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G. Munis : Seule la lutte organisée des masses pourra arrêter la progression de la contre-révolution stalino-bourgeoise (1937)

dimanche 22 juillet 2012, par Yves

La Voz Leninista n° 2, 23 août 1937

La révolution espagnole est désormais engagée dans une chute vertigineuse qui pourrait aboutir à sa mort définitive si le prolétariat ne réagit pas à temps. Le sort de l’Europe, du monde, pour un certain nombre d’années à venir, dépend peut-être du cours que prendront les événements en Espagne durant les prochains mois.

La marche arrière de la révolution n’est ni soudaine ni inattendue. Les prémices de la situation actuelle peuvent facilement être identifiés au cours des journées suivant le 19 juillet [1936], et le prolétariat n’aura pas la possibilité de regagner le terrain perdu et de remporter la victoire définitive sur la bourgeoisie, s’il ne corrige pas soigneusement et vigoureuse-ment les erreurs antérieures.

La constitution du Comité central des milices à la demande de Companys laissait présager l’incapacité des directions des organisations ouvrières à mener à terme l’offensive des masses contre la société capitaliste. Peu de temps après sa création, cet organisme céda tous ses pouvoirs à la Generalitat, laissant libre cours à la tendance favorable à la reconstruction de l’Etat capitaliste, phénomène que tout ouvrier conscient peut constater.

Cependant, l’éruption révolutionnaire du 19 juillet [1936] fut trop pro-fonde pour que la simple dissolution du Comité central des milices eut des conséquences immédiatement tangibles aux yeux des masses. Il fallait d’abord qu’une nouvelle étape soit franchie, dont le corollaire fut les événements de mai [1937], durant lesquels le Front populaire allait préparer le terrain à un renforcement plus important des institutions bourgeoises. Il devait fondamentalement éliminer les facteurs favorables au pouvoir prolétarien, très imparfaitement représentés par les comités locaux et les miliciens ; renforcer les forces armées qui avaient survécu [à la révolution], afin de pouvoir désarmer un jour le prolétariat, et créer une échelle des hiérarchies et des intérêts dans l’armée capable de fournir des commandements à des éléments hostiles à la révolution sociale.

Une fois ce programme minimum terminé, les événements de mai 1937 se sont produits. D’une certaine façon, ils ont été provoqués par un incident fortuit lié à un ordre d’Aiguadé. Comme fréquemment dans les luttes sociales, un incident a donné lieu à des débordements, et une fois rendu public, il a créé progressivement une situation nouvelle.

Mai [1937] est le résultat de la politique du Front populaire, soutenue à l’unisson par toutes les organisations et tous les partis, après juillet 1936. Dans le cadre d’une société, il n’y a pas de place pour deux pouvoirs, si-non durant le temps nécessaire pour que l’un réussisse à dominer l’autre. En mai [1937], le pouvoir de la bourgeoisie était déjà assez fort pour éliminer le facteur ouvrier du pouvoir, et c’est ce qui fut tenté et réussi en grande partie.

C’est avec le même aveuglement fatal que, jusqu’en mai [1937], les dirigeants de la CNT persistèrent à collaborer avec les staliniens et les bourgeois. Ils contribuèrent ainsi à créer les corps de répression et les organes politiques et militaires qui furent ensuite utilisés contre le prolétariat, durant les conflits qui éclatèrent entre les ouvriers armés et le Front populaire, permettant à ce dernier de remporter une victoire qui appartenait aux prolétaires. L’ordre de « cessez-le-feu », donné par la CNT et soutenu par le POUM comme une mesure positive, intronisa le pouvoir de la bourgeoisie beaucoup plus efficacement que tout le travail effectué par le stalinisme. Tous les vestiges du second pouvoir [ouvrier] furent éliminés lorsque débuta la phase qui instaura le désarmement général du prolétariat, la répression des libertés et des organisations ouvrières, et lança l’offensive économique contre les collectivisations. Le POUM paya rapidement, et très cher, ses propres capitulations. « Maintenant que la provo-cation a été matée, il faut reprendre le travail », disait Andrès Nin avec une lucidité sarcastique, quelques semaines avant d’être assassiné.

« Il n’y a pas eu de gagnants ni de perdants » – déclara de son côté la CNT, qui se vanta d’avoir mis fin à une « guerre fratricide », attitude qui permit à la contre-révolution de récupérer, en l’espace de trois mois, les positions les plus importantes. En effet : entre mai [1937] et aujourd’hui, la CNT a été brutalement expulsée des gouvernements de Valence et de Barcelone ; les patrouilles de contrôle ont été dissoutes ; les terres occupées par certaines collectivités paysannes ont été prises d’assaut et restituées à leurs anciens propriétaires ; les prisons se sont remplies de travail-leurs ; de nombreuses condamnations à mort ont été prononcées contre ceux qui en mai [1937] ont défendu leurs droits ; le POUM, les bolcheviks-léninistes et les « Amis de Durruti » se retrouvent dans l’illégalité ; Andrés Nin a été assassiné par le gouvernement de Negrín-Staline ; des militants du POUM sont poursuivis pour espionnage ; la police persécute davantage les révolutionnaires que les fascistes ; quarante mille gardes d’assaut, formidablement armés, campent à l’arrière pour servir les intérêts de la réaction ; et tandis que le prolétariat bat en retraite, il se crée une nouvelle caste d’officiers, composée de fils à papa ayant échoué à tous les concours et ennemis inconditionnels de la révolution.

Militairement, les résultats d’une année de [gouvernement du] Front populaire ne pouvaient être plus désastreux [...]. La politique du gouvernement Negrín, Prieto-Staline [...] est davantage orientée contre le prolétariat que contre Franco.

[...] La tâche fondamentale du cabinet Negrín est d’organiser le commandement unique et les forces armées ; son objectif n’est pas de trouver la méthode et les mesures nécessaires pour prendre Huesca, ou briser le siège de Madrid ; son but est de trouver la méthode et les mesures nécessaires pour détruire le prolétariat, non seulement dans les faits, mais en droit, et rendre les collectivités ouvrières à leurs propriétaires d’origine, en opérant des coups de force progressifs.

[...] Toute tentative d’insurrection, menée en ce moment, même si elle était bien préparée sur le plan militaire, donnerait le coup de grâce à la Révolution. Il ne faut pas que soient vaines les expériences douloureuses déjà vécues. Jusqu’à une période récente, les armes des ouvriers étaient les seules à être utilisées. Toutefois, ils n’ont pas réussi à détruire l’Etat bourgeois, qui est entré désormais dans un processus de stabilisation. Cela montre que les armes ne peuvent pas résoudre le problème, si elles ne sont pas guidées par une politique claire, qui refuse de « gagner les bonnes grâces de tous les secteurs fascistes », et préfère organiser les masses pour prendre le pouvoir politique.

Il existe aussi un danger de coup d’Etat militaro-stalinien, dont le triomphe provoquerait l’extermination totale des organisations révolutionnaires, programme soutenu par les « démocraties » et les dirigeants du Kremlin. Mais tout comme actuellement un « putsch » révolutionnaire en-terrerait probablement la Révolution, un coup d’Etat réactionnaire pourrait facilement échouer et replacer de nouveau le prolétariat au premier plan de la scène politique. Les staliniens, qui continuent à chercher l’homme providentiel nécessaire et qui étudient soigneusement la situation, con-naissent le terrain mouvant sur lequel ils marchent et préfèreront probablement la voie progressive.

[...] Face à tout cela que font les organisations ouvrières ? La CNT et la FAI ont récemment proclamé la nécessité d’un front antifasciste, à propos duquel ladite CNT a déclaré le 4 juillet 1937 : « N’est-il pas évident que ce qui existe est un front antifasciste dans lequel convergent non pas quelques partis mais tous les Espagnols, sans connotation politique, attentifs seulement à la défense de la légalité républicaine et de l’indépendance nationale ? » Ce langage, qui plagie lamentablement le jargon stalinien, montre à quel point les dirigeants anarchistes ont gobé les leurres les plus grossiers de la contre-révolution. Alors qu’il faudrait combattre à feu et à sang la charogne stalinienne, les anarchistes reprennent ses méthodes, son langage, pour mendier leur retour au pouvoir. La seule nouveauté qu’ils ont introduite est la demande d’un nouveau programme de gouvernement. Quel que soit ce programme, dans un Etat bourgeois il n’y a pas de place pour des solutions révolutionnaires, et une organisation qui pousse le prolétariat dans cette direction le trahit et fait le jeu du stalinisme.

De son côté, le POUM a raison de rejeter le front antifasciste, comme la continuation élargie du Front populaire, mais son Front ouvrier révolutionnaire est en fait [relève en fait de] la même conception réformiste du bloc gouvernemental, avec quelques organisations de moins.

[...] Nous devons vérifier qui sont les véritables amis et qui sont les ennemis du prolétariat. La lutte pour la liberté des prisonniers révolutionnaires, contre les procès politiques sous couvert d’accusation d’espionnage ; pour la liberté de presse et de réunion pour les organisations ouvrières ; contre la censure politique ; contre l’offensive menée contre les collectivisations ; pour un rationnement révolutionnaire de la population ; pour la légalité des patrouilles de contrôle ; pour le désarme-ment et la dissolution de toutes les institutions bourgeoises ; et surtout la lutte pour les comités de travailleurs, de paysans et de combattants élus démocratiquement par les exploités de toutes tendances pour la défense de leurs droits et de leurs conquêtes menacés, est le seul moyen sûr pour un 3 mai victorieux, et donc pour la victoire de la Révolution. Les travailleurs doivent soumettre à leurs organisations respectives des propositions qui aillent dans ce sens.

Les dirigeants de toutes les organisations ont une politique conciliatrice ; raison de plus pour faire pression, en particulier sur la CNT, la FAI, l’aile gauche du Parti socialiste et de l’UGT, pour que celles-ci définissent leur position. Soit en faveur d’un compromis avec le stalinisme contre-révolutionnaire, soit en faveur de la défense des travailleurs contre celui-ci. Tous les conciliateurs doivent être dénoncés comme des ennemis du prolétariat [...]. Les prochaines batailles entre la réaction et la révolution se mèneront dans ce sens. L’issue de l’étape, probablement définitive, dé-pendra de l’extension, de la clarté des accords et de l’organisation des Juntes [révolutionnaires].

GM. [Munis]

Source : extrait de Documentacion historica del trotsquismo espanol (1936-1948), Ediciones de la Torre, 1996. Texte inédit en français, traduit par nos soins.

(Pour toute commande de ce livre écrire à yvescoleman@wanadoo.fr. Tome 1 des Oeuvres choisies de Munis 1936-1948, 12 euros frais de port inclus)