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L’Etrange Histoire de « Ouvriers contre le travail » Les vicissitudes d’un livre

jeudi 26 juillet 2012

Ce texte a été publié sous forme de brochure bilingue en septembre 2011 par Echanges et Mouvement. Nous donnons ci-dessous le texte français ; cliquez ici pour le texte anglais. La version anglaise est suivie d’une bibliographie complète (à jour fin 2011) de Michael Seidman.

Je dois avertir le lecteur que l’essai qui suit pourra lui paraître exagérément autobiographique et faire trop référence à ma personne. Les historiens écrivent presque toujours sur la vie des autres, non sur la leur. Cette focalisation quelque peu complaisante sur moi-même se justifie, à mon avis, par les éclaircissements qu’elle est susceptible d’apporter sur les circonstances d’une production intellectuelle et professionnelle, et de sa réception. Cet essai aborde, en outre, certains aspects de l’histoire du travail et de ses relations avec les théories des années 1970 à aujourd’hui et a finalement pour dessein d’explorer le milieu, peu connu mais intellectuellement actif, de l’extrême gauche en France durant cette période.

Mon premier livre, Workers against Work : Labor in Barcelona and Paris during the Popular Fronts*, est une monographie universitaire dont je crois l’histoire singulière. Depuis sa parution en 1991 aux éditions University of California Press, il a été vilipendé et loué, célébré et piraté, trahi et traduit en cinq langues. Ses admirateurs en ont été des intellectuels, des libertaires, des communistes et des capitalistes ; ses détracteurs tous plus ou moins pareillement hétérogènes.

Ouvriers contre le travail était, à l’origine, une thèse achevée en 1982 sous la direction d’Arthur Mitzman de l’université d’Amsterdam (Pays-Bas). L’idée m’en est venue, quoique pas entièrement, de la « critique du travail » post-1968 dont je me suis imprégné alors que je vivais à Paris entre 1979 et 1982. Je rencontrai à cette époque bon nombre de Français qui redéfinissaient la révolution à venir tout simplement comme le fait de ne pas travailler pour un salaire. Leur position rappelait les revendications socialistes, aussi bien marxistes qu’anarchistes, du XIXe siècle pour une abolition du travail salarié. Prosaïquement, pour survivre dans un environnement urbain où la vie était chère, les jeunes Parisiens de ce milieu occupaient un petit boulot de temps à autre ou vivotaient du chômage et des aides sociales. Boire et fumer, agrémenté par l’usage occasionnel de drogues douces, contribuait à définir ce milieu. Ayant connu la vie d’étudiant aux Etats-Unis entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, ces activités hédonistes me choquaient moins que leur idéologie anti-travail. Les Parisiens me présentèrent des textes essentiels tels que l’anthologie La Fin du travail et la brochure Le Refus du travail (1), deux ouvrages qui soutenaient que le travail était une oppression et, ce qui est tout aussi important, que les travailleurs y résistaient.

Au cours des années 1960 et 1970, en France et dans d’autres nations occidentales, un intérêt nouveau pour l’histoire du travail se fit jour et, pour la première fois, des historiens se mirent à rédiger la chronique du refus quotidien du travail par les ouvriers (2) . Pendant ces décennies, Michelle Perrot et Michel Foucault ont écrit des traités sur le rejet des techniques disciplinaires par les ouvriers, les femmes, les prisonniers et autres (3). Cette histoire d’en-bas redonnait vie à la volonté d’autonomie des classes populaires et reflétait une crise du militantisme. Ainsi que l’écrivait Foucault au début des années 1970 : « Les masses n’ont pas besoin de lui [l’intellectuel] pour parvenir à la connaissance ; elles savent tout sans se faire d’illusion. Leur savoir est bien meilleur que le sien et elles peuvent assurément parler en leur propre nom (4). » Les activistes et militants non ouvriers n’ont qu’un rôle mineur à jouer quand les buts à atteindre sont l’autonomie et l’autodétermination des travailleurs ; les intellectuels ne peuvent pas diriger le mouvement ni lui apporter la conscience au sens léniniste puisque, selon les critiques gauchistes du marxisme orthodoxe, c’est la lutte même qui fonde la conscience de classe, et non des intellectuels bien intentionnés.

Les ouvrages d’histoire sociale et du travail de Perrot, Foucault et autres représentaient et confortaient les désirs de raviver les traditions libertaires. A la fin des années 1970 et au début des années 1980, plusieurs de mes amis et connaissances à Paris adoptèrent le conseillisme et son mot d’ordre d’indépendance de la classe ouvrière. Le texte clé de Richard Gombin réévaluait positivement ce gauchisme que Lénine méprisait comme « infantile » (5). Pour leur part, les gauchistes anti-léninistes rejetaient toute direction par les partis politiques « révolutionnaires » et les soi-disant syndicats représentatifs en faveur des grèves sauvages, des occupations d’usines et de plusieurs formes de contrôles ouvriers qui, pour eux, préfiguraient le socialisme réel du futur. Suivant en cela la devise de la première Internationale, « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », Gombin alléguait que le jeune Georg Lukács, Karl Korsch et Anton Pannekoek s’accordaient pour dire qu’une révolution ouvrière ne devait, pour connaître le succès, reposer, en dernière instance, que sur les ouvriers eux-mêmes.

Toutefois, comme leurs adversaires bolchéviques, ces conseillistes du début du XXe siècle avaient une notion productiviste de la révolution. Ils présupposaient que les travailleurs géreraient efficacement les fermes et les usines sous leur contrôle. Le projet conseilliste contredisait les convictions des avocats de l’antitravail dont l’ouvriérisme renouvelé des années 1970 postulait que « le travail est la malédiction de la classe qui boit ». Le mot d’ordre des situationnistes, « Ne travaillez jamais », exerçait une forte attraction sur bon nombre de ces jeunes gauchistes. Le goût du jeu des situs interdisait toute transformation de l’artiste en travailleur, à l’opposé de ce qui était advenu dans les Etats communistes ; c’était, au contraire, aux travailleurs de se convertir en artistes. Les situationnistes possédaient indubitablement le sens de la provocation et beaucoup de clairvoyance, mais on peut se demander si eux-mêmes ou quelque autre groupe gauchiste étaient capables de résoudre la tension entre autogestion ouvrière et inéluctable demande sociale de biens de consommation. De fait, les situs ont mythifié les collectivités établies par les anarchistes et les marxistes pendant la guerre civile espagnole comme étant le plus grand exploit de l’humanité ; ils ne se sont absolument pas intéressés au refus du travail parmi les travailleurs ordinaires au cours de la révolution espagnole, sujet qui constitue un des thèmes centraux de ma thèse. Autrement dit, le portrait post-soixante-huitard d’une classe ouvrière résistant au travail était incompatible avec la discipline et l’organisation nécessaires au bon fonctionnement des conseils ouvriers, soviets et autres types de collectivités productives.

La transition entre Paris et mon retour aux Etats-Unis en tant que professeur assistant à la Rutgers University (New Jersey) ne fut pas facile. Mon impression fut que l’université américaine n’avait pas beaucoup changé, alors que moi si. J’arrivais avec mes doutes à propos de plusieurs « cultes progressistes », selon les termes d’un historien de la France du XXe siècle (6), fondamentaux. Les arguments iconoclastes d’Ouvriers contre le travail défiaient les trois écoles dominantes de l’histoire du travail dans les années 1980 : le marxisme, la théorie de la modernisation et le culturalisme. Les marxistes (E. P. Thompson, Eric Hobsbawm et Herbert Gutman) postulaient le développement progressif de la conscience de classe qui allait permettre aux travailleurs et à leurs représentants d’administrer efficacement les forces productives. Les théoriciens de la modernisation (Peter Stearns et Charles Tilly) demandaient aux travailleurs de s’adapter à la société industrielle et d’abandonner graduellement ce que moi-même j’appelais résitance au travail ou refus du travail : grèves, ralentissements de la production, absentéisme, maladies simulées, retards, larcins et sabotage. Les culturalistes (G. Stedman Jones et les postmodernistes) soutenaient que le langage pouvait donner aux travailleurs un sens au travail. Ouvriers contre le travail essayait de montrer qu’aucune de ces théories n’était en mesure d’expliquer l’incessante résistance des travailleurs au travail. Ironiquement, ces refus du travail salarié ont persisté, et se sont parfois aggravés, pendant les Fronts populaires de la fin des années 1930 en France et en Espagne, plus précisément de 1936 à 1938 à Barcelone et à Paris, alors que le pouvoir politique était aux mains de la gauche.

Ouvriers contre le travail s’engageait, comme les théories de Marx et de Guizot, dans l’examen de la formation des classes sociales et de leurs relations. La révolution et la guerre civile espagnoles avaient éclaté en juillet 1936 dans un pays où, comme en Russie et en Chine, la bourgeoisie était faible et incapable d’accomplir « la révolution bourgeoise », c’est-à-dire créer une nation unifiée, développer les moyens de production, séparer l’Eglise de l’Etat et les autorités militaires des autorités civiles. A Barcelone, révolutionnaires, anarchosyndicalistes, communistes et socialistes s’emparèrent des usines, mais se retrouvèrent confrontés à des grèves, des ralentissements de la production, l’absentéisme, des maladies simulées, l’indifférence et la faible productivité des travailleurs de base. Les militants des partis et des syndicats réagirent à la résistance des ouvriers par les mêmes moyens répressifs que les capitalistes qui les avaient précédés dans la gestion des usines, en conditionnant la paie à la productivité et en sanctionnant les absents. A bien des égards, les expériences à la fois des travailleurs et de l’encadrement pendant la révolution espagnole répétaient celles de leurs collègues soviétiques pendant et après la révolution russe (7).

En France, le Front populaire était réformiste, pas révolutionnaire, contrairement à ce qu’il en était en Espagne. C’est la bourgeoisie française qui a donné naissance au modèle de la « révolution bourgeoise » en unifiant la nation, en imposant un nouveau rapport entre la religion et l’Etat, et en développant résolument les forces productives. Une révolution de classes moyennes n’était pas à l’ordre du jour des militants français de la classe ouvrière. En juin 1936, Léon Blum, le chef du Parti socialiste, devenait Premier ministre dans un gouvernement de coalition de Front populaire et accordait aux travailleurs français des augmentations de salaire, la semaine de quarante heures et deux semaines de congés payés. Néanmoins, les salariés en voulaient plus et, de 1936 à 1938, ils menèrent une guérilla contre le travail. La productivité chuta dans de nombreuses usines clés de Paris à mesure que les militants syndicalistes prenaient le pouvoir dans les ateliers et rendaient le travail aux pièces inopérant en fixant des quotas de production dérisoires. Cette baisse de production entraîna d’énormes problèmes économiques et politiques pour le gouvernement Blum et le Front populaire. Le Parti radical, centriste, partenaire vacillant de la coalition, commença à s’éloigner des socialistes de Blum qu’il tenait pour responsables de la faible productivité et de l’inflation qui s’ensuivait. Le centre et la droite considéraient que la médiocrité de la production dans
l’aéronautique causait du tort à la défense française, les ouvriers allemands sous le régime nazi travaillant 50 ou 60 heures par semaine tandis que les Français travaillaient 40 heures seulement. Confrontée à une Allemagne toujours plus menaçante et une inflation galopante, la droite obtint le contrôle du gouvernement et, en novembre 1938, mit brutalement fin au Front populaire en brisant une grève générale de soutien à la ­semaine de 40 heures.

En conclusion, pour Ouvriers contre le travail les expériences menées à Barcelone et à Paris dans les années 1930 montraient qu’il était difficile, sinon impossible, de construire une démocratie ouvrière sur le lieu de travail. L’ouvrage prétendait aussi contribuer à une théorie de l’Etat en soutenant qu’un Etat fort et potentiellement répressif constituait un préalable pour mettre les ouvriers au travail. En 1989, alors que je briguais ma titularisation et un avancement à la Rutgers University, le manuscrit de ce livre souleva une vive discussion et une controverse. Rutgers, à l’instar de la plupart des instituts de recherche, sollicite des avis confidentiels de l’extérieur pour ses candidats à une titularisation. Cinq comptes rendus furent positifs, et deux négatifs. Le vote du département d’histoire s’établit à 28 pour et 6 contre. Le directeur du département, Richard McCormick, actuellement président de l’université, se prononça en faveur de mon avancement. Mais la minorité, interne et externe, possédait plus d’influence que la majorité. Ma carrière à Rutgers s’acheva sur une décision négative, et j’arrivais à l’université de Caroline du Nord à Wilmington en 1990.

Compte tenu de l’issue de la décision à propos de ma titularisation, il me semble utile d’examiner d’un peu plus près les comptes rendus négatifs qui ont fortement pesé sur ma révocation. La plupart des universitaires savent que dans les années 1980 on garantissait la confidentialité aux demandes d’évaluation du travail d’un candidat. Toutefois, alors que la bataille autour de ma titularisation était en cours, soit par hasard soit à dessein, un collègue sympathisant ou, plus probablement, un secrétaire distrait, déposa des copies des sept comptes rendus dans mon casier à l’université. Je conserve donc par devers moi l’ensemble des traces écrites des principaux matériaux. Puisque l’on ne m’a jamais demandé de jurer le secret, je n’ai aucune réticence à révéler le contenu des critiques défavorables à mon manuscrit.

Un historien d’une grande université publique du nord-est rédigea la première réponse négative (8). Il admettait « ne pas être un expert en histoire de l’Espagne » et vouloir se concentrer sur la partie du manuscrit concernant la France qu’il disait « incomplètement développée ». Il écartait l’argument qui expliquait la puissance des mouvements révolutionnaires à Barcelone par la faiblesse de la bourgeoisie et celui du réformisme à Paris encouragé par une bourgeoisie dynamique comme « un distinguo un peu trop rapide » qui « cache plus qu’il ne prouve ». Cet historien contestait les généralisations à propos de la bourgeoisie française qu’il considérait trop complexe pour une analyse « simpliste ». Il reconnaissait pour « réelle contribution académique » à Ouvriers contre le travail la découverte de la résistance des ouvriers au travail, mais « l’interprétation du professeur Seidman élude la signification de cette évidence d’un point de vue historique ». « Il ne sait pas comment synthétiser ses données [sur la résistance des ouvriers] ni les mettre sous forme lisible. » De plus, « Seidman va trop loin lorsqu’il caractérise leur [aux ouvriers] visée comme une guerilla [sic] contre le travail. De même, il paraît excessif d’appeler “essence” de la révolution espagnole le développement et la rationalisation des moyens de production nationaux. (...) Le travail de Seidman manque du sens des nuances et de la complexité des choses. (...) Le résultat obtenu (...) n’a rien d’exceptionnel. » « Par écrit, ou lors de réunions universitaires, le professeur Seidman fait preuve d’une confiance intellectuelle qui nuit parfois à son argumentation. » Ce professeur terminait son compte rendu en avançant qu’Ouvriers contre le travail était « publiable » et offrait « une thèse importante et stimulante qui mérite d’être connue. Je souhaite simplement qu’il [Seidman] réfléchisse plus sur le sens de sa thèse. (...) Puis-je vous demander de considérer ce courrier comme strictement confidentiel. »

Un autre professeur d’une prestigieuse institution de l’Ivy League* émit une opinion encore plus négative (9) : « Il semble que plusieurs livres potentiels coexistent tant bien que mal dans ce manuscrit. (...) Une partie du manuscrit s’apparente à une sorte de catalogue indiquant à quel point la France était plus avancée que la fraction la plus industrialisée de l’Espagne, la Catalogne (une approche plus fine des Asturies donnerait certainement une impression différente) (10). » Cet historien soulignait que le thème de la révolte contre le travail était insuffisamment exploré et devait être comparé « au “Droit a [sic] la paresse” des années 1880, de Longuet [sic]* (je crois) (...) et, de cette époque à aujourd’hui, à la société de consommation des années 1950, via l’article classique de Stedman Jones (non cité, si je ne me trompe, alors qu’un autre texte de Stedman Jones [sic]* l’est bien que moins important) sur la “non-formation de la classe ouvrière anglaise” ». La constatation dans Ouvriers contre le travail que les chefs syndicalistes catalans étaient devenus productivistes en 1936, tandis que les ouvriers ordinaires résistaient au travail, était « passionnante » ; mais « ce constat, tout aussi séduisant soit-il, contredit le point par où commence le manuscrit selon lequel l’Espagne était plus révolutionnaire que la France en 1936 ». Cet historien concluait : « Sur la base seule de ce manuscrit, je doute fortement que le professeur Seidman puisse être le meilleur choix pour superviser la recherche d’étudiants de troisième cycle en tant que titulaire de l’université. »

La première lettre, et la seconde plus encore, eurent un impact considérable sur les comités de l’université. Le Comité des nominations et promotions vota à 3 contre 1 contre ma titularisation, notant que « selon plusieurs courriers, on peut critiquer [le candidat] pour n’être pas parvenu à une compréhension ou interprétation d’ensemble de ses matériaux éminemment originaux ». Le doyen de la Faculté des arts et des sciences ajouta que « trop de doutes ont été émis par les experts, le département et le Comité des nominations et promotions au sujet du contenu et de la qualité actuels des résultats des recherches du professeur Seidman. (...) Il semble, selon la majorité, que ce soit la nature très controversée de l’ouvrage exigeant un certain niveau de connaissances conceptuelles et empiriques qui fasse problème dans ce contexte. Un important expert avance que, compte tenu des lacunes dans le travail universitaire de Seidman, ce ne serait pas une bonne idée de lui confier la supervision de thèses de doctorat. (...) Je préconiserais sa titularisation une fois le manuscrit prêt à être publié, ce qui n’est actuellement pas clairement le cas malgré son acceptation par les University of California Press (11). »

Le Comité de surveillance des promotions, présidé par le responsable en chef des affaires universitaires de Rutgers, déclara que « le dossier du candidat témoigne de l’énergie et de la valeur de son enseignement, jugé par ses collègues comme étant supérieur à la moyenne du département en termes d’efficacité. (...) Les évaluations par ses pairs [c’est-à-dire les lettres confidentielles] expriment des réserves sur le contenu et la qualité des résultats de la recherche du candidat. » Sur cette base, le Comité de surveillance des promotions ne recommandait ni la titularisation ni l’avancement.

Dans les années qui suivirent sa première parution, les comptes rendus de lecture d’Ouvriers contre le travail furent généralement bienveillants. Pourtant, les University of California Press ne le publièrent jamais en format de poche et je m’attendais à ce qu’il subisse le sort de tant de livres universitaires, un rapide déclin dans l’obscurité académique. Toutefois, en 1998, une traduction parut aux Editions de l’université Keizai Hôka d’Ôsaka, à laquelle je donnais une préface inédite*. Après cette première traduction, le livre connut une seconde mort lente et les University of California Press le laissèrent s’épuiser en 2000. En 2001, des anarchistes, ou conseillistes, de Baltimore, qui s’appelaient eux-mêmes Insubordinate Publications, en firent paraître la première, et dernière, édition anglaise en poche. Cette édition revendiquait fièrement avoir été piratée (« anti-copyright ») et n’avait pas reçu d’autorisation des University of California Press ni ne comportait de numéro ISBN. Elle ne pouvait, par conséquent, pas être vendue en librairie, ni probablement nulle part ailleurs que sur le cyberespace. Elle ne fut publiée qu’en un petit nombre d’exemplaires.

Ce sont des lecteurs étrangers qui procurèrent à Ouvriers contre le travail la tribune qui lui avait fait défaut dans les cercles universitaires et gauchistes américains. En 2006, un groupe gauchiste d’Athènes, apparemment trotskyste, portant le nom de Fil rouge, en édita une traduction très parcellaire ; mais c’est à l’été 2010 qu’Ouvriers contre le travail ressuscita, à ma grande surprise, avec la publication de deux traductions et une troisième en projet. Cette dernière devrait paraître en octobre 2011 aux éditions allemandes Verlag Graswurtzelrevolution, qui se définissent elles-mêmes comme un collectif d’anarchistes « non violents » ayant participé aux premiers pas du mouvements des Verts allemand (12). Cette édition allemande inclura une préface inédite, de Marcel van der Linden, directeur de recherche à l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam, et Karl Heinz Roth, médecin et historien aux multiples facettes. Les éditions de l’université Bogazici d’Istanbul en ont publié une version turque ; Emine Ozkaya, son traducteur, a déjà traduit en turc des ouvrages de l’anarchiste américaine Emma Goldman et de l’historien américain de la Russie Paul Avrich. A la même époque, j’apprenais par hasard que les éditions Senonevero de Marseille, un collectif s’autoproclamant « communiste », avaient une version française piratée en cours d’impression, qui parut en juin 2010. Ce piratage inspira ma réponse « communiste » personnelle dans laquelle je demandais, évidemment sans résultat, la gratuité et la libre distribution d’Ouvriers contre le travail à tout lecteur intéressé :

7 mai 2010

Chères éditions Senonevero,

Ne connaissant pas du tout votre maison d’édition, j’ai été étonné de voir sur votre site Web que vous annonciez la prochaine parution de votre traduction en français de mon premier livre Workers against Work : Labor in Barcelona and Paris during the Popular Fronts (Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1991). J’ai donc attentivement examiné les rubriques de votre site et ai appris que vous prôniez l’abolition du « capitalisme » et « la communisation des rapports sociaux ».

Par conséquent, lorsque votre édition dénuée de toute autorisation d’Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant les Fronts populaires paraîtra comme prévu en mai 2010, je vous prie respectueusement d’en distribuer des exemplaires totalement gratuits à chaque lecteur qui vous en fera la demande. J’en voudrais pour ma part 100 que je ferai suivre aux individus et institutions intéressés.

Si vous ne pouvez remplir vos obligations de « communistes » et distribuer mon ouvrage gratuitement, je me sentirai obligé d’accorder les droits d’Ouvriers contre le travail à un autre éditeur moins exploiteur.

Sincèrement vôtre,

Michael Seidman

Cette multiplication de traductions au cours de la première décennie du XXIe siècle montre sans doute que, par suite de l’effondrement du communisme à la fin du siècle dernier, la gauche radicale est en quête de perspectives nouvelles. L’extrême gauche est maintenant plus ouverte à un examen critique du travail salarié dans les sociétés qui se revendiquaient du socialisme ou du communisme. Par ailleurs, le déclin des partis communistes hégémoniques dans les pays non communistes a permis un débat intellectuel élargi entre diverses composantes de gauche rivalisant pour prendre la place du parti discrédité. De nouvelles générations sont apparues qui se préoccupent peu de défendre une gauche, vieille ou nouvelle, à laquelle elles n’ont jamais participé. D’une certaine façon, ces gauchistes sont revenus aux racines de l’histoire du travail qui avait pris naissance chez les radicaux, en dehors des cercles académiques.

Etant donné mes limites linguistiques, je n’ai pas pu suivre les débats soulevés par la traduction d’Ouvriers contre le travail au Japon, en Grèce et en Turquie. Par contre, en France la version française de mon ouvrage a stimulé les discussions parmi une nouvelle génération de militants d’extrême gauche. Les Giménologues, un groupe ayant pour vocation de préserver les travaux et la mémoire d’Antoine Giménez (né Bruno Salvadori), ex-membre de la colonne Durutti, anarchosyndicaliste, pendant la guerre civile espagnole, ont consacré six pages d’analyses aux collectivités espagnoles (13). Leur chroniqueur y considérait Ouvriers contre le travail comme une importante contribution à la littérature sur les collectivisations révolutionnaires en Espagne. L’observateur-participant Franz Borkenau aurait été le premier à examiner la nature profondément anticapitaliste des collectivités espagnoles avec son livre The Spanish Cockpit (1937)* ; suivi par Gaston Leval, un anarchiste français, qui a étudié à fond le fonctionnement du contrôle des travailleurs agraires dans de nombreuses publications*. Et la récente traduction en français d’Ouvriers contre le travail « fournirait des pistes de réflexion pour appréhender et affiner l’analyse de Borkenau ». Pour les Giménologues, Ouvriers contre le travail rend compte de ce qui a fait à la fois la force et la faiblesse de l’anarchosyndicalisme. Le rédacteur de ce compte rendu faisait cette importante observation que les militants révolutionnaires ne sont pas devenus répressifs par quelque envie perverse du pouvoir mais plutôt parce qu’ils voulaient combattre la résistance des ouvriers au travail. « Tout ceci est à prendre en compte par ceux qui parlent d’autogestion aujourd’hui. »

D’autre part, la traduction de mon livre en français a donné lieu à un compte rendu de 16 pages, en deux parties, dans la revue trotskysante Cahiers du mouvement ouvrier (14), animée par Jean-Jacques Marie, spécialiste de l’histoire de la Russie. Son auteur, l’historien Michel Gandilhon, concédait que l’objectif d’Ouvriers contre le travail était de « présenter une histoire sociale de la résistance ouvrière au travail salarié ». Le livre offrait « une image inhabituelle de la CNT [Confederación Nacional del Trabajo, anarchosyndicaliste] », que de nombreux historiens, tel Eric Hobsbawm, ont autrefois considérée comme dominée par des utopies rurales millénaristes.

En fait, la CNT et le mouvement anarchosyndicaliste en général connaissaient parfaitement l’arriération économique de l’Espagne et de la Catalogne ; Michel Gandilhon comparait l’Espagne d’avant la guerre civile à la Russie prérévolutionnaire, où là aussi le capital étranger dominait les secteurs industriels les plus modernes. Quand, en juillet 1936, la révolution éclata à Barcelone, la CNT s’est lancée dans une mission de modernisation où entrait l’introduction du management scientifique et des techniques tayloristes dans l’industrie barcelonaise. En somme, « les militants de la CNT auraient été proches des arguments du Trotsky de 1905 sur la révolution permanente. Pour eux, en effet, la bourgeoisie espagnole s’étant révélée incapable de développer les forces productives, c’était au prolétariat de réaliser cette tâche et d’assurer la modernisation des rapports sociaux dans le cadre d’un processus révolutionnaire devant aboutir à l’édification d’une société socialiste ». Par conséquent, « la CNT libertaire, antimarxiste et antibolchévique trouve, dans sa presse et sa propagande quotidienne, des accents que n’aurait pas reniés le Lénine de 1918 des Tâches immédiates du pouvoir des soviets en appelant à une stricte discipline du travail et à la mobilisation totale dans la guerre ». Les Giménologues l’avaient aussi écrit, Ouvriers contre le travail révélait « des contradictions qui ont touché et toucheront demain toute entreprise de libération de la société d’exploitation.

Ces contradictions tiennent, au cours d’une phase de transition ouverte par une révolution prolétarienne, à la question de l’utilisation ouvrière de la technique capitaliste existante, du recours aux méthodes héritées de l’organisation scientifique du travail, et à la croyance, qui a longtemps animé toutes les fractions du mouvement ouvrier ou presque, en la neutralité des dispositifs productifs hérités du capitalisme. Aussi le livre de Seidman sur l’expérience catalane des années 1930 est-il une source de méditation et de réflexion précieuse pour toute personne soucieuse de ces questions ».

Dans la seconde partie de son compte rendu de lecture, Gandilhon écrivait : « Si la partie dédiée à Barcelone renouvelait de manière originale l’image de la CNT, celle consacrée à Paris tranche avec les représentations convenues, voire folkloriques, sur le Front populaire. » Contrairement à plusieurs historiens qui se sont antérieurement focalisés sur un prétendu retard de l’économie française, Ouvriers contre le travail démontrait la modernité des industries aéronautique, chimique, électrique et automobile françaises. Quoique les pivertistes [partisans du socialiste révolutionnaire Marceau Pivert], les trotskystes et les gauchistes eussent « à juste titre » souligné le « caractère contre-révolutionnaire » du Front populaire français, « personne, ou presque, avant Michael Seidman ne s’était intéressé vraiment à ce qui se passait dans les ateliers des usines occupées. Pourtant, le travail de l’historien américain permet de nuancer largement l’image idyllique des occupations rythmées par les parties de cartes et les bals ». La violence des ouvriers contre les contremaîtres et le sabotage des machines montrait la haine des prolétaires envers le travail salarié. Entre 1936 et 1938, Seidman et l’historien français Antoine Prost s’accordent pour dire que la question était devenue « Qui commande dans les ateliers ? » puisque les ouvriers menaient une incessante « guérilla » contre le travail durant cette période d’avant-guerre. Etablissant un parallèle, Gandilhon affirmait que le refus du travail des ouvriers d’industrie du Nord de l’Italie à la fin des années 1960 et au début des années 1970 répétait le modèle du Front populaire français d’une guérilla contre le travail salarié.

Quoique Gandilhon qualifiât Ouvriers contre le travail de « grand livre d’histoire sociale », à cause de son traitement de la résistance au travail, il en donnait quand même une critique marxiste. Se fondant sur les recherches d’Aimée Moutet, il affirmait qu’Ouvriers contre le travail ignorait l’absence d’agitation ouvrière et la stabilité de la production dans les usines Ford d’Asnières, en banlieue de Paris, où la direction avait conditionné la paie à la productivité. Seidman était donc incapable d’expliquer le succès des stimulants de style américain en France (15), de même qu’il ne pouvait comprendre que, contrairement à leurs collègues américains, les industriels français avaient introduit les techniques de production tayloristes et fordistes en accroissant la productivité, sans augmenter les salaires (« Ce point est d’ailleurs insuffisamment pris en compte par Michael Seidman quand il explique le refus du travail exprimé par beaucoup d’ouvriers. »). Gandilhon percevait de manière pénétrante que, « influencé par une radicalité théorique, très vivante dans les années post-68, se revendiquant de la tradition du jeune Marx des Manuscrits de 1844 qui considère le travail comme une aliénation, une pure extériorité imposée aux prolétaires par le capital, l’auteur, quelque peu prisonnier de cette vision, semble parfois occulter ou ignorer des éléments qui contredisent sa thèse ». Pour Gandilhon, les ouvriers sont prêts à accepter le travail, comme dans les usines Ford en France, s’ils partagent les bénéfices des gains de productivité (16). Au fond, il s’inscrivait dans la lignée de Marx qui pensait que le salariat était susceptible d’être aboli sous le socialisme, mais pas le travail lui-même qui est une nécessité quel que soit le type de société : il était possible d’écourter radicalement la semaine de travail, mais le travail ne pourrait jamais être éliminé en tant que tel.

Un compte rendu moins chaleureux a été publié en ligne par les Red Skinheads de France, qui se définissent eux-mêmes comme des skins « antiracistes, anticapitalistes et antisexistes (...) qui expriment un antifascisme viscéral et énergique dans les rues et dans les concerts » (17). D’après l’auteur de ce compte rendu, Ouvriers contre le travail semblait de prime abord répéter « banalement » les arguments des « militants révolutionnaires du XXIe siècle » et des « situationnistes » selon lesquels le prolétariat était plus révolutionnaire que ses dirigeants anarchistes ou communistes (18). Seidman se laissait trop facilement aller à critiquer les militants de la CNT qui voulaient que tout ouvrier possède sa propre voiture et ceux du PCF [Parti communiste français] qui aspiraient à maintenir l’unité antifasciste du Front populaire. Ouvriers contre le travail sympathisait excessivement avec ces ouvriers ordinaires qui voulaient échapper à l’usine et vivre dans l’instant. Mais la révolution, ni en Espagne ni en France, ne pouvait signifier pour les ouvriers « la libération totale » (« ne pouvait avoir le visage immédiat de la libération totale et du jouir sans entraves »).

En conclusion, notre critique adoptait un point de vue plus positif sur Ouvriers contre le travail, qui rejoignait celui des Giménologues : l’ouvrage ne devait pas être lu comme un tract gauchiste ; il posait les bases d’une anticipation nécessaire des problèmes inévitables que la révolution aurait forcément à affronter. Les révolutionnaires, tels les Redskins de France, devaient être conscients que les « masses » préféraient prendre du bon temps que travailler, même face à la menace fasciste. Comme leurs prédécesseurs durant les Fronts populaires, les révolutionnaires pourraient être contraints à utiliser la répression contre les travailleurs pour garantir la survie de la révolution et la défaire du fascisme. Ouvriers contre le travail est « un des seuls ouvrages sur 36 qui se penche sur le détail de la fameuse “transition” (...) Les faits décrits dans ce livre en font un excellent remède au romantisme échevelé de l’insurrection qui vient, raison sans doute pour laquelle Michèle Alliot-Marie [alors une ministre clé du gouvernement Sarkozy] ne lui fera aucune publicité ».

Certains éléments de l’extrême gauche française ont encore moins l’usage du droit à la paresse que les Redskins de France. Une note de lecture de douze pages dans la revue léniniste orthodoxe Présence marxiste affirmait qu’Ouvriers contre le travail présentait de « grandes faiblesses politiques » (19). Le livre avait néanmoins le mérite de démystifier la CNT qui, selon le rédacteur du compte rendu, n’était pas révolutionnaire puisqu’elle s’était totalement engagée aux côtés de la bourgeoisie républicaine espagnole dans une guerre « impérialiste ». Bien que cet article fît l’éloge de la version française pour sa sobriété et sa clarté, il critiquait Senonevero pour avoir traduit Workers against Work : « Un lecteur révolutionnaire exige d’un livre autre chose qu’il en exige d’une thèse universitaire. » Sans surprise, le chroniqueur reprochait à Ouvriers contre le travail de négliger le besoin d’une discipline révolutionnaire. Il niait aussi toute résistance significative des ouvriers au travail en France où les salariés étaient plus que satisfaits de participer à l’effort productif. Bref, Seidman « n’est pas au nombre de ceux qui ont compris le marxisme » ; il déifie, au contraire, « l’anti-travail, une thèse qui n’a aucune place dans les principes révolutionnaires » : l’appel à « une fin du travail » est « petit-bourgeois ».
On peut aisément écarter l’essentiel de la critique de Présence marxiste du simple fait qu’elle émane d’un léniniste dogmatique. L’auteur de ce compte rendu faisait toutefois une observation particulièrement intéressante à propos de l’ambiguïté de la conception du travail dans Ouvriers contre le travail : « La thèse anti-révolutionnaire de Seidman (...) décrète que le socialisme est une impossibilité historique du fait qu’il s’appuie sur l’espoir utopique (au sens péjoratif) de la libération du travail. » Sans préjuger des possibilités futures de réalisation d’une quelconque utopie, toute utopie fournit cependant l’occasion aux historiens et aux chercheurs en sciences sociales de formuler des critiques de la société. Les appels à l’abolition du travail salarié, et non à la « libération du travail » comme le soutient Présence marxiste, offrent des perspectives qui permettent aux luttes contre le travail d’être découvertes et non simplement dénoncées.

L’écrivain prolétaire hongrois Miklós Haraszti a répondu de manière empirique tranchante aux critiques léninistes par la description de ses expériences à Budapest au début des années 1970 dans l’usine de tracteurs Etoile rouge où il travaillait aux pièces : « Un cancer, il convient de le soulager, non de l’extirper : voilà à peu près le langage que tiennent ces gens bien intentionnés, qui parlent d’augmenter les revenus des salariés ou d’enrichir leur rapport au travail, sans rien dire de l’absurdité inhumaine et sans recours du travail salarié (20). » « Le salaire aux pièces m’apparaît de plus en plus sous des traits humains : à travers lui se révèle l’esprit caractéristique des chefs (...) si je me montrais capable d’une productivité comparable [à la machine], je recevais un salaire pour chacun de mes gestes (21). ». Comme dans les pays capitalistes, les travailleurs hongrois disaient toujours « eux » lorsqu’ils parlaient des dirigeants de l’entreprise, jamais « nous », en dépit de l’incessante propagande « socialiste » qui assimilait travailleurs salariés et dirigeants (22). F. W. Taylor reconnaissait lui-même que les ouvriers refusaient de collaborer avec les dirigeants pour accroître leur propre exploitation. « Notre sabotage n’est rien d’autre que le refus de livrer nos informations ou notre expérience (23). » La désobéissance à un ordre d’un cadre ou d’un contremaître « c’est là un refus de travail, passible d’une sanction disciplinaire (24) ».

Haraszti offrait une vision historique des luttes ouvrières en Europe de l’Est pour ralentir les cadences : « (...) les ouvriers ont toujours utilisé les moments de tension et de rupture politiques pour se débarrasser de la norme, par exemple en 1953 [révoltes ouvrières en Allemagne de l’Est*] ou en 1956 [révolution hongroise*]. A l’inverse, le premier pas vers la stabilisation politique a toujours été de rétablir et de renforcer la norme (25). » Haraszti s’est particulièrement intéressé à la pratique de la perruque comme préfiguration du futur socialiste. La perruque consiste à fabriquer des objets personnels à partir de matériaux bruts sans grande valeur sur le temps « volé » à l’activité salariée dans l’usine. « Le travail en perruque est le seul travail, dans l’usine, qui échappe à l’incessante concurrence qui nous oppose les uns aux autres (26). » « (...) la plupart des amitiés naissent d’une perruque faite en commun (27). » La perruque montre que les travailleurs « fabriqueraient volontiers des choses utiles à la communauté, en association avec leurs camarades, mais ils ne peuvent produire ce qu’ils désirent que seuls, ou au mieux avec la collaboration d’un tout petit nombre (28) ». L’auteur envisageait un monde nouveau dans lequel les travailleurs fabriqueraient des objets perruqués utiles pour d’autres salariés et les produiraient « de façon mille fois plus efficace que tout ce qui est produit aujourd’hui (29) ».

Cette volonté d’Haraszti de voir dans les diverses formes de résistance au travail salarié l’anticipation d’une société nouvelle a été reprise par certains intellectuels et gauchistes. Le sociologue américain Michael Burawoy a souligné le consensus que le travail en usine offrait aux dirigeants et envisagé la possibilité d’un avenir fondé sur « l’autogestion collective (30) ». Le théoricien italien Antonio Negri a expliqué que « l’ouvriérisme » (operaismo) était un phénomène anti-individuel et pro-collectif (31) ; le capitalisme avancé, qui résulte d’une lutte de classes sans rémission, aurait engendré un véritable travailleur social qui aspirerait à contrôler le processus du travail pour le bénéfice de la collectivité (32). Negri prédisait que la transition de l’obligation de travailler à l’obligation de ne pas travailler serait violente (33).

C’est justement le contraire qui semble s’être passé en Union soviétique. Un ouvrage récent avançait la thèse selon laquelle c’était le besoin et la volonté de discipliner les ouvriers qui étaient en partie responsables du style de direction de haut en bas des chefs communistes dans l’Union soviétique du début des années 1920 (34). L’absentéisme, la rotation des effectifs et le vol, ce dernier étant une forme urbanisée du braconnage, obligèrent les bolcheviks à rejeter la démocratie participative sur les lieux de travail et à recourir de plus en plus à la contrainte (35). Tout comme la CNT et l’UGT [Unión General de Trabajadores] à Barcelone, les syndicats officiels à Moscou aidèrent à limiter les grèves et autres arrêts de travail non autorisés (36). Les ouvriers russes acceptèrent à contrecœur leur absence d’influence politique en échange d’un meilleur niveau de vie, en particulier un meilleur ravitaillement alimentaire, la journée de huit heures et des jours fériés correspondant aux fêtes religieuses traditionnelles (37). En d’autres termes, les bolcheviks ont créé en quelque sorte un « Etat ouvrier » où les salariés avaient des droits importants, incluant souvent de facto de régler leur propre rythme de travail, d’entrer sur le lieu de travail ou d’en sortir à leur gré, de négocier la paye, de chaparder les biens de l’Etat et de ne pas être licencié (38).

Une réévaluation de l’interprétation sous un angle collectif de la résistance contre le travail est apparue au cours de la dernière décennie du XXe siècle. Durant cette période, certains analystes se sont clairement aperçu que le capitalisme tendait à détruire les solidarités fondées sur le travail et avait fait du salarié un consommateur privé dans une société capitaliste (39). Partir de l’individu, ce qui est généralement considéré comme un faux pas méthodologique par de nombreux sociologues, anthropologues et historiens, amène à s’interroger sur la nature des solidarités et exige de reconsidérer les conceptions marxistes du travailleur et de la classe ouvrière (40). De ce point de vue, la résistance au travail reflète l’individualisme profondément enraciné des ouvriers aussi bien que leur solidarité de classe. Compte tenu que les utopies modernes les plus influentes sont intrinsèquement collectives, l’approche centrée sur l’individu s’oppose, en grande partie, à la perspective utopique originale qui a révélé les résistances au travail. L’importance accordée au particulier fait un peu plus éclater le concept de classe.

L’intérêt des libertaires et des marxistes pour Ouvriers contre le travail manifeste le désir des militants d’extrême gauche de défendre, mais aussi de revivifier et réviser leurs théories. Contrairement aux générations précédentes de gauchistes qui assuraient que les ouvriers travailleraient pour la révolution, leurs héritiers d’aujourd’hui sont nombreux à constater que le problème le plus difficile ne sera pas tant de renverser la bourgeoisie que de mettre les salariés au travail pour la cause. Ces gauchistes ont accepté de meilleur gré que bon nombre d’universitaires les arguments d’Ouvriers contre le travail selon lesquels le mouvement ouvrier fut souvent un effort de la base pour éviter le lieu de travail et échapper au temps du travail. De nouveaux éléments de la gauche radicale ont apprécié la remise en question du productivisme à la fois des traditions capitaliste et anarchiste ou marxiste. Ils ont aussi accueilli favorablement la conclusion d’Ouvriers contre le travail selon laquelle la prolongation du travail salarié servirait probablement de caution au besoin pour la société d’un Etat répressif afin de maintenir les travailleurs au travail pendant, et peut-être même après, la révolution.

L’étrange histoire d’Ouvriers contre le travail démontre les vicissitudes d’une œuvre intellectuelle et de sa réception. Un ouvrage reçu avec ambivalence par le milieu universitaire américain en 1990 a trouvé une audience plus enthousiaste en terre étrangère une génération plus tard. L’histoire du travail est retournée à ses racines non académiques du début du XIXe siècle présentes chez les théoriciens « utopiques » et « scientifiques » de la classe ouvrière. Ce fragment personnel d’historiographie persuadera sans doute les étudiants, principalement ceux du troisième cycle en sciences humaines et sociales, qu’un livre est comme un enfant : son auteur peut le concevoir, mais une fois venu au monde il vit sa propre vie totalement imprévisible, indépendamment de son géniteur. Le parcours d’Ouvriers contre le travail relaté ici devrait les encourager à rédiger leurs propres œuvres et éprouver ainsi les peines et les plaisirs par lesquels on passe. Je leur souhaite surtout du plaisir.

Juin 2011


NOTES

* Michael Seidman, Workers against Work : Labor in Barcelona and Paris during the Popular Fronts, University of California Press, 1991 ; traduction française : Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant les fronts populaires, éd. Senonevero, 2010. (Les notes signalées par un astérisque sont du traducteur).
Voir aussi Pour une histoire de la résistance ouvrière au travail.

(1) Alexis Chassagne et Gaston Montracher, La Fin du travail, éd. Stock, 1978 ; Le Refus du travail, Echanges et mouvement,
s. d. (1977) ; Bruno Astarian, Aux origines de l’antitravail, Echanges et mouvement, 2005 ; Danièle Auffray, Thierry Baudouin, Michèle Collin, Le Travail, et après, J. P. Delarge, 1978. Voir aussi Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn, Mai 68 et le mai rampant italien, L’Harmattan, 2008, p. 150.#

(2) Antoine Prost, La CGT à l’époque du Front populaire : 1934-1939. Essai de description numérique, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1964 ; Rolande Trempé, Les Mineurs de Carmaux, 1848-1914, Editions ouvrières, 1971 ; Yves Lequin, Les Ouvriers de la région lyonnaise (1848-1914), Presses univer­sitaires de Lyon 1977.

(3) Michelle Perrot, Les Ouvriers en grève : France 1871-1890, Mouton, 1974 ; Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, éd. Gallimard, 1975.

(4) Michel Foucault cité dans Richard Wolin, The Wind from the East : French Intellectuals, the Cultural Revolution, and the Legacy of the 1960s, Princeton, 2010, p. 308 ; Foucault Live (Interviews, 1961-1984), New York, 1996, p. 75. [Nous n’avons pu retrouver la citation en français ; elle est ici traduite de l’anglais (NdT).]

(5) Richard Gombin, Les Origines du gauchisme, éditions du Seuil, 1971.#

(6) Julian Jackson, « The Mystery of May 68 », French Historical Studies, vol. 33, n° 4 (automne 2010), p. 628.

(7) Wendy Z. Goldman, Women at the Gates : Gender and Industry in Stalin’s Russia, Cambridge University Press, 2002 ; Donald Filtzer, « Labor Discipline, the Use of Work Time, and the Decline of the Soviet System, 1928-1991 », International Labor and Working Class History, n° 50 (automne 1996), p. 9-28.

(8) Lettre du professeur X à McCormick, 18 juillet 1988, 3 pages.

* Ivy League : regroupement en une association sportive, datant de 1954, de huit universités de la côte est des Etats-Unis : Harvard, Princeton, Yale, Brown, Columbia, Cornell, Dartmouth et University of Pennsylvania.

(9) Lettre du professeur Z à McCormick, 8 août 1988, 1 page et demie.

(10) Contrairement au premier critique, ce professeur n’hésita pas à faire des réflexions, erronées, sur l’histoire de l’Espagne.

* Le Droit à la paresse, paru en feuilleton dans L’Egalité de Jules Guesde (1845-1922), en 1880 ou en 1881 selon les sources, puis en volume en 1883, est de Paul Lafargue (1842-1911). Il a depuis été réédité de nombreuses fois. Gérard Longuet (1833-1903) n’a rien à voir avec la rédaction de ce pamphlet.

* Le [sic] qui se trouve ici dans l’original en anglais signale une faute de possessif (apostrophe suivie d’un s) qui n’a pu être rendue en français.

(11) Document n° 6, février 1989. Informé de la présente histoire d’Ouvriers contre le travail et de son auteur, l’ex-doyen déclara qu’il n’y avait là rien de « déconcertant » ; correspondance avec l’auteur, 12 juin 2010.

* Rôdô ni hankôsuru rôdôsha. Jinminsensen ki no pari baruserona ni okeru rôdô, traduction de Mukai Yoshinori et Iwamura Hitoshi, Ôsaka Keizai Hôka daigaku shuppanbu (Editions de l’université Keizai Hôka d’Ôsaka), 1998.

(12) http://www. graswurzel.net/
(en allemand)

(13) http:// gimenologues.org/spipi.php?... Pour la critique du travail par les Giménoloques, voir Antoine Giménez, Les Fils de la nuit : Souvenirs de la guerre d’Espagne (juillet 1936-février 1939), L’Insomniaque, 2006, p. 518-519.

* Traduction française : Spanish Cockpit. Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne (1936-1937), éd. Champ libre, 1979.

* Hormis ses nombreux articles, Gaston Leval a rédigé un livre sur les collectivités espagnoles : Espagne libertaire, 36-39. L’Œuvre constructive de la révolution espagnole, éd. du Cercle et éd. de la Tête de Feuilles, 1971.

(14) Michel Gandilhon, « La CNT, les ouvriers, Taylor », Cahiers du mouvement ouvrier n° 47 (juillet-septembre 2010), p. 75-82 ; « L’insubordination ouvrière dans la région parisienne : 1936-1938 », Cahiers du mouvement ouvrier n° 48 (octobre-décembre 2010),
p. 43-52.

(15) Cet argument néglige les grèves de masses sur le tas qui ont eu lieu dans l’industrie automobile américaine en 1936-1937.

(16) Aimée Moutet, Les Logiques de l’entreprise : La Rationalisation dans l’industrie française de l’entre-deux-guerres, éd. de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, 1997,
p. 371-372.

(17) http://www. redskinheads-de-france.fr/

(18) http://www. redskinheads-de-france....

(19) Présence marxiste n° 85 (janvier 2011), p. 3049-3060.

(20) Miklós Haraszti, Salaire aux pièces. Ouvrier dans un pays de l’Est, éditions du Seuil, 1976, p. 41. [Cet ouvrage a été traduit en français de l’original hongrois par Judit Svaradja et Joël Aizac. Nous avons reproduit leur traduction, ce qui explique quelques divergences mineures par rapport au texte anglais (par exemple, « cancer » n’est pas en italiques en français) et les différences de pagination (NdT).]

(21) Ibid., p. 35.

(22) Ibid., p. 68.

(23) Ibid., p. 131

(24) Ibid., p. 99. En italiques dans la version française.

* Voir Cajo Brendel, L’Insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est, juin 1953. Lutte de classe contre le bolchevisme, Echanges et mouvement, s.d.

* La révolution hongroise s’est déroulée du 23 octobre au 4 décembre 1956. Il existe de nombreux ouvrages en français sur cette période.

(25) Miklós Haraszti, Salaire aux pièces, op. cit., p. 129.

(26) Ibid., p. 142

(27) Ibid., p. 142

(28) Ibid., p. 143

(29) Ibid., p. 144

(30) Michael Burawoy, The Politics of Production : Factory Regimes Under Capitalism and Socialism, Verso Books, 1985.

(31) Antonio Negri, The Politics of Subversion : A Manifesto for the Twenty-First Century, traduction de James Newall, Polity Press, 1989, p. 9. [Je ne suis pas parvenu à retrouver la citation en français ; elle est ici traduite de l’anglais (NdT.)]

(32) Ibid., p. 85.

(33) Ibid., p. 217.

(34) Simon Pirani, The Russian Revolution in Retreat, 1920-1924 :
Soviet Workers and the new Communist Elite,
Routledge, 2008, p. 2.

(35) Ibid., p. 7-8, 26-28, 91, 177 et 181.

(36) Ibid., p. 156-157.

(37) Ibid., p. 112, 139, 145, 209 et 235.

(38) Donald Filtzer, « Labor Disciplin », op. cit., p. 10-27.

(39) Jacques Wajnsztejn, « Et le navire va », Temps critiques n° 6/7 (automne 1993), p. 15-18.

(40) Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn, Mai 1968 et le mai rampant italien, op. cit., p. 159. Voir Alf Lüdtke, The History of Everyday Life : Reconstructing Historical Experiences and Ways of Life, Princeton, New Jersey, 1995, p. 14. [Le texte allemand est paru aux éditions Campus, Francfort/New York en 1989 sous le titre Alltagsgeschichte ; traduction française : Histoire du quotidien, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1994. Je n’ai pas pu y avoir accès, c’est pourquoi j’ai laissé les références en anglais (NdT)].


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