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Note de lecture : "The Victorious Counterrevolution. The Nationalist Effort in the Spanish Civil War"

mercredi 25 juillet 2012

(Cette note est parue dans Echanges n° 139 (hiver 2011-2012).)

The Victorious Counterrevolution.
The Nationalist Effort
in the Spanish Civil War

Michael Seidman

The University of Wisconsin Press, 2011

Michael Seidman poursuit depuis les années 1990 un travail novateur sur la guerre civile espagnole de 1936-1939. Professeur d’his­toire comparée à l’université de Wilmington (Caroline du Nord, Etats-Unis), il fonde ses recherches sur la fouille d’archives souvent négligées par les universitaires et sur la primauté accordée à la vie quotidienne, des membres de toutes les classes sociales, plutôt qu’aux appareils politiques et syndicaux. Il s’est ainsi penché sur Mai 1968 en France (The Imaginary Revolution. Parisian Students and Workers in 1968, Berghahn Books, 2004), allant jusqu’à soulever la poussière chez les pompiers de Paris, entre autres, pour requérir contre cette historiographie paresseuse qui ressasse que Mai 68 serait le point de départ d’une ­libération des mœurs dont on paierait aujourd’hui les conséquences : individualisme, égoïsme et frénésie consommatrice, démontrant à rebours que la société de consommation était inscrite dans l’évolution normale du capitalisme français depuis la fin de la seconde guerre mondiale (voir Echanges n° 114, p. 72).

Dans un ouvrage paru aux Etats-Unis l’année dernière : The Victorious Counterrevolution. The Nationalist Effort in the Spanish Civil War (La Contre-révolution victorieuse. L’Effort nationaliste dans la guerre civile espagnole), Michael Seidman a choisi de considérer la guerre civile espagnole du côté franquiste et de comparer la situation des mouvements révolutionnaires en Espagne en 1936-1939 à ceux de la Russie bolchevique entre 1917 et 1921 et de la Chine de Mao entre 1945 et 1949. Une étude qui transgresse les frontières de l’Espagne et s’affranchit de la division entre protagonistes républicains et franquistes dont, selon l’auteur, il y a peu d’exemples. Michael Seidman ne cite dans cette veine qu’un ouvrage datant des années 1970 : Arno Mayer, The Dynamics of Counter-Revolution (New York, 1971), qui compare les guerres civiles en Espagne et en Russie du début du xxe siècle mais ignore l’histoire sociale de ces deux pays.

Le livre d’histoire comparée de Michael Seidman, fondé essentiellement sur une recension des journaux de l’époque parce que « pour quelque raison que ce soit, la République a laissé des archives documentaires plus riches que ses opposants » (p. 9), va au-delà de l’historiographie de la guerre civile espagnole principalement orientée vers une analyse des événements diplomatiques et politiques qui a accordé beaucoup d’importance à l’aide étrangère et généralement négligé les conditions économiques et sociales pendant la guerre et après : le ravitaillement, les animaux et la géographie. Selon Michael Seidman l’aide étrangère, en particulier, ne peut suffire à expliquer la victoire de la contre-révolution en Espagne. Les Blancs en Russie et les Nationalistes en Chine ayant reçu une aide importante de plusieurs pays étrangers ont, eux, perdu la guerre à cause de la corruption qui gangrenait leurs rangs ; contrairement à ces autres mouvements nationalistes, le franquisme fut touché par la corruption à grande échelle plutôt à la fin de la guerre qu’au début (p. 251).

« La perspective conventionnelle, politique et diplomatique, à propos de la guerre civile espagnole s’est principalement intéressée à la fourniture en armes de l’armée populaire. Après la bataille de l’Ebre, les franquistes soulignent que la République possédait un armement suffisant pour poursuivre la lutte tandis que les Républicains font porter leur échec sur la “trahison” des démocraties. Cette orientation politique et diplomatique néglige l’inaptitude de la zone républicaine à assurer son ravitaillement. (...) La famine empêchait civils et soldats [du côté républicain] de travailler ou de se battre, les obligeant à passer leurs journées à chercher à manger » (p. 247).

Michael Seidman rappelle que le franquisme ne peut pas être assimilé au fascisme italien ni au nazisme allemand qui ont tout deux consacré la domination du parti sur les militaires, mais plutôt au militarisme français du xixe siècle qui avait écrasé les révoltes de 1848 et la Commune de 1871. La victoire des troupes franquistes est celle des ruraux sur les villes, et Michael Seidman insiste dans le chapitre 2 de son ouvrage sur la capacité des franquistes à assurer le ravitaillement des troupes, les cultures vivrières et la pêche, ainsi que les services, poste et santé par exemple.

La résurgence des traditions catholiques dans les zones contrôlées par les franquistes a certes apporté une cohérence culturelle à la croisade de Franco, mais ce sont surtout les calories qui expliquent la victoire des franquistes (chapitre 3). Sur ce point, la bourgeoisie espagnole, le clergé et les propriétaires terriens ont fait preuve d’un incontestable esprit de classe en soutenant l’effort de guerre, au moins jusqu’en 1938.

Un soutien qui n’en était pas moins circonspect, comme le soutient le chapitre 4, qui analyse les résistances individuelles à la volonté des franquistes de contrôler l’économie : violations du contrôle des prix, dénonciations, accapareurs, vols, pillages, mendiants, désertions et prostitution ; des résistances souvent ignorées par l’historiographie mais qui peuvent apporter des éclaircissements sur l’orientation après guerre du franquisme vers une société moins autoritaire et plus fondée sur l’économie de marché et de consommation.

Car si la supériorité des franquistes est due à leur capacité à réguler l’inflation, collecter les impôts, assurer le ravitaillement, encourager l’élevage des animaux et offrir des services publics efficaces pendant la guerre, des réussites matérielles qui distinguent les contre- révolutionnaires espagnols de leurs collègues russes et chinois, « quand les Nationalistes ont conquis les plus grandes villes – Barcelone, Madrid et Valence – au début 1939, le problème le plus urgent et le plus important fut de nourrir les populations urbaines affamées » (p. 248). C’est alors que le contrôle des prix des denrées alimentaires devint une défense des villes contre les campagnes ; mais comme Staline et Mao, Franco ne put durant le temps de paix mettre en place une économie viable : le marché noir était florissant, apportant une élévation du niveau de vie dans les campagnes et une baisse du niveau de vie dans les villes.

Finalement, ce sont les industriels qui avaient pris parti pour un régime volontairement autarcique en se mettant au service de Franco pendant la guerre civile, qui, à partir des années 1950, se sont engagés dans un processus d’ouverture au monde obligeant le régime franquiste à se réformer et fait que « la révolution industrielle en Espagne tout au long des années 1960 a transformé la nation d’une société rurale en une société urbaine » (p. 258).

J.-P. V.