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G. Munis : La Junte révolutionnaire et les « Amis de Durruti » (1937)

publié par Yves, le jeudi 12 juillet 2012

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La Voz Leninista n° 2, 23 août 1937

Depuis leur création, ou leur pre­mière appa­ri­tion publi­que, jusqu’à ce jour, les « Amis de Durruti » ont prouvé à de nom­breu­ses repri­ses qu’ils avaient assi­milé quel­ques-unes des leçons fon­da­men­ta­les de notre expéri­ence, ce qui fait d’eux, au sein du mou­ve­ment anar­cho-syn­di­ca­liste, un cou­rant extrê­mement posi­tif et sus­cep­ti­ble de contri­buer effi­ca­ce­ment au nou­veau regrou­pe­ment idéo­lo­gique indis­pen­sa­ble à notre avenir prolé­tarien.

Ce cou­rant est apparu en réaction contre les erreurs et les capi­tu­la­tions de la direc­tion de la CNT, et, à un moment, on a pu crain­dre qu’il s’agis­sait seu­le­ment d’un mou­ve­ment de scep­ti­ques désirant reve­nir à l’anar­chisme pur. Le mou­ve­ment de mai [1937] a for­te­ment contri­bué à définir et étoffer leurs idées.

Directement ins­piré par le cours et les besoins de la lutte, les Amis de Durruti ont d’abord lancé le mot d’ordre de « Junte révo­luti­onn­aire », accom­pa­gné d’un second mot d’ordre : « Tout le pou­voir au prolé­tariat ». Nous n’allons pas dis­cu­ter de la jus­tesse de cette seconde expres­sion main­te­nant, car il faut d’abord s’attar­der sur la pré­cision et la portée idéo­lo­gique des deux mots d’ordre ensem­ble.

El Amigo del Pueblo du 12 [août] répond aux cri­ti­ques avec une défi­nition de ce que doit être, à son avis, la Junte révo­luti­onn­aire. Si c’est la pre­mière fois que les « Amis de Durruti » s’aven­tu­rent à donner une telle défi­nition, il faut noter qu’elle tra­duit un recul par rap­port aux posi­tions ini­tia­le­ment déf­endues en mai [1937], recul sen­si­ble éga­lement sur d’autres ques­tions pra­ti­ques.

Au mois de mai [1937], en abor­dant le pro­blème de la Junte [révo­luti­onn­aire] avec le mot d’ordre « Tout le pou­voir au prolé­tariat », les Amis de Durruti posaient, même si c’était de manière impar­faite, le prin­cipe du pas­sage de l’Etat aux mains de la classe ouvrière, prin­cipe qu’elle sou-tien­drait dans ses orga­nes [de pou­voir] pro­pres. L’édi­torial du numéro précité déc­lare éga­lement : « Les révo­lutions don­nent vie, dans tous les grands bou­le­ver­se­ments sociaux, à de nou­veaux orga­nes qui revêtent des fonc­tions spé­ci­fiques. » Tout marxiste qui n’a pas renoncé à ses prin­ci­pes peut par­fai­te­ment admet­tre cette for­mu­la­tion. Les nou­veaux orga­nes [de pou­voir] appa­rais­sent, effec­ti­ve­ment, comme des outils pour [expri­mer] les besoins immédiats et his­to­ri­ques du prolé­tariat ; ils représ­entent leur expres­sion sociale, le guide et le bâtis­seur de la nou­velle société. Ce rôle a été joué par les soviets en Russie et aurait dû être celui des comités qui ont émergé ici [en Espagne] en juillet [1936], s’ils n’avaient pas subi les croche-pieds de l’anti­fas­cisme.

Deux para­gra­phes plus loin, l’édi­torial vide de sa sub­stance la déc­la­ration précitée en affir­mant : « Les formes éta­tiques, avec leurs engre­na­ges com­plexes, ont com­plè­tement échoué. »

L’expres­sion « formes éta­tiques » a tou­jours désigné, pour les anar­chis­tes et les marxis­tes, l’orga­ni­sa­tion de la vio­lence dans la société à des fins dét­erminées. Nul n’a besoin d’appren­dre com­ment la bour­geoi­sie uti­lise la vio­lence. Les anar­chis­tes ont cru, sur­tout quand ils se trou­vaient éloignés des scènes révo­luti­onn­aires, qu’ils pou­vaient se dis­pen­ser de ce type de vio­lence pen­dant la ges­ta­tion et la crois­sance de la société future. Marx disait que la pér­iode de tran­si­tion entre la société capi­ta­liste et la société com­mu­niste devait être occupée par la dic­ta­ture du prolé­tariat, c’est-à-dire, l’orga­ni­sa­tion de la force indis­pen­sa­ble à la nou­velle classe diri­geante afin de mettre en place de nou­vel­les formes de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion confor­mes à ses intérêts his­to­ri­ques, en triom­phant de la rés­ist­ance des ancien­nes clas­ses posséd­antes et des cou­ches intermédi­aires qui leur sont sou­mi­ses.

Selon les « Amis de Durruti », « la Junte révo­luti­onn­aire accom­plira une mis­sion déf­en­sive et devra se mon­trer impla­ca­ble avec les sec­teurs hos­ti­les » ; ils assi­gnent ainsi à des « orga­nes spé­ci­fiques » une mis­sion pure-ment répr­es­sive et tem­po­raire, caractér­is­tique du marxisme qui a été le plus sou­vent cri­ti­quée. Et on notera que la Junte révo­luti­onn­aire ne sera pas sim­ple­ment impla­ca­ble avec les enne­mis de classe, mais « avec tous les sec­teurs hos­ti­les ».

Certes, il est impos­si­ble de deman­der à un mou­ve­ment en for­ma­tion de définir des prin­ci­pes par­faits. Seules l’expéri­ence, la réflexion his­to­ri­que et la cri­ti­que mutuelle, à laquelle nous contri­buons ici, peu­vent pro­duire de tels rés­ultats. C’est pour­quoi il faut deman­der aux « Amis de Durruti » : Que reste-t-il après la « défaill­ance com­plète des formes éta­tiques ? » Soit ils confon­dent les formes éta­tiques avec l’Etat bour­geois, encore indemne en Espagne, soit cette expres­sion ne tra­duit pas autre chose que la sainte hor­reur de l’anar­chisme pour des mots comme « Etat » ou « poli­ti­que ».

A partir du moment qu’il faut orga­ni­ser une déf­ense, il faut l’appro­fon­dir, la pré­parer, régler une situa­tion qui relève de la Junte révo­luti­onn­aire nommée direc­te­ment par la classe révo­luti­onn­aire. Evoquer uni­que­ment les « formes éta­tiques », c’est rester pri­son­nier de vieux préjugés.

Sur la ques­tion de la cons­truc­tion des orga­nes spé­ci­fiques de la révo­lution, les erreurs et la confu­sion de l’édi­torial précité sont encore plus graves, mais l’espace nous manque pour en ache­ver la cri­ti­que. Nous ren­voyons donc le lec­teur au pro­chain numéro, où un autre arti­cle abor­dera tous les aspects du pro­blème concer­nant les orga­nes du pou­voir poli­ti­que de la classe ouvrière.

G.M. [Munis]

Source : extrait de "Documentacion his­to­rica del trots­quismo espa­nol (1936-1948)", Ediciones de la Torre, 1996. Texte inédit en français, tra­duit par nos soins.

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