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G. Munis (1938) : La lutte simultanée contre le fascisme et contre le gouvernement Negrín-Prieto-Staline établit la ligne de démarcation entre les révolutionnaires et les traîtres

mercredi 25 juillet 2012, par Yves

Editorial de La Voz Leninista n° 3, 5 février 1938. En 1938, Munis affirma qu’il était l’auteur de ce texte, lorsqu’il fut interrogé lors du procès intenté par la République contre les militants de la Section bolchevik-léniniste d’Espagne.

Il est temps pour le prolétariat d’avoir une opinion claire sur les dirigeants de leurs organisations. Chaque travailleur doit savoir si la direction de son organisation contient des éléments fidèles à ses intérêts de classe ou des prête-noms de la bourgeoisie. Des jours difficiles arrivent durant lesquels toute la résistance physique et politique des masses sera soumise à rude épreuve par le Front populaire et grâce à lui. Si les dirigeants des masses sont des ennemis, le triomphe de la bourgeoisie en sera grande-ment facilité.

Le gouvernement Prieto-Negrín-Staline a mené à bien la première phase [de son projet]. Le rétablissement de la hiérarchie de l’armée est un fait accompli ainsi que l’institution d’un Code de justice militaire qui n’est pas différent de celui de Carlos III, qui régit encore l’armée fasciste. Les soldats qui donneront leur vie pour vaincre le fascisme sont privés de tous leurs droits et n’ont aucune liberté politique. Les chefs et les officiers jouissent de privilèges en matière de nourriture, de logement et de vêtements, ce qui provoque un grand mécontentement et la démoralisation chez les soldats. Si un soldat émet une critique contre son chef immédiat ou contre le gouvernement, ou s’il lit un journal ouvrier clandestin, il est puni d’une peine d’emprisonnement et parfois d’une condamnation à mort. Dans 80 % des cas, les commissaires politiques ne sont rien d’autre que des espions staliniens qui agissent contre les soldats révolutionnaires.

L’hypocrisie populiste de toute la presse légale ne peut cacher ce traitement différencié et ces persécutions de classe dans l’armée populaire, qui menace sérieusement de transformer la mentalité combative des soldats en mentalité défaitiste. Loin de changer cet état d’esprit, la victoire de Teruel va renforcer la lutte des officiers contre les soldats. À l’arrière, selon une statistique récemment publiée, les forces armées comptent cent mille membres. Les ouvriers, en revanche, peuvent être condamnés comme fascistes simplement parce qu’ils sont en possession d’un fusil. Les réunions des travailleurs sont interdites, les réunions syndicales elles-mêmes sont restreintes et surveillées par la police ; la censure permet seulement d’encenser le gouvernement ; la presse et les organisations ouvrières les plus fidèles à leur classe sont dans la clandestinité ; plus de quinze mille combattants sont emprisonnés et les agissements des bandes de la Guépéou sont couverts par le ministre de l’Intérieur. La plupart des comités ouvriers ont été soigneusement liquidés et ceux qui restent dans les collectivités et les usines soutiennent de plus en plus les besoins poli-tiques de la coalition au pouvoir.

Corollaire inévitable de ces agissements, la faim sévit de nouveau dans les foyers des prolétaires. Le mot d’ordre stalinien lancé il y a dix mois : « Moins de comités et plus de pain » prend désormais tout son sens. [Il signifie en fait] plus de pain pour la bureaucratie, les chefs militaires, la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie, les spéculateurs, les fascistes, etc. Les salaires restent généralement au niveau du 19 juillet [1936] alors que le coût de la vie a augmenté de 300 %, ou davantage. Le rationnement officiel accorde des privilèges aux éléments qui font le moins de sacrifices dans la lutte et qui touchent des salaires plus élevés, afin qu’ils continuent à acheter sur le marché des aliments que les travailleurs ne peuvent payer en raison de leur prix. Et les staliniens cyniques prônent une plus grande différenciation des salaires et des privilèges dans la distribution.

Cependant, cette première étape a seulement instauré les prémices d’une seconde phase qui, si elle était favorable au gouvernement, représenterait la défaite définitive du prolétariat. Cette phase va se dérouler au-tour des collectivités et de l’absorption des organisations ouvrières par le bloc au pouvoir, absorption qui équivaudrait pratiquement à leur liquidation. Les facteurs impliqués dans cette phase sont beaucoup plus complexes et contradictoires que durant la phase précédente, et donc plus susceptibles [de] perturber les projets gouvernementaux. L’élément subjectif, la lutte politique des masses, sera, comme toujours, le facteur décisif.

Le signe de l’armistice sous lequel est né le gouvernement actuel n’était pas un fantasme et constitue toujours un danger. Représentant la bourgeoisie libérale et les impérialismes français et anglais, le gouvernement souhaiterait avant tout [conclure] un règlement à l’amiable avec la bourgeoisie fasciste. Il n’est obligé de faire la guerre que parce que le prolétariat, d’un côté, et les rivalités entre les blocs impérialistes, de l’autre, lui rendent la tâche difficile. En même temps, le danger croissant d’une conflagration mondiale va augmenter la pression de la bourgeoisie nationale et étrangère sur le gouvernement. Qu’un armistice soit conclu, ou qu’une nouvelle guerre impérialiste se déclenche, le gouvernement ne pourra pas gérer la deuxième étape, sans que les organisations de travailleurs lui soient parfaitement soumises et qu’elles servent d’éléments de coercition contre les mécontents et les opposants.

Cette absorption des organisations ouvrières est essentielle pour la tâche réactionnaire du gouvernement, parce que celui-ci ne dispose pas d’une véritable classe bourgeoise sur laquelle s’appuyer (1) . Les marchandages entre le gouvernement et les anarchistes à propos de leur retour dans les ministères n’ont d’autre but que d’établir les conditions grâce aux-quelles la CNT pourrait mettre au pas ses membres en fonction de la volonté du gouvernement. La presse bourgeoise appelle les choses par leur nom en faisant appel à l’« Union sacrée ». Sur cette base, un nouveau ministère contenant des éléments anarchistes est parfaitement possible. Dans ce cas, le travail de la police dans les syndicats confédéraux débuterait immédiatement.

Il faut s’opposer vigoureusement, et avec une détermination farouche, à ce processus. Le simple fait de soutenir le gouvernement Negrín, même pas celui d’y collaborer, est une trahison. Les dirigeants de la CNT, en particulier ceux du CN [Conseil national], sont plus enclins à trahir et à conclure n’importe quel compromis. Il est d’autant plus urgent d’organiser une puissante protestation au sein des syndicats : Non au Front populaire ! Oui au Front uni de la classe !

Le Front populaire emprisonne, persécute, assassine, et bâillonne les travailleurs, en les condamnant à la misère, il compromet le sort de la guerre, et son seul but est de sauver la bourgeoisie. Le Front uni doit assurer avant tout l’indépendance des organisations syndicales contre le pou-voir bourgeois et lutter pour la libération des prisonniers révolutionnaires, pour rétablir toutes les libertés des travailleurs, pour un rationnement qui ravitaille le front et ensuite la classe ouvrière, pour les droits et les libertés politiques des soldats, pour l’égalité des soldes et des rations entre soldats et officiers.

Les dirigeants doivent encore être mis à l’épreuve par les travailleurs. Ceux qui refusent d’accepter ce programme minimum de revendications de classe qui n’entraîne aucun compromis sur les principes, ni aucune confusion chez les organisations qui le soutiendraient, ne méritent que la haine du prolétariat et doivent être traités comme des ennemis.

Nous, les bolcheviks-léninistes, nous nous adressons aux prolétaires, en général, à ceux de la CNT et de l’UGT, mais surtout aux éléments du POUM, aux « Amis de Durruti », aux groupes anarchiste « Liberté », « Adelante » et à d’autres, qui sonnent l’alarme contre le gouvernement et s’opposent à la direction confédérale.

Nous croyons que les mots ne suffisent pas, et qu’il faut des faits précis. Avant tout, nous devons apprendre aux prolétaires à identifier, nommément, leurs dirigeants traîtres et à se défendre contre les attaques du gouvernement. Cela ne peut être fait que par le Front uni, qui organiserait la lutte commune des éléments qui convergent sur le terrain de classe, contre les escroqueries et les persécutions du gouvernement. À tous ces groupes la Section bolchevik-léniniste d’Espagne propose publiquement un engagement qu’il faudra défendre au sein des syndicats, des usines, des tranchées de tout le prolétariat, le principe du Front unique, classe contre classe, contre le principe de la collaboration [de classes] que défend le Front populaire.

Plus que toute la propagande et les phrases incendiaires, un tel engagement revigorerait le prolétariat, éloignerait le danger d’absorption bonapartiste des syndicats et nous permettrait d’aller de l’avant.

1. Il faut souligner la nouveauté et l’importance de cette conception (l’intégration des organisations ouvrières dans l’appareil d’Etat, afin qu’elles-mêmes servent d’éléments répressifs) et sa nécessité : l’absence d’une bourgeoisie elle-même. Munis a approfondi cette thèse plus tard, en lui donnant une expression plus développée, dans une brochure où apparaît aussi un texte de Benjamin Péret sur ce thème : Les syndicats contre la révolution, Eric Losfeld/Le Terrain vague, 1968 (NdE).

Source : extrait de Documentacion historica del trotsquismo espanol (1936-1948), Ediciones de la Torre, 1996. Texte inédit en français, traduit par nos soins.

(Extrait du tome 1 des Oeuvres choisies de G. Munis (1936-1948). Pour toute commande écrire à yvescoleman@wanadoo.fr, l’ouvrage coûte 12 euros, frais de port inclus).