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G. Munis : Quelques réflexions sur la guérilla (1944)

jeudi 2 août 2012, par Yves

L’histoire de la guérilla est aussi vieille que l’histoire militaire de l’humanité. Depuis les temps les plus reculés, les hommes ont utilisé cette technique de manière occasionnelle. Son apparition a toujours coïncidé avec l’incapacité militaire d’un pays à faire face aux invasions ou aux attaques d’un adversaire. Comme les guérillas essayent de remplir le rôle de défenseurs de la nation que les forces armées régulières sont incapables de jouer, elles tendent, si elles réussissent dans leur tâche, à se transformer en de nouvelles forces armées nationales. Directement ou indirectement, elles constituent en fait une désarticulation de ces forces.

Lorsque les forces armées d’une nation sont détruites et que celle-ci est vaincue, s’il reste suffisamment de souffle à la lutte pour l’indépendance et si les conditions topographiques le permettent, de petits groupes de guérilleros apparaissent. On ne connaît pas un seul cas dans l’histoire où ces groupes aient réussi par eux-mêmes à vaincre les envahisseurs. Soit ils ont été exterminés à plus ou moins long terme ; soit les envahisseurs ont été battus grâce au matériel et aux troupes fournis par des pays hostiles aux envahisseurs. Et, dans le même temps, les guérilleros sont devenus la base d’une nouvelle armée nationale, c’est-à-dire le bras armé de la classe possédante.

L’exemple le plus caractéristique, à la fois général et positif, est celui des guérillas espagnoles contre l’invasion des armées de Napoléon. Malgré leur importance numérique, leur combativité et leur projet libéral, malgré la topographie espagnole favorable et le faible niveau de la technologie militaire de l’époque, les troupes françaises ne purent être expulsées que parce que les troupes anglaises avaient installé dans la péninsule un front continu. Au fur et à mesure que ce front progressait, se reconstituait une nouvelle armée espagnole qui intégra progressivement la plupart des guérillas.

Cependant, entre la monarchie vaincue et prisonnière de Napoléon, et la majorité des guérilleros, il existait une opposition politique sérieuse. Lorsque la monarchie revint au pouvoir, suite à une action conjointe des guérillas, de l’armée britannique et de la nouvelle armée régulière espagnole, les groupes de guérilleros furent soit incorporés dans l’armée régulière soit dissous par la monarchie et les dirigeants hostiles à l’absolutisme des Bourbons furent pendus.

La lutte pour une constitution et pour les libertés démocratiques a certainement joué un rôle moteur et primordial dans l’action des guérillas. Mais comme la guérilla n’a pas réussi à mener le combat contre l’absolutisme sur le terrain social, l’unique terrain sur lequel on peut remporter des victoires politiques, l’action des guérillas a finalement profité à la monarchie féodale.

Pendant la longue guerre civile qui a suivi la révolution russe de 1917, de nombreux groupes de guérilla ont surgi spontanément pour aider les bolcheviks. Le gouvernement révolutionnaire leur donnait des indications, il les armait et tentait de coordonner leur action. Certains groupes de guérilla ont rendu des services importants dans la guerre contre les armées blanches. Cependant, le bilan général de l’action des guérillas fut plus négatif que positif.

Le commandement même de l’Armée rouge – Trotsky soutenu par Lénine – dut se prononcer contre les groupes de guérilla et procéder à leur incorporation complète dans l’Armée rouge. La désorganisation qu’ils créaient dépassait de loin les services qu’ils pouvaient rendre en attaquant les arrières de l’ennemi. Même en étant au service d’un pouvoir révolutionnaire, en constituant un corps d’armée auxiliaire d’une armée véritablement libératrice, les groupes de guérilla n’ont pas réussi à jouer un rôle sérieux, et encore moins à atteindre un objectif social. Dans les conditions politiques et militaires actuelles, ils peuvent encore moins y réussir.

Tout ce que l’on a dit sur les actions des guérillas en URSS, dans les Balkans et en France est certainement beaucoup exagéré par la propagande, sans parler de celles qui opèrent sur un terrain peu accidenté. À elle seule, la qualité des armes modernes empêche la guérilla de mener la moindre action militaire d’envergure. En supposant que les guérillas arrivent à étendre leur influence grâce à l’aide d’autres puissances, elles se transformeront en une armée et cette armée deviendra un instrument des puissants (comme c’est le cas de Tito et Mihailovic).

Mais ce qui empêche surtout les guérillas, aussi révolutionnaires soient elles, de mener une action véritablement positive, c’est la contradiction entre leurs méthodes de lutte et celles nécessaires à la transformation sociale nécessaire aujourd’hui.

Cette contradiction exprime une autre contradiction plus générale sur le terrain pratique et sur le plan des principes : la contradiction entre une lutte pour la reconstruction de l’État-nation bourgeois et la lutte pour la révolution prolétarienne. La première conduit à la méthode de la guérilla, peu importe son niveau d’efficacité militaire ; la seconde mène à la lutte sociale, à la pratique de la méthode de la classe contre classe, indépendamment des frontières ou des uniformes.

Chacune de ces méthodes est en contradiction avec l’autre et l’affaiblit au fur et à mesure qu’elle se propage. La prépondérance de l’une ou de l’autre détermine la victoire du projet national-bourgeois ou du projet prolétarien internationaliste. Ce dernier a des méthodes infiniment plus nombreuses et efficaces pour harceler et affaiblir l’arrière-garde de l’ennemi. Même la technologie militaire moderne offre de nombreuses possibilités d’emploi contre l’ennemi sans que l’ennemi puisse les utiliser contre nous. [...]

Les guérillas que nous avons vu apparaître en Europe, loin d’être dirigées par un pouvoir révolutionnaire, sont en général organisées par des pouvoirs réactionnaires. Celles qui restent indépendantes, pour des raisons techniques ou politiques, tomberont inévitablement sous la férule des mêmes pouvoirs réactionnaires que les autres, ou alors seront exterminées à la fois par les partisans de l’Axe et par les Alliés.

Les éléments les plus conscients devront s’intégrer à la lutte sociale, qui est le point par lequel ils auraient dû commencer. Ils sont généralement dirigés par des gens intéressés à reconstruire les vieux nationalismes bourgeois, autrement dit par des contre-révolutionnaires. Leur composition sociale est certainement intéressante, ce sont surtout des paysans et une minorité d’ouvriers désespérés, qui ont fui les autorités d’occupation ou qui sont simplement impatients de nature et évaluent mal les possibilités et les objectifs de la guérilla.

Dans une situation où l’oppression capitaliste elle-même se mêle, dans des proportions diverses, à l’oppression d’un capitalisme étranger, il ne faut pas s’étonner que des secteurs de la bourgeoisie nationale tentent de canaliser toute la haine des masses contre le capitalisme, en la dirigeant seulement vers l’oppresseur étranger. L’écho que ces secteurs rencontrent chez les paysans moyens et riches est lié à la longue tradition individualiste de ces couches sociales, mais contraire à leurs intérêts.

Toutes les tares sociales héritées du capitalisme et parfois même de périodes antérieures se concrétisent dans l’éducation rétrograde de la paysannerie. Comme la situation matérielle de cette classe ne peut s’améliorer sous le capitalisme, elle espère toujours recevoir un morceau de terre, ou bien, comme en France, elle se tourne vers le passé avec nostalgie, regrettant l’époque où ses fermes et ses cultures lui permettaient de doter ses filles et de déposer quelques sous à la caisse d’épargne locale. Les paysans sont les derniers à se mobiliser contre l’oppression, et, quand ils le font, ils ont tendance à adopter des formes de lutte extrêmes et antisociales si l’occasion se présente. Ce sont ces caractéristiques qui feront des paysans les derniers individus émancipés. [...] Il faut combattre le particularisme paysan, le faire passer de la guérilla à la lutte sociale.

Il n’est pas besoin de déployer autant d’efforts avec le prolétariat. Le nombre d’ouvriers qui participent à la guérilla est probablement négligeable, même si aucune donnée ne nous permet de l’affirmer avec précision. Mais sa position dans le mécanisme économique oblige l’ouvrier à considérer ses problèmes en conjonction avec la classe à laquelle il appartient. Il ne rêve pas du passé et ne peut aspirer à devenir propriétaire. La logique de sa démarche d’auto-défense l’amène à formuler des exigences en collaboration avec ses collègues de travail. Mais il n’est pas exclu que le prolétariat, même s’il ne participe pas beaucoup à la guérilla, soit séduit par ses actions. [...]

Il ne serait pas non plus étonnant [...] que des groupes révolutionnaires honnêtes soient éblouis par les actions de la guérilla et la présentent, sinon comme une panacée, du moins comme un auxiliaire important de la lutte révolutionnaire générale avec lequel le peuple doit, par conséquent, coopérer.

Il faut combattre cette tendance dangereuse. Il est normal que l’oppression barbare imposée à l’Europe par l’impérialisme germano-nazi éveille chez les peuples une forte résistance. Si l’on analyse correctement l’oppression nazie (cf. mon article « Indépendance nationale et révolution prolétarienne sous la terreur nazie en Europe » – « Independencia nacional y revolución proletaria bajo el terror nazi en Europa », Contra la Corriente n° 12 y 13), et que l’on tienne compte des besoins latents des peuples d’Europe et du monde, l’augmentation de la résistance exprime le processus de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. En supposant que le développement normal et nécessaire de ce processus ne soit pas perturbé par des facteurs de dislocation, il débouchera sur le triomphe de la révolution prolétarienne, la destruction du système capitaliste de propriété.

Toutefois, les mouvements de guérilla en général et plus particulièrement ceux d’Europe centrale, s’immiscent dans le processus de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et poussent la résistance révolutionnaire des masses à adopter des objectifs bourgeois. La résistance, au caractère essentiellement révolutionnaire et international, se transforme en une résistance nationale, bourgeoise et dépendante de l’impérialisme. [...] À la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, la bourgeoisie nationale, aidée par les mouvements de guérilla, les staliniens et les socialistes, cherche à opposer le retour à la guerre impérialiste.

Le devoir des révolutionnaires en Europe est de favoriser au maximum les germes de guerre civile, et de combattre toutes les forces qui s’y opposent. On ne peut remplir cette tâche si l’on ne mobilise pas les masses exploitées à partir de leurs intérêts spécifiques. En finir avec l’oppression n’est pas un problème militaire, mais social, ce n’est pas un objectif national, mais international.

Tout en proposant une direction politique alternative, les guérillas essaient surtout de soustraire les hommes les plus militants à la lutte de classe. Elles affaiblissent plutôt qu’elles renforcent la lutte révolutionnaire et préparent un piédestal à la bourgeoisie elle-même. Elles ne tiennent pas compte des intentions individuelles des membres de la guérilla. Le travail des révolutionnaires doit s’effectuer dans les usines, les champs, parmi les individus déportés en Allemagne, là où les masses doivent résoudre leurs problèmes quotidiens, là où se trouve la force capable de résoudre les problèmes qui assaillent le peuple.

La nécessité d’une révolution sociale est d’autant plus impérative pour l’Europe, que la tendance nationaliste représentée par les mouvements de guérilla nuit aussi bien à la paysannerie qu’au prolétariat. [...]

Les masses pauvres se trompent et empruntent une voie erronée, surtout quand leurs prétendues organisations, qui continuent de monopoliser le pouvoir de la propagande, sont vendues à l’ennemi de classe. La nouvelle direction révolutionnaire doit se former et se frayer un chemin en luttant contre les organisations staliniennes et socialistes, en combattant le bourrage de crânes que l’on impose aux masses. L’avenir de la révolution européenne dépend de la capacité des minorités révolutionnaires de s’opposer au projet nationaliste actuellement soutenu en commun par les bourgeois, les staliniens et les socialistes. Face à ces forces, il faut brandir le programme et les méthodes de la révolution prolétarienne européenne. La lutte de masse, la fraternisation entre les soldats et les exploités, l’approfondissement de la guerre civile contre la bourgeoisie en général, le combat pour attirer la paysannerie dans l’orbite de la lutte prolétarienne, pour enlever toute influence de masse aux exploiteurs et à leurs complices qui attendent leur tour dans l’émigration ou en Afrique.

Les peuples comprendront beaucoup plus rapidement que ce que peut nous laisser croire la situation actuelle. Ceux qui, sans craindre les propagandistes actuels, ni être influencés par leurs discours stupides, sauront brandir bien haut la bannière des objectifs et des méthodes de la révolution prolétarienne, ne tarderont pas à gagner la confiance des masses et à ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de l’humanité.

Paru dans Contra la Corriente n° 14, avril 1944, Groupe espagnol au Mexique de la Quatrième Internationale.

Source : extrait de Documentacion historica del trotsquismo espanol (1936-1948), Ediciones de la Torre, 1996. Texte inédit en français, traduit par nos soins.

Paru dans le tome 1 des Oeuvres choisies de G. Munis, éditions Ni patrie ni frontières, 12 €

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