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Bilan provisoire des altermondialismes : Les axes idéologiques d’ATTAC et du mouvement altermondialiste (5/7)

lundi 9 avril 2012, par Yves

3.1 Les altermondialistes ne remettent généralement pas en cause le capitalisme mais seulement ce qu’ils appellent le libéralisme et surtout le néolibéralisme, qui serait apparu dans les années 80, et dont les politiques de Thatcher et Reagan seraient les meilleures illustrations. Il s’agit de « reconquérir les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière » (Plateforme d’ATTAC, 1998).

Dans son livre (Une stratégie altermondialiste), Gustave Massiah nous explique que le capitalisme passe par des cycles Kondratieff de longue durée (de 40 à 60 ans), qui voient se succéder deux phases :

– la phase A du cycle est une phase montante (qui dure environ 20 ans) ; elle est marquée par des investissements massifs et l’augmentation des prix (et aussi suivant Schumpeter par la diffusion et l’amortissement des nouvelles innovations). Elle est suivie par une récession primaire d’environ 10 ans ;

– et une période de dépression de 20 ans, la phase B, caractérisée par la déflation (et selon Schumpeter par l’élimination des stocks, la fermeture des entreprises et des filières les moins rentables et la préparation d’une nouvelle vague d’innovations).

Depuis deux siècles, l’histoire du capitalisme pourrait donc se résumer à quatre cycles successifs et nous serions plongés dans la seconde phase du quatrième cycle, phase décisive avant l’ouverture d’un nouveau cycle qui pourrait déboucher sur un « dépassement du capitalisme » selon Wallerstein et Massiah.

1er CYCLE : 1790-1849 : la Phase A dure jusque 1814, Phase B 1814-1849

2e CYCLE : 1849-1896 : la Phase A dure jusque 1873 = augmentation de la production et faibles taux d’intérêts. Phase B 1873-1896 = Grande Dépression (déflation et dépression)

3e CYCLE : 1896-... : Phase A dure jusque 1920 Phase B 1920-1945

4e CYCLE : Phase 1 : 1945-1975. Phase B : 1975 à nos jours

La dernière phase A aurait été celle de (1945-1975) et la phase B descendante (dans laquelle nous serions plongés désormais depuis 35 ans).

Selon Gustave Massiah, dans sa phase descendante, le capitalisme, pour générer du profit, serait obligé « de se financiariser et de se réfugier dans la spéculation ».

Cette phase descendante a été marquée par l’imposition de plans d’ajustement structurels, imposés par l’intermédiaire de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Ces institutions ont obligé les pays du tiers monde à ouvrir encore davantage leurs marchés et à s’endetter. Puis, au fur et à mesure que la crise s’est étendue dans les pays occidentaux, les gouvernements, poussés par les institutions internationales (toujours selon cette théorie) auraient imposé des plans de stabilité, d’austérité, de modernisation, etc.

Le « néolibéralisme » serait une phase où l’on établirait une équivalence entre le marché et la démocratie (notamment les droits de l’homme). Marx expliquait déjà pourtant cela au XIXe siècle mais les économistes altermondialistes ne l’ont pas lu ou pas compris. Ils croient donc que le président Carter aurait été le premier à lancer cette idée qui est pourtant consubstantielle au capitalisme.

Le néolibéralisme dans sa phase de plein essor peut se résumer dans les traits suivants selon Gustave Massiah : « la réduction du rôle des Etats dans l’économie, la priorité donnée à l’exportation, l’ouverture internationale des échanges, la priorité à l’investissement international et aux privatisations, la flexibilité et la pression sur les salaires, la réduction des systèmes publics de protection sociale, la réduction des dépenses budgétaires considérées comme improductives, qui se traduit par la réduction des budgets de santé et d’éducation, la dévaluation des monnaies, etc. »

Le néolibéralisme aurait été inauguré par ce que Massiah appelle rien de moins qu’un « coup d’État mondial », le relèvement des taux d’intérêt de la Banque fédérale américaine qui est passé de 1,8 % en 1980 à 8,6 % en 1981.

Autre thème (voire mythe) altermondialiste : celui du « consensus de Washington » inspiré par l’école de Chicago (Milton Friedman) mais aussi par d’autres économistes comme Friedrich Hayek (critique du keynésianisme qui considère que les politiques de relance économique par l’État et les budgets publics produisent inflation, stagnation économique et chômage) et George Gilder (théoricien de « l’économie de l’offre », qui reprend des idées des premiers économistes – Jean-Baptiste Say Mill et David Ricardo – et s’oppose à des impôts patronaux et cotisations sociales trop élevés). Théorisé en 1989, le « consensus de Washington » aurait imposé « une série de mesures aux États confrontés à la crise de la dette en reliant le dogme néolibéral à l’hégémonie étatsunienne ».

En clair : « le Malin (sic) de l’économie de marché » (selon René Passet) a voulu imposer une sorte de Décalogue diabolique fondé sur les principes suivants :

– La réorientation (donc la limitation) des dépenses publiques

– La réforme fiscale (donc l’adoption de mesures fiscales favorables aux riches et la généralisation de la TVA, impôt indirect qui frappe en premier les plus pauvres et les prolétaires puisqu’elle est intégrée dans les prix des produits de première nécessité)

– La hausse des taux d’intérêt afin de favoriser l’épargne et la hausse des taux de change pour favoriser l’exportation des produits domestiques

– La libéralisation des échanges et des investissements directs étrangers (donc la baisse des barrières douanières pour à la fois attirer les capitaux étrangers et exporter plus facilement) qui peut se résumer en une équation pour les pays en développement : commerce = croissance = développement

– La privatisation des entreprises publiques

– La déréglementation (donc la suppression des subventions agricoles et de toute réglementation contrariant la libre concurrence

– Et la garantie des droits de propriété

Cette présentation diabolique du « néolibéralisme » pose trois problèmes

Aucun de ces éléments n’était totalement absent dans la phase A de 1945 à 1975, dite keynésienne mais aussi fordiste (car l’on a assisté à la fois à une augmentation de la productivité, à une hausse de la consommation et à une baisse des coûts de production), et qui aurait été favorable à la classe ouvrière. G. Massiah présente cette période « keynésienne » durant laquelle l’État-providence aurait dispensé ses bienfaits aux travailleurs comme une période caractérisée par une « répartition plus équilibrée des gains de productivité entre salaires et profits, la garantie de l’emploi, la santé et l’éducation, la démocratisation, la redistribution massive des revenus par la fiscalité progressive, le salaire indirect et la protection sociale. » « L’État-providence se préoccupe alors du plein emploi et de la protection sociale », écrit G. Massiah. Il stabilise « une large partie de la classe ouvrière et favorise la montée des couches dites moyennes ». Le syndicat Sud PTT considère quant à lui l’État comme un « rempart contre le capitalisme ». Cette expression a au moins le mérite de la franchise et de la clarté.

Les « trente glorieuses » et donc l’État-providence de l’après-guerre auraient été un vrai petit paradis pour les prolétaires. D’ailleurs René Passet le dit explicitement dans un livre d’ATTAC (« Inégalités, crises, guerres : sortir de l’impasse ») : « Nombreux sont ceux qui évoquent avec regret ce cercle vertueux fordiste » fondé sur une « augmentation de la consommation des ouvriers » et où les syndicats « savaient qu’il n’y avait pas de salaire convenable sans profits permettant d’investir ». Passet, ce curieux « anticapitaliste », regrette donc la Belle Époque de la collaboration de classe et de la cogestion du Capital et de l’État.

Pourtant quand De Gaulle fit son coup d’État, en 1958, l’extrême gauche et le PCF crièrent au « fascisme ». Et les syndicats n’arrêtèrent pas de dénoncer les atteintes à la Sécurité sociale, la rationalisation dans les mines, l’automobile, la sidérurgie, etc. Quant au PCF, il dénonçait ce qu’il appelait la paupérisation relative de la classe ouvrière (6). Et ne parlons pas de l’Allemagne de l’Ouest, encore plus prospère à cette époque, et qui était quasiment considérée comme un État totalitaire par l’extrême gauche allemande du temps de la RFA, donc pas du tout comme un paradis pour les travailleurs.

La deuxième difficulté, plus grave dans cette théorie, est qu’elle ne concerne qu’une toute petite fraction de l’humanité, moins d’un sixième de l’humanité (États-Unis, Japon et Europe occidentale). Les 5/6e de la planète n’ont jamais connu les bienfaits de ce « keynésianisme » miraculeux, la générosité de cet État-providence, à moins de considérer le capitalisme bureaucratique de l’URSS, de Cuba, du Vietnam, de la Chine et des démocraties populaires, comme une forme de keynésianisme….

C’est en effet ce que pensent tout bas (et parfois tout haut) certains éminents théoriciens de l’altermondialisme qui considèrent qu’il existait un « camp socialiste » avant 1989, véritablement opposé à « l’impérialisme » américain. Pour ces gens-là, le seul problème non résolu par le stalinisme, ou les États issus des mouvements de libération nationale, aurait été la question « des libertés et de la démocratie » (comme l’expliquent, Immanuel Wallerstein, Gustave Massiah et Samir Amin, par exemple, qui tous trois ont été maoïstes ou maoïsants, ce qui explique leurs positions actuelles ; mais on pourrait faire la même réflexion à propos de nombreux intellectuels ex-staliniens voire trotskystes qui continuent à penser que le « camp socialiste » aurait joué une fonction positive à la fois pour les mouvements de libération nationale dans le Sud et pour les travailleurs des États staliniens). Quiconque a lu Salaire aux pièces de Miklos Haraszti ou n’importe quel témoignage sur les conditions de travail dans les usines du système capitaliste d’État, russe ou chinois, sait qu’il s’agissait d’un régime d’exploitation féroce, marqué par des inégalités sociales aussi importantes que dans la zone du capitalisme « privé » occidental.

Finalement le plus négatif dans cette théorie du néolibéralisme est qu’elle offre un cadre d’interprétation où les travailleurs sont uniquement des victimes des manipulations financières d’une « oligarchie » toute-puissante et non pas des acteurs de leur propre destin ni des transformations du capitalisme qui s’effectuent sous l’effet de leurs luttes. Cette théorie n’accorde aucune place, aucune importance aux grèves et aux luttes des exploités, grèves et luttes qui accélèrent les crises économiques du système, obligent les capitalistes à restructurer sans cesse la production, à demander son aide à l’État pour discipliner les prolétaires, en faisant appel à la police, à la justice et à l’armée (la solution fasciste étant le dernier recours).

Il ne s’agit pas de nier l’existence des crises financières et monétaires. Mais cette conception du « néolibéralisme » rate l’essentiel : les crises du capitalisme sont d’abord et avant tout des crises de surproduction, et c’est cette contradiction qui est fondamentale, les autres étant secondaires. Les limites du marché capitalistes sont dictées par le principe même de l’extorsion de la plus-value, de la portion de travail gratuite que le prolétaire offre au capitaliste et qui permet à celui-ci de réaliser un profit.

En ne s’intéressant qu’aux manipulations financières d’une petite partie des capitalistes, donc à une toute petite partie des profits réalisés sous le capitalisme, cette théorie se rapproche des théories du complot prônées par l’extrême droite ; elle peut être potentiellement antisémite en désignant quelques boucs émissaires, ou quelques acteurs cachés dans les coulisses de la Bourse ; elle sépare complètement le rôle du Capital et celui de l’État, frères jumeaux ; et elle oppose de façon artificielle le capital national productif au capital international financier et improductif. Bref non seulement cette théorie ne désarme pas les marchés, mais elle désarme les militants.

3.2 Les altermondialistes les plus radicaux, en paroles du moins, évoquent le « dépassement du capitalisme », ce qui ne mange pas de pain. En fait de dépassement du capitalisme, il s’agit surtout de « désarmer les marchés », slogan creux brandi dans l’éditorial d’Ignacio Ramonet du Monde diplomatique de décembre 1997 qui fut à l’origine d’ATTAC l’année suivante (1998). Ce slogan signifie en fait une seule chose : il faut « redonner une marge de manœuvre aux États ou aux regroupements régionaux d’États » (E. Fougier) pour mettre en place :

– une « économie sociale et solidaire », qui correspond au secteur « des associations, des mutuelles, des coopératives, ou des fondations sans but lucratif qui peuvent intervenir dans le secteur social, par exemple dans le domaine de l’insertion de personnes en difficulté ou des services de proximité » (E. Fougier). Le problème est que ce secteur n’a de « non marchand » que le nom puisqu’il repose sur le salariat et qu’il ne peut exister de façon isolée par rapport au secteur dit marchand ;

– une taxe internationale sur les transactions financières,

– un contrôle des paradis fiscaux,

– la régulation de la finance spéculative, afin de modifier l’architecture financière mondiale

Une lettre ouverte aux gouvernements réunis à la COP16 de la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC) à Cancun, datée du 28 novembre 2010, signée par toutes les grandes organisations altermondialistes de la planète, illustre parfaitement les limites de la dénonciation du seul « néolibéralisme » :

* « La Banque mondiale promeut activement les intérêts du secteur privé et des marchés de capitaux privés sur les intérêts publics », affirment les auteurs de cette lettre. Les salariés français du secteur public savent pourtant que la productivité a toujours été une priorité dans les banques ou les usines nationalisées ; ils savent que les services publics ont toujours favorisé les grandes entreprises, par des tarifs préférentiels, par exemple pour la SNCF ou la Poste, etc. ; ils savent que les dirigeants du service public ont toujours été choisis parmi l’élite bourgeoise ou aristocratique fortunée, ou alors soigneusement cooptés après avoir été mis à l’épreuve quand ils venaient d’autres classes sociales.

* « Les structures de gouvernance de la Banque mondiale ne sont pas démocratiques, avec une surreprésentation des pays riches et industrialisés. » Quand on lit ce genre de phrases, on se demande si les auteurs croient vraiment qu’une Banque mondiale gérée par des représentants de la Chine, de l’Inde et du Pakistan fonctionnerait de façon plus démocratique que son conseil d’administration actuel. S’ils le pensent, comment expliquent-ils que ces trois pays n’aient pas donné le pouvoir à leur « peuple » dans leur propre pays ? Qu’est-ce qui les en empêche aujourd’hui ? La position des penseurs altermondialistes semble davantage exprimer la volonté d’agir en conseillers, ou plutôt en relais des nouvelles puissances émergentes, qu’en défenseurs des intérêts des exploités.

3.3 Les altermondialistes abandonnent généralement toute référence à la lutte des classes : les altermondialistes préfèrent des expressions comme les « salariés », les « gens », les « peuples », etc. Ils considèrent les patrons des PME et des TPE comme des personnes exploitées par le « capitalisme financier transnational ». Les paysans et les coopératives employant des salariés sont mis sur le même plan que les prolétaires, les sans-terre et les chômeurs, tous présentés comme des « victimes » du « néolibéralisme ».

3.4 Les altermondialistes évitent le plus souvent toute référence à une révolution sociale : au maximum on peut invoquer une « révolution citoyenne », la lutte pour une « démocratie réelle », pour la « reprise en main de notre avenir », mais surtout ne pas aller plus loin. D’ailleurs Immanuel Wallerstein est très clair dans les limites qu’il ne veut pas dépasser : il veut supprimer les valeurs marchandes de façon « sélective mais en progression constante » et mettre les industries hors du réseau financier, à commencer par les industries défaillantes mais sans les nationaliser : il faudrait donc créer « des structures, opérationnelles sur le marché, dont les objectifs seraient le rendement et la survie, mais pas le profit ».

Ce prestidigitateur altermondialiste ne nous explique pas comment des entreprises pourraient être à la fois sur le marché et ne pas faire de profit. Il cite l’exemple des universités et des hôpitaux, comme si les professeurs, les médecins et les infirmières n’étaient pas payés en salaires. Comme si les livres, les matériels universitaires et médicaux, les bâtiments universitaires et hospitaliers n’étaient pas fabriqués par des entreprises du secteur marchand. Comme si la qualification acquise sur les bancs d’une université ne servait pas à vendre sa force de travail à un meilleur prix sur le marché. Comme si la réparation de la santé des prolétaires dans les hôpitaux ne permettait pas aux capitalistes d’exploiter les travailleurs le plus longtemps possible, quelle que soit la gentillesse et la compétence des médecins et des infirmières.

Enfin Immanuel Wallerstein souhaite l’avènement d’un monde « relativement démocratique et égalitaire » car « il s’agit d’être réaliste ». On l’avait compris . Ce même Wallerstein est cité comme modèle de « dépassement du capitalisme » par Gustave Massiah ! Avec ces « anticapitalistes » aussi peu exigeants et aussi raisonnables, on comprend qu’il faille employer des mots ronflants comme « révolution citoyenne » ou « révolution démocratique » pour cacher les maigres changements sociaux que l’on prépare.

3.5 Les altermondialistes ménagent les syndicats et les partis de gauche, sans s’inféoder pour autant à leurs dirigeants ou à leurs appareils et sans mener trop de polémiques publiques contre les appareils. Avoir l’appui des syndicats est le plus souvent décisif pour la réussite d’un forum social ou d’une manifestation. Seattle : 50 000 syndicalistes et 10 000 autres manifestants. Nice en 2000 : 75 000 syndicalistes, 15 000 altermondialistes. Gênes en 2001 : 100 000 syndicalistes, 50 à 75 000 altermondialistes. Barcelone 2002 : 270 000 syndicalistes, 25 000 altermondialistes. Quand les syndicats ne se mobilisent pas (Prague 2000 contre la Banque mondiale et le FMI) : seulement 15 000 manifestants.

3.6 Les altermondialistes évitent tout usage de la violence dans les manifestations. Pratiquer des méthodes d’action non violentes, pacifiques. Condamner les bris de vitrines, les pillages, les affrontements délibérés avec les flics, etc. Ne pas chercher la confrontation avec la police lors des contre-sommets ou des forums sociaux mondiaux. Entretenir un dialogue permanent avec les autorités et la police pour que les manifestations se déroulent sans heurts ni dégâts matériels.

3.7 Les altermondialistes refusent « l’usage de la violence comme moyen de contrôle social par l’État » et les contacts avec des « organisations militaires ». Celles-ci sont censées ne pas être invités aux forums sociaux mondiaux. En même temps, une grande partie des altermondialistes soutiennent le Hezbollah et le Hamas, mouvements de lutte armée, et les zapatistes qui, même s’ils mènent une lutte purement défensive, ne rejettent pas l’usage de la violence armée…

Quant à la violence employée par l’Etat, les altermondialistes acceptent d’être hébergés et financés par le Venezuela, État dirigé par un colonel, État qui endoctrine, paie et entraîne des hommes et des femmes destinés à former une « milice civile » de deux millions d’hommes, État où l’armée exerce un pouvoir économique et politique non négligeable.

Les altermondialistes ne sont donc pas à une contradiction près ni par rapport aux « organisations militaires », ni par rapport à l’armée et la police qui sont les supports de tout Etat. Mais ce n’est guère étonnant puisqu’ils croient (ou plutôt font semblant de croire) que l’Etat serait une force neutre.

3.8 De fait, les altermondialistes réclament une démocratie bourgeoise mais propre, efficace, sans corruption, ni privilèges excessifs. Bref, une démocratie impossible, tout autant que le discours angélique que nous servent régulièrement les politiciens et qui est repris par les « Indignés » dans certaines de leurs déclarations.

3.9 Les altermondialistes défendent la paix dans le monde à travers des négociations multilatérales, objectif tout à fait consensuel et très onusien.

3.10 Les altermondialistes concentrent leur critique du capitalisme sur une minorité des acteurs, et pas forcément les plus importants : les « oligarchies » (terme très ambigu utilisé par l’extrême droite depuis des décennies), les paradis fiscaux, les « actionnaires cachés », les banques privées qui, une fois nationalisées, deviendraient miraculeusement moins dangereuses, etc. Cette vision unilatérale du capitalisme, centrée uniquement sur quelques méchants spéculateurs, fumeurs de gros cigares, amène parfois les altermondialistes à se rapprocher des théories du complot : « stratégie Dracula » lors de la campagne contre l’AMI (le monstre, en l’occurrence ici le texte de l’AMI, une fois mis en pleine lumière était censé perdre toute sa subsistance et finir par mourir sous le feu des critiques), « Rapport Lugano », fiction prétendument pédagogique écrite par Susan George et qui met en scène un complot, etc. Ce type de vision réductrice permet aux partisans des théories du complot de venir tenir des conférences à leurs forums sociaux sans craindre d’être exclus pour leur proximité avec l’extrême droite.

Comme l’expliquent les camarades du groupe De Fabel van de illegaal, « La vice-présidente d’ATTAC-International, Susan George, a publié en 1999 un livre qui s’intitule Le Rapport Lugano, où elle s’est amusée à écrire un faux prétendument fabriqué par un groupe secret de dix scientifiques qui se seraient réunis dans la ville de Lugano en Suisse. Travaillant pour les élites de la finance qui, selon ce livre, dirigeraient en secret le monde, les savants présentent un certain nombre de recommandations pour mettre fin à la crise du capitalisme. Ils proposent de réduire fortement la population des pays pauvres. Susan George semble avoir surtout voulu effrayer ses lecteurs. Bien qu’elle souligne clairement avoir complètement inventé tout ce qu’il y a dans son livre, elle semble croire que le monde serait en fait dirigé par une petite élite.“C’est pourquoi je ne donnerai pas de noms afin de ne pas risquer des procès”, écrit-elle.

« Bien que ce livre ait été écrit par une personne de gauche certainement animée de très bonnes intentions, ce livre rappellera à de nombreux antifascistes Les Protocoles des sages de Sion. Dans Les Protocoles aussi, il est question d’un faux rapport adopté à la suite d’une réunion secrète de sages très riches, dans ce cas des “Juifs”, qui discutent de la façon de s’emparer du monde. Les Protocoles ont été utilisés par les nazis pour justifier leur marche au pouvoir. Le rapport Lugano n’est absolument pas antisémite et il ne s’attaque à aucun moment aux “Juifs”. Bien au contraire. Malheureusement son analyse des processus de pouvoir dans le monde n’est pas bien différente de celle des Protocoles des sages de Sion. »

3. 11 Les altermondialistes ne remettent en cause ni le salariat, ni la hiérarchie, ni la division entre travail manuel et travail intellectuel, ni l’usage généralisé de l’argent et de la monnaie, ce qui permet de promouvoir des expériences microscopiques sans grand intérêt (type SEL) qui ne font que gérer la pauvreté et permet de se donner un visage utopique-réaliste à bon compte.

3.12 Les altermondialistes évitent tout bilan des régimes staliniens, soviétiques, maoïstes, castristes, présentés comme « socialistes » ou « communistes ». Par exemple, les choix de donner la priorité à l’industrie lourde et le choix de l’urbanisation (qui encourage l’exode rural et accroît le déficit alimentaire), ou le choix de la monoculture d’une matière première (le sucre à Cuba) ont toujours été présentés par les collaborateurs du Monde diplomatique comme des choix imposés par les multinationales, les États-Unis, etc. Jamais comme des choix imposés par l’impérialisme russe à ses satellites d’Europe orientale, ni comme des choix des bureaucraties capitalistes de la Chine, du Vietnam ou de Cuba.

Pourtant dans Cuba est-il socialiste (1970), fruit d’un rapport commandé par Castro lui-même, l’écologiste et agronome René Dumont expliquait déjà que d’autres choix étaient possibles (des polycultures vivrières permettant à tous les Cubains de manger à leur faim et de ne plus vivre avec la libreta, le carnet de rationnement…10 jours par mois et de combines et de « vols » le reste du mois).

Gustave Massiah, vice-président d’ATTAC, explique que le modèle « soviétique » était fondé sur « le développement du marché intérieur, la valorisation des ressources naturelles, et la volonté de se prémunir de la domination par l’impérialisme ». On croit rêver : on sait très bien que le marché intérieur n’a pas été développé, et que les ressources naturelles ont été gaspillées dans des pays comme la Chine ou l’URSS. De plus tous ces pays entendaient explicitement rattraper les pays capitalistes et avaient donc une vision productiviste et de l’homme et de la nature (productivisme officiellement honni par les altermondialistes), ce que G. Massiah ne reconnaît que très timidement…

3.13 Les altermondialistes font l’apologie des chefs pseudo-progressistes de certains États du Sud : Lula, Castro, Chavez, Morales, etc., ou au moins les soutenir de manière acritique face à « l’impérialisme américain ».

Y.C.

Notes

6. Comme l’affirmait un texte intitulé « Les classes sociales et l’exploitation capitaliste », diffusé dans le cadre de l’Ecole élémentaire du Parti communiste français, en novembre 1959 et édité par le Comité central du PCF : « La paupérisation relative est la baisse de la part de la classe ouvrière dans le revenu national des pays capitalistes. Dans la société bourgeoise, la part qui revient à la classe ouvrière dans le revenu national, baisse constamment, tandis que la part des classes exploiteuses s’élève sans cesse. La part des salaires dans le revenu national qui était en France de 45 % en 1938, est passée à 30 % à l’heure actuelle. » Et cela rejoignait parfaitement ce que prétendait aussi le Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS : « La paupérisation relative du prolétariat consiste en ce que, dans la société bourgeoise, la part de la classe ouvrière dans le montant global du revenu national décroît sans cesse, alors que la part des classes exploiteuses est en progression constante. Malgré l’accroissement absolu de la richesse sociale, la part des revenus de la classe ouvrière diminue rapidement. »

Ce dossier se compose de 7 articles

1. Bilan provisoire des altermondialismes : Altermondialisme… ou altercapitalisme ?

2. Bilan provisoire des altermondialismes : Les précurseurs

3. Bilan provisoire des altermondialismes : Quelques points de repère sur les origines du mouvement

4. Bilan provisoire des altermondialismes : Le rôle d’ATTAC et du Monde diplomatique

5. Bilan provisoire des altermondialismes : Les axes idéologiques d’ATTAC et du mouvement

6. Bilan provisoire des altermondialismes : « Victoires » ou changements des rapports de forces interétatiques ?

7. Bilan provisoire des altermondialismes : Vers la notabilisation ou vers l’explosion ?