieuses.

En voici des exemples :

En Jordanie, le roi Hussein a choisi de ne pas affronter directement les fondamentalistes, mais de les intégrer dans son gouvernement. En une année, les ministres fondamentalistes ont réussi à se faire haïr par les masses, surtout par les classes moyennes urbaines. En exigeant que le permis de conduire ne soit pas délivré aux femmes et que l’on interdise aux pères d’assister aux cérémonies de remise de diplôme de leurs filles, ils sont devenus tellement impopulaires que le roi a pu les chasser du gouvernement sans rencontrer d’opposition populaire.

A Um al-Fahm et Kafr Qasm (à l’intérieur des frontières de 1948), les fondamentalistes ont remporté les élections de 1988, et sont devenus des dirigeants municipaux omnipotents. Ils ont interdit les cafés ainsi que la vente d’alcool, séparé garçons et filles dans les écoles, et obligé les femmes à se couvrir la tête. Le résultat fut que, lors des élections de 1992, les « bastions de l’Islam » ont été les seuls endroits où le pourcentage de voix pour le parti communiste était en hausse – de 75% à Um al-Fahm et de 64% à Kafr Qasm. Il est évident que c’était là un vote de protestation contre les fanatiques, qui a apporté un démenti formel à la prétendue religiosité des masses.

L’opposition bruyante du Hamas aux négociations entre Israël et les Palestiniens ne sert qu’à cacher ses vrais objectifs. Le Hamas en a fait la preuve en posant comme condition à son adhésion à l’OLP qu’il lui soit alloué une représentation de 45 % dans les institutions de l’OLP ; et il est probable que le Hamas soutiendra l’autonomie à condition qu’on lui accorde le monopole sur l’éducation, qui serait gérée selon ses préceptes. Le Mouvement Islamique, en Israël même, aspire également à contrôler le système éducatif et les médias arabes. Cependant il craint de présenter ces revendications de façon ouverte car leur alliance avec l’establishment religieux juif au sein du gouvernement israélien pourrait les faire passer pour des collaborateurs aux yeux des masses. Ils laisseront d’autres tirer les marrons du feu à leur place – à savoir, lutter pour « l’autonomie culturelle » pour les Arabes d’Israël –, et en échange de leur soutien, ils exigeront le contrôle de l’éducation et des médias dans le secteur arabe.

En tant que parti politique, le fondamentalisme sunnite a réagi de façon intéressante aux succès des fondamentalistes shiites qu’ils considèrent, incidemment, comme des hérétiques. En raison du fait que le Hezbollah a réussi à tenir tête et même à faire subir des pertes aux forces armées israéliennes, le « Jihad Islamique », pour la première fois, a adopté des modes d’action et d’organisation semblables à ceux des shiites libanais. En juillet de cette année, le Hamas a demandé aux musulmans (sunnites) d’observer le jeûne de l’« Ashura », le jeûne le plus sacré dans l’Islam shiite, et de lui donner son sens actuel, comme le préconisait Khomeini dans son ouvrage, Le Gouvernment islamique. Ceci n’est certes pas un signe de l’influence religieuse shiite sur le Hamas sunnite, mais plutôt, un signe de la vénération du Hamas pour l’Iran, qui a réussi à s’imposer en tant qu’Etat islamique et dont le régime despotique bénéficie même du soutien des Etats-Unis. De même, c’est une conséquence inévitable de l’échec de Saddam Hussein à s’imposer comme le combattant de l’Islam sunnite pour la libération de la Nation arabe. Sa faillite aux yeux des masses arabes met en évidence la base populiste du fondamentalisme et son opportunisme.

Qui peut s’opposer aux fondamentalistes ?

Comme nous l’avons vu, toute tentative pour transiger avec le fondamentalisme afin d’atteindre un stade de coexistence, est vouée à l’échec, quand ceux qui sont à l’origine de cette tentative présument, à tort, que la religion a un rôle central dans la vie publique, politique et nationale. Tant que les organisations féministes, démocratiques, socialistes et même libérales n’auront pas souscrit au principe fondamental que le rapport à la religion est une affaire toute personnelle, la confusion continuera de régner, et les fondamentalistes, de se renforcer en mettant à profit la confusion et les hésitations devant l’action de ceux qui s’opposent à eux verbalement. Et ceci, en raison du fait que, la société arabe étant fondée sur la tradition patriarcale tant en Palestine que dans l’Orient arabe, la question de la libération des femmes est la pierre de touche du processus de libération en général. La stratégie féministe dans la société arabe doit suivre les axes suivants :

1. Indépendance absolue des organisations féministes, vis-à-vis à la fois des autres organisations politiques et de leurs programmes ; dans le même temps, tout en percevant la libération des femmes comme une tâche démocratique essentielle dans le processus de libération nationale ;

2. Lutte pour la séparation totale de la religion et de l’Etat. Cette séparation doit non seulement permettre aux croyants de toutes les religions de se comporter selon leurs propres opinions, mais également démanteler toutes les institutions religieuses affiliées à l’Etat. C’est en mettant un terme à l’implication de l’Etat dans le choix et le paiement des salaires des cadis, des rabbins et des prêtres ; en extirpant totalement la religion du système éducatif ; et en laissant les membres du clergé gagner leur vie grâce aux contributions des croyants ; c’est tout cela qui rendra possible la création, en Palestine et dans d’autres Etats de la région, d’une société démocratique, pluraliste et progressiste.

La loi sur le mariage civil et le code de la famille constituent l’aspect central de la législation nécessaire pour l’égalité des femmes. Toute organisation qui ne souscrirait pas à une telle approche aura beau se donner tous les noms progressistes du monde, elle continuera à être un allié lâche et indécis des fondamentalistes.

3. Il n’est pas possible d’engager un débat avec le fondamentalisme, car il rejette toute approche critique ou rationnelle, qui tente, par exemple, de comprendre la société à travers l’analyse de son fondement matériel, ou de comprendre les actions humaines comme résultant de besoins et d’impulsions. Il n’y a pas de raison de se taper la tête contre les murs de ce trou noir, dont nulle étincelle ne peut jaillir. Nous devons définir le fondamentalisme selon ses préceptes ; à savoir, la négation des droits de la personne et de la liberté, de l’égalité et de la démocratie – et nous devons lutter pour éradiquer le terrain qui est propice à son développement parasite : à savoir la souffrance, l’ignorance, l’inégalité et la pauvreté.

Seule l’issue victorieuse de ce combat peut empêcher la société, à travers tout le Moyen-Orient, de sombrer dans une tyrannie barbare et lui permettre de se bâtir sur des bases saines et humaines.

Manar Hasan

11 septembre 1992