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G. Munis : Leçons d’une défaite (février 1939)

dimanche 29 juillet 2012, par Yves

Une interview de F. Munis

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La Lutte ouvrière, n° 110, 24 février 1939

– Crois-tu que les causes de la chute de Barcelone soient strictement militaires, et seulement dues, comme l’écrit en France la presse du Front populaire, à la formidable supériorité des franquistes en armements ?

Cette supériorité est incontestable. Elle était même beaucoup plus forte qu’on ne le croit communément, en dépit de l’aide soviétique et grâce aux responsabilités qui chargent sur ce point les organisations ouvrières espagnoles et internationales. Mais les raisons profondes de la défaite catalane, comme de toutes les autres défaites gouvernementales au cours de la guerre civile, ne peuvent être trouvées que dans la politique du bloc gouvernemental du Front populaire. Il faut se rendre compte que cette politique visait, depuis le 20 juillet 1936, à affaiblir les conquêtes du prolétariat. Militairement, malgré la propagande du Front populaire, cette poli-tique n’a pu créer qu’une « discipline » au sens bourgeois du mot, mécanique et répressive, sans donner aux soldats ni organisation, ni capacité technique, ni non plus la solidarité d’une armée bourgeoise.

Les résultats concrets furent le monopole de tous les postes de commandement par des arrivistes dépourvus de toute capacité militaire, ce qui entraînait une discipline ne s’exerçant contre les soldats que pour maintenir les privilèges des parvenus. Tandis que les vrais prolétaires qui avaient fait l’expérience de la guerre et y avaient acquis des capacités militaires restaient simples soldats, ou se trouvaient relégués à des postes inférieurs. Les soldats avaient le sentiment que l’organisation de la fameuse « armée populaire » ne se faisait que pour garantir les privilèges des parvenus et de la caste militaire pour réfréner toute activité politique à la base.

Aux moments décisifs et dangereux, cette organisation aboutissait inévitablement à la fuite du commandement, ou à son passage à l’ennemi, à la débâcle des troupes, qui se sentaient trahies, à une retraite chaotique, à d’innombrables pertes de matériel dues beaucoup plus à l’incapacité ou au défaitisme du commandement militaire « populaire » qu’à l’avance ou à la capacité de l’ennemi.

Sur l’attitude caractéristique des militaires professionnels, on peut citer le général Rojo, officier professionnel, commandant au début de la guerre et responsable direct de la défaite de Borox, Illiesca et Gétafé, avec le général Puydengolas. Les comités des miliciens les jugèrent tous les deux responsables de trahison concertée. Ils arrêtèrent Puydengolas et le fusillèrent. Ils prononcèrent le même verdict contre Rojo qui put s’enfuir et se cacher au ministère de la Guerre sous la protection de Largo Caballero. Il n’en sortit que pour devenir chef d’état-major.

D’innombrables autres exemples du même genre pourraient être cités pour caractériser l’attitude des militaires professionnels restés « fidèles » à la « République ». Au début, ils trahissaient délibérément. Quand ils constatèrent la politique résolument anti-ouvrière et contre-révolutionnaire de Negrín, ils purent manifester plus de fidélité à la bourgeoisie. Le prolétariat ne leur en marquait pas moins de méfiance. La fidélité au Front populaire ne signifiait plus pour eux que la fidélité à la bourgeoisie qui réprimait les ouvriers. La trahison se trouvait canalisée dans une voie plus strictement politique.

– Ce que tu dis est étonnant. La presse stalinienne nous donnait pourtant l’impression d’un renforcement du commandement militaire, passés les premiers mois de la lutte.

En Espagne, en dépit de la propagande stalinienne et de la censure qui étouffait toute expression libre, chacun pouvait se rendre compte, non seulement de l’incapacité militaire du haut commandement mais aussi de son incertaine loyauté envers le gouvernement. Pour ne citer que le cas le plus connu, je te rappelle le cas d’Antonis Guerra, commissaire général de l’armée du sud, membre du Parti communiste espagnol, et de Borribar, député communiste, responsables principaux de la chute de Malaga. Naturellement le procès de Borribar n’est pas encore terminé. Le gouverne-ment Negrín dut ouvrir un procès contre ce dernier, tandis que le premier resta à Malaga, où il devint le bras droit de l’Inquisition franquiste dans sa répression contre les ouvriers.

Autre exemple. Avant la prise de Bilbao, les deux chefs de la fameuse « ceinture de fer », fortifications qui entouraient la ville, passèrent aux cô-tés [du côté] de Franco qui se trouva ainsi connaître beaucoup mieux le plan des fortifications que le commandant de l’armée gouvernementale.

Enfin, au cours de l’offensive contre Saragosse, toute une partie de l’état-major gouvernemental, qui appartenait tout entier au Parti communiste, déserta et rallia Franco, alors que le gouvernement avait dépensé des millions pour acheter les officiers franquistes. Mais Franco découvrit le coup, fusilla les officiers compromis et acheta les officiers gouvernementaux. C’est ainsi qu’échoua l’offensive vers Belchite, après d’énormes pertes en hommes et en matériel.

Outre le haut commandement, les cadres subalternes étaient encore pires. De tels cadres ne pouvaient permettre de forger une armée capable de vaincre.

Ce qui s’est passé dans l’armée ne fait que refléter la situation générale du pays, les rapports de force qui existaient entre les classes. Sans base de classes, pas d’armée. Or, en dépit de ses efforts, le gouvernement de Front populaire n’avait pu gagner la confiance de la bourgeoisie nationale et internationale. Son armée devait donc nécessairement refléter l’inconsistance qui résultait pour elle de l’absence de fondement social, elle ne s’appuyait ni sur la bourgeoisie, ni sur le prolétariat. L’armée espagnole, comme expression de la classe dominante, était l’armée de Franco. Notre armée ne pouvait être que l’armée rouge du prolétariat. Pour pouvoir lutter contre le prolétariat et la Révolution socialiste, le gouvernement supprima toutes les conditions qui auraient pu permettre la victoire militaire sur l’armée de Franco.

(2)

La Lutte ouvrière, n° 111, 3 mars 1939

La semaine dernière, nous avons publié une première partie des déclarations de notre camarade Munis. Tous nos lecteurs savent que Munis et Carlini devaient être jugés le 26 janvier [1939], à Barcelone. C’est ce jour-là que Franco s’empara de la ville. Ce jour-là le bourreau Franco faillit exécuter sur nos camarades la décision criminelle des staliniens. Par suite de circonstances heureuses, notre camarade Munis a pu s’échapper des griffes de la police, pleine de traîtres et de fuyards. Malheureusement, il n’en fut pas de même pour notre cama-rade Adolfo Carlini, qui, relâché par miracle de la Carcel de Estado, ne donna plus ensuite de ses nouvelles. Nous pouvons craindre pour son sort.

Tous nos camarades resserreront, dans ces jours d’épreuves pour nos camarades, leur solidarité active. Amis de France, qui n’avez pas encore connu les sacrifices et les dévouements qu’exige la guerre ci-vile, mobilisez-vous, en envoyant de l’argent nécessaire, en défendant hautement vos militants, en répandant leurs appels et leur pensée.

Solidarité avec les bolcheviks-léninistes espagnols !

*

– Quel état d’esprit la politique gouvernementale avait-elle créé dans la population ?

L’inspiration anti-ouvrière qui commandait la politique du gouverne-ment de la « victoire » engendra, dans toutes les couches populaires, le mécontentement, l’indifférence, et même la haine contre le gouvernement et les bureaucraties des organisations ouvrières. Après les journées de Mai 1937, le prolétariat se pénétrait de plus en plus de l’idée qu’il se battait pour rien. Et quoique la victoire sur le fascisme fut souhaitée par la majorité de la population, elle passa de l’indifférence à la résistance contre les mesures de mobilisation de Negrín. Des ouvriers parmi les plus conscients du prolétariat catalan faisaient leur possible pour échapper à la mobilisation au cours des derniers mois. « Se battre pour Negrín et pour Comorera ? Jamais. Quand un nouveau 3 mai [1937] arrivera, je serai aux barri-cades » : telles étaient leurs expressions caractéristiques.

Ces petits faits reflètent mille fois plus [de choses] que la démagogie officielle sur « la capacité de résistance et de sacrifice » du peuple espagnol. Les ouvriers auraient tenu jusqu’au bout s’ils avaient vu que les sacrifices de la guerre ne retombaient pas exclusivement sur leurs épaules. Le rationnement de guerre était réparti très inégalement suivant les classes. Les diverses couches de privilégiés – gouvernement, bureaucratie militaire, politique et syndicale, gardes d’assaut – ne manquaient de rien, tandis que l’ouvrier crevait de faim, au sens le plus strict du mot. L’organisation internationale pour le ravitaillement des femmes et des en-fants était en fait entre les mains de la bureaucratie et des spéculateurs. Les femmes et les enfants affamés ne voyaient rien venir.

L’échelle des salaires exprimait le même esprit de privilèges, tout particulièrement en Catalogne où le ministre du Travail était Comorera, petit-bourgeois réactionnaire passé aux staliniens. Les ouvriers les mieux payés des industries de guerre ne gagnaient que 6 ou 700 pesetas par mois. Sur le marché libre, on ne trouvait plus rien à acheter. Dans les marchés clan-destins, les prix étaient astronomiques, absolument inabordables pour les ouvriers.

Un litre d’huile coûtait entre 250 et 300 pesetas. Une boîte de viande de conserve de 80 à 100 pesetas, un kilo de riz de 100 à 120 pesetas. La distribution régulière des rations ne touchait les ouvriers qu’après que la bureaucratie et les privilégiés eussent été déjà soigneusement pourvus. Les familles ouvrières étaient contraintes de manger dans les restaurants populaires, quand du moins elles avaient eu le bonheur d’en obtenir la carte d’accès, ce qui constituait déjà un privilège. Une portion de lentilles et un morceau de pain y coûtaient 10 pesetas. Au cours des derniers mois, même cette nourriture commençait à faire défaut.

Si l’on ajoute à cela la répression gouvernementale, le manque absolu de liberté, non seulement dans les réunions publiques et la presse, mais aussi dans les syndicats qui étaient devenus des sortes de commissariats de police, le terrorisme stalinien, sur qui pèse l’assassinat de centaines de militants révolutionnaires, les camps de concentration où l’on a fusillé les militants qui s’étaient battus sur les barricades ouvrières de Mai 1937, on comprend facilement que les ouvriers n’étaient plus en état de se battre, comme en juillet 1936, ou lors de la défense de Madrid, ou bien encore en mai 1937.

Voilà le mécanisme concret par lequel la politique du Front populaire a abouti à l’effondrement sans lutte de la Catalogne. On ne peut pas imposer pendant trois ans au prolétariat une politique contraire à ses intérêts et attendre de lui qu’il sauve une situation désespérée.

La crise anarchiste

– Quelle part prirent les organisations ouvrières à cette politique de trahison et de défaite ?

Je ne puis en quelques mots l’expliquer en détail, à propos de chaque organisation, en particulier et relativement. Prenons la question en bloc. Commençons par l’UGT. À un certain moment, il y eut dans l’UGT, la Jeunesse unifiée et le Parti socialiste, une certaine résistance qui tentait de s’exprimer. Cette résistance, il est vrai, s’orientait vers Largo Caballero et l’ancienne gauche socialiste. Il y eut même une scission. La masse poussait vers une politique révolutionnaire. Des mesures furent prises par la direction socialiste et ugétiste visant l’exclusion de sections entières. Largo Caballero lui-même y était compris. Mais l’élan révolutionnaire de classe des masses fut une fois de plus détourné par la direction caballeriste, et tous les éléments évoluant vers la gauche furent livrés à la bureaucratie ré-formiste. Caballero et ses bureaucrates « de gauche » reculèrent, terrifiés devant l’importance d’une lutte sérieuse contre le Front populaire et le stalinisme au sein d’une guerre civile. Depuis lors, l’unité la plus monolithique régna dans les rangs socialistes et ugétistes. Largo Caballero lui-même, malgré ses critiques de caractère plutôt personnel que politique, ne bougea plus.

Dans la CNT, des résistances plus profondes durent être vaincues. La plus grande partie du prolétariat étant groupée dans la CNT, l’adaptation complète à la politique bourgeoise du Front populaire ne pouvait se faire sans une résistance plus ou moins spontanée et aveugle des ouvriers. Toutes les manœuvres et les déguisements verbaux (tels que le « Front populaire révolutionnaire ») des chefs anarchistes n’empêchaient pas le prolétariat anarchiste de continuer à éprouver de la répugnance envers le bloc bourgeois du Front populaire. C’est pourquoi les chefs de la CNT ont dû traverser plusieurs étapes intermédiaires avant de parvenir à l’adaptation complète de la CNT au bloc bourgeois. La voix de la masse devait être étouffée. Les vieux militants qui avaient forgé l’organisation et qui étaient restés fidèles à la lutte de classe devaient être chassés des postes de direction dans les syndicats et dans la presse. L’extériorisation de cette résistance eut comme premier résultat la formation du groupement des « Amis de Durruti » qui s’étaient constitués avant les journées de mai. Ce noyau d’ouvriers révolutionnaires représentait un commencement d’évolution de l’anarchisme vers le marxisme. Ils avaient été amenés à remplacer la théorie du communisme libertaire par celle de la « junte révolutionnaire » (soviet) comme incarnation du pouvoir prolétarien, démocratiquement élue par les ouvriers. Dans les premiers temps, surtout après les journées de mai, au cours desquelles les Amis de Durruti se rangèrent avec les bolcheviks-léninistes dans les premiers rangs des barricades, l’influence de ce groupement pénétrait profondément la centrale syndicale et le noyau « politique » qui la dirigeait, la FAI. Les bureaucrates, alarmés, essayèrent de prendre des mesures contre les dirigeants des Amis de Durruti, les accusant d’être des « marxistes » et des « politiciens ». Une résolution d’exclusion fut prise par la direction de la CNT et de la FAI. Mais les syndicats refusèrent carrément d’exécuter cette résolution.

Malheureusement, les dirigeants des Amis de Durruti n’ont pas su profiter de la force potentielle dont ils disposaient. Devant les accusations d’être des « politiciens marxistes », ils reculèrent sans combat.

– L’abandon du point de vue anarchiste et l’évolution vers la conception d’une politique prolétarienne consciente se manifestaient-ils chez les ouvriers ?

La collaboration des chefs anarchistes avec la bourgeoisie et l’expérience générale de la révolution et de la guerre avaient rendu évident pour la plupart des ouvriers anarchistes le fait qu’un pouvoir prolétarien était indispensable à la sauvegarde de la révolution et des conquêtes prolétariennes. L’accord entre l’avant-garde bolchevik et les ouvriers pris individuellement se faisait sans difficultés. Mais l’expression organique de cet accord ne put se cristalliser. En partie par absence d’un fort noyau bolchevik. En partie par défaut de clairvoyance politique chez les Amis de Durruti.

Mais j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec de vieux militants anarchistes, certains d’entre eux assez influents. Tous exprimaient la même idée : « Je ne peux plus défendre les idées que j’ai défendues avant la guerre civile. Je proclame mon accord avec la dictature du prolétariat, qui ne peut pas être la dictature d’un parti comme en URSS, mais celle d’une classe. Dans les organes du pouvoir prolétarien, toutes les organisations de la classe ouvrière peuvent se rassembler et coopérer. »

– Outre les Amis de Durruti, y avait-il d’autres manifestations de mécontentement dans la CNT et la FAI ?

À l’occasion de la « légalisation » et de la « réorganisation » de la FAI qui en firent un parti politique de plus, le conflit se manifesta surtout entre la Jeunesse libertaire armée et la FAI, entre la plus grande partie des groupes de la FAI et la direction. Une crise profonde traversa tous les rangs anarchistes et anarcho-syndicalistes. Les ouvriers rejetaient la politique de collaboration des chefs anarchistes. C’est l’épuisement seul et la désorganisation qu’entraînait la guerre dans les rangs ouvriers, appuyés par la bureaucratisation des cadres de la FAI, qui ont pu venir à bout de la résistance des militants, renforcer le pouvoir des bureaucrates et empêcher les éléments progressifs [progressistes] de se regrouper et de réviser leurs idées jusqu’à l’adoption d’un véritable programme révolutionnaire.

– La théorie anarchiste ne s’est-elle pas exprimée, n’a-t-elle pas pu se renforcer comme réaction contre la politique de collaboration des chefs de la CNT ?

Certains ouvriers réagissaient en effet en retombant dans l’anarchisme sous sa forme la plus sectaire, ils considéraient la trahison de leurs chefs comme l’effet de leur « politisation ». Ils en déduisaient la nécessité du retour à la doctrine anarchiste intégrale. Mais généralement ces éléments n’avaient pu acquérir une grande influence auprès de la plupart des ouvriers anarchistes qui évoluaient au contraire vers la révision de l’idéologie traditionnelle de la CNT.

Ce qui n’empêche pas le danger d’une renaissance future de l’anarchisme en Espagne. Rappelons Lénine, sur ce point comme sur bien d’autres ! L’anarchisme ne constitue au fond qu’une punition contre les péchés opportunistes du prolétariat. Tant qu’un parti marxiste révolutionnaire ne se formera pas en Espagne, toute la malheureuse expérience de l’anarchisme espagnol pourra se renouveler.

L’action du POUM

– Le POUM n’a-t-il pu jouer un rôle de regroupement révolutionnaire dans cette désagrégation des organisations ouvrières ?

Il faut tenir compte de la position du POUM dans le rapport des forces en Espagne, comme parti situé à l’extrême gauche du mouvement ouvrier, comme organisation ouvrière « révolutionnaire », ainsi que de la formidable conjoncture révolutionnaire où il se trouvait. Le POUM se trouvait ainsi placé dans une situation très favorable pour entraîner les ouvriers révolutionnaires anarchistes, ou d’autres tendances dans la voie de la révolution prolétarienne.

Il ne manquait ni de force en militants, ni de libertés d’agitation et d’organisation. La situation révolutionnaire rendait au contraire ce travail possible au plus haut point. Mais toute une suite [série] de fautes opportunistes et parfois ultragauchistes se sont manifestées dans le POUM. À commencer par son orientation générale depuis les événements de juillet [1936] qui ne tendait pas vers la prise du pouvoir mais vers la collaboration. La presse bolchevik-léniniste espagnole et internationale a déjà maintes fois critiqué la collaboration du POUM au gouvernement de la Generalitat et sa politique durant les premiers mois, qui aboutit à la dissolution des Comités ouvriers et miliciens, et par suite au renforcement de l’Etat bourgeois et de son appareil militaire. Ces énormes fautes exprimaient naturellement la composition organique [organisationnelle] du POUM et les conceptions générales, boiteuses et centristes, de sa direction. Après la période de collaboration, ces deux facteurs continuèrent à s’exprimer dans une politique d’hésitation, de phraséologie ampoulée, qui cachait en fait le manque de programme et d’objectifs clairs.

Alors qu’il fallait rompre énergiquement avec le passé, et montrer aux ouvriers que la seule issue était, non la collaboration avec le Front popu-laire, mais la conquête du pouvoir, la direction du POUM cherchait la voie du retour au pouvoir par la collaboration au Front populaire. Je me souviens encore que, quelques jours avant l’assassinat de Nin, à l’occasion d’une crise politique dans le gouvernement de la Generalitat, le journal de la Jeunesse communiste ibérique, qui constituait la partie la plus radicalisée du POUM, affichait un grand titre réclamant : « Gouvernement ouvrier et paysan dans la Generalitat ». Comment les ouvriers pourraient-ils comprendre ce qu’est un gouvernement révolutionnaire si le parti ouvrier se plaçant à l’extrême gauche du mouvement et se réclamant du marxisme leur apprend à réclamer un gouvernement ouvrier paysan dans la Generalitat, c’est-à-dire dans les cadres de l’Etat bourgeois ?

De cette expérience on doit conclure que le POUM ne se trouvait en dehors du Front populaire que parce qu’il en avait été chassé par les staliniens. Mais la direction du POUM s’est efforcée de reprendre sa place dans le Front populaire et au pouvoir bourgeois, même après la répression et l’assassinat de ses militants. Je citerai encore un tract édité par le Comité central du POUM au cours de la dernière crise, au printemps 1938, pour réclamer la réintégration du parti dans le Front populaire afin d’y constituer, comme fraction de ce Front populaire, un Front prolétarien avec les anarchistes et la gauche socialiste de Caballero. Jusqu’à la débâcle, la politique du POUM n’avait pas été redressée. Personne ne l’avait sérieuse-ment tenté. Aucun groupement intérieur ne s’était formé pour cet objectif bien que les militants les plus conscients condamnassent catégoriquement toute la politique de la direction, comprissent la nécessité d’un nouveau parti révolutionnaire et s’accordassent sur la nécessité d’entreprendre cette tâche par une discussion politique au sein du POUM.

Face aux masses anarchistes, la politique du POUM avant Juillet [1936] s’était bornée à un sectarisme qui le privait de la sympathie des ouvriers anarchistes. Ce sectarisme [l’]entraîna même à [commettre] de graves er-reurs politiques. C’est ainsi que la direction avait entraîné les syndicats ouvriers qu’influençait le POUM dans l’UGT, et non dans la CNT, où pourtant un travail beaucoup plus ample et plus efficace pouvait être fait, puisque les masses ouvrières catalanes s’y trouvaient, alors que l’UGT (qui ne groupait presque aucun effectif sérieux en Catalogne) ne s’y composait que d’un petit noyau bien connu comme briseurs de grèves.

Après Juillet [1936], au sectarisme succéda inévitablement l’opportunisme envers les anarchistes. On peut chercher [en vain], au cours de toute la période de guerre civile, à travers toute la presse du POUM, une seule critique sérieuse de l’anarchisme. La direction du POUM ne cherchait pas la voie des masses anarchistes, mais ne voulait que toucher leur tête [direction] dans des négociations de sommets [au sommet]. Au lieu de dresser les masses ouvrières contre la politique traîtresse du Front populaire, le POUM parcourait les couloirs du ministère de la CNT pour y chercher un appui contre le stalinisme. Le résultat d’une telle « tactique » ne pouvait être que celui que l’on connaît. Le POUM ne trouva pas l’appui des chefs anarchistes et se barra lui-même la voie vers la conquête des masses. C’est ce qui permet de comprendre comment la répression put s’abattre contre lui sans que personne ne bouge. Cette poli-tique opportuniste devait nécessairement empêcher l’évolution des ouvriers anarchistes, renvoyer à un lointain futur la construction du parti révolutionnaire, et nous entraîner à la défaite.

– Y avait-il dans le POUM des éléments susceptibles de former le noyau organique d’une position révolutionnaire consciente ?

L’expérience ne nous autorise pas à donner à cette question une réponse affirmative. Depuis longtemps, certains militants, à Madrid, à Barcelone et dans d’autres centres catalans, s’exprimaient contre la politique de la direction. Des tentatives pour constituer une plateforme cohérente furent faites, mais les militants qui l’essayèrent manquèrent de l’énergie qu’il aurait fallu pour pousser la clarification politique au sein du POUM, et faire la clarté politique nécessaire à l’élaboration d’un programme. L’effort le plus remarquable tenté dans ce sens fut fait par R. à Barcelone. Il ne contenait que la partie positive de la critique. Par contre, il idéalisait l’ancien Bloc ouvrier-paysan (parti de Maurín) et expliquait le centrisme poumiste comme subitement apparu après le 19 juillet [1936]. D’ailleurs les textes mêmes de ce camarade ne posaient pas le problème à partir de la nécessité du redressement du mouvement prolétarien national et international ; il ne voyait dans le POUM que certaines erreurs tout à fait occasionnelles, sans examiner clairement l’ensemble du courant centriste, ni les racines organiques qui les nourrissaient dans le Parti. Bref, ne comprenant pas comment le travail de clarification politique devait être fait au sein du POUM, la faiblesse politique et la peur du trotskysme caractérisaient même les éléments les plus conscients parmi les militants mécontents de la direction. D’où le maintien du statu quo et la stagnation dans le Parti.

– Peux-tu nous dire comment s’organisa le mouvement bolchevik[-léniniste] en Espagne ? Quelle fut sa portée ?

Le mouvement ne se reconstitua, après la formation du POUM, que plusieurs mois après la guerre civile. Dans le cadre des libertés ouvrières et de la situation révolutionnaire générale, les bolcheviks-léninistes s’efforcèrent de faire prévaloir la politique de la Quatrième Internationale. Des groupes s’étaient constitués à Barcelone, à Valence, à Madrid, dans quelques autres centres catalans, et sur le front. Grâce à notre journal, La Voz Leninista, et à des tracts fréquents, nous étions parvenus à conquérir la sympathie de couches importantes dans la jeunesse libertaire, parmi les ouvriers cénétistes et poumistes. Nous devons noter comme caractéristique le fait que, tandis que les ouvriers anarchistes nous aidaient et nous protégeaient, parfois dans notre travail d’agitation, nous trouvions rare-ment le même traitement de la part des camarades du POUM. Après un meeting au cours duquel nous fraternisâmes avec la Jeunesse libertaire, nous pûmes même utiliser leurs locaux pour nos réunions, et pour y orga-niser des conférences.

Non seulement nous travaillions fraternellement avec des ouvriers amis de Durruti, mais ils nous aidaient même à vendre et à diffuser notre journal. Lors des Journées de Mai [1937], un tract bolchevik-léniniste fut le premier à être distribué sur les barricades. Les bolcheviks-léninistes et les Amis de Durruti furent les seules organisations qui restèrent en contact avec les ouvriers soulevés et qui les poussèrent à continuer le mouvement vers la lutte armée.

Malheureusement, la succession des fautes qui s’étaient accumulées avait amené la révolution à son déclin. La mobilisation de tous les hommes valides entraîna la désorganisation des rangs ouvriers et la dispersion des militants bolcheviks-léninistes et des éléments sympathisants susceptibles d’évoluer vers une étape supérieure de rapprochement poli-tique avec nous. La répression et la provocation staliniennes vinrent ache-ver cette œuvre. Nos militants furent emprisonnés, certains d’entre eux furent assassinés comme Freund (Moulin), Wolf, Cid, Jaime Fernandez [ce dernier, qui deviendra l’un des plus proches compagnons de Munis, n’a pas été assassiné, NDE].

Enfin fut organisé le fameux procès que vous connaissez déjà par La Lutte [ouvrière]. Notre tâche consistait à regrouper les militants les plus conscients, à leur fournir un programme, à en faire des cadres susceptibles d’aider à former le parti révolutionnaire. Ce travail, en dépit de toutes les difficultés, par-dessus tout la réduction presque à néant de nos cadres éparpillés çà et là par la mobilisation, ce travail continuait. Après notre emprisonnement à la Carcel Modelo, prison de la Generalitat, nous avons eu, pendant dix mois, l’occasion de poser le problème de la révolution, de tirer la leçon de la guerre civile et de tâcher de trouver un accord avec les ouvriers anarchistes et poumistes, nos compagnons de détention.

L’avenir du parti révolutionnaire

– Quels résultats concrets avez-vous obtenus dans cette voie ? Comment envisages-tu le problème à venir ?

Nous sommes au moins tombés d’accord sur un point qui représente déjà un certain progrès : sur la nécessité de réorganiser le parti révolutionnaire en Espagne. Partant de là, les militants anarchistes critiquent et abandonnent leurs conceptions traditionnelles sur les problèmes de l’Etat et de la dictature du prolétariat. Avec les camarades du POUM, l’accord a été encore plus complet. Il va de soi que la débâcle, que la catastrophe espagnole, modifie tout notre plan de travail et apportera sans doute des transformations dans les rapports de force entre les organisations. Mais il existe un certain nombre de militants tant dans le POUM que dans la CNT qui se retrouveront toujours dans l’illégalité, en Espagne ou dans le travail politique de l’émigration. L’accord que nous avons réalisé en principe avec les camarades sur la nécessité d’une lutte politique de clarification au sein du POUM où les bolcheviks-léninistes se classeront aussi, devra se continuer jusqu’à aboutir au résultat final : la formation d’une direction révolutionnaire sur le programme de la Quatrième Internationale.