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Bilan provisoire des altermondialismes : Les précurseurs (2/7)

dimanche 8 avril 2012, par Yves

1.1 Le mouvement altermondialiste n’est pas né en 1998 avec la création d’ATTAC ni même à la suite des grandes manifestations de Seattle en 1999 : il a été précédé par une longue évolution politique qui commence au moins au milieu des années 1980.

Voici une chronologie très succincte des mobilisations et campagnes qui ont précédé Seattle :

1984 Réunion de The Other Economic Summit (L’Autre Sommet Economique) ou TOES à Londres, premier contre-sommet ; le G7 se réunit à Birmingham cette année-là et reçoit une délégation du TOES

1988 Berlin : première mobilisation de masse contre l’assemblée annuelle du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale

1989 Sommet du G7 à Paris et Sommet des 7 peuples les plus pauvres organisé par le CEDETIM, le CRID (au départ chrétien, ce regroupement d’associations s’est s’élargi), etc., pour l’abolition de la dette du tiers monde

1990 Campagne contre le GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce)

1992 Sommet de la Terre organisé par l’ONU à Rio. Si l’on croit les altermondialistes du CRID, ce sommet a « produit un plan d’action (« l’agenda 21 »), fixant les grand objectifs à atteindre pour faire du développement durable une réalité au XXIe siècle ; il a également permis la signature de deux conventions internationales, sur les climats et sur la biodiversité, et quelques avancées sur deux conventions signées en 1994, sur la désertification et sur les forêts ». Anil Agarwal du Centre for Science and Environment de New Delhi, exprime une opinion opposée : « Jusqu’à la Conférence de Rio, la société civile avait poussé les gouvernements à agir. Depuis, elle semble s’être adaptée à l’inaction des gouvernements. La "gouvernementalisation" du débat écologique, du programme d’action écologique a eu des résultats désastreux. L’environnement semble être une cause à défendre, mais où sont les défenseurs ? Pratiquement aucun des traités signés à Rio ou par la suite n’a été appliqué avec tout le sérieux requis. Le Programme d’action 21 est presque devenu lettre morte. »

1992 Campagne contre la Politique agricole commune en Europe

1992 est aussi l’année de la crise du SME (système monétaire européen), crise qui favorise l’idée que les gouvernements nationaux n’auraient plus les moyens de contrôler leur monnaie face aux méchants spéculateurs. En fait, comme toujours, cette crise dite monétaire est liée à toute une série d’autres facteurs : le non des Danois au traité de Maastricht qui fragilise la crédibilité de l’Union européenne ; les conséquences de la réunification allemande et les divergences entre les différentes banques centrales et les Etats européens ; l’inexistence d’une superstructure politique européenne qui aurait pris en charge de façon commune les conséquences de cette réunification, sur le plan social, économique et financier ; une baisse des investissements ; l’éclatement des bulles financière et immobilière dans les pays anglo-saxons et au Japon ; la baisse des taux d’intérêt aux Etats-Unis et au Japon, etc.

1994 La Conférence mondiale organisée à Vienne en 1993 porte sur les droits de l’homme et aboutit à une belle Déclaration sur le même sujet l’année suivante.

1995 Conférence mondiale des femmes organisée par l’ONU à Pékin

1996 Selon le CRID, « La Conférence Habitat II d’Istanbul de l’ONU ou Sommet des villes, en 1996, a introduit l’idée de la nécessité de mener des actions intégrées et participatives pour rendre les villes plus sûres, plus saines et plus justes ; le droit au logement est également reconnu comme partie prenante des droits de l’Homme ; l’accès aux services de base (eau potable, assainissement, déchets, transports…) est reconnu comme vital. »

1997 G7 de Lyon

Début de la crise financière asiatique (de nombreux articles sont consacrés à ces questions dans Le Monde diplomatique, nourrissant la thèse de la prédominance de la sphère financière sur la sphère productive-réelle, mais le lien n’est pas fait avec les grandes grèves en Corée du Sud en 1996)

1998 Campagne contre l’Accord multilatéral sur l’investissement, l’AMI, qui propose une libération accrue des échanges. Chaîne humaine de 70 000 personnes à l’occasion du G8 de Birmingham. Contenu potentiellement antisémite de la campagne sur l’AMI (cf. le livre du groupe De Fabel van de illegaal publié par NPNF).

1999 caravane de paysans indiens du Karnataka (État du Sud-Est de l’Inde comptant 52 millions d’habitants) soutenue par Via Campesina – campagne contre la crise asiatique et occupation de la City de Londres

1999 manif contre l’Organisation mondiale du commerce à Seattle

On voit donc que le mouvement altermondialiste s’est progressivement construit en réaction contre les sommets du G7, de l’OMC, etc., mais aussi parallèlement aux questions débattues dans le cadre des conférences de l’ONU sur de « grands thèmes de société » ou de nouveaux droits reconnus par les institutions internationales.

1.2 Les sommets altermondialistes ont donc commencé avant Seattle (1999) et avant même l’invention du mot « altermondialisme ».

Ils ont été suivis par une dizaine de forums sociaux mondiaux, accompagnés par des « forums polycentriques » (organisés sur plusieurs continents, durant la même année) et par des forums seulement nationaux. Il faut quand même savoir que l’idée de ces forums vient d’Oded Grajew, « fondateur de l’Association brésilienne des entrepreneurs pour la citoyenneté (CIVES), une association de chefs d’entreprise au Brésil » (E. Fougier) qui la soumit ensuite à « Chico Whittaker, alors secrétaire exécutif de la commission Justice et paix de la conférence épiscopale brésilienne »….La sainte alliance entre un groupe de patrons et l’Église catholique : un grand classique pour canaliser les mouvements sociaux vers une voie « raisonnable » !

2000 Campagne Jubilé 2000, organisée au départ par des organisations religieuses britanniques (Christian Aid, Cafod, etc.) en faveur de l’annulation de la dette. Soutenue par le pape Jean Paul II (pape ultra-réactionnaire par ailleurs), elle est précédée par trois années de préparatifs. 24 millions de signatures furent recueillies dans 166 pays.

« Échec » du sommet européen de Nice sur les institutions européennes

2001 Forum social mondial de Porto Alegre (adoption d’une Charte et définition du forum comme espace de recherches et de construction d’alternatives) et manifestations anti-G8 à Gênes (soutenues d’ailleurs par l’Église catholique en Italie)

La même année, la Chine entre à l’Organisation mondiale du commerce et s’ouvre le « cycle de Doha » (cycle de négociations qui dure 3 ans et vise à libéraliser le commerce international afin de développer le « tiers monde » ; les discussions ont porté surtout sur l’agriculture et la possibilité des produits agricoles des pays en développement – PED – d’accéder aux marchés des pays occidentaux)

2002 Forum social mondial de Porto Alegre. Passage de l’antimondialisme à l’altermondialisme. Décision d’organiser des forums sociaux régionaux et nationaux, et des forums thématiques qui se poursuivront les années suivantes

2003 Forum social mondial de Porto Alegre. Dialogue avec les représentants des États dans le cadre des « tables de controverse » et aussi pour organiser le « dialogue avec le monde des entreprises et des partis politiques conventionnels ».

15 février 2003 : Immense manifestation internationale contre l’intervention en Irak.

Contre-sommet à propos du G8 d’Évian

« Échec » de la 5e conférence de l’Organisation mondiale du commerce

2004 Forum social mondial de Mumbai

2005 Forum social mondial de Porto Alegre : lancement d’une action mondiale contre la pauvreté par le président Lula. Cette action se situe dans la continuité des 8 « Objectifs du millénaire pour le développement » (OMD) lancés en 2000 par l’ONU et censés être réalisés en 2015. Que faire face aux OMD ? Les soutenir de façon critique ou dénoncer l’opération qui consiste pour l’ONU à vouloir associer les mouvements altermondialistes à cette opération de communication ? Les altermondialistes sont divisés sur ces questions.

« Échec » du référendum du Traité communautaire européen en France et en Irlande, grâce à la jonction entre la gauche souverainiste et l’extrême droite nationaliste. Aucune campagne anationaliste ou internationaliste n’est menée par les altermondialistes, en particulier par ATTAC.

« Échec » de l’accord sur la ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques qu’on appelle en espagnol l’ALCA) après le IVe Sommet des Amériques à Mar del Plata (Argentine) suite au front composé par les 4 pays du Mercosur (le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay) et au Venezuela (qui intégrera ensuite le Mercosur). Ces 5 pays s’opposèrent à la relance de la ZLEA pour des raisons différentes.

2006 Forum social mondial de Bamako, Caracas et Karachi (forums polycentriques) + Forum américain d’Atlanta

Création de l’ALBA (Alliance Bolivarienne des Amériques) qui regroupe aujourd’hui des petits États des îles des Caraïbes (Antigua, Barbuda, Saint-Vincent, Grenadines, Cuba, République dominicaine), et des États du continent latino-américain (Bolivie, Équateur, Nicaragua et Venezuela).

« Échec » du cycle de Doha de l’Organisation mondiale du commerce

2007 Forum social mondial de Nairobi

« Échec » de la conférence de l’ONU sur la désertification

2009 Forum social mondial de Belém

5 chefs d’État (Lula du Brésil, Chavez du Venezuela, Lugo du Paraguay, Morales de la Bolivie, Correa de l’Équateur) affirment leur « liaison au Forum social mondial et aux mouvements sociaux ». L’altermondialisme devient de plus en plus une idéologie au service de certains États, pour tenter de canaliser les mouvements sociaux nationaux, ou de s’en servir dans le cadre d’un jeu stratégique international.

Conférence de Copenhague sur le climat

2011 Forum social mondial de Dakar

1.3 Le terme d’altermondialisme n’est pas utilisé dans le monde anglo-saxon. On lui préfère des expressions beaucoup plus modérées politiquement comme « mouvement pour la justice globale, mouvement social global, mouvement citoyen global, mouvement contre la mondialisation sous l’influence des grandes entreprises, mouvement de résistance globale, mouvement pour un commerce équitable ».

Si l’on étudie ces expressions, on voit tout de suite qu’il ne s’agit pas d’un mouvement anticapitaliste, mais d’un mouvement qui souhaiterait que le capitalisme soit plus équitable, plus humain, tienne davantage compte des désirs et besoins des « peuples ».

1.4. Le mouvement de décembre 1995 en France ne marque pas le point de départ du mouvement altermondialiste, contrairement à une vision très franco-française.

A ce sujet on pourra lire, entre autres, les articles sur le Net de

– Charles Tilly www.ceri-sciencespo.com/publica/critique/article/ ci31p199-202.pdf de

– Lilian Mathieu www.ceri-sciencespo.com/publica/critique/article/ ci27p147_161.pdf et de

– et Frederic Lebaron http://www.medelu.org/De-quelques-particularites-du

1.5 La critique des médias occidentaux dominants (qui a pris beaucoup d’ampleur avec le mouvement altermondialiste à la fin des années 2000) est née à partir de quatre pôles différents :

– Deux pôles institutionnels, au sein même de l’UNESCO pour le soutien à la création d’agences de presse des pays du tiers monde dès les années 70 ; et au sein des pays non alignés , afin de « décoloniser l’information » et de lutter contre « l’impérialisme culturel » des pays occidentaux ; on croit trop souvent que cette critique des médias occidentaux serait née avec Internet ou avec les réseaux comme Indymedia, apparu une vingtaine d’années après.

– Un troisième pôle académique, au sein des sociologues et des journalistes de gauche qui ont créé des hebdomadaires ou des mensuels destinés à un large public (de Politis au Monde diplomatique en passant par Alternatives économiques en France).

– Un quatrième pôle alternatif-local, dont le meilleur (et le pire) exemple est Indymedia, apparu en 1999 à l’occasion de Seattle

1.6 Les mouvements paysans ont joué un rôle important dans la période qui a précédé la naissance officielle du mouvement altermondialiste. La présence des mouvements paysans est une nouveauté historique, puisque dans la période précédente 1945/1975, époque dite des « trente glorieuses », il n’y avait pas de collaboration Nord/Sud entre les paysans des pays occidentaux riches et les paysans du tiers monde.

En France, il faut souligner le rôle de la JAC (Jeunesse agricole catholique) et du CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs), sans compter bien sûr la Confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans animée par Bernard Lambert (créée en 1981, scission de la FNSEA) puis la Confédération paysanne (créée en 1987) dont José Bové est devenu le porte-parole le plus connu.

La Confédération paysanne a édicté une Charte de l’agriculture paysanne en dix principes (répartition des volumes de production afin de permettre au plus grand nombre de devenir agriculteurs et d’en vivre ; solidarité des paysans français vis-à-vis des paysans dans le monde ; respect de la nature ; utilisation économe des ressources rares ; transparence dans les actes d’achat, de production, de transformation et de vente des produits agricoles ; production de produits de bonne qualité gustative et sanitaire ; recherche d’autonomie dans le fonctionnement des exploitations agricoles ; maintien de la diversité des populations animales élevées et des variétés végétales élevées.)

Les paysans chrétiens de gauche, le courant des paysans-travailleurs d’orientation tiers-mondiste, et les ONG catholiques s’intéressant aux questions du tiers monde (Secours catholique, Comité catholique contre la faim et pour le développement) ont progressivement convergé et appris à travailler ensemble en liant les problèmes des paysans du Nord à ceux du Sud. Cette collaboration a suscité ou permis des changements tactiques et stratégiques importants :

– critiquant l’utilisation des engrais chimiques, des OGM, de la mécanisation à outrance, etc., les ONG et les organisation paysannes ont lié la défense de l’agriculture à celle de l’environnement, ce qui a rendu leur cause moins « corporatiste » et plus dans l’air du temps (en facilitant notamment la liaison avec les écologistes) ;

– elles ont collaboré avec des organisations censées représenter les intérêts d’autres classes sociales ou catégories sociales : dans les années 1960 et 1970, avec les ouvriers (en tout cas avec les syndicats) ; puis, dans les années 1980 et 1990, avec les sans-papiers (en, il s’agissait surtout des organisations rassemblant des « soutiens » comme la FASTI et le GISTI, et du MIB qui regroupait plutôt des Franco-Maghrébins révoltés par les comportements des flics), les chômeurs, les sans logement, etc., donc avec Droit au logement (créé en 1990), Agir contre le chômage (créé en 1993) et Droits devant (créé en 1994) ;

– elles ont tenté de prendre en compte l’oppression spécifique des femmes, y compris dans les pays du Sud ;

– elles ont donné une dimension d’abord européenne (critique de la Politique agricole commune) puis internationale (dénonciation des positions de l’Organisation mondiale du commerce, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international et de leurs conséquences sur la famine, la pauvreté, l’absence d’indépendance alimentaire, etc.)

Y.C.

Ce dossier se compose de 7 articles

1. Bilan provisoire des altermondialismes : Altermondialisme… ou altercapitalisme ?

2. Bilan provisoire des altermondialismes : Les précurseurs

3. Bilan provisoire des altermondialismes : Quelques points de repère sur les origines du mouvement

4. Bilan provisoire des altermondialismes : Le rôle d’ATTAC et du Monde diplomatique

5. Bilan provisoire des altermondialismes : Les axes idéologiques d’ATTAC et du mouvement

6. Bilan provisoire des altermondialismes : « Victoires » ou changements des rapports de forces interétatiques ?

7. Bilan provisoire des altermondialismes : Vers la notabilisation ou vers l’explosion ?