Accueil > Ni patrie ni frontières > G. Munis, Oeuvres choisies, 1936-1948, tome 1 > G. Munis : "Une opinion non conformiste" (interview d’avril (...)

G. Munis : "Une opinion non conformiste" (interview d’avril 1939)

lundi 30 juillet 2012, par Yves

Témoignages révolutionnaires sur l’Espagne : Une opinion

non conformiste

Interview de G. Munis parue dans Le Réveil syndicaliste n° 32, 10 avril 1939

Le Réveil a déjà publié les témoignages de camarades du POUM et de la CNT. Fidèle à sa tradition démocratique, Le Réveil publie aujourd’hui une interview du camarade Munis, secrétaire de la section des bolcheviks-léninistes d’Espagne qui là-bas, lui aussi, a subi les rigueurs de la répression stalino-bourgeoise du gouvernement Negrín à la suite de la défaite de la commune catalane de Mai 37.

– D’après toi, camarade Munis, les causes de la débâcle en Espagne ne sont pas essentiellement militaires ?

C’est de toute évidence que les causes principales de la défaite militaire sont dans la politique du gouvernement et non dans l’insuffisance du matériel de guerre. Le Front populaire, par son programme bourgeois-démocratique, a réussi, grâce à l’aide des organisations ouvrières, à empêcher le prolétariat d’organiser la société socialiste esquissée le 19 juillet 1936.

– Comment expliques-tu que le prolétariat, qui avait presque détruit l’Etat bourgeois et disposait de ses propres organes, les Comités, se soit laissé entraîner dans la voie du Front populaire ?

Parce que, à la base des conceptions et de la politique des organisations ouvrières les plus radicales, la CNT-FAI et le POUM, existaient tous les éléments susceptibles de détourner leurs directions respectives de la voie révolutionnaire vers la voie du Front populaire. Je veux dire concrètement que ces organisations ne savaient quoi faire avec le pouvoir et l’œuvre que le prolétariat avait mis entre leurs mains, et, faute d’un programme bien déterminé, elles se jetèrent bien volontiers à la suite du Front populaire. Telle la capitulation du Comité central des milices devant la Generalitat présentée par la CNT-FAI et le POUM comme la « canalisation de la révolution ».

Les collectivisations

– Mais alors les collectivisations industrielles et agraires, le contrôle sur les banques, le rôle joué en général par le prolétariat dans toute l’économie pendant la guerre, ne signifieraient rien, n’auraient aucune valeur ?

Toutes ces réalisations admirables du prolétariat n’ont aucune valeur durable sans l’affermissement de ses conquêtes par son pouvoir politique, ses armes. Les collectivisations ont été la première mesure d’envergure prise par le prolétariat contre la bourgeoisie et les grands propriétaires fonciers. Dans ce sens, elles avaient une profonde signification et une valeur qu’aucune direction ouvrière influente n’a su comprendre.

Le prolétariat marquait ainsi la voie de la socialisation, comme par les milices il marquait la voie de l’armée rouge et par les comités et les « patrullas de control », la voie de sa dictature ; mais ce n’était que l’initiative, un pas en avant, une étape transitoire, nécessaire, vers une étape supérieure d’organisation. Sans surmonter cette étape, la dégénérescence était inévitable.

Par leur rattachement au Front populaire les organisations ouvrières condamnaient à l’anéantissement les conquêtes sociales du prolétariat et aidaient l’Etat bourgeois à rétablir l’appareil qui lui a permis d’écraser les masses et d’ouvrir la route à Franco.

– Veux-tu nous exposer les diverses étapes des collectivisations ?

Pour avoir une idée précise de ce qui s’est passé, on ne doit pas oublier qu’une collectivisation est, pratiquement, la prise de la direction de la production par l’ensemble des ouvriers dans chaque entreprise par la destruction du patron individuel.

Dans les premiers mois, avec les réserves de capital et de matières premières, les collectivisations marchaient bien, les revenus des bourgeois étant, la plupart du temps, distribués entre les ouvriers de chaque collectivité. Mais ce système ne pouvait pas développer l’économie ; l’Etat, et les banques, toujours sous le pouvoir des représentants de la bourgeoisie, permettaient à cette dernière d’établir un système de sabotage qui obligeait les collectivités à capituler soit devant l’Etat, soit devant l’ancien patron. À la dépendance des collectivités vis-à-vis de la banque s’ajouta alors l’incapacité de se fournir en matières premières et de distribuer leurs propres produits. Le caractère d’instabilité des collectivités commença à se manifester. Seules celles qui, par leur nature, étaient plus indépendantes des éléments de transport et du capital financier pouvaient continuer leur vie indépendante. Mais toute une série de collectivités agricoles et industrielles étaient contraintes de rendre les [leurs] propriétés aux bourgeois, ou à l’Etat quand le bourgeois n’existait plus. Quoiqu’il ne manquait pas la demande nécessaire pour soutenir le travail des ouvriers, et même pour l’accroître, il manquait les matières premières, il manquait l’argent. L’Etat se refusait de donner les unes et l’autre. Les ouvriers devaient fermer les portes des collectivités ou capituler.

Les comités d’usine

– Dans toute cette période, quel était le rôle des comités d’usine et des syndicats ? demandons-nous à Munis.

Munis nous expliqua alors comment les comités d’usine élus démocratiquement furent peu à peu expropriés de leur pouvoir par des techniciens nommés par le gouvernement. L’ordre s’inversait. Au début, le comité d’usine désignait les tâches des techniciens du gouvernement qui établissaient la juridiction du comité. Cette juridiction se bornait à la distribution du travail mécanique et à la surveillance des ouvriers. La plupart des premiers comités furent remplacés par des comités plus dociles à la volonté du gouvernement, les ouvriers les plus révolutionnaires congédiés ou emprisonnés. D’ailleurs, le front absorbait les éléments les plus combatifs. À partir de ce moment, l’action des comités d’usine était pratiquement nulle, et par conséquent, leur influence dans l’économie n’existait plus.

— Pourtant les syndicats, comme organismes nationaux, étaient représentés dans le Conseil national de l’économie, ils pouvaient donc surveiller celle-ci, faisons-nous observer à Munis.

Effectivement, la CGT et l’UGT, dit-il, avaient leurs représentants, auxquels vous faites allusion, mais ça ne modifiait pas cette situation dans le sens des intérêts ouvriers. Mais plutôt cette représentation dans les organismes directeurs de l’économie était une excellente aide au gouvernement puisque l’un et l’autre étaient étroitement liés au Front populaire. Cette représentation soutenait le semblant d’un contrôle ouvrier et ne servait que pour étouffer toute protestation ouvrière et mettre au pas les travailleurs. Si les représentants ouvriers avaient voulu engager la lutte aux côtés du prolétariat, ils auraient été obligés de passer de la voie du Front populaire à la voie du pouvoir ouvrier.

D’ailleurs, les représentants syndicaux étaient, comme partout, en minorité au sein du Conseil national de l’économie.

– Dans les syndicats, la voix des ouvriers ne se faisait-elle pas entendre ? N’y avait-il pas de protestations ?

Sans doute, les protestations n’avaient pas manqué, répond Munis à notre inquiétude exprimée dans cette question. Mais, ajoute-t-il, le processus de dégénérescence politique que signifie le Front populaire entraîne une dégénérescence parallèle dans les syndicats. Même la CNT qui, jadis, était l’organisation syndicale la plus démocratique et la plus révolutionnaire, avait subi une grande bureaucratisation. Etant compromis avec la politique traîtresse du Front populaire, les dirigeants craignaient la discussion et faisaient tout leur possible pour l’empêcher. Les ouvriers révolutionnaires étaient toujours envoyés au front, tandis que les bureaucrates, nécessaires à la politique de trahison, restaient en [à l’] arrière, bien soignés, pour remplir en conscience leur travail contre-révolutionnaire.

Dans les derniers mois, sous prétexte d’un travail intensif pour la guerre, la bureaucratie syndicale empêchait les assemblées syndicales. La fatigue et le dégoût des ouvriers atteignaient le maximum. La base morale de la déroute était donc créée par le Front populaire à l’aide de tous les partis politiques à des degrés divers et de la bureaucratie syndicale.

Interview publiée dans Le Réveil syndicaliste du 10 avril 1939